Quelques semaines après les événements que nous avons racontés,
Fernand Séglin était assis devant son bureau; accoudé, le menton dans
la paume de sa main et mordillant ses ongles, le front plissé, les yeux
fixes, sans regard, il pensait.
La maison Séglin occupait le rez-de-chaussée et le premier étage
d'une habitation de riche apparence du boulevard Magenta dans les
environs de la rue Lafayette. F. Séglin était commissionnaire en
marchandises. Il était le successeur d'un homme qui avait eu une grande
réputation commerciale, réputation moins brillamment soutenue par
lui. Le papier de la maison Séglin ne passait plus comme les billets
de Banque. La maison, établie sur de vastes proportions, avait un
personnel nombreux; aussi disait-on que les bénéfices devaient être
énormes, car Fernand menait une existence très coûteuse. Au cercle il
avait souvent perdu; une fois, entre autres, en une seule nuit, il avait
perdu près de 120,000 francs.
On était à la veille de la fin du mois, et le caissier venait
d'apporter à Fernand Séglin son carnet d'échéances, le livre de
caisse et le bordereau de fin de mois. Le caissier avait dit:
--Il me manque pour l'échéance 47,000 francs.
Fernand avait souri en répondant:
--Tout à l'heure, je vous donnerai une valeur à porter chez le
banquier...
Le caissier s'était retiré, et seul Séglin pensait, hésitant à
prendre une décision.
--Bah! murmura-t-il, je réussirai! En pressant le mariage, j'ai ce
qu'il me faut avant l'échéance... et tout est sauvé...
Puis, les deux coudes sur le bureau, le front dans ses mains, il
réfléchit longuement. Nous devons dire que, quatre jours après
la mort de Pierre Davenne, un homme s'était présenté chez Fernand
Séglin.
Cet homme avait entre les mains pour cent cinquante mille francs de
valeurs échues, que Fernand avait souscrites à Pierre Davenne, lorsque
celui-ci lui avait prêté cette somme, pour acheter la maison de
commission du boulevard Magenta... La créance avait été vendue, et
les demandes d'arrangement faites par Séglin avaient été absolument
repoussées. L'homme avait accordé deux mois seulement, sinon il
poursuivait, et la poursuite, c'était le crédit perdu, c'était
la faillite; or, la faillite, en montrant le gâchis des livres, ne
manquerait pas d'entraîner la banqueroute, car... car il circulait
avec l'endos de la maison F. Séglin certaines valeurs dont la signature
pouvait mener au bagne.
Séglin enfin était sur le bord de l'abîme; tous ses efforts
consistaient à le cacher à tous; il n'avait pour se sauver qu'une
ressource, le mariage. Fernand était sur le point de se marier, et sa
femme devait lui apporter plus d'un million. Mais, pour réussir, il
ne fallait pas manquer une échéance... et c'est sous le coup de cette
idée que Fernand sortit de son bureau un livre de chèques en blanc; il
en coupa un et écrivit la somme: _Deux mille cinq cents livres_.
Le chèque était d'une maison anglaise;--puis, prenant dans un livre
une signature dont les lettres étaient piquées avec une épingle,
il l'appliqua sur le chèque et passa dessus un petit tampon. Ayant la
signature au poncif, il prit la plume et suivit le décalque.
Cela fait, il sécha le papier au feu, afin que l'encre ne parût pas
fraîche. Il prit alors une fiche sur laquelle il releva les échéances
et les encaissements de fin de mois,--établit la balance,--qui
produisait un déficit de quarante-six mille six cents francs. Ceci
fait, il passa la main sur son front comme pour chasser les idées
sombres que son criminel travail avait amenées, disant bas pour se
rassurer lui-même:
--Il faut que je réussisse, et je réussirai.
Alors il sonna, le caissier vint.
--Tenez, Picard, voici le bordereau. Voici un chèque qui vous couvre,
que vous ferez encaisser...
--Bien, monsieur...
Picard pria son patron de signer le chèque et sortit...
Aussitôt Fernand se leva en disant:
--Allons, je suis tranquille pour un mois; pendant ce mois, il faut que
tout soit fini...
Et il regarda sa montre.
--C'est à cinq heures qu'ils arrivent, je n'ai que le temps.
Et ayant envoyé chercher une voiture, il se fit conduire à la gare de
Lyon. Il demanda si le train d'Italie était arrivé. Le train était
signalé et allait entrer en gare. Il alla se placer aussitôt à la
petite porte grillée par laquelle sortent les voyageurs.
