C'était par une chaude soirée d'été; à l'accablante ardeur de la
journée succédait une nuit lourde et pleine d'orage; de longues nuées
noires s'étendaient sur le ciel gris, éteignant les dernières lueurs
rouges du soleil couchant.
En même temps que la nuit, le silence envahissait le vieux quartier du
Marais.
Neuf heures et demie venaient de sonner; la rue Payenne était déserte.
Les rares boutiques étaient fermées, les hauts contrevents des
vieux hôtels étaient clos. De la rue du Parc-Royal à la rue
des Francs-Bourgeois une seule maison avait encore ses fenêtres
éclairées.
Petite maison d'apparence discrète, construite au milieu d'un jardin
touffu,--arraché dans une vente au parc du grand hôtel voisin,--dans
l'ombre des arbres séculaires, elle paraissait le nid frais et fleuri
d'un ménage heureux.
C'était une de ces constructions modernes qui, cherchant à corriger un
style, n'a plus même l'originalité du sien. Élevée sur un sous-sol
qui servait aux cuisines, on arrivait au rez-de-chaussée par un perron
sur la grille duquel se tordaient les plantes grimpantes de saison.
Le rez-de-chaussée se composait d'un vaste salon, d'un fumoir et d'une
salle à manger. C'est de cette dernière pièce que jaillissait la
lumière, qui, tamisée par le feuillage des arbres, étalait ses
arabesques lumineuses sur le pavé noir de la rue.
Les maîtres de la maison venaient de terminer le repas du soir; ils se
levaient de table.
C'était Pierre Davenne, sa jeune femme Geneviève et leur fille Jeanne;
le plus heureux ménage, la plus charmante famille, de l'avis de tout le
quartier.
Après avoir embrassé sa femme et sa fille, qui se disposaient à
gagner leur chambre, Pierre Davenne dit à la première avec une
tendresse inquiète:
--Allons, ma belle aimée, repose-toi bien, que demain tu n'aies plus
ce teint pâli, ce front soucieux. C'est ce temps lourd, étouffant, cet
orage menaçant qui t'indisposent.
--Ce n'est rien, mon ami, un bon sommeil près de ma Jeanne, et demain
il n'y paraîtra plus. Mais il me semble qu'au contraire c'est toi qui
es malade.
--Moi?
--Oui, tu parais nerveux, fiévreux, tourmenté.
--Tu es folle, ma chère enfant, je n'ai absolument rien; l'orage
peut-être.
--Que vas-tu faire à cette heure?
--J'étouffe. Je vais me promener une heure dans le jardin, en fumant un
cigare.
--Tu ferais beaucoup mieux de te reposer.
--Je ne pourrais pas dormir. Allez vous coucher bien vite; et
s'adressant à sa fille, tendant ses lèvres épaissies, beubeuses, pour
offrir un baiser, il lui dit:
--Bonsoir, ma petite Jeanne, allez dormir avec maman.
L'enfant se jeta au cou de son père qui la caressa, en zézayant les
noms les plus doux. La mère les regardait, heureuse, attendrie; enfin
elle prit le gracieux bébé, sonna la bonne et se dirigea vers sa
chambre en rendant à son mari le sourire tendre qu'il lui donnait.
Lorsque la mère, l'enfant et la bonne eurent disparu dans l'escalier,
qu'il entendit leurs pas au-dessus de lui, Pierre Davenne rentra dans la
salle à manger; il tira de sa poche un petit papier qu'il déplia, et
sur lequel il lut:
«Monsieur,
»On vous demande une demi-heure d'entretien. Il y va de votre avenir et
de votre honneur. Sous la condition du secret absolu, je me présenterai
chez vous ce soir, à dix heures.»
--C'est bien à dix heures! fit-il après avoir lu, et il regarda
l'heure à sa montre.
Il était dix heures moins vingt minutes.
Il se mit à la fenêtre, cherchant à deviner l'objet de ce singulier
rendez-vous, et se demandant si la lettre était d'un homme ou d'une
femme.
Pierre Davenne avait environ trente ans. Lieutenant de vaisseau, il
avait servi dix ans dans la marine. Un jour, ayant hérité d'un oncle
qui composait à lui seul toute sa famille, il résolut d'abandonner la
mer pour se marier et remplacer ainsi la famille absente. Il rencontra
Geneviève, orpheline d'un officier qui avait été son ami et son
professeur à bord.
