[Illustration]
JUSQUES à quand, demanda tout à coup Farenheit, vous proposez-vous de me
traîner ainsi à votre remorque, monsieur Ossipoff?
À cette question, ainsi posée à brûle-pourpoint, le vieillard ferma le
carnet qu'il noircissait de chiffres et, relevant la tête, regarda
fixement l'Américain:
--Mon cher sir Jonathan, répondit-il après quelques instants de silence,
vous me demandez là un renseignement qu'il m'est assez difficile de vous
donner.
--_By God!_ exclama Farenheit, qui donc me le donnera, sinon vous?
--Moi, parbleu! dit Fricoulet.
L'Américain se précipita vers l'ingénieur.
--Oh! vous, dit-il, je savais bien que vous étiez un vrai savant.
--Moi! non, répliqua le jeune homme d'un air modeste, mais lui.
Et, de la main, il désignait Gontran qui causait à quelques pas de là
avec Séléna.
Farenheit hocha la tête d'un air admiratif.
--Oh! Monsieur de Flammermont, murmura-t-il, il y a longtemps que j'ai
mon opinion faite sur lui... alors, quel est son avis?
--Son avis est qu'il ne faut pas songer à revenir sur terre, avant
d'avoir poussé notre voyage jusqu'aux confins de l'univers solaire.
--C'est-à-dire?...
--Jusqu'à Neptune,... onze cents millions de lieues du Soleil.
Les yeux de l'Américain s'agrandirent et ses regards s'effarèrent.
--Onze cents millions,... balbutia-t-il en agitant désespérément dans
l'espace ses grands bras décharnés... mais aurons-nous seulement le
moyen d'y arriver?
Ossipoff répondit avec un calme imperturbable:
--Le moyen n'est rien,... c'est le temps qui nous manquera peut-être.
L'effarement de Farenheit augmenta.
--Que veut-il dire? souffla-t-il à l'oreille de l'ingénieur.
--Il veut dire tout simplement qu'il nous faudra, au bas mot, pour cette
petite excursion, une cinquantaine d'années.
--Mais nous serons morts! gémit-il.
--Vous peut-être,... M. Ossipoff, à coup sûr,... quant à ces deux
amoureux et moi,... nous serons sans doute encore de ce monde,...
seulement, je me demande si le peu d'années qu'il nous restera à vivre,
vaudront la peine du retour.
--Du retour! exclama Ossipoff,... vous avez un moyen de retour?
--Moi! pas,... mais Gontran...
--Et ce moyen?
--C'est tout simplement la comète de Halley qui atteint son aphélie dans
cinquante-deux ans d'ici, au delà de Neptune et qui, en reprenant le
chemin du périhélie, pourra nous cueillir pour nous ramener sur
Mercure,... une fois là, nous suivrons, mais en sens contraire,
l'itinéraire que nous avons suivi pour venir ici,... ensuite, de la Lune
à la Terre, c'est une bagatelle.
Ossipoff se prit à ricaner.
--N'est-ce point juste? demanda Fricoulet.
--Parfaitement juste,... seulement, vous avez oublié un détail... oh! un
tout petit détail,... c'est que s'il vous faut une cinquantaine d'années
pour atteindre Neptune, il vous en faudra un peu plus pour retourner sur
la Lune; cela nous fait cent ans en nombre rond,... or, en admettant que
vous donniez une preuve de longévité rare chez les Terriens, vous ne
rejoindrez votre pays natal que pour vous y faire enterrer.--Cela en
vaut-il bien la peine?
[Illustration]
Fricoulet secoua les épaules.
--Assurément non, et s'il ne s'agissait que de moi, croyez bien que je
ne m'inquiéterais guère du retour,... mais ces deux enfants-là, ne
faudra-t-il pas leur donner, avant de mourir, la satisfaction suprême de
s'épouser?... entre nous, près de cent ans de fiançailles mériteront
bien un mariage _in extremis!_ Ne trouvez-vous pas, monsieur Ossipoff?
Le savant comprit le reproche que contenaient ces paroles et baissa la
tête.
[Illustration]
Quant à Farenheit, il était dans un état de stupeur difficile à décrire;
le menton sur la poitrine, les yeux grands ouverts et fixés droit devant
lui, les lèvres pincées, les bras ballants le long du corps, et comme
brisés, il était atterré.