Quelques minutes après le sifflet strident de la locomotive annonçait
l'arrivée en gare du train, et aussitôt la salle était envahie par
les voyageurs, portant des sacs et des bagages... Fernand fouillait du
regard tous les arrivants pour reconnaître ceux qu'il attendait.
Un groupe nombreux stationnait devant la porte de la salle des bagages,
et tous les autres voyageurs étaient sortis, les employés de l'octroi
allaient quitter la petite porte et Fernand contrarié pensait à se
retirer, lorsque, au moment où l'on allait fermer la porte du quai
d'arrivée, deux voyageurs suivis de deux domestiques partirent à leur
tour: un vieillard et une jeune fille. Sur un signe du premier, les deux
domestiques, un valet et une femme de chambre, attendirent à la porte
pour s'occuper des bagages. Puis l'homme regarda autour d'eux et,
apercevant Fernand, il se dirigea vers lui. Les deux hommes se
saluèrent et le vieillard demanda:
--Monsieur Fernand Séglin?
--C'est moi!... Monsieur Danielo de Zintsky?
--Salut, meinher! dit le vieillard en tendant cordialement la main
au jeune homme; puis, prenant la main de la jeune fille, il dit en la
présentant:
--Ich habe die Ehre ihnen meine Nichte Iza vorzustellen... Mais, se
reprenant aussitôt en voyant l'air étonné de Fernand, il dit avec un
fort accent allemand:
--Je présente à vous ma nièce Iza Georgina de Zintsky...
Fernand, après avoir salué, releva la tête pour regarder la jeune
fille; il resta comme ébloui de sa splendide beauté.
Elle paraissait dix-huit ans à peine; les yeux bruns avaient la douceur
du velours; leurs cils longs et recourbés à l'extrémité jetaient de
la langueur dans le regard, augmentant le brun des pupilles en rendant
plus mat le blanc de l'orbite; le nez, légèrement busqué, était fin
et franc de lignes; les narines roses, presque diaphanes, se dilataient
suivant l'impression ressentie; les lèvres, d'un rouge ardent, étaient
admirablement dessinées et formaient dans le rire un splendide écrin
pour les dents d'une blancheur nacrée; les oreilles, toutes petites,
étaient d'une transparence rose; le front était pur et superbe dans
l'encadrement des cheveux si noirs qu'ils avaient les reflets bleus des
ailes du corbeau. Nous pouvons dire la couleur, le ton des chairs et des
cheveux; mais ce que nous ne pouvons peindre, c'est le charme, la grâce
sauvage, l'allure étrange et distinguée de l'admirable femme; c'est
ce corps charmant dans sa douce langueur, ce corsage robuste et fin, ces
formes puissantes, et jeunes, et élégantes...
Iza Georgina de Zintsky était superbement vêtue; une longue robe de
faille noire, épaisse comme du drap, la dessinait dans les étroitesses
de la mode nouvelle, révélant son étrange beauté; le corsage de
la robe, échancré sur la poitrine, laissait sortir des flots de
dentelles, à travers lesquels se devinaient les tons doux de la chair.
Ses mains fines, ridicules presque par leur petitesse, étroitement
gantées, jaillissaient d'un même flot de dentelles, tranchant de leur
couleur gris perle sur le jaune des vieilles et superbes valenciennes de
nos mères.
Comme si la mode collante de nos jours gênait la pudeur de ses dix-huit
ans, un châle immense, éblouissant de ses couleurs et de ses
broderies d'or, l'enveloppait à demi, tordu autour d'elle. Une dentelle
singulière, dans le noir de laquelle se détachaient des sequins et des
festons de fils d'or, était accrochée dans son peigne et encadrait sa
figure, se mêlant à ses cheveux qu'elle portait en lionne...
Lorsque la jeune fille entra dans la salle de sortie, hommes et
femmes se retournaient émerveillés, et ce fut un concert de louanges
échangées à voix basse, car dans ces éclatements de beauté, dans
ce regard enflammé, dans cette bouche rieuse, une splendeur nouvelle
se révélait... la pureté, l'innocence!... Sur ce feu était
cette cendre: la sagesse, et chacun admirait et saluait. Ces habits
éclatants, pleins de heurts de couleur, ne faisaient point sourire.
L'air du visage était tel que, ainsi que devant les habits criards de
clinquant des madones, on s'inclinait respectueux.
Et Fernand, admirant, avait pris la main qu'on lui tendait en
tremblant... oui, en tremblant, et l'avait portée à ses lèvres...
