OÙ RÉSIDAIT ET CE QU'ÉTAIT RIGOBERT.

Après s'être arrêté dix fois devant tous les bouges des environs de

la Glacière, pour permettre à Simon de se renseigner, dirigé par

le matelot, le cocher conduisit sa voiture sur la grande route, et

sur l'ordre de Pierre il attendit; celui-ci, guidé par son matelot,

s'engagea dans un sentier étroit qui menait au milieu des champs.

Où Montrouge finit, où les carrières commencent, un village étrange

avait poussé; sur une terre aride, rebelle à la culture, des tentes,

des échoppes, des baraques s'étaient dressées. C'était bien le

plus étonnant tableau, le plus fantastique paysage... mais le moins

rassurant quartier qu'on pût voir. C'était la ville de repos du monde

forain, c'est là qu'avaient leur résidence fixe les colosses, les

femmes à barbe, les grimaciers, les hercules, les femmes à trois

jambes, les Vénus à moignons, les tirangeurs de brèmes... le monde

des saltimbanques enfin... C'est dans ce lieu singulier qu'ils vivent,

lorsqu'ils ne font pas _l'entre-sort_.

Ils appellent ainsi le théâtre en toile, la voiture, la baraque qui

sert à leurs exhibitions, «le mot est caractéristique,--le public

monte, il voit un phénomène et s'en va: on entre, on sort,--de là le

nom.»

Lorsque Pierre et le matelot arrivèrent dans cet étrange campement,

tout semblait dormir; ils furent salués par un choeur d'aboiements

de chiens; Simon, pour s'orienter, s'adressa au seul être qu'il vit

accroupi devant une porte, un nain, vieux, laid, ayant une grosse tête

noire sur un corps d'enfant. Il lui demanda:

--Dis donc, Mal-Venu, sais-tu où demeure Rigobert?

D'une voix profonde de basse, le nain répondit:

--Rigobert?...--le père sauvage, le tirangeur de brèmes?

--C'est ça... le sauvage... le ti... comme tu as dit... je ne sais

pas...

--Là, au coin... la grande maison...

Le matelot était hésitant, il cherchait la grande maison! Ce que

le petit monstre qualifiait ainsi était une hutte, une tanière

épouvantable... Sur une rue percée dans l'imagination des gens, au

milieu des champs, s'ouvrait devant un cloaque la porte étroite d'une

cour non pavée, close par des planches provenant du _déchirage_

d'un bateau; de nombreux clous montraient leurs dents et servaient à

accrocher les loques qu'une lessive hâtive avait la prétention de

nettoyer...

A droite était une écurie dont le fumier faisait tapis; devant une

auge vide se dressait le squelette d'un cheval recouvert d'une peau

pelée qui semblait trouée par les aspérités des os; sur le cuir,

ayant usé le poil, les harnais avaient laissé leurs traces luisantes.

A gauche était la voiture, _l'entre-sort_; au fond, ce que le petit

monstre appelait la grande maison, était un hangar vitré, sans ligne,

sans appui, bâti avec des débris de démolitions. Nous avons dit

vitré, il faut ajouter que les vitres ayant été brisées, elles

avaient été remplacées par de vieilles affiches, par des papiers de

couleurs diverses; portes, fenêtres, vitres étaient rassemblées par

à peu près; les araignées et les cloportes, aidés par la poussière,

avaient comblé les assemblages mal joints.

C'est à la porte de cette tanière que Simon alla frapper.

La pluie de la veille avait défoncé les terrains, et les deux hommes

pataugeaient dans un immense cloaque, ils entraient dans la boue

jusqu'aux chevilles.

En entendant frapper, un chien aboya, et l'harmonie canine qui les avait

salués à leur arrivée recommença de plus belle. A leur gauche, la

porte de _l'entre-sort_ s'ouvrit, et sur l'escalier une étrange jeune

fille parut, qui leur demanda avec un accent étranger:

--Que voulez-vous, messieurs?

--Le père sauvage... Rigobert.

--Veuillez attendre une seconde et je vais ouvrir, le maître ne

répondrait pas...

La jeune fille disparut une minute pour reparaître aussitôt

enveloppée dans un long châle turc... aux couleurs criardes, mais que

l'usage avait un peu éteintes et que l'âge avait déchiré.