Enfin, secouant la tête dans un geste superbe de défi:
--C'est bien, grommela-t-il, j'aviserai.
--Vous aviserez à quoi, mon pauvre sir Jonathan? demanda Fricoulet avec
une pointe de raillerie.
--Au moyen de regagner la cinquième avenue, Monsieur, répliqua
l'Américain d'une voix furieuse.
Et il se dirigeait vers la porte de l'observatoire lorsque, dans l'air
bruit un battement d'ailes et Aotahâ, s'abattant auprès des Terriens,
adressa à Fricoulet quelques monosyllabes rapides.
--Mes amis, dit l'ingénieur à ses compagnons, notre guide m'informe que
si nous voulons assister à la grande hécatombe martienne dont il nous a
parlé, il faut partir dès à présent.
--Comment! sitôt! exclama Séléna dont cette nouvelle interrompait le
doux entretien qu'elle avait avec Gontran.
--Songez, mademoiselle, répliqua Fricoulet, que le point où nous allons
se trouve à 90° de longitude ouest de la Ville-Lumière.
--Et quel moyen de locomotion allons-nous employer? demanda Ossipoff qui
s'était levé, aux premiers mots, prêt à partir.
[Illustration]
Sans doute, le Martien devina-t-il ce que venait de dire le vieillard,
car il étendit ses ailes pour indiquer l'espace.
--Il ne suppose pas que nous allons nous envoler, bougonna Farenheit.
Personne ne fit attention à cette boutade, d'autant plus que, très
grave, Gontran dit à Ossipoff:
--Ne craignez-vous pas d'emmener Mlle Séléna avec nous; si quelque
accident lui survenait...
Le front du vieillard devint soucieux.
--J'avais la même pensée que vous, mon cher enfant, répondit-il, mais
comment faire?... je connais Séléna; jamais elle ne consentira à rester
seule ici,... moi-même, je répugnerais à m'en séparer.
--Et moi de même, ajouta M. de Flammermont.
Après un moment, il murmura:
--Si les convenances ne s'y opposaient, je vous proposerais bien de
demeurer avec elle.
--Ce qui ne te serait nullement désagréable mon gaillard, ricana
Fricoulet,... malheureusement les convenances sont...
--Alcide, dit alors M. de Flammermont, tu es mon ami...
L'ingénieur eut un haut-le-corps.
--Tu n'en as jamais douté, je suppose! exclama-t-il.
--Moi douter de ton amitié!... ah! Alcide.
--Tu n'en doutes pas et cependant, tu vas m'en demander une preuve.
--C'est vrai...
--Mais illogique,... enfin,... parle.
--Veux-tu veiller sur Séléna?
L'ingénieur fit tous ses efforts pour dissimuler la grimace que cette
demande provoqua sur sa face.
--Tu manques d'enthousiasme, déclara Gontran.
--Dame!... en toute autre circonstance, je serais à ta disposition; mais
venir sur Mars et ne pas assister au combat qui se prépare,... ne pas
juger de l'effet que va produire le canon à air,... c'est dur!
Gontran lui tourna le dos, grommelant d'un ton sec:
--Merci quand même, mon cher.
Et il demeura pensif, les yeux fixés au sol, cherchant une idée. Tout à
coup, il poussa une exclamation joyeuse.
--J'ai trouvé, dit-il.
Et se tournant vers Farenheit:
--Sir Jonathan, dit-il en pressant la main de l'Américain, j'ai un grand
service à vous demander.
--Parlez, fit Farenheit étonné de l'intonation grave avec laquelle le
jeune homme avait prononcé ces mots.
--Voulez-vous veiller sur ma fiancée? c'est une mission de confiance
dont je vous charge,... vous convient-elle?
--_By God!_ Monsieur de Flammermont, vous me flattez énormément--moi
vivant, je vous jure qu'il n'arrivera rien à Mlle Séléna.
Puis, se penchant à l'oreille de Gontran.
--Seulement, ajouta-t-il, je tiens à vous dire ceci, monsieur de
Flammermont, c'est sur votre fiancée que je veillerai, mais non sur la
fille de ce vieux misérable.
Et il désignait Ossipoff.
--Que vous a-t-il donc fait?
--Ce qu'il m'a fait! gronda l'Américain.
Et, en quelques mots, il mit le jeune comte au courant de la
conversation qui venait d'avoir lieu entre lui, Fricoulet et le vieux
savant.
