LES STUPÉFACTIONS DE SIMON RIVET.

La gaieté de Simon Rivet s'était envolée; vainement il cherchait

à raconter à son nouvel ami, le cocher, quelques péripéties de ses

voyages, sa mémoire était infidèle, et son imagination se refusait à

toute complaisance à cet égard. Il avait regardé son maître blotti

dans un angle de la voiture, et la mine de celui-ci l'avait attristé.

C'est que les révélations de la veille restaient présentes à sa

mémoire, et, malgré toute sa volonté, le tableau du passé, si

calme, si heureux, si riant, revenait ajouter l'amertume des regrets à

l'irréparable malheur... L'avenir était maintenant muré, sa pensée

n'avait plus d'ailes. Il n'y avait dans son cerveau qu'une idée

obstinée, tenace: rompre à tout jamais avec le présent et oublier

le passé... Son coeur passait par toutes les douleurs: la jalousie, la

honte, la rage et la haine. Simon savait ce qu'était son maître dans

les questions d'honneur; il savait que, sous les dehors blonds de sa

douceur évangélique, il cachait une nature de fer, une force morale

énorme... lorsque son maître lui avait dit la veille:

--Simon, désormais nous entrons en campagne à bord de la _Vengeance_;

tout est fini ici, je n'ai plus d'amour, je n'ai plus de pitié.

Il savait que, si son lieutenant l'avait dit, c'était arrêté. Il

était de fait séparé de sa femme, car il n'avait plus d'amour, il

n'avait plus de regret. Il s'étonnait que cela ne se terminât pas par

un coup de pistolet dans la tête de l'un «et un peu de salive sur le

front, avec une poussée dans les épaules, de l'autre.» Ça voulait

dire: Mettre à la porte. Mais il était certain que ceux qui avaient

outragé le lieutenant Pierre Davenne ne perdraient pas pour attendre...

Confiant, il obéissait, se répétant son mot:

--Espère! espère!

Lorsque la voiture entra dans Charonne, le matelot se retourna pour

prendre les ordres de son maître; Pierre dit seulement:

--Allez au pas.

Et, au grand étonnement de Simon, il regardait de chaque côté, comme

s'il cherchait à reconnaître une maison. Le matelot, qui connaissait

tous les amis de son maître, était bien certain qu'il n'y en avait

aucun dans ces quartiers... Devant une grille sur les barreaux de

laquelle pendait un écriteau sur lequel on lisait: _Maison de campagne

meublée à louer_, il fit arrêter la voiture et descendit. Il

sonna, on ne répondit pas. Il regarda l'écriteau et lut au-dessous:

_S'adresser chez M. Savard, place de l'Église_. Il s'y rendit à pied,

suivi de Simon, qui se demandait si son maître avait bien toute sa

raison.

Il trouva M. Savard, qui lui dit qu'il était chargé de louer la maison

mille francs pour la saison.

--Mille francs! répéta machinalement Pierre.

--Oh! monsieur, fit Savard, elle vaudrait six mille francs si elle ne se

trouvait pas derrière le Père-Lachaise... Si vous voulez la voir...

--C'est inutile, fit Pierre, je la connais.

Simon releva la tête, étonné. Pierre, calme, fouilla dans son

portefeuille et en tira mille francs, qu'il donna à l'individu, assez

surpris de la rapidité de la location, en lui disant:

--Veuillez me donner un reçu... On peut entrer en jouissance ce soir?

--Tout de suite si vous voulez, monsieur, dit Savard en signant... Je

vais vous remettre les clefs.

--Prends-les, Simon.

Le matelot ne répondit pas; sa bouche s'ouvrit, sa «praline» tomba,

tant il restait stupéfait... Il prit les clefs, suivit son maître;

devant la grille, celui-ci lui dit:

--Visite la maison, afin de la bien connaître, et viens me retrouver au

café de la Bourse, sur la place, dans deux heures.

Simon ne trouva pas un mot à répondre. Il tenait encore les clefs dans

sa main et était appuyé sur la grille, que la voiture de son maître

était déjà loin... Il ouvrit, puis entra cependant, et, suivant la

petite avenue de tilleuls qui conduisait à la maison, il pensait:

--Ah çà! potence à l'ail, est-ce que ça souffle là-haut? est-ce

qu'il a un grain? Je sais qu'il n'est pas long à prendre son parti des

choses... Mais c'est pas parce que madame ne compte plus... qu'il se

retourne comme ça... Est-ce que cette gourgandine de là-bas..., cette

vivandière turque... lui a tapé le cerveau?... Déjà! et il veut la

mettre dans cette maison... Ça irait vite!...

Et le matelot visitait l'appartement.

L'ameublement avait le mauvais goût des appartements meublés au jour

le jour avec les meubles bon marché des ventes publiques.

Ce qui fit exclamer le matelot:

--Il ne va pas au moins nous faire demeurer ici... C'est une salle de

l'hôtel des ventes!...