Geneviève Drouet était une petite ouvrière bien modeste, bien sage,
qui avait été élevée par sa tante, la soeur de feu le lieutenant
Drouet, le vieil ami de Pierre.
Pierre épousa la jeune fille et garda chez lui la vieille femme; elle
mourut l'année même qui suivit le mariage de sa nièce.
Davenne, après un an de ménage, se déclarait le plus heureux des
hommes: il vivait avec sa femme et son enfant et ne recevait chez lui
qu'un de ses anciens compagnons d'armes, démissionnaire comme lui,
son seul ami; brave et loyal garçon ayant son âge, qu'il considérait
comme son frère, et auquel il avait fourni la commandite de sa maison:
il se nommait Fernand Séglin.
Le service de la maison se composait de deux domestiques: Annette,
qui servait à la fois de cuisinière et de femme de chambre, et Simon
Rivet, l'ancien brosseur de Pierre Davenne, un matelot à tous crins qui
était à la fois le domestique et le jardinier. Simon était plus qu'un
serviteur; c'était un chien fidèle, un dévoué, qui se serait fait
tuer pour son maître. Après son chef, Simon adorait la petite Jeanne;
il n'avait pour Mme Davenne qu'une amitié beaucoup plus réservée; il
disait qu'elle lui avait «volé» l'affection de son maître.
Davenne quitta la fenêtre et descendit dans le petit jardin; il se
promena, aspirant à pleins poumons l'air tiède, cherchant vainement
la fraîcheur sous les feuilles des arbres immobiles que pas un souffle
n'agitait. Après avoir été jusqu'au bout du jardin, il revint vers
l'entrée du sous-sol, juste au moment où Annette redescendait; il lui
demanda:
--Madame va-t-elle mieux? Ne vous a-t-elle rien demandé?
--Non, monsieur, madame est couchée; elle a prié qu'on fît le moins
de bruit possible, qu'elle voulait dormir.
--Vous auriez dû lui faire un peu de tisane.
--Madame a refusé, je lui avais offert. Monsieur n'a pas à
s'inquiéter, madame n'est pas malade, elle m'a recommandé de
l'éveiller demain de bonne heure.
--Bien! Annette, dites à Simon que je me promène sous les arbres; on
doit venir me demander vers dix heures, qu'il me prévienne dès qu'on
sera venu.
--Oui, monsieur, je vais le lui dire tout de suite.
Pierre Davenne ralluma son cigare et continua sa nocturne promenade dans
l'étroit jardin. Arrivé à l'extrémité, il s'assit devant une
petite table de fer. Accoudé, les yeux fixés sur la fenêtre de la
chambre--où reposaient ceux qu'il aimait,--éclairée à cette heure
par la lueur pâle de la veilleuse, il rêvait d'amour et de bonheur, et
il remerciait Dieu qui l'avait élevé à ces deux sommets, la fortune
et l'amour.
Il rêvait depuis quelques minutes, lorsqu'il lui sembla entendre
s'ouvrir et se fermer la porte de la rue. Il vit une ombre se diriger
vers lui.
--C'est toi, Simon, demanda-t-il.
--Oui, lieutenant.
--Que veux-tu?
--La dame qui vous a écrit vient d'arriver.
--C'est une dame? fit Pierre intrigué. Tu l'as fait entrer au salon.
--Mon lieutenant, je le lui ai offert, mais elle a refusé, elle ne veut
pas entrer dans la maison.
--Est-elle jeune?
--Ça, ça n'est guère facile à voir, elle est encapuchonnée dans un
voile noir.
Pierre Davenne se leva et se dirigea aussitôt vers l'entrée, suivi par
Simon.
L'inconnue, debout dans l'ombre de la nuit, s'avança en les voyant
paraître. Pierre vint vers elle et lui dit:
--C'est vous, madame, qui désirez me parler?
--Oui, monsieur.
En disant ces mots elle fit un signe pour montrer que le domestique qui
la regardait les yeux ronds, la bouche béante, était de trop. Sur
un mot de son maître, Simon s'éloigna en clignant de l'oeil et en
haussant les épaules.
--Madame, dit aussitôt Pierre, je suis à vos ordres, et lui désignant
le perron il s'effaça pour la laisser passer.
--Je désirerais, monsieur, ne pas entrer chez vous.
--Mon Dieu, madame, je ne vois pas alors le moyen d'être assuré du
secret que vous m'avez demandé; la bonne ou mon domestique peuvent
se trouver dans le jardin sans que nous les voyions. Un de mes voisins
peut, comme moi, prendre le frais à cette heure.
