Fernand Séglin s'était contenté jusqu'alors du petit appartement
qui se trouvait au-dessus des magasins; mais ce logis allait devenir
insuffisant d'abord et trop modeste en raison de la situation de celle
qui épousait. Puis, il ne voulait pas que sa femme fût en rien mêlée
à ses affaires. Il voulait pour son idole un temple, pour son culte,
ses adorations, un autel.
Il en parla aussitôt au vieux Danielo, lequel lui dit qu'il en
parlerait à sa nièce. La réponse ne se fit pas attendre. Le
lendemain, le vieux Moldave lui donnait l'approbation d'Iza, de laquelle
il avait deviné le désir. Le surlendemain, Danielo dit à Fernand
qu'il avait trouvé, près d'Auteuil, un petit hôtel superbe, composé
d'un grand pavillon isolé au milieu d'un vaste jardin. C'était une
demeure ombreuse et discrète, un jardin plein de fleurs.
Les deux fiancés allèrent avec le vieil oncle visiter le petit hôtel;
il plut et fut loué aussitôt. On se hâtait, car le mariage était
prochain.
Le petit hôtel était situé tout près du bois de Boulogne. Les
grilles toutes dorées étaient surmontées de deux becs de gaz et
s'ouvraient sur une cour dont le milieu était occupé par un massif de
fleurs, devant lequel était le perron abrité par une marquise vitrée,
sous laquelle s'ouvrait la porte du vestibule.
L'hôtel avait deux étages: les fenêtres hautes et étroites avaient
des rampes dorées; élégant de construction, riche de sculpture, le
pavillon se dressait bien blanc, bien propre, tranchant sur le fond
vert des arbres d'un petit parc où l'on entendait crépiter l'eau
d'un bassin; il était gai, surtout lorsque le soleil, dardant sur
les pierres blanches et sur l'or de la grille et du balcon, faisait
ressortir le trou noir des fenêtres ouvertes, encadrées par les
franges des rideaux éclatants; dans le noir on voyait les cuivres
dorés des coins de meubles luxueux, et le scintillement des verroteries
des lustres...
Iza était dans le ravissement. Les meubles, les tentures étaient
presque neufs, et Fernand loua l'hôtel et acheta le mobilier.
Le lendemain, les domestiques de Séglin s'y installèrent et le
préparèrent pour recevoir leur maître. Le mariage était décidé, le
jour fixé.
Le jour où la jeune Iza, dans sa blanche toilette, descendait
l'escalier du Grand-Hôtel pour monter dans la voiture qui la conduisait
à la mairie, il y eut dans la foule de curieux assemblés devant la
porte un murmure d'admiration.
Toute la finance et le haut commerce assistaient au mariage du banquier
commissionnaire, Fernand Séglin, et c'était un concert de louanges
et de félicitations... Naturellement les plus extravagants mensonges
circulaient comme des vérités. On disait que la mariée était d'une
famille princière, qu'elle apportait à son mari plus de cinq millions,
qu'elle avait en bijoux la moitié de cette somme; on disait que
le vieil oncle était un grand personnage, bien plus riche encore,
intriguant avec la Russie, et qui se débarrassait de sa nièce pour
aller là-bas recommencer ses intrigues.
La vérité, c'est que le vieux Danielo avait dit qu'il attendait
impatiemment la célébration du mariage; car il était rappelé dans
son pays pour des affaires urgentes, et il avait dit à Fernand qu'il
partirait le lendemain de son union avec sa nièce.
Ce fut pour Séglin une journée qui dura un siècle, tant il avait
hâte d'être débarrassé des indifférents qui l'entouraient pour se
trouver seul enfin avec celle à laquelle, il le sentait, il appartenait
corps et âme.
Ces félicitations, ces compliments, dont la banalité égalait
l'indifférence, l'agaçaient; les regards admiratifs qui couvraient
sa femme le blessaient; il était forcé de sourire lorsque la mauvaise
humeur l'étouffait, forcé de remercier d'un mot agréable lorsque
l'injure lui venait aux lèvres.
Le soir, on dînait au Grand-Hôtel.
Oh! l'interminable journée. Et que les gens étaient lents à servir!
Le dîner n'en finissait plus: il semblait à Fernand qu'on prenait un
malin plaisir à prolonger cette cérémonieuse soirée...
Il était agité, nerveux, inquiet, car il lui sembla que son oncle
affectait trop le mépris qu'il avait pour les lois du Coran... Il
buvait!... il buvait!... et paraissait,--à en juger par les rires de
ceux qui l'entouraient,--avoir une conversation bien gaie; les dames
plusieurs fois avaient tourné la tête...
Enfin, vers dix heures, on se retira, et Fernand tout tremblant
enveloppait Iza d'une longue pelisse et ne voulait laisser à personne
le soin de s'occuper d'elle. Il prit son bras et la conduisit à sa
voiture; le vieil oncle Danielo embrassa sa nièce, et Fernand s'étant
placé près de sa femme, la voiture les conduisit au petit hôtel
d'Auteuil.
Dans la grande voiture, ils s'étaient placés l'un en face de l'autre,
Fernand tournant le dos aux lanternes, dont la lumière éclairait le
visage d'Iza, placée devant lui.
Quand les chevaux partirent, Fernand dit:
--Enfin, nous sommes seuls!
Il lui prit la main, et elle sourit; il la regardait heureux, ne
trouvant pas une parole à dire, l'admirant, car la lumière qui
l'inondait la rendait semblable à ces belles saintes de notre art
païen; elle paraissait enveloppée d'une auréole, et son teint chaud
et ses cheveux bruns tranchaient violemment, dans son voile blanc, sur
lequel les boutons de fleurs d'oranger s'égrenaient; dans ses mains
brûlantes, il sentait sa main molle et fraîche.
