Pendant que le vieux Rig, ayant tiré sa trousse, préparait ses
instruments, Pierre calme donnait à voix basse des instructions à
son matelot, car celui-ci, le regard fixe, l'oreille tendue, cherchant
vainement à dompter le tremblement fiévreux qui secouait ses membres,
écoutait muet, essuyant toutes les dix secondes la sueur qui perlait
sur son front.
Le vieux Rig, tout occupé aux préparatifs de son art mystérieux,
n'écoutait pas... Cependant il releva la tête en entendant Pierre
Davenne dire:
--Sur les cendres de ta vieille mère, Simon, tu le jures?...
Simon, pâle, essuya ses yeux mouillés de larmes, son front ruisselant
de sueur, du revers de sa manche, et étendit le bras, puis respirant
bruyamment comme s'il suffoquait, il dit d'une voix tremblante:
--Devant le bon Dieu qui m'écoute!... par-devant tous les saints du
paradis... sur les os de la vieille mère Rivet qui dort là-bas dans le
cimetière de la falaise... je le jure!
Il y eut un silence de quelques secondes; le matelot Simon, en relevant
la tête, vit le vieux Rig qui, tendant l'oreille, faisait la grimace
pour écouter... Il crut que le sauvage avait entendu, que la grimace
était un sourire narquois. Pour se débarrasser de l'émotion qui
l'étouffait, se secouant comme un chien mouillé, Simon courut vers son
ancien collègue et, étendant le bras jusque sous son nez, il lui
dit d'un ton qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'exécution de la
promesse:
--Tu as entendu, Rig... eh bien si cela arrive... je le jure sur mes os
à moi, que je t'étranglerai.
Le vieux matelot eut un haussement d'épaules plein de mépris, et,
calme, fouillant dans une petite boîte, il y prit délicatement une
minuscule ampoule de verre, à pointe effilée comme une aiguille,
pleine d'une substance blanche, et mira sa transparence à la lumière.
Simon restait coi; sa grosse colère se heurtait sur l'inerte; il laissa
gauchement retomber son bras... et, embarrassé, il demanda, pour parler
et sortir de sa situation niaise plutôt que pour se renseigner:
--Qu'est-ce que c'est que ça?... Des pilules?...
--Ça?... fit le vieux Rig avec un sourire singulier... Ça, mon cher
Simon, c'est la mort!
Cette fois encore, une sueur glacée perla au front du matelot; il
l'essuya de sa manche en grognant:
--Oh! le vieux coquin!... Vieille vermine, va!...
Et il se dirigea vers la fenêtre entre-bâillée; l'air manquait à ses
poumons; il suffoquait.
Accoudé sur la coudière, pour se consoler, il répétait sans cesse sa
phrase favorite:
--Espère! espère!
--Rig avait prié Pierre de se découvrir les épaules; celui-ci obéit.
Il lui fit alors lever le bras droit et, à la limite de l'aisselle, en
arrière, il fit une légère incision, dans laquelle, en l'écrasant,
il enfonça la petite perle de verre pleine de curarine. La petite plaie
était absolument invisible. Le vieux sauvage aida le jeune homme à
remettre sa chemise, et, l'ayant fait coucher, il lui dit:
--N'avez-vous rien à dire, maître? Avant dix minutes, vous ne pourrez
plus parler...
--Appelle Simon...
Simon avait entendu; il accourut aussitôt. Pierre lui dit:
--Dès que j'aurai perdu connaissance... ou plutôt, dès que je serai
immobilisé...
--Mourant, enfin, fit le vieux Rig.
--Ne dis pas ce mot-là, vieux coquin!... exclama Simon. Quand vous
serez immobile?...
--Oui; tu courras à la chambre de Mme Davenne, appelant au secours...
Avant, tu vas cacher le vieux Rig...
--Me cacher, oui, mais près de vous; il faut que je puisse constamment
vous observer... Une minute d'erreur, de retard serait la mort.
Un frisson courut dans les os et dans les moelles de Simon, qui dit, en
prenant la main du sauvage et en la serrant à la faire éclater:
--Mais ne dis donc pas ce mot-là!...