Et il ouvrit la fenêtre.

--Ah bien! voilà quelque chose de joli pour aider à la digestion!...

La vue du Père-Lachaise!... Tonnerre de bon sens!... on croirait qu'on

vient enterrer jusque dans le jardin!... Espère, espère! Si on reste

ici... je m'arrangerai à ce qu'on ne soit pas long à nous donner

congé... Je l'ai assez vue, cette cabine-là!... J'y ferai pas

longtemps escale!... Bonsoir, la compagnie!

Et saluant les tableaux,--quels tableaux!--plaçant son chapeau en

arrière à croire que le bord était dans son col... il fouilla dans sa

blague, prit sa praline et fermant les portes il dit:

--Je vous ferme, par conscience... parce que ceux qui voudraient venir

en seraient suffisamment punis pour ne plus recommencer... Bon sens,

c'est moi qui trouve qu'on serait mieux en face... C'est son cerveau qui

bourlingue, ça ne durera pas... Espère! espère!

Et ayant fermé la grille, il partit pour rejoindre son maître au

rendez-vous qu'il lui avait donné.

Pierre Davenne l'attendait, Simon reprit sa place près du cocher, mais

tout soucieux cette fois; c'est que le pauvre matelot avait beau

se creuser la tête, il ne pouvait deviner le but où visaient les

agissements de son maître. Il se pencha vers Pierre et lui demanda:

--Et maintenant, où allons-nous?

--Boulevard Beaumarchais.

La voiture partit et, sur l'ordre de Davenne, s'arrêta au coin de la

rue des Filles-du-Calvaire. Là il envoya son matelot chez le chevalier

de Soizé, pour porter à Mlle de Soizé une lettre cachetée qu'il

devait lui remettre en mains propres.

Simon, obéissant, hochait la tête, comprenant de moins en moins et

grognant:

--Qu'est-ce que c'est encore que celle-là? Espère! espère!

Il remplit la commission scrupuleusement, ce qui au reste fut facile.

M. de Soizé, aveugle et impotent, ne quittait pas la chambre, et c'est

Mlle de Soizé qui vint recevoir le matelot.

En entendant le nom de celui qui lui adressait la lettre, elle manifesta

une certaine émotion et dit à Simon:

--Monsieur, je vous prie d'attendre une seconde...

Elle se plaça près de la fenêtre et lut la lettre... Le matelot qui

l'observait vit que pendant la lecture ses mains tremblaient, que sa

bouche se contractait, puis un sourire triste s'étendit sur son visage,

lorsqu'elle revint dire au matelot:

--Dites à M. Davenne que je suis prête... j'y serai... et

j'obéirai...

--C'est tout? demanda Simon écarquillant les yeux et ouvrant

imprudemment sa large bouche.

--C'est tout... Dites enfin qu'il peut absolument compter sur moi...

--Mam'zelle... et la compagnie, dit-il par habitude, je vous salue bien.

Et étrillant son crâne de ses doigts, mordant sa chique, il grommelait

en descendant l'escalier.

--Je navigue dans du cirage... Je n'y vois rien... Si ces gens-là

se compromettent, ça ne sera pas à cause de ce qu'ils auront dit...

Enfin, il faut affaler tout, c'est le lieutenant qui gouverne... Il

sait où il va!... Si ça avait été moi, pas tant d'affaires,

on bourlinguait tout,--la femme, la bonne;--en voilà une qu'est

obstinée.--On restait avec la petite Jeanne... On me mettait de quart

pour recevoir ceux qui viendraient... et vogue la galère!...

Il revint près de Pierre qui, à son grand étonnement, semblait

attacher une énorme importance à ce qu'il lui disait:

--Répète-moi mot à mot ce qu'elle t'a dit, lui demanda-t-il pour la

troisième fois.

Et Simon, absolument étourdi, répéta:

Elle a dit: «Je suis prête... j'y serai! j'obéirai! Il peut

absolument compter sur moi!»

Pierre eut un soupir de satisfaction... et il dit à Simon:

--Hâtons-nous!

--Nous rentrons? demanda Simon.

--Non pas...

--Mais, mon lieutenant... je vous prie de ne pas m'en vouloir...; mais

vous oubliez l'heure de la soupe.

--Tu as faim? demanda naïvement Pierre.

--Comment si j'ai faim! exclama le matelot... Mais, mon lieutenant, vous

ne vous figurez pas ce que ça creuse de sortir comme ça le matin... Si

j'ai faim!

Rien ne peut dépeindre l'expression de Simon, en disant ces mots.

Depuis la veille une force nerveuse soutenait le jeune homme: il n'avait

pas dormi et ne se sentait pas fatigué; il n'avait pas mangé et ne

ressentait aucun appétit; il n'avait plus conscience du temps, il

lui semblait que de longs jours déjà s'étaient écoulés depuis la

terrible révélation et que la vengeance était tardive. Il regarda

l'heure à sa montre et, haussant les épaules, il dit à son matelot:

--Tu as raison, il faut manger.