--Vous avez raison, monsieur, fit l'inconnue avec un désappointement
visible, mais nous serons seuls, et je ne risque point d'être vue?
--Je suis le seul encore debout dans la maison. Permettez-moi de vous
diriger.
Tout à fait intrigué, et surtout gêné par les allures singulières
de la visiteuse, il monta rapidement le perron, ferma à clef la porte
du vestibule qui donnait sur l'escalier de service; puis il ouvrit
la porte du salon, et, ayant pris la lampe de la salle à manger pour
s'éclairer, il fit entrer la femme voilée.
Dès qu'elle fut dans le salon, Pierre ferma la porte du vestibule, puis
poussa le verrou, et ayant approché un siège, il dit:
--Madame, nous sommes absolument seuls, vous pouvez parler.
--La lettre que je vous ai adressée ce matin vous a dit la gravité du
motif qui me dirige.
--Madame, j'espère que vous avez exagéré les mots. Vous me parlez de
mon honneur, de mon avenir, ce sont bien les mots.
--Oui, monsieur, vous en jugerez tout à l'heure.
--Avant, madame, pour avoir dans vos paroles la confiance qu'elles
méritent, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
--Monsieur, mon nom ne vous servirait à rien, vous ne me connaissez
pas.
--Permettez-moi de vous dire encore, madame, que je vous prierai au
moins de relever votre voile, le mystère dont vous vous entourez
m'embarrasse.
La dame resta muette un instant, puis tout à coup, comme si elle
prenait un violent parti, elle dit:
--J'ai la certitude que vous ne mettrez pas en doute ce que je vous
dirai, ce que je vous prouverai; au reste, je saurai ainsi s'il a parlé
de moi chez vous. Monsieur, je me nomme Madeleine de Soizé.
Et, arrachant vivement son voile, elle ajouta en regardant fixement le
jeune homme:
--Vous voyez, monsieur, que vous ne me connaissez pas.
--Excusez-moi, je vous en prie, madame; mais, en réclamant ma
discrétion, vous trouverez juste que j'aie désiré savoir à qui je la
devais. Je vous écoute.
A son tour, Davenne prit un siège et s'assit.
La femme qui se présentait d'une si singulière façon était
absolument belle, elle paraissait âgée de vingt à vingt-deux ans.
Assez grande, gracieusement élancée, la taille souple, lorsque le
châle de dentelle qui lui couvrait le visage et les épaules tomba à
ses pieds, elle se révéla comme une beauté.
Elle était blonde, de ce blond marron si chaud de ton sous l'éclat des
lumières, ses yeux brun vert semblaient noirs sous les longs cils qui
leur jetaient leur ombre, sa bouche sévère à cette heure appelait le
sourire entre deux fossettes ravissantes, son nez était fin et pur de
lignes, ses sourcils étaient bruns, ses oreilles roses, son cou blanc
et long était traversé de ce pli charmant qu'on nomme collier de
déesse.
Bien faite, élégante dans une robe simple, on sentait à son air, on
voyait dans sa mise, on lisait sur son visage une nature distinguée
qu'un grave motif forçait à rompre un instant avec ce qu'elle devait
toujours être.
Pierre Davenne en subit l'impression, car c'est confus et respectueux
qu'il dit:
--Madame, je vous écoute.
--Vous allez, monsieur, juger d'un mot la gravité de l'entretien que
je vous demande; j'ai écrit la lettre que vous avez reçue ce matin
lorsque j'ai été décidée à me tuer.
--Ah! mon Dieu, que me dites-vous là?
--La vérité simple. Je suis, monsieur, l'unique enfant d'une famille
honnête, portant un nom jusqu'à ce jour respecté; adorée par un
vieillard, mon père, qui me tuera, si je n'ai le courage de le faire,
lorsqu'il saura la vérité. Un jeune homme, ami de ma famille, un
officier, un ami d'enfance, par cela plus familier avec moi, a abusé
de la confiance que j'avais en lui... Épargnez-moi, monsieur, des
explications que vous comprenez. Je fus victime, puis je fus amante;
c'est du crime que l'amour naquit. Sur ses promesses, je m'abandonnai,
certaine que celui auquel j'avais pardonné en l'aimant me rendrait
l'honneur qu'il m'avait volé en me faisant son épouse. Le jour où je
sentis que la faute ne pouvait plus se cacher, j'allai réclamer de lui
la promesse sainte et sacrée avec laquelle il avait acheté mon silence
après le crime. Ce jour-là, monsieur, ce jour-là je connus l'homme.