Malgré l'état de prostration dans lequel se trouvait Pierre Davenne,

aux accents bizarres de la jeune fille, il leva la tête et resta

comme ébloui de sa singulière beauté. Celle-ci, semblant ne pas

s'apercevoir de l'effet produit, descendit les quatre marches qui

ascendaient à sa voiture et, vive et légère, sautant, sans mouiller

ses pieds, par-dessus les mares d'eau, elle vint ouvrir l'huis, entra et

alla frapper à une autre porte en disant:

--Père Rig! deux messieurs te demandent.

On entendit un grognement, la jeune fille dit:

--Il se lève, asseyez-vous, messieurs...

Et elle désignait des caisses vides... Pierre et Simon regardaient

l'étrange demeure où ils se trouvaient. C'était le taudis le plus

inénarrable, tout ce que l'avarice sordide et malpropre peut recueillir

était là.

Une seule chose fixa l'attention de Davenne. Au fond se trouvaient trois

tablettes absolument envahies par des fioles remplies de liquides

de toutes les couleurs... et au-dessus, dans d'immenses bocaux,

grouillaient des grenouilles et des reptiles vivants.

Pierre, poursuivant assurément un but secret, regardait attentivement

la jeune fille... un joli tableau, nous l'avons dit.

Elle avait environ dix-huit à vingt ans; elle était excessivement

belle, son front était pur, ses yeux immenses, bruns, doux, comme le

velours, étaient bordés de cils longs et épais, retroussés à leur

extrémité. Son nez, fin et légèrement busqué, avait ces fraîches

narines roses des femmes impressionnables. Ses lèvres solidement

arquées étaient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir davantage

la blancheur nacrée de ses dents. Ses oreilles toutes petites étaient

presque aussi rouges que ses lèvres; sous sa peau au teint chaud et

duvetée, on sentait courir dans le sang une robuste santé, et des

cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus encadraient magnifiquement

son visage d'un ovale parfait. Faite comme les beautés antiques, dont

la sculpture grecque nous a conservé l'image, elle était grande, forte

et souple; l'oeil et la bouche étaient provocants et l'éclair de son

regard révélait l'ardeur qui courait dans ces vingt ans-là.

Elle était à peine vêtue lorsque les deux hommes s'étaient

présentés, et hâtivement elle s'était fait un manteau du vieux

châle; ses pieds, mignons et haut cambrés, chaussaient de hideuses

savates jaunes, sur ses reins pendaient des haillons aux couleurs

criardes, mêlées de fils dorés... sur lesquels la misère avait

traîné son étrille... Tout cela était en loques...

Et cependant, dans ses guenilles, elle était superbe; superbe à

ce point que Simon stupéfait regarda son maître auquel il venait

d'entendre dire, si bas qu'on eût pu croire qu'il pensait:

--Oh! l'adorable créature! et qu'elle serait bien _la Femme_...

A ce moment, pour faire contraste au tableau, la porte sur laquelle

la jeune fille avait frappé s'entrebâilla et une tête, presque un

masque, parut... qui demanda:

--Qu'est-ce que tu as dit, Iza?

--Tu vois, maître, ce sont ces messieurs qui te demandent.

L'homme regarda avec défiance et ne reconnut ni l'un ni l'autre.

Simon s'avança...

--Eh bien! tu ne me reconnais donc pas, Rigobert!... Espère! espère!

A ce nom, le vieux saltimbanque qu'on interpellait fit une grimace et

regarda comme un myope en clignant de l'oeil celui qui parlait... Il

faisait des signes négatifs; le matelot, haussant les épaules, dit

alors:

--Voyons, le sauvage... à bord de la _Souveraine_ tu n'étais pas si

fier!

--La _Souveraine_! exclama Rigobert avec épouvante et pris d'un

tremblement.--Ne crains rien, vieux marsouin, fit Simon en riant à

large bouche, nous ne venons pas pour le passé... Je t'amène mon

lieutenant qui veut te parler.

Pierre dit aussitôt:

--J'ai besoin d'abord d'être seul avec toi!... Tu t'occupes toujours de

ça? ajouta-t-il, en montrant les fioles.

--Oui!...

--Alors j'ai à te parler.

--Maître, je suis à vous, je vais me parer, dit aussitôt Rigobert.

--Si le seigneur a besoin d'être seul, dit la jeune fille en dardant

curieusement la flamme ardente de ses prunelles, nous allons nous

retirer.

