LES BONS ET LES MAUVAIS RÊVES DU MATELOT SIMON RIVET.

Dirigé par Simon, le vieux Rig, portant dans ses bras son malade,

s'engagea dans le jardin boisé. Ils arrivèrent bientôt devant la

porte du vestibule. Simon l'ouvrit: la petite pièce était éclairée

par une veilleuse; ils se dirigèrent vers l'escalier et montèrent au

premier étage: une chambre était éclairée, un feu de bois brûlait

dans l'âtre, mais autour d'eux régnait le silence le plus profond et

la petite maison semblait abandonnée; cependant le lit couvert de draps

blancs était préparé pour recevoir le malade. Simon ne parut pas

étonné, et le vieux Rig était impassible.

Ayant étendu Pierre Davenne dans le lit, le sauvage tira des

profondeurs de ses poches une petite fiole; puis, entr'ouvrant de ses

doigts secs les lèvres de son sujet, il lui versa avec précaution

quelques gouttes d'une liqueur rouge. Il observa alors le malade avec

attention.

Simon, placé derrière lui, regardait, n'osant parler, envahi par

ce silence qui les enveloppait. Après quelques minutes d'attente, la

teinte livide qui couvrait le visage disparut, les pommettes des joues

devinrent roses, les lèvres se colorèrent, et la poitrine se souleva

sous la respiration régulièrement rétablie.

Alors le vieux sauvage se tourna vers Simon et lui dit de façon à ne

pas éveiller le malade:

--Maintenant, il est sauvé... Il faut le laisser dormir; avec le jour,

il s'éveillera plus faible mais voilà tout...

Le matelot ne trouva pas un mot à répondre. Deux grosses larmes

glissèrent sur ses joues; il fit une grimace qui avait la prétention

d'être un sourire, et, serrant la main de son ancien compagnon d'armes

à l'en faire éclater, il respira bruyamment.

--Maintenant, dit le sorcier, il n'a plus besoin de nous; les portes

sont fermées, il pleut dehors et fait bon ici: nous sommes fatigués;

fais comme moi, je vais dormir...

Simon serra encore les mains de son compagnon et fit un effort pour

parler, il ne trouvait rien à dire; il articula enfin:

--Espère! espère!

Le vieux Rig prit le tapis qui se trouvait devant le lit et, le plaçant

dans un coin, il s'accroupit dessus; puis, ayant fait deux ou trois

tours comme le chien qui fait sa couche, il se roula dans sa houppelande

et ne bougea plus... Moins de dix minutes après, un petit sifflement

nasal indiqua que le vieux saltimbanque était endormi.

Simon, après avoir bien couvert et longuement regardé son maître,

après avoir baissé la lumière de la lampe, avança sans bruit

devant le feu un grand fauteuil. Il retira ses chaussures boueuses,

ses vêtements trempés, se souriant dans la glace ou se faisant la

grimace,--ceci est affaire d'appréciation.--Il se fit avec son mouchoir

multicolore une superbe marmotte... Ainsi la peau tannée faisait de sa

face un de ces bronzes que nous envoie le Japon, la marmotte était le

couvert d'émail étrange, et les boucles d'oreilles les deux anses de

la potiche.

Le matelot s'étendit dans le fauteuil, les pieds presque dans

la cendre; car la peau de Simon était comme de la corne, et bien

pelotonné, les mains sur le ventre, il s'endormit; mais, moins discret

que son ancien collègue, son sommeil s'annonça par un ronflement

sonore, quelque chose comme le clapotement du vent dans les focs au

moment du lof.

La pluie cessait au dehors.

Lorsque tout le monde fut endormi, une porte invisible s'ouvrit au fond

de l'alcôve du lit: une femme parut, elle s'appuya avec précaution sur

le lit. On eût dit que Pierre l'avait devinée ou l'avait entendue, car

ses yeux s'ouvrirent aussitôt. Il remua les lèvres, la femme se pencha

encore pour entendre, mais aucun son ne sortit; elle comprit cependant,

et, avançant sa bouche près de l'oreille du ressuscité, elle lui dit

d'une voix faite de râle que lui seul pouvait entendre:

--C'est fait!...

