Lorsque le vin fut sur la table, Sper emplit les deux verres et faisant
claquer sa langue, en clignant de l'oeil, il dit à son ami Martin:
--Nous allons goûter ça; à la vôtre!
Et il prit son verre par le plat du pied et le secoua lentement, puis il
l'engloba dans ses deux mains; il le reprit encore par le bas et le leva
dans le rayon du soleil, clignant de l'oeil pour voir la transparence de
son rubis liquide, et, l'ayant encore secoué, il le redescendit et le
promena lentement sous ses larges narines, aspirant à plein cerveau.
Ses narines frémissaient, ses yeux papillotaient aux émanations du
chaud parfum. Après, la figure calme, la tête penchée en arrière,
l'oeil demi-clos, il but, faisant crépiter jusque dans sa gorge le
liquide enivrant... Il fit encore claquer sa langue et dit en reposant
le verre sur la table:
--Je suis bien aise d'avoir fait connaissance avec ce vin-là... nous
l'inviterons souvent dans notre société... il est aimable.
Et les deux hommes éclatèrent de rire... Puis Sper remplit les verres
et reprit:
--Nous disions donc, mon vieux Martin, qu'à compter d'aujourd'hui je
vous donne un coup de main.
--Oui, et je m'arrangerai à vous faire avoir à la fin du mois une
somme ronde.
--C'est ça. A la vôtre! Et qu'est-ce que j'aurai à faire?
--Je ne sais pas, vous m'aiderez... Nous rangerons ensemble.
--Est-ce que le bourgeois est bon enfant?
--La crème des hommes, et puis on ne le voit jamais...
--Ça, ça le rend meilleur... Nous allons bien en prendre une autre,
dit Sper en montrant la bouteille.
--Ah! mon cher... Ce soir je ne pourrai pas fermer si je suis
mouillé... C'est que j'ai encore à travailler, moi.
--Espère! espère! je vous aiderai, nous serons deux... Garçon, une
bouteille... et du pareil...
Lorsque cinq heures sonnèrent, il y avait cinq bouteilles sur la table
et Martin chantait à Sper une chanson de son pays. Le concierge de la
maison vint prévenir le premier que Ces messieurs partaient. Aussitôt
l'habitude reprit le dessus. Martin se dressa et, marchant droit et
raide comme l'ivrogne qui veut cacher sa situation, il traversa la rue
et entra dans les magasins desquels sortaient les derniers employés.
Sper, au contraire, semblait absolument de sang-froid; l'oeil était
allumé, les joues étaient plus rouges, le bout du nez luisait, mais la
langue n'était pas embarrassée et les jambes étaient solides. Il se
leva, alla au comptoir, paya et sortit en riant et en disant:
--Il y a un peu de roulis... Mais, espère, espère, je vais le
piloter...
Et à son tour il traversa la rue et rejoignit son compagnon dans
le magasin. Martin était penché sur la manivelle qui servait à
manoeuvrer la fermeture de fer, mais vainement il appuyait pour la faire
tourner...
--Il s'endort sur le cabestan, murmura Sper... donne un peu que
j'apprenne à tourner ton orgue...
--Va, fit laconiquement Martin en lui laissant la place.
En deux minutes le magasin fut fermé.
--Il faut ranger? demanda le nouvel employé.
--Non!... je ne suis pas en train aujourd'hui... puisque tu m'aides,
demain nous commencerons plus tôt... Allons prendre l'air... on
étouffe ici...
--Ça, c'est vrai!
Et ils sortirent par la cour. Une fois dans la rue, Sper demanda à
Martin:
--Où allons-nous prendre l'air?
--En face...
--Ah! farceur, va... c'est ça qui s'appelle de l'air...
--Oui, et nous dînerons.
Donnant le bras à son nouvel ami, Martin traversa la chaussée et
rentra dans la petite gargote où ils se firent servir à dîner. Le
dîner se prolongea tard dans la nuit, si bien que le garçon de magasin
ne pouvait plus se tenir, lorsque, vers une heure du matin, le marchand
de vin les ayant mis à la porte, Sper porta son camarade jusque dans le
magasin. Martin était dans un tel état d'ivresse que son compagnon dut
faire son lit et, sur la prière de l'employé, dut s'étendre sur un
matelas, près du sien.