Le vieux Rig était de fer; il se contenta de hausser les épaules et
continua:
--Quand je le dirai, tu courras appeler madame pendant que je me
cacherai; mais tu ne devras pas permettre qu'elle demeure près du
maître...
--Bon!... toi, dit Simon en montrant une porte qui se trouvait à la
tête du lit, tu rentreras là, c'est le cabinet de toilette; sous les
vêtements, en cas d'alerte, tu peux te cacher... Au reste, je veillerai
à ce qu'on n'y entre pas.
--Très bien.
Et le vieux sauvage se plaça près du lit, observant silencieusement
son sujet... Simon, les yeux mouillés et mordillant ses lèvres,
regardait et Rig et son maître, plein de terreur et de pitié.
L'ancien matelot de la _Souveraine_, ayant besoin d'une montre, avait
été tranquillement prendre sur la cheminée, dans une coupe, celle
que Pierre y avait mise en se déshabillant. C'était un superbe
chronomètre de marine. Il le tenait d'une main, pendant que de l'autre
il tâtait le pouls de Davenne; il observait sur l'aiguille des secondes
l'affaiblissement des pulsations.
C'était un saisissant tableau que celui de la chambre de Pierre Davenne
à cette heure de nuit, vaguement éclairée par la veilleuse qui
pendait sous le lustre du plafond dans un globe d'albâtre. C'était
la chambre d'un artiste, faite pour le rêve, sombre, meublée de vieux
chêne, tendue de tapisseries épaisses, aux dessins étranges; les
sculptures prenaient en cette nuit un aspect singulier, et Simon,
frissonnant, croyait, dans le vacillement de la lueur de la veilleuse,
voir les sujets des tapisseries prendre une forme humaine; il lui
semblait qu'en se penchant sur le large lit à colonnes torses, le
vieux sorcier le rétrécissait pour en faire un cercueil. Les lueurs
faisaient scintiller diaboliquement à ses yeux les cuivres polis des
candélabres et des chenets... Simon avait la mort dans l'âme, et,
terrifié, il regardait le vieux Rig. Celui-ci observait, en l'étudiant
silencieux, le maître, qui paraissait assoupi.
Après dix minutes, Rigobert demanda:
--Que ressentez-vous?
--Je suis fatigué, sans force; mon corps,--non, mon cerveau,--semble
s'assoupir.
--Souffrez-vous?
--Non!...
Il y eut un silence. Cinq minutes après, Rig demanda:
--Et maintenant?
Pierre remua les lèvres... mais aucun son ne sortit, et son regard se
fixa sur celui qui lui avait parlé... Effrayé, Simon se cramponna
au lit pour ne pas tomber... Rig, calme au contraire, comptait sur le
chronomètre et observait le maître...
--Va maintenant chercher madame, dit-il en lâchant le bras, qui retomba
inerte près du corps inanimé...
Simon, épouvanté, terrifié, cria et se lamenta, et, du fond du coeur,
l'inertie du corps de son maître était pour lui le prélude d'une mort
voulue... Il courut vers le vestibule en gémissant.
--Madame! madame! au secours... au secours... Monsieur meurt...
Madame!... et il frappait à la porte de l'antichambre.
Effrayée, échevelée, à peine vêtue, Geneviève parut; en entendant
le matelot, elle jeta un cri et se précipita dans la chambre de son
mari.
A cet instant seulement, Simon pensa qu'il devait éloigner celui qu'il
considérait comme un empoisonneur; il rentra bien vite pour expliquer
sa présence, mais Rig n'était plus là...
Geneviève s'était précipitée sur son mari, elle lui avait pris
la tête, et la tête était retombée sur l'oreiller; elle l'avait
appelé, et son oeil vitreux ne lui avait pas donné un seul regard.
Elle jeta un cri déchirant, et, folle, tombant à genoux, elle se
tordit de douleur. Simon, penché sur son maître, n'en pouvait croire
ses yeux et s'écriait:
--Mais il est mort!... il est mort! Ils m'ont trompé tous les deux, il
l'a tué...
En entendant ces mots, Mme Davenne, éplorée, écartait ses cheveux
pour regarder le matelot et demandait:
--Que dites-vous, Simon? Qui l'a tué?
Simon, perdant la tête, allait répondre...
--Je vais vous dire la vérité, il...