Froid, dédaigneux, méprisant même, las de l'amour éteint, il sourit
et me dit: «Ma chère enfant, le mariage n'est la consécration de
l'amour »que dans les livres que tu as tort de lire! Le mariage »est
l'assemblage de deux situations commerciales, ou »l'augmentation d'une
fortune! Ma chère Madeleine, »tu es pauvre et tu ne voudrais pas
augmenter mon »malheur du tien!» En entendant ces mots, dont je ne
puis vous rendre le ton, il me sembla qu'on m'écrasait; je sentis mes
forces m'abandonner et je tombai à ses pieds... J'oubliais de vous dire
que lâche et souriante, comme pour parler de bonheur, je m'étais mise
à genoux et que je tenais une de ses mains... Il me retint. Quand je
revins à moi, on m'avait ramenée chez nous; on avait raconté à
mon père que cette défaillance m'avait prise dans mon magasin, car
monsieur, c'est vrai, je suis pauvre, je suis première demoiselle dans
un magasin. Mon père pleurait.»
Les yeux de la jeune fille s'emplissaient de larmes; mais, faisant
un effort et comme honteuse de sa faiblesse, elle essuya vivement ses
paupières. Pierre Davenne restait confondu; il se demandait quelle
était la raison qui poussait cette inconnue à lui faire semblable
confidence, et, songeant à ce que disait la lettre, il cherchait
vainement comment, dans cette affaire, son honneur et son avenir se
trouvaient en jeu.
Mais, profondément ému par l'accent sincère, par l'honnêteté voulue
de son langage, il lui dit doucement:
--Madame, plein de compassion, je suis prêt...
--Monsieur, je ne viens pas vous implorer, fit avec hauteur Madeleine de
Soizé; vous vous méprenez...
Fronçant le sourcil, Pierre regarda son interlocutrice, se demandant
cette fois si ce n'était pas une folle qu'il avait devant lui, et
s'il n'avait pas été bien imprudent d'accorder aussi facilement un
entretien à pareille heure à une personne qu'il ne connaissait pas et
dont le langage étrange répondait si peu à l'allure et à la mise; i1
dit poliment et froidement:
--Madame, pardonnez-moi, vous m'avez mal compris; je voulais vous
demander en quoi votre douloureuse histoire m'intéressait?
--Monsieur, vous connaissez le misérable dont je parle.
--Moi, je connais...
Et du même ton singulier avec lequel elle avait dit son nom,
interrompant Davenne, elle dit:
--Je suis la maîtresse, c'est le mot dont on se sert, ajouta-t-elle
sardoniquement, je suis la maîtresse de M. Fernand Séglin.
--Ah! mon Dieu, mademoiselle! Et vous voulez de moi? fit vivement
Pierre, cette fois véritablement ému et désagréablement surpris,
tant sa pensée était loin de son ami.
Madeleine de Soizé lui dit avec le plus grand calme:
--Ce que je veux, vous le saurez, malheureusement pour vous tout à
l'heure; mais permettez-moi d'achever.
Le jeune homme s'accouda sur le guéridon, obéissant à la jeune fille,
et il écouta:
Au dehors, les grondements sourds du tonnerre se faisaient entendre, le
vent mugissait dans les grands arbres du jardin et du parc voisin,
et parfois les éclairs, projetant leurs lueurs, inondaient de leur
fantastique lumière les armes étranges des panoplies du salon; on
entendait frapper sur les vitres les larges gouttes par lesquelles
commencent les pluies d'orage. Madeleine de Soizé, sourde à la
tempête du dehors, continua:
--Lorsque je pensais à ce qui s'était passé chez Fernand, mon être
tout entier se révoltait; puis le calme revint, et alors, me souvenant
de tout ce qu'il m'avait dit, n'ayant qu'à fermer les yeux pour
entendre encore l'accent sincère avec lequel il jurait que je serais sa
femme, me rappelant l'heure fatale où je fus sa victime, le voyant en
larmes, suppliant à mes genoux, implorant à la fois mon pardon et
mon silence, me jurant sur les siens de racheter sa faute si je voulais
pardonner et aimer, je me dis qu'il était impossible que ce fût le
même homme dont je venais de subir l'ingrat et dédaigneux outrage....