Moins de dix minutes après, le ronflement sonore de Martin ébranlait
les carreaux; alors Sper, calme comme s'il n'avait bu que de l'eau, se
leva, s'assura que son ami dormait profondément et se dirigea aussitôt
vers l'escalier. Sans bruit il grimpa au premier étage, traversa les
bureaux et entra dans le bureau particulier de M. Séglin.
Là il ferma soigneusement les grands rideaux des fenêtres, et, ayant
fouillé dans ses poches, il en tira un trousseau de petites clefs;
il ouvrit sans bruit les tiroirs du bureau et regarda les livres et la
correspondance de M. Séglin. Un carnet lui parut plus intéressant sans
doute, car il prit la copie de plusieurs feuillets.
Il resta plus d'une heure dans sa perquisition; enfin, ayant trouvé une
liasse de traites échues et payées, il fouilla dedans et en prit une;
il la serra précieusement dans son portefeuille et, après avoir bien
soigneusement tout remis en place, il descendit doucement, éteignit
sa lumière et se coucha sur le matelas étendu près du lit de son
compagnon. Il glissa dans sa bouche une pastille, sans doute, et,
plaçant sa tête sur son bras pour s'endormir, il dit tout bas:
--Espère! espère! Nous sommes parés maintenant...
Quelques minutes, et ce fut un duo formidable dans le magasin... un
ronflement tel, qu'un agent de service en passant appuya son oreille sur
la fermeture pour se rendre compte de la cause de ce bruit, et, croyant
au travail des boulangers pétrissant leur pâte, il s'éloigna.
Vers six heures les deux amis s'éveillèrent; des excès de la
veille, il ne restait plus trace. La force de l'habitude! Ils allèrent
aussitôt «tuer le ver» en prenant un verre de vin blanc et revinrent
préparer les bureaux et les magasins... Sper, qui avait servi dans la
cavalerie, avait dans le nettoyage une allure bizarre pour un soldat; il
était pieds nus et l'éponge ou la brosse à la main, vif, alerte, il
sautait sur les comptoirs, grimpait dans les casiers, sans effort...
semblable au matelot courant sur le pont, grimpant dans les haubans,
lors de la toilette du navire. Martin était stupéfait de sa vigueur,
de sa légèreté; assurément un homme de vingt ans n'aurait pas été
plus agile. Aussi, en moins d'une heure le nettoyage fut-il terminé, et
Martin disait:
--Jamais je n'en ai fait autant.
Le bureau du patron était symétriquement rangé, les meubles frottés,
les tentures brossées, les papiers surtout absolument en ordre. Martin
était émerveillé; c'était plus qu'un aide, c'était un remplaçant.
À l'heure où les employés devaient arriver, Sper se rendit chez le
marchand de vin pour attendre son ami, pendant que celui-ci allait près
du valet de chambre savoir les ordres du patron.
Il rejoignit presque aussitôt son camarade, ils se mirent à table et
continuèrent à _tuer le ver_.
--Tu as fini? demanda Sper.
--J'ai fini ce matin, mais j'ai de l'ouvrage dans la journée.
--Il faut que j'aille chez moi et je me ramène aussitôt.
--Non, pour ça tu ne peux pas m'aider.
--A cause donc?
--A cause que ce soir il y a un grand dîner, la fiancée et sa famille.
--Ah! bah!
--Alors, je suis de corvée près du fourneau, j'aide la cuisinière.
--Ah oui, ça se comprend...
--Nous allons déjeuner ensemble... et puis tu pourras partir.
--Bien...
--Seulement, tu reviens demain matin.
--À six heures je serai là.
--Nous allons déjeuner plus tôt, parce que je vais avoir des
occupations pour l'après-midi...
--Je veux bien... notre dîner d'hier m'a creusé...
Ils se firent servir et se mirent à table. A midi, le singulier aide de
Martin lui serrait la main et retournait chez lui.
V