Après l'aventure du sterlet, Alexandra se trouvait dans une situation
d'esprit assez complexe.
Elle avait essayé de douter; il lui semblait impossible que son mari eût
aussi audacieusement abusé de sa crédulité; mais une visite à Mme
Babowskine, une de celles qui supportaient le plus aigrement les fugues
répétées de leurs époux, l'avait initiée aux débordements gastronomiques
des prétendus conjurés, et elle avait été forcée de se rendre à
l'évidence.
Ce dénouement imprévu la laissait encore plus irritée qu'affligée, plus
indignée qu'abattue.
L'exagération avec laquelle sa haine contre le servage s'était traduite
était certainement quelque peu factice. Lorsqu'elle s'y était abandonnée
avec ces ardeurs fiévreuses, elle avait surtout espéré y trouver un
remède contre le penchant par lequel elle se sentait envahie. Elle ne
s'était pas trompée, le dérivatif avait été efficace; si la plaie
n'était pas entièrement cicatrisée, du moins elle ne saignait plus, et
il faut bien l'avouer, si condamnable que fût la petite comédie dont
elle avait été la dupe, elle n'était cependant pas étrangère à la cure.
Sous l'aspect tout nouveau que lui prêtait le rôle romanesque qu'il
s'était imposé, Nicolas Makovlof avait produit une certaine impression
sur l'imagination de sa compagne. L'espèce de compassion attendrie qui
avait été jusqu'alors le seul sentiment que celle-ci éprouvât pour son
mari s'était transformée; ce qu'elle ressentait pour lui depuis qu'il
s'était montré tel qu'elle aurait voulu qu'il fût n'était certainement
pas encore de l'amour, mais c'était déjà une sympathie assez vive, assez
profonde pour que celle qui l'éprouvait sentît que le devoir lui serait
facile, et peut-être doux lorsque le jour de l'affranchissement serait
enfin venu.
En même temps et sans s'effacer, le souvenir de l'exilé perdait de plus
en plus le privilège de la troubler; elle songeait encore à lui, mais
c'était avec le pieux recueillement que commande la pensée d'un ami que
la mort nous a pris; c'était pour adresser au ciel quelque fervente
prière dans laquelle elle demandait à Dieu d'alléger pour le pauvre
jeune homme les tortures que la Sibérie réserve à ses victimes, de lui
accorder la force de les supporter. Quelle que fût la chaste
susceptibilité de son âme, elle ne devait plus s'alarmer de ce culte
religieux pour celui qu'elle considérait comme un martyr.
Maintenant, n'était-il pas à craindre que cette quiétude, de son coeur
ne s'évanouît avec l'héroïsme de son mari? N'allait-elle pas se
retrouver comme elle était naguère, c'est-à-dire sans autre bouclier que
cette rigidité de principes qui, une fois déjà, l'avait si
imparfaitement sauvegardée? Cette appréhension s'était plus d'une fois
présentée à son esprit, et elle ne laissait pas que de l'inquiéter.
Cependant ces idées n'étaient chez elle que secondaires; le misérable
avortement du rêve d'émancipation qu'elle avait caressé était de tous
les griefs que venait de lui donner Nicolas celui qui excitait le plus
vivement son courroux. Si ses déterminations n'avaient pas été exemptes
de quelque préoccupation personnelle lorsqu'elle avait exigé de son mari
qu'il se vouât à cette périlleuse entreprise, elle n'avait pas tardé à
s'en affranchir; son caractère passionné n'avait pas longtemps résisté
aux séductions grandioses de cette tâche dont le résultat devait être la
délivrance de leurs frères en servage, et son dévouement à cette oeuvre
était aussi sérieux que sincère. Aussi ne se consolait-t-elle pas de
n'avoir point réussi à galvaniser la timidité et la passive indifférence
du pauvre homme; aussi son dépit allait-il jusqu'à accuser l'amour du
marchand de tiédeur, puisqu'il n'avait pas su lui inspirer la résolution
de conquérir le coeur de celle qui ne lui appartenait encore qu'en vertu
de la fiction légale.
Maintenant nous devons avouer que si vive que fut son irritation contre
Nicolas Makovlof, elle était disposée à quelqu'indulgence pour les
fourberies et les mensonges dont il s'était rendu coupable. Nous le
répéterons encore, il ne faut jamais juger la société russe, et surtout
les classes secondaires de la société russe, avec la sévérité dont nous
aurions le devoir d'user vis-à-vis de nos compatriotes. Le sens moral
n'est point absolu dans tous les milieux; sous un régime oppressif comme
l'était celui du servage, certains actes blâmables, mais dictés par la
nécessité, se trouvent atténués dans leur caractère.
Alexandra connaissait si bien l'empire qu'elle exerçait sur l'esprit de
son mari qu'elle n'avait pas perdu l'espoir de l'amener à une exécution
un peu moins fallacieuse de ce qui, chez elle, était passé à l'état
d'idée fixe. Elle attendait son retour avec une véritable impatience,
lorsqu'un événement bien inattendu vint la soumettre à une épreuve plus
douloureuse encore que celle qu'elle avait déjà traversée.
Depuis son mariage elle avait toujours vécu fort retirée; comme la
plupart des femmes du commerce moscovite, elle quittait rarement son
intérieur, espèce de gynécée où les étrangères ne pénétraient
elles-mêmes que dans quelques circonstances solennelles. Mais depuis que
la nécessité d'obtenir quelques éclaircissements sur les agissements
soi-disant patriotiques de son mari, l'avait mise en rapport avec Mme
Babowskine, celle-ci, qui depuis longtemps désirait entrer dans
l'intimité de sa riche voisine, n'avait point laissé échapper cette
occasion de se lier avec elle.
On n'observe que très-peu de caractères mixtes ou intermédiaires chez
les femmes russes; quand ce ne sont pas des anges, ce sont des démons.
Mme Babowskine appartenait à la seconde de ces deux catégories; si la
nature se fût montrée envers elle aussi prodigue de ses dons qu'elle
l'avait été pour Alexandra, Mme Babowskine eût fait de Moskow une
succursale de l'enfer; elle eût suffi à la peupler de damnés.
Heureusement le ciel lui avait refusé un appoint indispensable à
l'emploi auquel son tempérament la prédestinait, celui des agréments
extérieurs. Petite, maigre, anguleuse, portant sur des épaules étriquées
une tête énorme, laquelle exhibait un visage d'un type mongol
parfaitement réussi, elle ne trouvait guère, quelle que fût sa bonne
volonté, d'autre victime que le mari que la loi condamnait à ce triste
rôle; elle s'en dédommageait en le faisant enrager pour dix. Légère,
frivole, évaporée, folle de plaisirs, elle n'avait point été aussi
irritée qu'elle le prétendait des distractions que le marchand de
soieries allait chercher au dehors, mais elle avait accueilli avec un
véritable enthousiasme cet excellent prétexte de s'affranchir de toute
contrainte. Tandis que M. Babowskine s'égayait gastronomiquement avec
les enfants des ténèbres, sa moitié se vengeait en figurant dans tous
les bals, dans toutes les fêtes, dans tous les spectacles de Moskow.
Il y avait en ce moment au théâtre français de cette ville une actrice
qui faisait fureur, et Mme Babowskine, qui ne manquait pas une seule de
ses représentations, vint un jour offrir à Alexandra une place dans sa
loge.