Il y eut dans les yeux du malade un regard heureux; mais pas un muscle

du visage ne remua; seules les lèvres s'agitèrent comme pour dire:

--Merci!

La femme se pencha alors et l'embrassa en disant:

--Dieu nous protège et nous pardonne!

Et elle partit aussitôt. La porte se referma et, quelques minutes

après, on entendit le bruit d'une voiture qui s'éloignait. Pierre, les

yeux ouverts, semblait écouter; il entendit la voix de son matelot, il

ferma aussitôt les yeux, feignant de dormir.

Mais Simon n'était pas éveillé: heureux de sa nuit, dans laquelle il

avait retrouvé son maître, il rêvait, et c'était un rêve agréable,

car il riait et disait en dormant:

--Oui, princesse... j'accepte et en souvenir de vous, avec l'anneau

de votre nez, je me ferai faire des anneaux d'oreilles... je ne les

quitterai jamais... Princesse, vous verrez l'Europe... Ne cousez pas

tant de diamants sur ma tunique: c'est trop chaud, je suis trop vêtu

ainsi... J'étouffe...

Et la sueur suintait sur le front du matelot, qui se tortillait dans son

fauteuil.

--Mettez-moi tout de suite mes bottes... en peau d'éléphant bleu...

vite... le sable est brûlant... quel soleil... le sable brûle,

tonnerre... dépêchez-vous donc... Aïe!... Aïe!... Ah!...

Et le matelot s'éveilla, en se trémoussant dans le fauteuil; croyant

mettre ses bottes en peau d'éléphant bleu, il enfonçait ses larges

pieds dans les cendres brûlantes; éveillé, il se recula aussitôt; il

était temps, la peau s'écaillait.

Il passa la main sur son front mouillé de sueur, sourit avec regret

eu constatant que l'heureuse situation qu'il quittait n'était qu'un

rêve... et tout de suite sa première pensée fut pour son maître.

Il alla, amortissant ses pas, jusqu'au lit et il le regarda. Pierre

lui parut changé: il le regarda une seconde fois, et constatant la

rigidité de ses traits, il eut peur... L'épouvante le prit alors, il

mit sa main sur le front de son maître, la face ne bougea pas, il lui

sembla même que le front était froid...

Alors, fou, il jeta un cri terrible et recula.

En une seconde, le vieux Rig fut debout. Simon tremblant, trébuchant,

se reprochant son sommeil comme un crime, montra du doigt son maître en

gémissant:

--Il est mort! il est mort!

Rig se précipita...

Pierre ouvrit les yeux...

--Ah çà! est-ce que tu deviens idiot? demanda le vieux Rig.

Simon, étourdi, s'avança...

--Qu'est-ce qui t'a pris... tu rêvais donc?

Le matelot tout heureux, mais confus, dit:

--Bon sang! je ne peux pas expliquer ça... vous avez les yeux qui

vivent et quand ils sont fermés... votre visage est tout autre...

rien ne bouge... C'est bête! C'est l'émotion... qui me fait voir de

travers.

Cependant, en entendant les derniers mots de Simon, le vieux Rig avait

froncé le sourcil..., et, voyant le regard de Pierre fixé sur lui, qui

semblait demander une explication, il souleva la tête du malade, enleva

le bandage de toile, regarda attentivement la plaie presque cicatrisée

et exclama après une seconde d'examen:

--Ah! maladroit que je suis!...

--Qu'y a-t-il, demanda Pierre d'une voix faible.

--Oh! il parle... il parle..., cria Simon joyeux et prêt à danser dans

la chambre en entendant cette voix qu'il n'avait pas entendue depuis

deux jours, et qu'il avait craint un instant d'être éteinte pour

l'éternité. Il se tut, sur un signe violent du vieux Rig.

--Tais-toi!... et répondant à Pierre: Lieutenant, j'ai été

maladroit, j'avais une telle crainte d'arriver trop tard que, dans ma

précipitation, en vous saignant à l'artère temporale, j'ai coupé la

branche supérieure du nerf facial.

--Et? demanda Pierre.