Il était heureux, il la contemplait en souriant à son sourire, la
tête penchée, n'osant parler, ne trouvant pas de mots qui rendissent
ce qu'il voulait exprimer; longtemps ils restèrent ainsi, les regards
dans les regards; Fernand transformé par sa passion, devenu chaste, et
sachant que, sans s'être dit un mot, ils avaient eu un long entretien
d'amour.
Et au contraire de ce que lui avait paru être la journée, il fut
surpris quand la voiture s'arrêta et que le domestique ouvrit la
portière. Ils étaient chez eux, et il lui sembla qu'il venait à peine
de sortir du Grand-Hôtel.
Il prit Iza dans ses bras et la porta sous le vestibule, craignant
qu'elle ne se fatiguât; puis, s'étant fait éclairer jusqu'à son
appartement, il renvoya la femme de chambre, lui disant que madame la
sonnerait quand elle aurait besoin d'elle.
Les soubrettes baissèrent la tête pour cacher un malin sourire et se
retirèrent. Ils étaient dans le boudoir qui précédait la chambre de
madame. Seul avec Iza, Fernand l'aida à retirer sa pelisse, détacha
doucement son voile et sa couronne, embrassa ses beaux cheveux dont
quelques mèches tombèrent sur son épaule. Il la conduisit comme un
enfant vers une grande causeuse; lorsqu'elle fut assise, il se mit
à genoux, s'étendit à ses pieds, et, prenant ses petites mains et
cachant sa tête, il dit:
--Iza, que je suis heureux... que je t'aime!
La jeune fille le regardait souriante, et d'une voix douce comme un
chant d'oiseau elle lui dit:
--Et vous m'aimerez toujours ainsi?...
--Toujours!...
Et il y eut encore un silence pendant lequel il l'admira. Il semblait
qu'il n'osait toucher à son idole, et qu'il craignait que son contact
ne la souillât.
--Iza, dit-il, au bout d'un moment, sais-tu pourquoi je suis heureux?...
C'est que je suis jaloux, jaloux à tuer qui exciterait ma jalousie, à
me tuer moi-même.
--Pourquoi me dites-vous cela? Vous êtes mon maître...
--Non, je suis ton époux, je suis ton esclave... qui t'adore! Je suis
heureux, Iza, parce que tu viens de l'autre coin de l'Europe, que tu ne
connais personne ici que moi, et que je voudrais qu'il en soit toujours
ainsi, que ton amour, ta vie, soient à moi... Tu n'as ici ni amis ni
parents qui puissent me prendre une part de ton affection... C'est moi
qui serai toute ta famille.
--Oui, je vous aimerai bien!
--Tu ne sais pas ce qu'est la vie, toi! ma pure et chaste Iza... Après
l'amour saint de la mère, tu cherches l'amour honnête de l'époux...
Tu ne sais pas qu'il y a dans la vie deux sortes d'amour, l'un léger,
fou, bestial..., l'amour que tu dépeignais l'autre soir, dans ton naïf
langage, en contant qu'au pays on disait qu'à Paris on n'avait pas le
temps de s'aimer; cet amour-là n'occupe que le cerveau, il s'éteint
sans laisser de trace... Mais il est un autre amour que j'ignorais,
celui qui m'étreint aujourd'hui, qui s'appuie à la fois sur
l'affection, sur l'estime, qui a pour avenir la famille!... Oh!
qu'il est fort et puissant, qu'il est pur, cet amour! Et combien
moi, l'abandonné, j'en suis rempli aujourd'hui! moi qui vivais seul,
égoïste, je vis pour quelqu'un! j'aime quelqu'un! J'aime! oh! mais
comme c'est différent d'aimer ainsi!... Ô ma sainte et pure femme, je
t'adore! je t'aime et je me sens meilleur près de toi... je t'aime!
Iza avançait la tête, la bouche, le regardant avec étonnement; elle
finit par dire:
--Mais que me dites-vous là?... Je ne comprends pas.
Fernand haussa les épaules en disant:
--Je suis fou! ma parole d'honneur!... Excuse-moi, ma belle Iza, ma
femme aimée, je t'aime!
Et alors, comme une pensionnaire, Iza prit dans ses deux petites mains
la tête de son mari, la releva pour bien la regarder en face et elle
dit naïvement:
--Moi aussi... je vous aimerai bien...
Fernand se releva, et prenant sa femme entre ses bras, il l'embrassa
avec effusion, en disant:
--Mon Dieu que c'est beau la candeur, la pureté! et comme leur contact
rend meilleur...
Il regarda un instant Iza, en s'appuyant sur son épaule, et lui
demanda:
--Ma chère petite femme... n'es-tu pas fatiguée?
--Oh! si, maître!
--Vous allez dormir, ma belle!
Et il sonna; les femmes de chambre entrèrent et conduisirent Iza dans
sa chambre. Lorsqu'elle fut entrée, la porte fermée, Séglin descendit
dans le jardin... Il se promenait, passant la main sur son front, comme
pour calmer son cerveau troublé par la passion et il disait:
--Si je ne m'étais marié avec elle... je me serais tué! Est-ce
possible? moi! moi! qui ai tant ri, tant médit... souillé l'amour des
autres!...
À cette pensée, son front se plissa, une idée atroce lui traversa le
cerveau.
--À moi! si cela m'arrivait, oh! je la tuerais... mais j'en
mourrais!...
Il vit les femmes de chambre qui montaient se coucher. Heureux, il
rentra dans la maison et se dirigea vers la chambre de sa femme.