UN MARIAGE À LA VAPEUR.

Quelques minutes après, le vieux Moldave et Fernand Séglin étaient

attablés dans un cabinet de chez Brébant, et, en achevant de dîner,

ils causaient. Le vieux Danielo disait:

--Lorsque, par l'entremise de la maison Strucko, de Vienne, nous vous

avons connu, sur les propositions qui nous furent faites, nous dûmes

nous renseigner auprès de nos correspondants de Paris. Je dois vous

le déclarer, les renseignements furent absolument à votre avantage...

C'est alors que je vous adressai la réponse à votre lettre.

--La réponse, monsieur de Zintsky, me fut agréable; mais le portrait

que vous me fîtes parvenir, tout admirable qu'il fût, est bien

au-dessous de la réalité... et c'est aujourd'hui que je bénis ce

jour...

--Mon cher monsieur, je vous connais à peine; déjà, vous m'êtes

sympathique, et je crois qu'il en est de même de ma nièce...

Fernand était un peu gêné de la rondeur de son futur oncle, et il

était surtout étonné de ses façons. C'est que, assurément, Danielo

n'était pas un petit-maître habitué aux délicatesses élégantes de

la table; il buvait sec, en emplissant son verre au ras; il ne faisait

de sa fourchette qu'un usage très modéré, ses doigts lui servaient

très simplement pour prendre délicatement dans le plat le morceau qui

le tentait. Fernand pensa que ces façons étaient particulières à son

pays, et il se promit, lorsqu'il offrirait à dîner, de choisir le jour

où son oncle serait forcé de refuser l'invitation.

Après avoir vidé d'un trait un plein verre de vieux corton, tenant

comme en une pince, entre ses doigts, une côtelette de chevreuil qui

lui barbouillait les lèvres de sa purée de marrons, le petit vieux

continuait:

--En deux mots, cher monsieur Séglin, voici la chose: la guerre est

menaçante chez nous, la pauvre Iza a peur et c'est ce qui l'a si vite

décidée à quitter son pays. Élevée comme une sainte, elle n'a

quitté les esclaves aux soins desquels sa mère l'avait confiée

que pour venir à Paris. Paris, c'était son idéal: élevée en

chrétienne, elle voulait trouver en France le mari de son choix. C'est

ce rêve que je viens réaliser. Or, je vous ai dit sa situation, Iza

a environ douze cent mille francs de dot. Vous avez, je le sais, une

maison qui vaut presque cette somme. Cela est donc pour le mieux. Mais

moi je ne suis pas éternel, et c'est à ma nièce que reviendra ce que

j'ai, c'est-à-dire une somme à peu près égale à celle que je vous

apporte.

Deux ou trois fois les paupières de Fernand eurent des clignotements,

comme si ses yeux étaient éblouis par trop de lumière.

--Monsieur Danielo, dit Séglin, en faisant demander par notre ami

commun, M. Strucko, la main de votre nièce, je ne voyais dans ce

mariage que l'assemblage de deux situations qui devait assurer aux

époux une vie heureuse. J'y voyais la possibilité de donner

plus d'étendue à ma maison; la respectabilité de votre nom,

l'honorabilité de votre famille m'assuraient que j'aurais une femme

digne... Nous vivons à une époque où ces seules conditions suffisent:

on s'épouse bien plus pour se faire une maison que pour se faire une

famille...

--Oui, on fait une affaire...

--C'est le mot sec... Eh bien, monsieur Danielo, j'ai le bonheur de vous

dire qu'il n'en est plus ainsi de moi... Depuis que j'ai vu Mlle Iza de

Zintsky... je l'aime et c'est un mariage d'amour que je vais faire... et

à cette heure... vous auriez modifié les conditions premières, que je

passerais outre. Ce n'est plus une affaire que je fais... Ce n'est plus

le négociant qui parle..., c'est l'amoureux...

--À la bonne heure, monsieur Séglin, exclama le vieux Danielo en

tendant sa main de squelette au jeune homme.

--En la voyant si noble, si belle, en voyant ses grands yeux que voilent

la candeur et la pureté, en voyant cette superbe ardeur de la jeunesse

presque éteinte par cette innocence, j'ai été ravi, charmé; j'ai

senti, comme aux heures suprêmes, se briser quelque chose en moi; une

voix secrète me disait: Voilà celle qui va transformer ta vie...

--C'est ma nièce et il conviendrait que je fusse réservé! Cependant

je ne puis. Tout ce que votre imagination peut vous donner est

au-dessous de la vérité... Avant un mois, monsieur, je défie à

la plus élégante de vos Parisiennes de lutter avec elle de grâces,

honnêtes, bien entendu.

Et sans doute parce qu'il était heureux des compliments qu'on faisait

de sa nièce, le vieux Danielo avait un singulier sourire en disant

cela.

Le bout du nez du vieux Moldave se rougissait et tranchait sur son

visage bronzé et sur sa barbe blanche. Le vin le rendait expansif. Il

dit:

--En somme, j'ai consulté ma nièce... elle accepte. J'ai, je vous

l'ai écrit, de grands intérêts au pays; à ces heures menaçantes ma

présence est nécessaire, je vous demanderai donc de hâter ce mariage.

--C'est, monsieur, le plus cher de mes voeux... Lorsque j'aurai le

bonheur de me trouver demain avec Mlle Iza, vous lui demanderez d'en

fixer elle-même la date.

--Iza n'a rien à voir là dedans, c'est une petite fille qui fait

aujourd'hui ma volonté jusqu'au jour où elle fera la vôtre... Faisons

donc cela nous-mêmes... Tout en étant chrétiens, la différence de

nos Églises nous empêche le mariage religieux. Or, votre loi exige, je

crois, environ seize jours de publication... Eh bien! dès demain, nous

pouvons nous occuper de cela... Maintenant, le notaire?...

--Cela, quand nous voudrons...

--C'est que les fonds ne m'arriveront pas avant quinze jours...

--Plaisantez-vous et croyez-vous que je veuille qu'on dépose en

signant...

--J'aimerais mieux ça, insista le vieux Danielo... les affaires sont

les affaires...

--Pardon, cher monsieur Danielo... je vous ai dit que je ne faisais pas

une affaire...

--Alors... fixez vous-même.

--Je m'occuperai du notaire et, avant huit jours, nous terminerons.

--C'est cela... eh bien, topez là, mon neveu!... dit Danielo en lui

tendant la main... et à votre bonheur! ajouta-t-il en levant son verre.

Puis étendu dans son fauteuil, ayant arrêté et conclu la situation

de sa nièce, le vieux Moldave, heureux de vivre, tira de sa poche une

longue pipe, la bourra lentement et l'alluma méthodiquement, pendant

que Fernand faisait sauter le bouchon de la troisième bouteille de

champagne.

À cette heure où, devisant amicalement avec son futur oncle, Fernand

faisait sur l'avenir de beaux rêves d'or et de rose... une scène toute

différente se passait près de la maison du boulevard Magenta; nous

allons y ramener le lecteur.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 28 / 73 题