Alors il paya son cocher et ils entrèrent dans un cabaret voisin...

Entièrement perdu dans ses pensées, Pierre dit au matelot

de commander; celui-ci s'en acquitta en conscience... Mais une

stupéfaction nouvelle lui était réservée... Son maître ne mangea

pas!... Il voulut le décider à prendre quelque nourriture, mais le

maître lui dit sèchement.

--Mange, et tais-toi.

Quoique contrarié, le matelot Simon était trop respectueux envers son

lieutenant pour ne pas obéir; il mangea seul... le dîner commandé

pour deux.

Le repas terminé, le matelot dit:

--Mon lieutenant, nous rentrons?

--Non! fit Pierre du même ton sec, va chercher une voiture...

--Encore! se dit Simon.

Il revint bientôt avec la voiture. Pierre alluma un cigare et

s'étendit sur les coussins.

--Où allons-nous? demanda-t-il.

--Où tu voudras, répondit Davenne...

Le matelot regarda son maître avec inquiétude. Est-ce que la

découverte de la veille l'avait rendu fou?... Enfin, faisant un

geste d'abnégation, il obéit, et après avoir cherché une minute la

promenade qu'il pourrait faire, il dit au cocher:

--Mène-nous sur les quais... ce n'est encore que là où ça ressemble

à quelque chose. On voit de l'eau et des canots.

Davenne, toujours sombre, vivant de ses tristes pensées, ne poursuivait

qu'un but, il ne voulait pas rentrer de jour chez lui; quoique résolu,

il évitait de se trouver en présence de sa femme, il n'était pas

certain de se pouvoir contenir devant celle qui l'avait trompé, il

craignait que ses caresses et ses sourires hypocrites n'entraînassent

chez lui un mouvement de colère, où fou, aveugle et n'écoutant que sa

haine, il punirait la faute par un crime.

C'est au reste le propre des natures douces et calmes, de ne pouvoir

s'arrêter lorsque la colère les envahit; la douceur fait place à la

cruauté...

Après avoir descendu et remonté les quais, après avoir été du bois

de Boulogne à la Bastille, la voiture s'arrêta, enfin, place Royale.

Pierre Davenne prit le bras de son matelot et s'appuya sur lui pour

regagner sa demeure.

--Eh bon sang!... mon lieutenant... qu'est-ce que vous avez?... Vous

ne tenez plus debout... Voilà ce que c'est... vous n'avez pas voulu

déjeuner... Espère!... espère... Nous voilà arrivés... je vais vous

faire faire... un...

--Tu vas rester avec moi et me donner le bras pour gagner ma chambre...

Cela était dit d'un ton qui ne permettait pas de réplique, et Simon

resta ahuri.

Lorsque la servante Annette vint ouvrir la grille et qu'elle vit son

maître, que l'insomnie, les tourments et la fatigue avaient pâli,

quand elle vit ses yeux caves et qu'il était obligé de s'appuyer

pour rentrer sur son matelot... en voyant la figure à l'envers de ce

dernier, elle s'exclama...

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc!

--Ce n'est rien, Annette... Je me sens indisposé...

--Ça vient de vous prendre... là!... demandait-elle, et Simon ouvrait

la bouche et répondait...

--C'est incroyable, au bout de la rue, à la min...

Pierre lui pressa le bras à le briser, ce qui fit faire une laide

grimace au matelot,--et l'interrompant:

--Non, j'ai été malade toute la nuit, c'est pour cela que je suis

sorti ce matin... Mais toute la journée j'ai été ainsi...

Cette fois, Simon crut qu'il s'affalait, tant le mensonge de son maître

le stupéfiait.

--Et madame qui est en visite...

--Ah! fit Pierre, elle est sortie ce matin, avant le déjeuner?...

--Oui, monsieur.

--Et comme monsieur ne devait pas rentrer, elle a dit qu'elle en

profiterait pour faire quelques visites...

--Elle n'a pas emmené sa fille?...

--Non, monsieur; Mlle Jeanne est dans le jardin.

Le matelot sentit les ongles de son maître qui lui rentraient dans les

chairs, mais Simon avait compris et il se tut; en emmenant son maître,

il l'entendit dire bas:

--Elle est chez lui... l'infâme... les misérables!

Il monta ainsi à sa chambre; là, il se redressa et n'étonna pas peu

Simon en lui disant:

--Aide-moi, je vais me mettre au lit!

--Mais, s'écria le matelot inquiet, c'est donc vrai que vous êtes

malade?

Pierre lui dit:

--Je vais me coucher, tu vas veiller là, à quiconque viendra, tu diras

que j'ai recommandé de me laisser dormir... tu diras... que je suis

très faible.

Simon cette fois fut si stupéfait qu'il ne trouva pas un mot à

répondre, et il prit sa faction!

V

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 12 / 73 题