Pierre Davenne regarda quelques secondes la bizarre créature et lui

dit:

--Ma chère enfant, j'aurai peut-être à vous parler aussi tout à

l'heure.

--A moi!... Vous voulez les cartes?...

--A tout à l'heure, reprit Pierre en souriant.

Simon suivit la jeune fille qui sortait et comme celle-ci, lui ayant

offert pour siège les marches de sa voiture, s'occupait à allumer le

feu... il lui dit:

--Vous n'êtes pas d'ici... vous?... vous avez dû voyager, comme moi.

Eh bien, la belle sauvage, vous n'avez rien appris dans vos voyages. Moi

j'ai été dans un pays où pour faire du feu, même dans l'eau, dans

la neige, nous frottions deux bouts de bois... ça s'allumait tout de

suite... Ah! quel beau pays... c'est le pays des statues vivantes...

vous n'avez rien vu de beau comme ça... ça rend froid pour les autres.

Vous êtes bien belle, vous, eh bien, ma mie, par là vous ne seriez que

de la Saint-Jean, on voit les plus belles femmes du monde!... Quand une

femme veut vous faire un cadeau... aussi vrai que nous sommes là tous

les deux, ça m'est arrivé à moi qui vous parle... à votre fête, à

la Noël, elle se fait arracher une dent et vous la donne... Ce sont

des perles fines, c'est plus cher que le diamant. Le diamant, dans ce

pays-là, on fait des vitres avec; il n'y a que les petites gens qui en

portent... Moi, qui vous parle... je peux me flatter d'avoir vu les deux

plus jolies filles du monde...

--Quelle est l'autre?... demanda en riant finement la jeune fille..

Simon ne comprit pas, et continua en racontant l'histoire d'une reine

kanake qui lui avait offert de partager son trône.

Dans la maison, Rigobert s'étant paré, selon son expression, sortit

enfin de sa niche.

C'était un petit homme sec... la tête était un peu grosse pour le

corps, il avait le teint mat et plombé, et comme il avait horreur de

l'eau, que la pluie seule le débarbouillait, la peau était terreuse,

ses cheveux gris sale étaient ébouriffés sur sa tête; il les

étrillait de ses doigts minces et crochus; l'oeil était brun feu comme

celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnaître

les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue était excellente, son

regard courait toujours sous ses sourcils hérissés comme des flammes

de grenade, ses lèvres étaient pâles et minces et le menton plat.

Il s'était paré!... Vêtu d'une houppelande trop longue, il était

boutonné comme un prêtre, cachant ainsi son linge plus que douteux;

sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grêles terminées

par des pieds énormes; l'étrange, c'est que lorsque ses manches se

relevaient, lorsque la houppelande s'écartait sur la poitrine, on

voyait sa chair tatouée, de là son nom: Rig, le Sauvage.

Un jour, Rigobert avait dû, pour des raisons que nous connaîtrons plus

tard, se sauver du bord dans un atterrissage... Pris par les sauvages,

il avait vécu quinze années avec eux...

On juge facilement du changement qui peut s'opérer en un individu à

la suite d'un déplacement semblable. Rigobert était un Parisien, un

faubourien même. Il n'était pas entré, on l'avait poussé dans la

marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engagé mousse. Il

avait, par sa conduite toujours irrégulière, pleinement justifié la

décision de sa famille; il avait été le plus intelligent et le plus

désobéissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus

mauvaise tête, le vrai «bon enfant,» et la plus mauvaise nature; il

passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompté...

Il avait la plus grande indifférence pour le danger et ne reconnaissait

qu'un maître: sa volonté, lui.

Il avait tous les vices, mais il était capable de tous les

dévouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter

sur lui... Son caractère s'était, il est vrai, un peu modifié avec

l'âge, un nouveau respect ou plutôt une crainte lui était venue... la

police!

Pierre dit au vieux Rigobert:

--J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens,

pour éviter toutes feintes inutiles, à te dire que je te connais de

vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le

connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter

son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot à bord de la

_Sémillante_.

En entendant ce préambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda

par les vitres si l'on écoutait, et, comme effrayé, il dit à mi-voix:

--Taisez-vous... taisez-vous... lieutenant, je vous en prie, ici les

murs ont des oreilles... Que voulez-vous de moi?

--Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses

tout ce que je te demanderai... Il n'y a pas de danger pour toi, et il y

a beaucoup d'argent à gagner...

En entendant ces mots, le vieux Rig eut une affreuse grimace, qu'il

essaya de faire passer pour un sourire,--habitude de tromper sur la

qualité de la marchandise vendue.--Ses yeux lançaient des éclairs, il

s'avança près du jeune homme et s'accroupit devant lui, en disant:

--Mon lieutenant, nous sommes ici entourés de tout ce qu'il y a de plus

mauvais au monde... tous coquins, bandits, misérables, qui me rendent

le bien que je leur fais en me haïssant mortellement... Je me mets tout

près de vous pour bien vous entendre, mais parlez bas... tout bas...

j'entends très bien... très bas, n'est-ce pas?

Pierre reprit:

--Tu exerces toujours ici ton même métier?...

--Je prédis l'avenir... et je fais un peu de médecine.

--La médecine qui tue.

--Chut!... la médecine secrète!... Mon lieutenant, je suis à vos

ordres, que voulez-vous de moi?...

Pierre Davenne accoudé sur son genou, le front dans ses mains,

réfléchit quelques minutes, puis il dit:

--Rig... te souviens-tu qu'un jour on vint te trouver pour faire évader

un condamné à mort?

--Vous savez ça?... C'est au Canada...

--Tu te chargeas de l'évasion, et tu réussis, elle te fut payée

cinquante louis.

--Oui... je fis évader le cadavre avant l'exécution, dit en riant le

vieux hibou.

--C'est cela!... je viens te demander aujourd'hui de faire la même

expérience.

--Sur un condamné?... demanda le vieillard avec inquiétude.

--Ceci ne te regarde pas... Que t'importe sur qui... Je viens te

demander de renouveler ce que tu as fait, et je t'offre deux cents

louis...

--Deux cents louis... fit le vieux matelot, et les pupilles de ses yeux

brillèrent.

--Il y a quelques dangers à courir?... La police va...

--Aucun... interrompit Pierre.

--Ah!... sur qui devrai-je faire... l'expérience?

--Sur moi!

--Hein! fit Rigobert sursautant, étourdi... Sur vous!... quel est votre

but?

--Ceci ne te regarde pas... Je te demande, es-tu capable de recommencer

ce que tu as fait? veux-tu le faire? et je t'offre deux cents louis...

--Savez-vous, lieutenant, que c'est terrible...

--Je le sais!...

--Savez-vous que ce peut être la mort...

--Je le sais... Mais je sais aussi que tout dépend de toi... et que

Simon qui te servira dans l'oeuvre te fera sauter la cervelle si tu n'as

pas réussi...

Le vieux Rig se contenta de hausser les épaules.

--Mon lieutenant, je ne travaille pas pour rien... Vous m'offrez quatre

mille francs... mettez-en cinq... et comme c'est payable par vous, vous

êtes bien certain que... je réussirai...

--Cinq mille francs, soit!... tu acceptes?...

--Je suis à vos ordres, maître.

--Tu as encore de ce poison?

--Toujours.... c'est du curare... Vous allez voir.

Et, en disant ces mots, le vieux matelot alla chercher dans la niche

où il couchait un pot de terre cuite duquel il retira un morceau d'une

matière noire, à cassure brillante, présentant assez bien l'aspect de

l'extrait de jus de réglisse noir... qu'il montra à Pierre; celui-ci

le prit avec précaution.

--Oh! ce n'est pas dangereux, fit le vieux matelot, vous pourriez en

manger.

Pierre se contenta de hocher la tête. Le vieux Rig était heureux de

parler de sa science, ce qu'il appelait la médecine secrète.

--Ça, voyez-vous, eh bien c'est absolument introuvable en France, en

Europe... J'ai eu ça quand j'étais avec les sauvages. C'est à la

suite du pillage d'une tribu... Ceci vient des Indiens de Messaya, une

des tribus les plus féroces, un tas de mauvais coquins qui ne vivent

qu'au milieu des forêts, et qui ne font guère que ce poison...

--Voilà longtemps que tu as ça?... Ne crains-tu pas qu'il n'ait perdu

de sa force?

--C'est inaltérable, ça ne bouge pas... Au reste vous allez voir.