[Illustration]
Un moment atterré par la perspective du mariage _in extremis_ à lui
concédé par Fricoulet, Gontran reconquit bientôt tout son sang-froid.
La Providence qui l'avait sauvé plusieurs fois déjà, depuis le
commencement de cet étonnant voyage, lui viendrait bien encore en aide,
en cette circonstance.
Il serra énergiquement la main de l'Américain et lui dit:
--N'ayez crainte, sir Jonathan, ce sera bien le diable si, à nous deux,
nous ne trouvons pas un moyen de regagner notre planète natale avant
l'époque prédite par ces messieurs.
Pendant ce temps, Fricoulet s'entretenait avec Aotahâ et, au fur et à
mesure, traduisait à Ossipoff ce que lui disait le Martien.
Il s'agissait tout naturellement de la lutte qui allait s'engager et
Aotahâ déclarait avoir une confiance absolue dans l'engin expérimenté
quelques jours auparavant à l'Institut.
--Mais vos adversaires, demandait l'ingénieur, sait-on s'ils ont, eux
aussi, un moyen, non pas de remporter la victoire,--il ne s'agit point
de cela--mais de conserver la vie?
--On ne sait pas, répondit le Martien; certainement ils ont une arme
mais, à ce sujet, le secret est bien gardé... pour chacun de nous, c'est
une question de vie ou de mort; la destruction est nécessaire,
indispensable; tout le monde est d'accord pour le reconnaître; mais
l'instinct individuel de la conservation est là qui pousse chaque être à
désirer revenir jouir de l'existence, au milieu des siens, de préférence
à son adversaire,... la vie reste donc au plus intelligent et c'est
justice.
[Illustration]
En ce moment, il fit signe aux voyageurs de le suivre au dehors; devant
l'Observatoire, un appareil d'aspect singulier se balançait à quelques
pieds du sol: c'était une sorte d'oiseau mécanique, au corps effilé, aux
vastes ailes concaves.
Ossipoff et ses compagnons s'installèrent dans la nef formée par le
corps de l'oiseau et, aussitôt, un moteur mis en action par le Martien
imprima aux ailes un mouvement uniforme et doux, grâce auquel l'appareil
plana bientôt à une hauteur prodigieuse.
La Ville Lumière n'apparaissait plus que comme un amas de dés de pierre
surgissant des flots glauques.
Aotahâ avait mis le cap au Sud-Ouest et le rivage du continent Huygens
se profilait déjà à l'horizon.
Pendant deux jours, ils naviguèrent ainsi, filant à toute vitesse vers
le terrain où devait se livrer le gigantesque et pacifique duel auquel
ils se proposaient d'assister.
Bien que planant à une grande hauteur, les voyageurs pouvaient
constater, à la surface de la planète, une animation extraordinaire; les
canaux, qui mettent chaque mer en communication, étaient sillonnés par
d'innombrables constructions chargées de Martiens suivant la même
direction que nos amis; les airs étaient également zébrés par le vol
rapide d'aéronefs immenses qui arrivaient de tous les points de
l'horizon, semblables à un essaim gigantesque d'abeilles rejoignant la
ruche.
--Mais enfin, demanda Gontran bas à l'oreille de Fricoulet, à quoi
servent tous ces canaux immenses?... pour la longueur, passe encore;
mais, c'est la largeur que je ne m'explique pas.
--C'est un simple système d'irrigation, répondit l'ingénieur; les eaux
essentielles aux Martiens sont canalisées et réparties intelligemment à
travers tous leurs continents, pour apporter avec elles la fécondité et
la vie.
--Mais pourquoi, au lieu de se contenter d'un canal unique, les ont-ils,
presque partout, accouplés deux à deux?
--C'est là une question que je n'ai pas encore élucidée; mais, sans
doute, y a-t-il à cette mesure une raison de sécurité; il n'y aurait
rien d'étonnant à ce que, de ces deux canaux, l'un fut consacré à
l'aller et l'autre au retour? Mais c'est une simple hypothèse.
--Comme dans nos chemins de fer à deux voies, pensa Gontran.
Enfin, l'on arriva au but du voyage.