Fernand m'aimait... et mon miroir me disait que je n'étais pas indigne
d'inspirer cet amour... Amour puissant, puisque pour le satisfaire il
n'avait pas reculé devant une lâcheté, une infamie, un crime... Je
me dis que ce n'était pas à l'heure où cet amour était partagé,
que cet homme pouvait changer ainsi... Je voulus le revoir, lui
parler, marchant sur ma dignité... mettant l'amour au-dessus de toute
fierté... Il me refusa sa porte... J'insistai... il me fit chasser...
Oui, monsieur, chasser comme la dernière des créatures... Tenez,
monsieur, en évoquant ce souvenir, excusez-moi... le rouge me monte au
front, et les larmes coulent malgré moi de mes yeux...
--Remettez-vous, mademoiselle... dit Pierre, se levant pour cacher son
émotion. Il alla fermer les rideaux, car l'orage se déchaînait avec
violence et les éclairs à chaque minute donnaient à la jeune fille
des crispations nerveuses.
L'ancien lieutenant avait le coeur serré comme dans un étau,
ces confidences le gênaient; il avait hâte d'être arrivé à la
conclusion et en même temps un secret pressentiment la lui faisait
redouter.
Madeleine, ayant dominé son émotion, reprit:
--Enfin, monsieur, abreuvée de toutes les hontes, altérée de
vengeance, dévorée de jalousie... je voulus savoir si la cause de mon
malheur ne venait pas d'une autre femme, si l'amour ancien n'était pas
effacé par un amour nouveau... Je m'informai, j'appris que deux fois
par semaine le matin une jeune femme venait chez lui!... Cette femme
prenait toutes les précautions pour n'être pas reconnue... A sa
tournure, à sa mise, à son élégance distinguée, on reconnaissait
une femme du monde... Vous jugez le coup terrible que me porta cette
révélation... J'avais une rivale, une rivale préférée... Une
autre avait ces baisers qui m'avaient déshonorée et que je mendiais
vainement aujourd'hui... Oh! quelles nuits j'ai passées! Eh bien, vous
allez juger de ma faiblesse... de ma lâcheté, devrais-je dire... Je me
dis à moi-même que cet amour-là n'était qu'un amour banal, passager,
que l'élégance de cette femme l'avait charmé, mais qu'il n'avait pas
pour elle la passion qu'il avait pour moi... J'en arrivai à lui écrire
dans ce sens, je lui pardonnai cette infidélité... le suppliant de
revenir à moi!... Cette fois encore je fus repoussée...
Écoutez, monsieur, lorsqu'une femme aime, lorsqu'elle se trouve dans la
situation où je me trouve, il ne faut plus parler de raison,--la preuve
c'est ma présence chez vous,--il ne faut plus parler que de moyens
indignes.... Je fis interroger les domestiques ... et j'appris que cette
femme avait dirigé Fernand dans son indigne conduite, que c'était elle
qui avait exigé que je fusse honteusement chassée de chez lui ... et
qu'elle s'était servie pour me qualifier de noms que je ne veux pas
répéter.... Cette fois, la nature humaine est bizarre, l'amour se
changea en haine, je résolus de me venger de lui et d'elle que je
confonds dans une haine mortelle.... Mais je suis femme, et par cela
incapable de la vengeance terrible que je rêve.... Il faut avec moi un
homme décidé....
--Et c'est moi? fit avec stupéfaction Pierre Davenne, c'est moi que
vous avez choisi....
--Je vous en supplie, monsieur, écoutez-moi jusqu'au bout, la force
nerveuse qui me soutient à cette heure me fera défaut tout à l'heure.
Le jeune homme se tut, hochant la tête, étourdi de ce qu'on venait de
lui dire.
Madeleine continua:
--Un homme décidé, et plein de la même haine, du même désir de
vengeance....
Pierre écouta, car cette condition lui manquait, ce n'était donc pas
de lui qu'il était question.
--Je n'ai pas à vous dire par quel moyen je réussis à pénétrer chez
lui à une heure où il était absent.--Je vous ai dit qu'il y a des
situations où on ne recule pas devant l'indignité des moyens.--Je
voulais connaître sa maîtresse, j'allai chez lui, je fouillai le
coffre où se trouvaient autrefois mon portrait et mes cheveux, le
coffret du souvenir.--Sa banalité m'assurait que je ne me tromperais
pas.... On avait déchiré mon portrait,--la femme, la nouvelle,--je le
savais, et je trouvai le portrait de ma rivale, et deux lettres....
