XV

Après l'aventure du sterlet, Alexandra se trouvait dans une situation

d'esprit assez complexe.

Elle avait essayé de douter; il lui semblait impossible que son mari eût

aussi audacieusement abusé de sa crédulité; mais une visite à Mme

Babowskine, une de celles qui supportaient le plus aigrement les fugues

répétées de leurs époux, l'avait initiée aux débordements gastronomiques

des prétendus conjurés, et elle avait été forcée de se rendre à

l'évidence.

Ce dénouement imprévu la laissait encore plus irritée qu'affligée, plus

indignée qu'abattue.

L'exagération avec laquelle sa haine contre le servage s'était traduite

était certainement quelque peu factice. Lorsqu'elle s'y était abandonnée

avec ces ardeurs fiévreuses, elle avait surtout espéré y trouver un

remède contre le penchant par lequel elle se sentait envahie. Elle ne

s'était pas trompée, le dérivatif avait été efficace; si la plaie

n'était pas entièrement cicatrisée, du moins elle ne saignait plus, et

il faut bien l'avouer, si condamnable que fût la petite comédie dont

elle avait été la dupe, elle n'était cependant pas étrangère à la cure.

Sous l'aspect tout nouveau que lui prêtait le rôle romanesque qu'il

s'était imposé, Nicolas Makovlof avait produit une certaine impression

sur l'imagination de sa compagne. L'espèce de compassion attendrie qui

avait été jusqu'alors le seul sentiment que celle-ci éprouvât pour son

mari s'était transformée; ce qu'elle ressentait pour lui depuis qu'il

s'était montré tel qu'elle aurait voulu qu'il fût n'était certainement

pas encore de l'amour, mais c'était déjà une sympathie assez vive, assez

profonde pour que celle qui l'éprouvait sentît que le devoir lui serait

facile, et peut-être doux lorsque le jour de l'affranchissement serait

enfin venu.

En même temps et sans s'effacer, le souvenir de l'exilé perdait de plus

en plus le privilège de la troubler; elle songeait encore à lui, mais

c'était avec le pieux recueillement que commande la pensée d'un ami que

la mort nous a pris; c'était pour adresser au ciel quelque fervente

prière dans laquelle elle demandait à Dieu d'alléger pour le pauvre

jeune homme les tortures que la Sibérie réserve à ses victimes, de lui

accorder la force de les supporter. Quelle que fût la chaste

susceptibilité de son âme, elle ne devait plus s'alarmer de ce culte

religieux pour celui qu'elle considérait comme un martyr.

Maintenant, n'était-il pas à craindre que cette quiétude, de son coeur

ne s'évanouît avec l'héroïsme de son mari? N'allait-elle pas se

retrouver comme elle était naguère, c'est-à-dire sans autre bouclier que

cette rigidité de principes qui, une fois déjà, l'avait si

imparfaitement sauvegardée? Cette appréhension s'était plus d'une fois

présentée à son esprit, et elle ne laissait pas que de l'inquiéter.

Cependant ces idées n'étaient chez elle que secondaires; le misérable

avortement du rêve d'émancipation qu'elle avait caressé était de tous

les griefs que venait de lui donner Nicolas celui qui excitait le plus

vivement son courroux. Si ses déterminations n'avaient pas été exemptes

de quelque préoccupation personnelle lorsqu'elle avait exigé de son mari

qu'il se vouât à cette périlleuse entreprise, elle n'avait pas tardé à

s'en affranchir; son caractère passionné n'avait pas longtemps résisté

aux séductions grandioses de cette tâche dont le résultat devait être la

délivrance de leurs frères en servage, et son dévouement à cette oeuvre

était aussi sérieux que sincère. Aussi ne se consolait-t-elle pas de

n'avoir point réussi à galvaniser la timidité et la passive indifférence

du pauvre homme; aussi son dépit allait-il jusqu'à accuser l'amour du

marchand de tiédeur, puisqu'il n'avait pas su lui inspirer la résolution

de conquérir le coeur de celle qui ne lui appartenait encore qu'en vertu

de la fiction légale.

Maintenant nous devons avouer que si vive que fut son irritation contre

Nicolas Makovlof, elle était disposée à quelqu'indulgence pour les

fourberies et les mensonges dont il s'était rendu coupable. Nous le

répéterons encore, il ne faut jamais juger la société russe, et surtout

les classes secondaires de la société russe, avec la sévérité dont nous

aurions le devoir d'user vis-à-vis de nos compatriotes. Le sens moral

n'est point absolu dans tous les milieux; sous un régime oppressif comme

l'était celui du servage, certains actes blâmables, mais dictés par la

nécessité, se trouvent atténués dans leur caractère.

Alexandra connaissait si bien l'empire qu'elle exerçait sur l'esprit de

son mari qu'elle n'avait pas perdu l'espoir de l'amener à une exécution

un peu moins fallacieuse de ce qui, chez elle, était passé à l'état

d'idée fixe. Elle attendait son retour avec une véritable impatience,

lorsqu'un événement bien inattendu vint la soumettre à une épreuve plus

douloureuse encore que celle qu'elle avait déjà traversée.

Depuis son mariage elle avait toujours vécu fort retirée; comme la

plupart des femmes du commerce moscovite, elle quittait rarement son

intérieur, espèce de gynécée où les étrangères ne pénétraient

elles-mêmes que dans quelques circonstances solennelles. Mais depuis que

la nécessité d'obtenir quelques éclaircissements sur les agissements

soi-disant patriotiques de son mari, l'avait mise en rapport avec Mme

Babowskine, celle-ci, qui depuis longtemps désirait entrer dans

l'intimité de sa riche voisine, n'avait point laissé échapper cette

occasion de se lier avec elle.

On n'observe que très-peu de caractères mixtes ou intermédiaires chez

les femmes russes; quand ce ne sont pas des anges, ce sont des démons.

Mme Babowskine appartenait à la seconde de ces deux catégories; si la

nature se fût montrée envers elle aussi prodigue de ses dons qu'elle

l'avait été pour Alexandra, Mme Babowskine eût fait de Moskow une

succursale de l'enfer; elle eût suffi à la peupler de damnés.

Heureusement le ciel lui avait refusé un appoint indispensable à

l'emploi auquel son tempérament la prédestinait, celui des agréments

extérieurs. Petite, maigre, anguleuse, portant sur des épaules étriquées

une tête énorme, laquelle exhibait un visage d'un type mongol

parfaitement réussi, elle ne trouvait guère, quelle que fût sa bonne

volonté, d'autre victime que le mari que la loi condamnait à ce triste

rôle; elle s'en dédommageait en le faisant enrager pour dix. Légère,

frivole, évaporée, folle de plaisirs, elle n'avait point été aussi

irritée qu'elle le prétendait des distractions que le marchand de

soieries allait chercher au dehors, mais elle avait accueilli avec un

véritable enthousiasme cet excellent prétexte de s'affranchir de toute

contrainte. Tandis que M. Babowskine s'égayait gastronomiquement avec

les enfants des ténèbres, sa moitié se vengeait en figurant dans tous

les bals, dans toutes les fêtes, dans tous les spectacles de Moskow.

Il y avait en ce moment au théâtre français de cette ville une actrice

qui faisait fureur, et Mme Babowskine, qui ne manquait pas une seule de

ses représentations, vint un jour offrir à Alexandra une place dans sa

loge.

L'Illustration, No. 1590, 16 Août 1873 · 第 19 / 31 题