Ceux qui aiment à faire un tour au Jardin des Plantes ont recueilli de
ce côté-là une rumeur des plus inquiétantes. On a d'assez mauvaises
nouvelles de l'hippopotame. Si l'amphibie n'est pas positivement malade,
il est bien près de l'être. On peut le comparer à l'un de ces viveurs du
jour dont les élégants du boulevard disent, un soir, en hochant la tête:
«Un tel est en train de remercier son boulanger.» L'hippopotame n'a pas
de boulanger attitré. Il a bien mieux. Il est l'objet de la plus tendre
sollicitude de la part de l'honorable M. Chevreul, directeur général du
Jardin. Or, depuis cinq ou six jours, sans se soucier du chagrin qu'il
peut causer à l'illustre savant, l'hippopotame s'obstine à refuser toute
nourriture.
Quand on va des perroquets aux panthères, on rencontre un vénérable
vieillard, pâle, désolé, tout désorienté: c'est justement M. Chevreul.
Il se frappe le front comme pour s'interroger.
--Eh! qu'a-t-il donc? se demande-t-il. Que signifie un refus si
opiniâtre? Je calme les tigres, j'égaie le zèbre, je parviens à donner
de la grâce aux ours. Cet enfant de Sumatra me fera mourir avec la
persistance de ses idées noires!
Tout le long de l'établissement, on se creuse la tête. Il s'agit de
savoir si ce malaise soudain ne résulterait point de l'étrange climat
qu'il fait chez nous cet été, ou bien encore s'il n'y aurait point dans
ce cas quelque bouffée de mélancolie causée par le spectacle de ce qui
se passe en politique, en littérature ou en industrie. N'oublions pas
qu'un très-fin observateur, qui n'est autre que le voyageur Levaillant,
a constaté une observation précieuse: il a vu que l'hippopotame a les
nerfs d'une très-grande susceptibilité et, par conséquent, une tendance
prononcée à l'élégie, comme les Parnassiens.
Dans le premier moment, on avait cherché à combattre l'affection dont
souffre le malade en faisant des sacrifices qu'on ne prodigue pas
d'ordinaire aux hôtes du Jardin des Plantes. Ainsi deux seaux de glace
avaient été jetés dans la bauge où il prend ses bains de chaque jour.
C'était une attention délicate. Tout bon coeur s'y serait montré
sensible. L'hippopotame n'a pas bougé. On a cherché alors à émoustiller
son appétit. M. le directeur a fait apporter des melons d'eau dont le
sujet est toujours si friand; on y a ajouté une corbeille de framboises.
Rien n'y a fait. La mélancolie a persisté. Il faudra aller jusqu'aux
pêches de Montreuil, peut-être même jusqu'au raisin noir de Malaga.
C'est ce qu'a dit M. Chevreul non sans frémir, car enfin c'est beaucoup
s'avancer, puisque Malaga est continuellement en état d'insurrection et
qu'on n'en fait plus venir du raisin comme on veut.
George Sand passe les vacances en Auvergne, accompagnée des deux petites
filles de M. Maurice Dudevant, son fils. Toutes les trompettes de la
presse se hâtent d'annoncer le fait dans une fanfare de deux lignes. Il
n'en faut pas plus pour rafraîchir l'esprit de ceux qui sont fatigués
des stériles préoccupations de la politique. Vous est-il arrivé, un
jour, de voir à la devanture de Goupil un crayon déjà ancien de Thomas
Couture? L'esquisse faisait pendant à une autre étude représentant la
figure de Béranger et retraçait une tête de vieille femme. Un front
bombé, assez large, des cheveux encore fort épais mais tout parsemés de
fils d'argent et s'échappant autour du cou en boucles assez indociles,
un grand oeil rond, le nez calme et étonné d'un mouton du Berry, la
bouche sensuelle, bienveillante, le menton un peu exigu, rien d'une
Corinne de Mme de Staël ni d'un ange fatal de Byron non plus. Telle
était l'image de George Sand en 1850, je crois. Vingt-trois ans ont
passé sur le monde. L'illustre femme a peu changé. En 1873, c'est encore
cette même tête du crayon, un peu plus charnue sans doute, un peu plus
marquée aussi, comme disent les comédiens. Nous voilà bien loin de
l'admirable portrait qu'a gravé Calomalta vers 1835, une belle tête
brune, le visage d'une pâleur mate, le cou reposant sur des attaches
aristocratiques, le front très-hardi, éclairé, animé par de grands yeux
bien fendus. Tout cela poétisé par une montre de rêverie fort en vogue
alors, et égayé par une branche de jasmin de Florence habilement noyée
dans les plus beaux cheveux noirs qu'on eût vus depuis ceux de Mme
Tallien. Que voulez-vous? tout passe et tout passe vite ici-bas, et
pourtant la flamme qui vivifiait cette argile n'a pas cessé de pétiller
et de rayonner! Gens d'Auvergne, approchez-vous de la voyageuse;
regardez-là de près; causez un instant avec elle, et vous verrez que le
temps n'a pas tout enlevé et qu'il reste toujours beaucoup de jeunesse
dans cette prodigieuse nature d'artiste.