À en croire Mickhaïl Ossipoff, on se trouvait alors sous l'Équateur, par
le 270° de longitude, sur le continent baptisé par Schiaparelli du nom
de Lybia, à quelques degrés à peine de la _Grande Syrte_, plus
communément connue sous le nom de _Mer du Sablier_.
--Au nord, déclara le savant en s'adressant à Gontran, la Lybie est
bordée par une mer qui a eu votre illustre homonyme comme parrain.
Le jeune homme feignit de jeter un coup d'oeil connaisseur sur la carte.
--Je vous avouerai, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton dégagé,
que je ne me reconnais plus du tout.
--Cela ne m'étonne pas, étant donné que moi-même...
--Sommes-nous donc perdus? demanda Séléna en souriant; mais avec vous,
cher père, cela me paraît impossible.
Le vieillard indiqua d'un hochement de tête que cet éloge lui paraissait
exagéré.
--Cette planète, voyez-vous, murmura-t-il, est la plus traîtresse que
l'on connaisse... C'est un véritable caméléon,... là où s'étendaient des
mers quelques mois auparavant, on aperçoit des continents; ceux-ci, au
contraire, ont fait place à des nappes liquides; les neiges ont fondu
pour former des lacs; les canaux se dédoublent, disparaissent, se
reforment de nouveau.
--C'est un véritable casse-tête chinois, ajouta M. de Flammermont d'un
ton important.
--Conséquence, dit Fricoulet d'un air légèrement narquois, nous ne
savons pas où nous sommes.
Ossipoff semblait réfléchir.
--Attendez donc, dit-il au bout d'un instant; pour venir ici, nous avons
suivi deux canaux, l'un le _Cerberus_, l'autre l'_Hephoestis_; j'en
conclus que cette nappe d'eau que j'aperçois là, sur notre droite, doit
être le _Lacus Moeris_ de Schiaparelli; d'autres l'appellent aussi golfe
_Main_.
Gontran eut un clappement de langue impatienté:
--C'est une vilaine habitude qu'ont là vos astronomes terrestres de
donner trente-six noms à la même localité céleste; c'est d'un long à
retenir,... sans compter que cela ne doit pas faciliter les discussions
scientifiques.
--Que voulez-vous, riposta Ossipoff; chaque nation a un nombre plus ou
moins grand de célébrités de toutes sortes à honorer; c'est pourquoi on
choisit les hommes illustres comme parrains des continents, des lacs,
des montagnes, découverts dans les astres du ciel.
--Nous, nous leur élevons des statues, déclara Fricoulet d'un air grave.
--Singulière idée, grommela Farenheit.
--C'est la seule manière que nous ayons d'honorer nos célébrités,
riposta l'ingénieur; elles sont en si grand nombre que les parrainages
célestes ne suffisent plus.
On avait mis pied à terre sur le bord d'un canal formant la ligne de
démarcation des deux armées.
De chaque côté, à perte de vue, s'étendait un fourmillement formidable,
duquel s'élevaient dans l'air des bruits singuliers; par moment, un vol
rapide d'aéronefs apparaissait, sillonnait l'espace, transportant sur
tel ou tel point du champ de bataille, des corps de troupes allant
prendre leur position de combat.
À proprement parler, ce n'étaient point des combattants qui se
trouvaient là, face à face, car ces masses étaient désarmées.
La science avait, en effet, apporté aux engins destructeurs de tels
perfectionnements que non seulement le corps à corps était rendu
impossible, mais encore que la lutte ne pouvait avoir lieu qu'à de trop
grandes distances pour qu'une arme individuelle pût avoir le moindre
effet.
Ces masses étaient simplement, dans les mains des chefs, comme les
gigantesques pions d'un énorme échiquier, qu'ils faisaient manoeuvrer à
leur fantaisie.
--Sir Jonathan, dit alors Gontran, nous allons nous séparer; vous m'avez
promis de veiller sur ma fiancée,... voici le moment de tenir votre
promesse.
[Illustration]
--À vos ordres, monsieur de Flammermont, répondit l'Américain; que
dois-je faire?
--Remonter sur l'appareil qui nous a amenés ici et attendre, à deux
mille mètres de hauteur, l'issue de la lutte qui se prépare.
Farenheit se gratta la tête d'un air soucieux.
--C'est que, fit-il, je ne saurai pas manoeuvrer cette machine-là.
--Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit Fricoulet; Aotahâ va
régler le moteur et vous n'aurez qu'à vous laisser enlever; à la hauteur
voulue, l'appareil s'arrêtera.