Le vieux sorcier alla chercher une capsule de grès, y mit le morceau

qu'il avait montré à Pierre Davenne et versa quelques gouttes d'eau

dessus; l'eau forma immédiatement une pâte liquide, le vieux Rig prit

dans un bocal une grenouille vivante et lui ayant attaché une patte, il

la mit sur la table, lui ouvrit la gueule et versa une goutte du liquide

noir.

Pierre Davenne observait attentif...

La grenouille sautait vive, semblant ne rien ressentir... Après

quelques minutes, Rig dit:

--Le poison n'a rien fait, vous le voyez... Absorbé ainsi, il est

inoffensif; mais regardez maintenant.

Il prit alors un canif; avec la pointe, il fit une légère incision sur

le dos du batracien dans laquelle il glissa une goutte du poison.

Puis ils observèrent l'animal.

Dans les premiers moments la grenouille allait et sautait comme avant

l'opération, avec la plus grande agilité, puis elle resta tranquille;

au bout de cinq minutes les jambes de devant cédèrent, le corps

s'aplatit et s'affaissa peu à peu; après cinq minutes la grenouille

était morte, c'est-à-dire qu'elle était devenue molle, flasque,

et que le vieux Rig, la pinçant de ses ongles, la piquant avec une

aiguille, ne déterminait plus chez elle aucune réaction vitale.

--Elle est morte, bien morte, dit le vieux Rig en la prenant par une

patte et en la laissant retomber. Eh bien, vous allez voir.

Et tirant d'une trousse un petit scalpel, il ouvrit la grenouille

empoisonnée pour découvrir le coeur.

Le sang rougissait à l'air et présentait ses propriétés

physiologiques normales et le coeur continuait à battre...

--Le coeur bat! voilà tout le mystère...

--Ainsi tu aurais pu la sauver?...

--Absolument..., dit le vieux matelot, ouvrant la porte et jetant la

grenouille en appelant: Radis!...

--Qui appelles-tu?...

--Mon chien, pour qu'il mange la bête.

--Mais tu risques de l'empoisonner.

--Maître, vous oubliez ce que je vous ai démontré...

--C'est vrai--, finissons... Demain soir tu viendras à l'adresse que je

vais te donner; demain vers minuit, Simon te recevra et te cachera, tu

ne le quitteras que lorsque tout sera fini...

--Je m'entendrai avec lui...

--Oui... Écoute bien, Rigobert: peut-être aurai-je besoin quelquefois

de tes services, ils te seront largement payés... Mais garde-toi de la

moindre trahison..., ce serait pour toi la mort...

--Maître, ma vie s'est passée à me dire: Quand donc emploiera-t-on

mon intelligence? J'étais né pour être le serviteur fidèle et

dévoué d'un maître... généreux... Ce maître, ce peut être vous?

Pierre ne fit pas attention au regard plein d'astuce et à la

révérence pleine d'humilité du vieux misérable... Il le tenait par

ses deux rêves: l'argent et la vie. Il lui demanda:

--Qu'est-ce que cette étrange fille qui nous a reçus...

--Une pauvresse que j'ai recueillie dans mes voyages... Il faut faire le

bien quand on peut.

Pierre sourit malgré lui...

--Elle travaille avec moi, elle fait de la divination... elle tire les

cartes...

--Quel âge a-t-elle?

--Elle l'ignore elle-même... Elle doit avoir dix-huit ans.

--Et pourquoi... puisque tu veux faire le bien, laisses-tu vivre dans ce

milieu horrible une enfant de cet âge?... Ne penses-tu pas qu'elle peut

se perdre à chaque instant...

--Se perdre, fit le vieux Rig étourdi, penchant sa tête et riant

malicieusement, se perdre! Maître, vous croyez donc que la vertu

traîne par le monde derrière nos baraques?

--Quoi, ce visage riant, ces grands yeux?...

--Maître..., quand j'ai rencontré Iza, c'était en allant de Widdin

à la Sulina, je traversais un village que les Turcs avaient pillé huit

jours avant... Iza, qui depuis quelque temps accompagnait les chefs

de ces jolis soldats, lasse des inégalités de traitements qu'on lui

faisait subir, se souvint qu'elle était chrétienne et qu'elle ne

devait pas vivre avec ses ennemis... Elle se sauva, je la trouvai sur la

route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains

de ceux qu'elle fuyait... Iza n'était pas née pour être vierge et

martyre... Je la considère non comme une domestique, mais comme une

ouvrière... je la paye, je la nourris, elle a son gîte indépendant

du mien, elle est libre... elle a pour elle le quart de ce qu'elle me

rapporte...