--Et il en résultera une paralysie d'un côté de la face qui vous

change tout à fait.

--Tant mieux! répondit simplement Pierre...

--Avez-vous besoin de quelque chose?...

--Non, avec le repos, je sens les forces revenir... Reposez-vous, mes

amis, je vais reposer moi-même... Au jour, je serai mieux.

Sur un signe du vieux matelot, Simon se tut et regagna son fauteuil,

pendant qu'obéissant à son malade l'étrange docteur allait se coucher

sur son tapis...

Quand Simon s'éveilla, il se dirigea aussitôt vers le lit de son

maître. Pierre avait les yeux ouverts; en le voyant il dit:

--Aide-moi à m'habiller.

Le matelot, stupéfait, allait refuser; mais le vieux Rig était déjà

derrière lui et, satisfait, il disait:

--Maintenant, à part un peu de faiblesse, il n'y paraît plus...

Habillons-le. Lorsque Pierre fut vêtu, soutenu par les deux anciens

matelots, il se fit conduire près de la fenêtre, et on l'étendit dans

un large fauteuil.

--Rigobert, dit-il, tu vas retourner chez toi, et demain, en venant

toucher ce que je te dois, tu m'amèneras l'étrange fille que tu as

recueillie.

--Bien, maître, fit le vieux sauvage, glissant dans son gousset

la montre qu'il avait prise rue Payenne, et, malgré la chaleur, se

couvrant du pardessus de Pierre... Nous serons ici demain soir.

Le vieux sauvage, ayant pressé la main de Simon, se retira après lui

avoir donné quelques instructions relatives aux soins nécessaires à

son malade.

Lorsqu'il fut sorti, Pierre appela son matelot et lui parla à

l'oreille; celui-ci exclama joyeusement:

--Bon sang de bon Dieu! elle est ici!... Ah! mon lieutenant, j'y vais...

Espère! espère! espère!

Et il sortit aussitôt.

Seul, Pierre, assis dans le fauteuil, s'accouda sur l'appui de la

fenêtre; il regarda longuement le panorama de Paris qui se développait

devant lui dans les vapeurs ensoleillées du lever du jour.

La veille, le soleil était resté caché, la bise et la pluie

attristaient tout, il semblait que la nature était en deuil. À cette

aube, au contraire, les arbres étaient tout brillants de la pluie de

la veille, et dorant l'horizon, miroitant dans les flaques d'eau des

routes, scintillant à travers les feuilles, embrasant la plaine,

avec le jour, le soleil paraissait, éclairant tous les vitraux; il

incendiait les cadres dorés, il faisait sourire les vieux portraits, il

illuminait la chambre, et dans ses rayons, dans les pétillements de

sa poussière d'or, il jetait la lumière, la gaieté, la santé et

l'amour.

Le visage de Pierre Davenne était à jamais immobile, le soleil

l'éclairait sans le changer, et une pensée sombre dormait sous son

front: la vengeance.

Le regard fixé sur Paris, il dit à mi-voix:

--Maintenant, épouse infidèle, Geneviève, tu es veuve, tu as été

ingrate, indigne, infâme! Je te laisse la honte, la misère, le

remords... et le désespoir... À toi, traître, à toi, faux ami, à

toi, lâche, qui n'as pas reculé devant le déshonneur dont tu pouvais

couvrir mon nom... je garde ma haine... À toi qui as mordu la main qui

te soutenait, je veux rendre le mal fait... Tu m'as fait souffrir par

mon amour... L'amour que je te mettrai au coeur te tuera... Tu n'as pas

reculé pour être riche devant le crime, devant la séduction de la

femme sacrée de l'ami, du frère qui te faisait vivre..., tu auras la

ruine, et je porterai chez toi, Fernand, la banqueroute, l'adultère et

la misère... Et tout cela dans la honte, pour qu'il n'y ait autour de

toi ni merci, ni pitié... rien que du mépris et de la haine! Elle!

elle... nous verrons après...

La porte s'ouvrit: c'était Simon amenant la petite Jeanne, qui venait

dire bonjour à son père.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 22 / 73 题