L'oncle de la superbe Iza de Zintsky paraissait avoir de soixante à
soixante-cinq ans. D'une taille au-dessous de la moyenne, il avait le
teint cuivré des gens habitués aux ardeurs du soleil; ses cheveux
crépus étaient gris et tombaient sur son front en mèches frisées
comme des tire-bouchons, ils étaient tout luisants de pommade, les
sourcils étaient épais et bruns; l'oeil, enfoncé sous l'arcade
sourcilière, semblait plus ardent dans le bistre qui l'entourait;
le nez était droit et épais comme ceux que nous retrouvons sur les
profils des médailles grecques; les oreilles un peu plates étaient
ornées de doubles anneaux d'or; tout le bas du visage se perdait dans
une barbe assez longue et absolument blanche.
Il était vêtu d'une espèce de tunique de velours noir, boutonnée sur
le côté de la poitrine par des boutons de métal; cette tunique
avait des manches de drap lie de vin. Il était coiffé d'une calotte
d'astracan; le pantalon large, de velours brun à côtes, se perdait
dans des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Danielo de Zintsky
était bouclé dans une ceinture de cuir fauve, au devant de laquelle
pendait une petite sacoche... Sur son bras le vieillard portait un de
ces manteaux immenses que la jeunesse élégante de 1830 appelait le
manteau Byron.
--Selon votre désir, dit Fernand, j'ai retenu au Grand-Hôtel vos
appartements...
--Excusez-moi, dit Danielo en s'exprimant avec difficulté en français,
si j'ai décliné votre offre... Mais vous vivez en garçon, et cela
était impossible.
--Je l'ai compris; voulez-vous me permettre, monsieur, pour nous rendre
à la voiture, d'offrir le bras à Mlle de Zintsky?
Le vieux Danielo adressa en allemand quelques mots à la jeune fille;
celle-ci, souriante, prit aussitôt le bras du jeune homme. Le vieillard
dit aux domestiques de les rejoindre avec les bagages au Grand-Hôtel,
et, se tenant au côté de Fernand qui donnait le bras à sa nièce, ils
sortirent de la salle d'arrivée, au milieu du murmure admiratif de ceux
qui étaient dans la salle.
--Est-ce la première fois, mademoiselle, que vous venez à Paris?
demanda Fernand qui bouillait d'entendre parler la jeune fille.
Celle-ci, sans être gênée pour s'exprimer, au contraire, ajoutant par
son accent mélodieux un charme de plus à son langage, lui répondit:
--Oui, maître... C'est la première fois!... Je suis restée deux jours
à Vienne, que l'on m'a dit ressembler beaucoup à Paris...
--Ce sera pour moi, mademoiselle, une bien grande joie de vous diriger
et de vous servir de cicérone dans mon beau pays... Et M. de Zintsky?
--Moi, je suis venu deux fois déjà.
On monta en voiture, et, une demi-heure après, Fernand, ravi, offrait
la main à la jeune Moldave pour descendre de voiture et la diriger,
précédé par le domestique, vers ses appartements.
La jeune fille, lasse du voyage, demanda à son oncle à se retirer chez
elle, ce qu'il accepta. Fernand allait le quitter, lorsque le vieillard
lui dit:
--Mais moi, je ne suis pas fatigué, nous avons à causer....et, si vous
le voulez, nous nous retrouverons dans vingt minutes, le temps de me
vêtir à la parisienne, et nous passerons la soirée ensemble. Iza
ne descendra pas pour dîner, elle va avoir sa migraine... mais nous
pouvons dîner ensemble.
--Monsieur de Zintsky, j'allais vous le proposer.
--Alors, là, tout est bien... attendez-moi.
Fernand sortit devant pour prendre des cigares, et, se promenant en
fumant sur le boulevard, il sourit à l'avenir.
--Je suis sauvé, et ma parole, ce n'est pas un mariage de raison
seulement que je vais faire, c'est un mariage d'amour.
Au second étage, le rideau d'une fenêtre était à peine écarté, et
le regard de la superbe Iza de Zintsky guettait le jeune homme. Souriant
à son tour, elle se retira et dit à un homme jeune encore placé à
côté d'elle:
--Maître, je vous en réponds, et je ne vous demande que le temps que
la loi exige... Ce n'est pas demain, c'est ce soir qu'il va obliger le
vieux à lui donner son consentement.
À ce moment Danielo de Zintsky paraissait dans le salon et demandait à
Pierre Davenne (c'était lui):--Eh bien, maître, êtes-vous content de
nous?