Dix ou douze beaux vers de Victor Hugo ont suffi pour rendre célèbre
dans les deux mondes la petite Jeanne (voyez par exemple l'_Année
terrible_). Dans une page, George Sand a parlé de ses deux
petites-filles de manière à ce qu'on s'intéresse toujours à elles. Il
s'agit d'une chasse aux chenilles faite en décembre 1872, en pleine
Vallée-Noire: «Le temps de prendre _Jeannette_ une pelle-à-main, et me
voilà prête. Vous savez bien tous ce que c'est que _Jeannette?_ Non? Si
je vous dis que c'est la _boîte de Dillénius_, cela vous paraîtra bien
pédant. Je pense comme vous d'avance et j'aime bien mieux ce bon petit
nom champêtre que les amateurs de botanique sans prétention ont donné à
la boîte de fer blanc peinte en vert qu'ils passent à une courroie et
qu'ils portent sous le bras, pour rapporter de la promenade les plantes
de quelque intérêt sans qu'elles soient flétries.» (_Impressions et
Souvenirs._)
La botanique, l'entomologie, les plantes, les scarabées, ce n'est pas
tout. Attendez: «Mon fils fauche avec dextérité pendant que ses filles,
assises sur des souches de chênes coupés, où j'ai étendu mon manteau,
déjeunent gaiement...
Après le goûter, on avance dans le bois. Le petit monde trotte à ravir
et ramasse mille objets dont il connaît la destination fantastique;
Impossible de comprendre pourquoi les poches se remplissent de pierres
et de branches mortes qu'on voit reparaître le lendemain et qui figurent
dans les jeux, comme si ces pierres et ces broussailles apportées de la
promenade avaient une valeur ou une signification particulière.» Le
moment du départ aussi est adorablement décrit, à la manière de J. J.
Rousseau. «A peine en voiture, les petites filles s'étendent sur leur
banquette. On les enveloppe et, tenant leurs poupées dans leurs bras,
elles ne font qu'un somme jusqu'au gîte. Mais quel appétit à dîner et
quel bal, le soir, jusqu'à neuf heures!»
George Sand a déjà parcouru l'Auvergne trois ou quatre fois, ainsi qu'on
peut le comprendre en lisant _Mlle de la Quintinie_, ce livre qui est
peut-être moins un roman qu'un pamphlet. Les beautés étranges de ce pays
injustement dédaigné des touristes ont séduit ce grand esprit. Tout le
long de la contrée, les ruines forcent le passant à rêver; les souvenirs
historiques arrêtent le voyageur comme le monstre de Thèbes arrêtait
OEdipe. Suis-je bien renseigné en disant que George Sand va trouver par
là le sujet d'un pendant à _Mauprat_, son chef-d'oeuvre sans contredit?
L'Auvergne, les Pyrénées, le Jura, tout cela est bien délaissé à
présent. Il paraît que la mode exige qu'on donne la préférence aux bains
de mer. Allez donc à la mer, surtout s'il y a par là une maison de jeu,
une table de trente-et-quarante, une roulette et tout ce qui s'ensuit. À
la mer, en ce moment, quelques types à ne pas oublier sont surtout
visibles. Entre autres l'homme décoré d'un ordre étranger.
Cet homme est de haute taille, mis avec plus de correction que
d'élégance. Redingote verte ou bleue, mais toujours boutonnée jusqu'au
menton, de façon qu'on ne puisse pas manquer de voir ce qu'il porte à la
boutonnière. Sa décoration consiste d'ordinaire en un ruban jaune ou
ponceau auquel est attaché un animal héraldique quelconque: un éléphant
en or, un aigle rose, un léopard en diamant.
Le ruban de l'éléphant produit une très-grande sensation, même à
Trouville.
D'où vient cet homme?--Nul ne le sait.--Que sait-on de lui?--Il ne sonne
mot.--Que fait-il?--Il ne joue pas, il ne se baigne pas, il ne fume pas,
il se promène.--Que veut-il?--Il ne se lie avec personne. Tout son être
sue le mystère. Les yeux les plus exercés se trompent sur sa race. Des
Allemands disent: «C'est un Slave.» Des Russes: «C'est un Allemand.» Des
Français: «C'est un Valaque.» Des Roumains: «C'est un Français.»
On fait de même sur sa position sociale autant de conjectures qu'il a de
cheveux sur la tête. Les femmes, pourtant si perspicaces, ne parviennent
pas à trouver le mot de l'énigme. Il en est qui murmurent:--«C'est un
grand spéculateur.»--D'autres disent:--«C'est un espion.»