--Mais, pour redescendre?
--Notre guide ira vous chercher...
--Ne nous oubliez pas là-haut, dit Farenheit en prenant place à côté de
Séléna que son père venait de serrer dans ses bras.
--Ne craignez rien, on ne vous laissera pas mourir de faim, riposta
l'ingénieur en plaisantant.
Un dernier baiser à son père, une dernière poignée de main à Gontran, et
Séléna elle-même donna le signal du départ.
--Surtout ne vous exposez pas, cria-t-elle à ses amis, au moment où
l'appareil quittait le sol.
Si rapide était le vol de l'aéronef que leur réponse ne parvint pas
jusqu'à la jeune fille.
[Illustration]
M. de Flammermont suivait de l'oeil, non sans émotion, l'appareil qui
s'élevait, diminuant à vue d'oeil.
--Sois donc tranquille; ils vont assister aux ébats de ces gens-là comme
du haut d'un balcon.
Et l'ingénieur entraîna son ami sur les pas d'Ossipoff qui, accompagné
de leur guide, parcourait déjà les premiers rangs des habitants de
l'Équateur.
--À propos, murmura le jeune comte à l'oreille de l'ingénieur en voyant,
rangés sur le bord du canal, une centaine de gigantesques tubes de verre
braqués sur l'ennemi, tu devrais m'expliquer ce système-là... l'autre
soir, à l'Institut, j'ai feint de comprendre, à cause d'Ossipoff, mais
franchement...
[Illustration]
--Mon pauvre ami, pour te faire bien saisir ce mécanisme, il me faudrait
t'expliquer une loi de physique que tu ignores et cela nous entraînerait
trop loin. Qu'il te suffise de savoir que la combustion de l'hydrogène
pur produit une série de détonations qui ébranlent les couches d'air et
forment comme une sorte d'ouragan artificiel, d'une puissance dont tu ne
peux te faire une idée.
Comme il achevait ces mots, un ronflement formidable retentit à deux pas
d'eux, puis, sur toute la ligne, ce fut une suite non interrompue de
coups de tonnerre éclatant avec une intensité incroyable.
--Oh! oh! grommela Gontran, l'action s'engage, je crois.
Et, à l'aide d'une lunette marine, il regarda de l'autre côté du canal.
Des trouées énormes se creusaient dans les masses profondes qui, jusqu'à
ce moment immobiles, semblèrent reculer.
--Eh! s'écria Gontran, bonne invention que les canons en verre.
[Illustration]
Tout à coup, du milieu de l'ennemi, une épaisse fumée se dégagea,
formant, à trois cents mètres dans l'espace, un épais nuage qui glissa
jusqu'au-dessus des Équatoriaux.
Le nez en l'air, les yeux arrondis, M. de Flammermont assistait, bouche
bée, à cette transformation atmosphérique.
--Vois-tu cela? demanda-t-il à Fricoulet d'un ton stupéfait.
--Peuh! fit l'ingénieur, c'est un nuage.
--Un nuage,... mais cela s'est élevé de là-bas et s'est dirigé vers nous
comme envoyé par eux.
--Eh bien! est-ce que sur terre, on ne fabrique pas des nuages
artificiels pour préserver de la gelée la surface du sol?
--Ah bah! murmura Gontran, je ne savais pas cela.
Et l'autre haussa dédaigneusement les épaules:
--Il y a bien d'autres choses que tu ne sais pas.
--Assurément!... par exemple, dans quel but ces gens-là ont formé ce
nuage?... est-il donc à craindre que nous gelions.
L'ingénieur n'eut pas le temps de riposter: un éclair éblouissant
déchira soudain le flanc de cette nuée, vint frapper le sol, en même
temps qu'un coup de tonnerre formidable ébranlait les couches
atmosphériques.
Une clameur soudaine retentit derrière les jeunes gens qui se
retournèrent et aperçurent dans les rangs de leurs amis des vides
immenses que venait d'y creuser la foudre.
Et ils s'ébahissaient, lorsqu'ils entendirent Ossipoff qui les avait
rejoints, murmurer:
--Voilà sans doute cet engin terrible dont nos adversaires ont su garder
le secret jusqu'au dernier moment.
Il ne se trompait pas.