Le matelot jeta un cri terrible; le vieux Rig, se glissant comme une
couleuvre, rampant dans l'ombre sur le tapis, lui mordait la jambe... Il
se tut, non de la douleur, mais en se souvenant de ce qu'il avait juré
à son maître...
Et quand Geneviève lui demanda encore:
--Répondez, Simon, que voulez-vous dire?
Il se dompta, d'un geste brusque, du revers de sa manche il essuya ses
yeux et dit d'une voix sourde, qui tinta comme un glas aux oreilles de
la jeune femme:
--Je dis qu'il est mort parce qu'on l'a trompé... Je dis que c'est
votre faute qui l'a tué.
L'accusation écrasa la jeune femme; elle ne s'étonna pas que ce secret
fût connu de Simon; elle saisit la main inerte de son mari et, à
genoux, suppliante, la portant à ses lèvres, elle dit:
--Grâce, Pierre! grâce! grâce!...
Et elle restait une grande minute ainsi, sanglotant, couvrant de baisers
la main qu'elle mouillait de ses larmes... Simon s'était reculé,
et dans un coin de la chambre, les bras ballants, l'oeil fixe et sans
regard, il cherchait vainement à mettre de l'ordre dans ses idées. Il
devait se taire, et il voulait parler; malgré tout ce qu'on lui avait
dit, il voyait son maître mort; il s'en voulait d'avoir été dupe,
d'avoir juré, et par cela de s'être rendu l'inconscient complice de la
mort de son maître, de celui qu'il aimait comme son enfant. Il pensait
plein de regret, de douleur et de remords et ne voyait plus rien de ce
qui se passait autour de lui.
Geneviève s'était relevée, et l'oeil hagard elle avait regardé son
mari; se refusant à croire à cette mort si prompte, elle glissa son
bras sous le col, et lui relevant la tête comme s'il devait l'entendre,
elle priait:
--Pierre, Pierre, réponds-moi... Pierre, la mort ne prend pas les
hommes jeunes et forts... Je suis une misérable, une indigne...
pardon!... mais, réponds-moi... Non, ce n'est pas à cause de moi que
tu es mort... que tu t'es tué. Oh! ce serait trop horrible... Dis,
mon homme aimé... j'ai commis une faute, un crime, mais reviens,
punis-moi... châtie-moi, c'est moi qui suis coupable... c'est moi qui
dois être punie... Pierre... au nom de notre enfant... Ah! mais, ce
n'est pas possible, son front est encore tiède... non! non... il n'est
pas mort... Pierre... Pierre... entends-moi...
Et la jeune femme pressait la tête de son mari sur son sein,
l'embrassant sans cesse, cherchant dans ses baisers à lui redonner une
part de sa vie... et la tête, lourde de peser sur son bras, retomba
sans regard, inerte sur l'oreiller.
Il sembla à la malheureuse que le mort se retirait de ses bras,
cherchant à éviter la souillure de ses baisers; elle eut peur, se
recula en jetant un cri, et, ne sachant ce qu'elle disait, elle gémit:
--Oui, je sais une misérable, une indigne... pas de pardon... je suis
maudite!
Et vainement elle chercha à se dresser, les forces lui manquèrent;
elle se sentit défaillir et, n'osant s'accrocher au lit mortuaire, elle
tomba raide sur le tapis.
Simon se précipita vers elle... La bonne s'était levée au bruit, elle
aida à transporter la jeune femme dans sa chambre.
Dès qu'ils furent sortis, le vieux Rig parut; il se précipita vers le
lit, découvrit le corps et lui pressa la poitrine par des mouvements
réguliers.
Simon rentra, menaçant. Il venait de prendre un parti héroïque, son
maître était mort, bien mort, il n'avait plus qu'une idée, étrangler
le vieux Rig.
Quand en entrant il vit le sauvage sur le lit de son maître, il recula,
puis avança un peu; il resta étourdi. Rig lui dit:
--Ferme bien la porte; que nous soyons seuls maintenant jusqu'au jour...
Les idées à l'envers, bouleversé, mais obéissant, le matelot alla
pousser le verrou de la chambre en maugréant.
--C'est le diable, assurément... J'en suis déjà à moitié fou...
Mais cependant Simon était moins inquiet, car il remplaça sa
«praline.»