D'autres:--«C'est un inconsolé.»--D'autres, et même le plus grand
nombre:--«C'est le bâtard d'une tête couronnée.»--On aurait plus vite
fait de déchiffrer un paquet d'hiéroglyphes.
L'homme à l'éléphant d'or ou à l'aigle rose arrive le premier aux eaux
et se retire le dernier. Sa présence aura intrigué la saison toute
entière. On entend parfois dire de lui, à voix basse: «Les gendarmes
eux-mêmes n'ont pu savoir qui il est.» En dernière analyse, ce n'est pas
un éléphant, c'est un sphinx qu'il devrait porter à sa boutonnière.
Il vient de mourir une femme qui a occupé jadis une très-grande place
dans le monde parisien. Vous avez deviné que je veux parier de Mme la
duchesse Decazes, née de Sainte-Aulaire. Épouse de ce Bordelais délié
qui avait été tour à tour le protégé de Mme Laetitia, le favori de Louis
XVIII et l'intime de Louis-Philippe, elle s'était de bonne heure écartée
de la politique pour ne s'occuper que d'art et de plaisirs mondains.
Pendant tout le temps que son mari a été grand référendaire de la
Chambre des pairs, c'est-à-dire pendant une quinzaine d'années, elle
avait réussi à donner au vieux et morne palais du Luxembourg une
physionomie fort animée. Dans son salon, où l'on ne se piquait pas trop
de bégueulerie, les poètes, les peintres et les musiciens l'emportaient
en nombre sur ce qu'on appelle le grand monde.
Un charmant travers de la duchesse Decazes avait ameuté, un jour, contre
elle, on ne sait pourquoi, tout ce qu'il y avait dans Paris d'artisans
en épigrammes. Tournant tout d'un coup à l'idylle, Mme la grande
référendaire avait établi un chalet suisse dans ses jardins et, au
milieu de ce chalet, on apercevait deux jeunes vaches du Charolais
qu'elle nourrissait de sa main. Ces deux vaches furent bientôt la fable
de Paris. «--Mme la duchesse Decazes fait du beurre», s'écriait Alphonse
Karr dans les _Guêpes_.--Non, reprenait Nestor Roqueplan, dans les
_Nouvelles à la main_, ce n'est pas du beurre, c'est du fromage.--Mon
Dieu, ajoutait H. de Balzac, qui s'occupait déjà des _Jardies_, Mme la
duchesse fait du beurre, du fromage et de l'engrais; vous verrez qu'elle
fera bientôt des veaux.»--Vous voyez qu'on n'y mettait pas de
mesure.--Les petits journaux, alors impitoyables, supputaient ce que
pouvait coûter à l'État la fantaisie helvétique de Mme la duchesse
Decazes.--Femme d'esprit, l'épouse du grand référendaire se mêlait
d'écrire de temps en temps une Nouvelle ou un Conte.--Une gazette de
l'extrême droite, s'emparant pour la circonstance de la manière du
marquis de Bièvre, disait alors: «Toutes les fois que Mme la duchesse
Decazes veut laisser tomber une page de sa plume, elle a bien soin de
commencer par la lettre I (par la laiterie).»
--Tout cela n'a pris fin qu'à la révolution de Février.
Un peintre d'un grand talent, Chintreuil, élève de Corot, qui vient de
mourir, avait eu des commencements excessivement difficiles. En d'autres
termes, il avait mangé de la vache enragée pendant toute sa jeunesse. A
la longue, le talent était venu, la réputation s'était fait jour et
amenait le succès. Le paysagiste passait l'été aux environs de Paris,
croyant que l'avenir lui souriait.
Il résidait à Septeuil, dans une jolie petite maison à contrevents
verts, cachée sous les arbres. La Fortune, toujours railleuse, lui avait
donné pour jardinier un Calino de premier calibre.
--Tu arroseras le jardin tous les jours, pendant la sécheresse, avait
dit le peintre.
--Je l'arroserai régulièrement à quatre heures, après avoir fait ma
besogne.
Un jour, à trois heures, le temps se couvre, l'orage éclate. Bientôt la
pluie tombe à torrents. Il est devenu impossible d'arroser. Le
lendemain, vers deux heures, Chintreuil aperçoit le jardinier qui
accourt, l'arrosoir à la main.
--Qu'y a-t-il donc, dit l'artiste.
--Ah! monsieur, je me hâte d'arroser. Le temps se couvre. S'il venait à
pleuvoir, je ne pourrais pas faire ma besogne et le jardin en
souffrirait.
_Dernières nouvelles._--L'hippopotame est mort.
--On parle d'un suicide.--L'amphibie a voulu finir à la manière de
Caton.
Philibert Audebrand.
[Illustration: L'ÉVACUATION.--Entrée des troupes françaises à
Nancy.--D'après un croquis de M. Lévy.]
[Illustration: ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Séville.--Attaque des
insurgés par les troupes du gouvernement.]