Pierre, étonné d'abord et ne pouvant assembler la nature dont on lui

parlait avec le visage franc qu'il avait vu, écoutait silencieux... Et

tout bas il répéta encore...:

--C'est peut-être... _la Femme_!...

Puis, se levant tout d'un coup, il ouvrit la porte et siffla... Son

matelot vint aussitôt, il dit alors...

--A cette nuit, vieux Rig... entends-toi avec Simon, c'est lui qui te

recevra...

Et il se dirigea vers la jeune Iza... pendant que les deux anciens

compagnons s'entendaient.

--Ma belle enfant... dites-moi ma bonne aventure...

Iza releva la tête, et toute souriante...

--Voulez-vous les cartes... ou la main?

--La main!...

Et il tendit sa main; la jeune fille la regarda attentivement, la palpa

et dit:

--Vous devez être heureux... la ligne de vie est longue... mais

traversée par un grand malheur... puis... je ne veux pas dire ça...

--Dites toujours...

--La ligne de vie est brisée... absolument brisée... et la ligne

était longue.

--Merci, à votre tour, mon enfant, donnez-moi votre main.

--Vous ne croyez pas, et vous voulez vous moquer de moi! fit tristement

la jeune Iza.

--Si, mon enfant, je crois... et je sais!

Iza tendit sa main, une main mignonne, admirable, aux doigts, aux ongles

roses, attachée au bras comme une main de duchesse.

Pierre la prit et la pressant... le front plissé, fixant son regard

ardent sur les yeux étincelants de la jeune fille, il dit:

--L'avenir est riant pour toi... le malheur est passé... tu seras

riche, aimée, adorée, tu seras belle et enviée...

--Oh! maître, dit la jeune fille, fermant les yeux, éblouie et ravie

de ce qu'elle entendait... oh! je vous en prie, ne mentez pas... et

superstitieuse, croyant malgré elle à la parole de Pierre: parlez,

parlez encore...

Davenne, comme halluciné, la regardait toujours, et quand Iza relevait

sa paupière, elle ne pouvait supporter son regard et refermait les

yeux, pendant qu'elle écoutait...

Il reprit d'un ton étrange:

--Mais si tu veux être heureuse, sois sans foi, sans âme, sans coeur;

le jour où tu seras riche, méprise celui qui t'aura connue pauvre...

le jour où tu seras aimée, rends la haine pour l'amour... à celui

qui te fera l'honneur de te donner son nom... rends la honte... si tu

es capable de cela... espère... tu seras riche, bien riche... très

riche...

Et laissant la jeune fille, étourdie, chancelante, prête à défaillir

devant le tableau évoqué... Pierre sortit de la tanière du vieux

Rigobert, suivi par Simon qui se grattait le crâne, en se demandant ce

que son maître voulait faire...

Le vieux Rig avait été très réservé: il avait dit à Simon que le

soir même, entre onze heures et minuit, il viendrait rue Payenne; que

là une terrible chose devait s'accomplir et qu'il ne pourrait quitter

la petite maison de la rue Payenne que le lendemain soir.

Certainement, Simon était discret; pourtant, après les événements

qui depuis la veille bouleversaient la vie de tout le monde, il aurait

bien voulu que son lieutenant lui fît l'honneur d'une demi-confidence.

Il marchait à ses côtés, en regardant en dessous; mais Pierre, la

tête baissée, le front soucieux, partait sans le voir, sans voir--le

monde étrange qui sortait de toutes les échoppes, de toutes les

baraques, de toutes les voitures pour les regarder passer.

Arrivés sur la route, Pierre sauta dans la voiture et dit au cocher:

--A Charonne!

--Pardon, mon lieutenant, où dites-vous? exclama le matelot, aussi

ébahi que le cocher.

--A Charonne, près du Père-Lachaise, répéta Pierre impatienté...

--Très bien... très bien! dit Simon, et s'adressant au cocher:

--Allons, mon vieux, lève l'ancre... je vais changer ta praline.

Et la voiture partit.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 10 / 73 题