--Avec le nom de la femme? demanda Pierre.
La jeune fille fit un signe affirmatif de la tête.
--Les imprudents, dit Davenne à mi-voix, et plus haut: Alors,
qu'avez-vous fait?
--Ce que j'ai fait, répondit Madeleine étonnée de la question, ce que
j'ai fait?... J'ai pris le médaillon, j'ai écrit au mari.
--Elle est mariée?... dit Pierre avec un tremblement dans la voix.
La jeune fille, les yeux ardents, la voix sifflante, poursuivit:
--Et je me suis rendue chez lui, pour lui livrer les preuves que j'avais
volées.... Les voici, voyez....
Et en disant ces mots, elle plaça sur la table les lettres et le
portrait.
Pierre Davenne les avait à peine regardés, qu'il jeta un cri et se
redressa, pâle, menaçant, terrible; il s'écria:
--Vous mentez, madame, vous mentez....
Devant l'attitude agressive de Pierre Davenne, la jeune fille ne bougea
pas; elle affirma avec calme:
--Monsieur, votre femme est la maîtresse de mon amant, de votre ami
Fernand Séglin, et je viens vous le révéler, pour que vous vous
vengiez en me vengeant moi-même....
Pierre Davenne regarda les lettres, le portrait.... Il restait sans
voix, sans mouvement, les yeux fixes, oubliant celle qui lui avait
parlé.
Celle-ci avait vivement ramassé son châle, s'était enveloppée dedans
et se sauvait, insoucieuse de la pluie et du fracas du tonnerre; elle se
fit ouvrir la grille de la rue par Simon stupéfait, et lui remettant sa
carte elle lui dit:
--Dites à M. Davenne qu'il m'écrive à cette adresse ... s'il a besoin
de moi.
Le matelot clignait de l'oeil et hochait la tête en murmurant:
--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? Affalons la langue et
mystère!
Et il remonta le perron pour remettre la carte à son maître.
Quand Pierre avait entendu la porte se fermer derrière la jeune fille,
il avait regardé autour de lui, puis avait pris les lettres, les avait
lues, relues....
Elles ne laissaient aucun doute, car le malheureux s'écria:
--La misérable!...
Et fou de rage, de colère et de douleur, s'arrachant les cheveux,
il marchait dans le salon, se buttant aux meubles.... Tout à coup il
s'arrêta devant la panoplie, et l'oeil ardent, les lèvres moussues,
les dents serrées, il décrocha un pistolet, s'assura qu'il était
chargé, l'arma et poussant un cri rauque il courut vers le vestibule,
grimpa l'escalier, entra dans la chambre de sa femme où la veilleuse
ne jetait qu'une lueur douteuse; il s'élança vers le lit et dirigea le
canon de son arme sur sa femme endormie.
Il fit feu!
Un éclair illumina la chambre, dévoilant le plus charmant tableau.
Geneviève était endormie sur son bras inondé de ses admirables
cheveux bruns, sa tête reposait souriante, et, couchée sur elle,
mêlant ses cheveux d'or aux cheveux noirs de la mère, la petite Jeanne
dont la bouche entr'ouverte montrait ses petites quenottes blanches...
et cela dans un flot de dentelles chiffonnées et sous les grands
rideaux jaunes de l'alcôve... C'était un merveilleux spectacle.
Pierre Davenne jeta un cri terrible en voyant son enfant dont la petite
tête rose protégeait la mère; il avait tué sa fille!
Au même instant il se sentit terrassé, puis enlevé.
Un coup de tonnerre effroyable résonna.
Pierre Davenne, fou, éperdu, se trouvait à la porte de la chambre; il
entendit crier l'enfant... puis la mère, réveillées toutes les deux
par le coup de foudre.
Perdant connaissance en entendant la voix de Jeanne, il dit:
--Seigneur! merci... je ne l'ai pas tuée...
Et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, des sanglots
hoquetèrent dans sa gorge.
--Grâce à moi!... Je suis arrivé à temps pour lever l'arme... et
vous enlever. Bon! voilà qu'il s'affale... C'est pas tout ça, faut
l'enlever et qu'on ne se doute de rien là dedans... Elles ont eu peur
et elles se lèvent.
Et Simon, prenant son lieutenant dans ses bras, l'enleva et le porta
dans sa chambre qui se trouvait en face de celle de sa femme;--il ferma
doucement la porte et coucha son maître toujours évanoui.