Dès ce moment, la lutte pour l'existence commença, opiniâtre, acharnée,
également meurtrière de part et d'autre.
Des centaines de canons à hydrogène crachaient, avec des ronflements
terribles, des ouragans artificiels qui balayaient, sur leur
trajectoire, des masses profondes.
Et, en réponse, de fulgurants éclairs rayaient, sans discontinuer,
l'ombre projetée par les nuées épaisses étendues au-dessus des
Équatoriaux dont des compagnies entières tombaient foudroyées d'un seul
coup.
Au-dessus du bruit du tonnerre, au-dessus du ronflement du canon,
s'élevaient intenses, horribles, déchirants, les hurlements des blessés,
les cris des agonisants, les clameurs enragées des survivants.
Soudain, malgré le vacarme, l'attention de Gontran fut attirée par une
sorte de pétillement qui semblait sortir de dessous terre; il regarda à
ses pieds et aperçut à la surface du sol, comme des myriades de feux
follets.
--Tiens! vois donc comme c'est curieux, dit-il à Fricoulet.
Celui-ci devint tout pâle.
--Fichtre! grommela-t-il, nous filons un mauvais coton.
--Qu'arrive-t-il donc?
--Il arrive que la tension électrique du sol et des nuages est à son
maximum et qu'avant quelques minutes le choc en retour va se produire.
--Et alors?
--Alors, la violence du choc sera telle que, sur une superficie de
plusieurs kilomètres carrés, tout sera anéanti.
--Sais-tu que cette perspective manque de gaieté... mais, es-tu bien sûr
de ne pas te tromper?
--Écoute et juge: ce nuage, formé par nos ennemis, recèle encore dans
ses flancs une grande quantité d'électricité; de son côté le sol,
électrisé par influence, contient, lui aussi, une énorme quantité de
fluide dont nous sommes nous-mêmes saturés jusque dans la plus infime
partie de notre être... or, ces deux électricités, celle du nuage et
celle du sol, tendent à se reconstituer; si cette recombinaison se
produit, le nuage se déchargera d'un seul coup de tout son fluide et se
condensera en eau, tandis que le sol reviendra instantanément à l'état
neutre.
--En ce cas, nous n'avons à craindre qu'une forte ondée, mais, bast!
nous en avons vu bien d'autres.
--Tu ignores que ce passage brusque de l'état électrique à l'état neutre
équivaut à un coup de tonnerre et, que nous nous trouvions ou non sur le
trajet de l'étincelle, c'en est fait de nous, car nous ne supporterons
pas la secousse.
Le visage de Gontran exprimait une inquiétude réelle.
--Vois-tu, dit-il, nous aurions mieux fait de nous mettre simplement en
ballon comme Séléna et Farenheit.
--Inutiles regrets, riposta Fricoulet.
Puis, frappant du pied avec rage:
--Ah! gronda-t-il, si l'on pouvait, sans danger, décharger le nuage de
l'électricité qu'il contient.
--Il suffirait d'un paratonnerre, déclara Gontran.
--Tu n'en as pas un sur toi, bougonna l'ingénieur.
--Je trouve que la plaisanterie n'est pas de saison, fit Ossipoff en
proie à une anxiété profonde.
Puis, voyant tout à coup M. de Flammermont sauter dans un hélicoptère
inoccupé:
--Ah çà! êtes-vous devenu fou? cria-t-il; qu'allez-vous faire?
--Le paratonnerre, tout simplement.
--Le paratonnerre! répéta Mickhaïl Ossipoff en regardant Fricoulet.
Mais celui-ci avait deviné le projet de son ami.
[Illustration]
--Attends-moi! cria-t-il en courant à lui.
Mais il était trop tard; déjà l'hélice était mise en mouvement et
l'appareil s'élevait verticalement, droit sur le nuage orageux,
déroulant derrière lui un long câble métallique qui servait à le
rattacher au sol.
La lutte en ce moment atteignait son période aigu et un silence relatif
planait sur le champ de bataille; les ronflements sourds des canons des
Équatoriaux se faisaient seuls entendre, la voix de la foudre s'était
tue dans l'atmosphère soudainement calmée.
Les adversaires se laissaient balayer par l'ouragan, impassibles, sans
riposter, les yeux fixés sur la nuée qui devait, selon leurs prévisions,
anéantir les Équatoriaux.
