Encore une des grandes figures du siècle qui disparaît. Odilon Barrot
s'est éteint à Bougival, le 7 août, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
Depuis 1814, et dans des positions très-diverses, il figurait au premier
rang de ce qu'on appelle politiquement et historiquement l'école
libérale. Pour dire tout ce qu'a fait Odilon Barrot dans ce laps de
soixante années, il faudrait repasser toute notre histoire nationale
depuis la chute de Napoléon Ier. Partout on trouve son nom mêlé aux plus
gros événements. Et ce nom n'est pas celui qui brille avec le moins
d'éclat parmi ceux que retiennent respectueusement les contemporains et
la postérité.
En 1814, à peine émancipé brillamment des bancs de l'École de droit,
Odilon Barrot se montra des plus ardents à réclamer les libertés
publiques dont le gouvernement impérial s'était toujours montré
profondément dédaigneux. Il accepte la Charte de Saint-Ouen, et y voit
de suffisantes garanties, pourvu qu'on ne fraude pas sur la valeur
intrinsèque et sur la signification de ce pacte fondamental. Il va même
dans sa foi jusqu'à s'enrôler parmi les volontaires royaux, et il est de
ceux qui auraient combattu pour empêcher le succès éphémère de l'homme
néfaste qui revenait de l'île d'Elbe.
Ce beau feu ne dure pas longtemps. Les réactions royalistes, et dans le
sens absolu des droits et des licences du trône et de l'autel, auraient
dessillé les veux d'un néophyte plus convaincu ou plus naïf qu'Odilon
Barrot. Il est avocat à la Cour de cassation, et pendant toute la
Restauration nous le voyons défendre avec une vigoureuse éloquence,
devant la juridiction suprême, les causes nombreuses et délicates où les
libertés civiles sont engagées. Ce n'est plus un voltigeur de Coblentz;
c'est un homme de 1789. Il ne veut pas que nous perdions une à une les
conquêtes morales et civilisatrices qui ont coûté tant de sang et tant
de larmes aux générations antérieures et répandu tant de ruines fécondes
dans le pays. Avec ce rôle nouveau, Odilon Barrot arrive à la
popularité. Son nom est inséparable de ceux que la foule prononce avec
respect, avec amour, avec espérance. Du palais de justice, il rayonne
sur le pays. On le voit en tête des adhérents de la société: _Aide-toi,
le ciel t'aidera!_
On voyait venir de loin la Révolution de 1830. Quand la rue eut fait son
oeuvre, quand il fallut organiser la victoire, Odilon Barrot était
devenu un homme dont un gouvernement nouveau ne pouvait se passer. Tour
à tour il est secrétaire de la commission qui siège à l'hôtel de ville
et tient dans sa main la direction des forces populaires, commissaire
auprès du vieux roi Charles X qui reprend lentement, tristement et avec
une dignité suprême le chemin de l'exil, enfin préfet de la Seine et en
même temps député parmi ceux qui vont former la nouvelle gauche. Quoique
fonctionnaire, Odilon Barrot a compris qu'il faut combattre encore si
l'on ne veut pas perdre le fruit des combats antérieurs, et avoir servi
uniquement à faire la courte échelle aux doctrinaires. Dès le premier
jour il a reconnu les adversaires qu'il aura successivement ou ensemble
devant lui pendant dix-huit ans, les Casimir Périer, les Molé, les de
Broglie, les Guizot. Pour un seul des hommes éminents dont il ne saurait
partager les idées gouvernementales, il se sent un grand faible de coeur
qui dégénéra bien vite en très-vif et très-profond attachement. C'est M.
Thiers. L'amitié qui prit naissance dans ces orages ne s'est pas
démentie un seul jour.
Odilon Barrot quitta la préfecture de la Seine en 1831, après le sac de
l'archevêché et de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Un instant encore
il reparaît au palais de justice pour lutter contre les juridictions
exceptionnelles de l'état de siège. Mais bientôt il n'est plus qu'un
personnage parlementaire dont l'éloquence pompeuse jettera un vif éclat
sur des joutes oratoires auxquelles on ne saurait attacher aujourd'hui
une grande importance. Nous en avons vu l'inanité. Des actes francs,
sincères, loyaux, vaudraient beaucoup mieux que cette emphase de
paroles. Malheureusement tel n'est pas le cachet qui pourra servir à
reconnaître les hommes politiques de notre temps. Bien rares sont ceux
qui, nantis du pouvoir, ne démentent pas leurs doctrines antérieures.
Odilon Barrot n'a point échappé à cette espèce de fatalité. Promoteur
inconscient de la révolution de Février, il ne devint président du
conseil des ministres après l'élection présidentielle que pour tomber
dans l'ornière depuis longtemps battue des réactions et des compressions
aveugles. Ce ministère est resté célèbre par la première expédition de
Rome.
Renvoyé du pouvoir sans trop savoir pourquoi, Odilon Barrot se rangea
parmi les boudeurs. Après le coup d'État de décembre il se glissa dans
la retraite d'où il ne sortit que pour entrer, par décret, à l'Institut,
et lancer quelques brochures de jurisprudence et de politique
administrative. En 1871, M. Thiers l'avait appelé à la vice-présidence
du conseil d'État.
En somme, cette existence est excessivement remplie. Mais on peut dire
avec vérité qu'Odilon Barrot a été bien plus un grand nom que tout autre
chose. C'est ce qui donne à sa physionomie un caractères spécial.
Georges Bell.