Tout à coup, de l'autre côté du canal, un cri de rage formidable
s'éleva; l'ennemi venait d'apercevoir l'hélicoptère de Gontran et le
projet de l'audacieux Terrien lui était apparu clairement.
Aussitôt ce fut, par tout l'espace, un tourbillon d'êtres ailés qui se
précipitèrent vers M. de Flammermont.
Mais celui-ci, prévoyant leur dessein, actionna le moteur et, au moment
où il allait être atteint, l'appareil pénétra comme une flèche dans le
nuage et disparut à la vue de ses ennemis.
Aussitôt une longue traînée de feu courut le long du câble jusqu'au sol
qui se trouva déchargé de son surplus dangereux d'électricité, pendant
que le terrible engin nuageux s'en allait en noires effilochures
emportées par le souffle du vent.
[Illustration]
Comme par enchantement, le ciel s'éclaircit, tandis que les vapeurs
soudainement condensées, se transformaient en une pluie abondante qui
inonda les Équatoriaux.
Au-dessus, le soleil dardait ses chauds rayons.
En moins de cinq minutes, l'appareil de Gontran s'abattit.
--Ah! mon enfant!... mon cher enfant,... balbutia Ossipoff en serrant le
jeune homme dans ses bras.
M. de Flammermont, après cette étreinte quasi-paternelle, dut se
soumettre à celle non moins amicale de Fricoulet qui lui murmura à
l'oreille:
--Tu connaissais donc la théorie du paratonnerre?
--Pour mon _bachot_, n'ai-je donc pas dû apprendre la théorie de
Franklin,... tu sais, l'histoire du cerf-volant?
L'ingénieur desserra les bras, grommelant d'un ton découragé:
--Et moi qui me figurais que tu te décidais enfin à mordre aux sciences!
Le jeune comte haussa les épaules:
--Qu'importe, dit-il, puisque avec mon ignorance, je viens de sauver la
patrie!
Et, se campant dans une attitude comique:
--Je demande, ajouta-t-il, qu'on me décerne les honneurs du Panthéon!
Cependant, les trombes lancées par les Équatoriaux continuaient leurs
ravages dans les masses ennemies qui, désarmées maintenant, recevaient
la mort avec l'impassibilité du désespoir.
[Illustration]
On les voyait osciller sous le formidable souffle du vent, puis tomber à
terre, pressés comme des champs de blé écrasés par la tempête.
--Il n'y en a plus pour longtemps, à présent, déclara Aotahâ.
--Vous pourriez peut-être aller chercher nos amis, insinua Gontran
auquel il tardait de revoir sa fiancée.
Et, comme en prononçant ces mots, il levait les yeux vers l'espace, il
poussa un cri de joie: des hauteurs auxquelles il avait plané, depuis
plusieurs heures, l'appareil qui contenait Séléna et Farenheit
descendait rapidement.
[Illustration]
Maintenant on le distinguait parfaitement, semblable à un gigantesque
oiseau avec son corps effilé et ses larges ailes qui battaient doucement
l'atmosphère; flottant derrière lui comme une queue empanachée, on
apercevait une longue banderolle ondulant au souffle de la brise.
--Parbleu! s'exclama Fricoulet, sir Jonathan a arboré le pavillon
américain, je reconnais parfaitement sa ceinture étoilée.
L'appareil descendit de quelques cents mètres encore et, penchée par
dessus le bordage, apparut Séléna qui agitait un mouchoir pour prouver à
ses amis qu'elle les avait aperçus.
Sir Jonathan lui-même devint visible, tout debout sur l'appareil,
faisant dans l'air avec son bras des gestes télégraphiques, en signe de
victoire sans doute.
Tout à coup Fricoulet chercha des yeux Aotahâ; mais le Martien avait
disparu.
Alors l'ingénieur fronça légèrement les sourcils.
--C'est fâcheux! grommela-t-il.
--Qu'y a-t-il de fâcheux? demanda Gontran.
--J'aurais voulu que Aotahâ les allât rejoindre comme il avait été
convenu.
--Mais c'est inutile maintenant; puisque les voici, il est probable que
sir Jonathan a compris le mécanisme.
--Sans doute,... sans doute,... mais un malheur est si vite arrivé...
--Eh! quel malheur crains-tu?... en admettant même que la machine se
détraque,... la pesanteur est si faible que c'est tout au plus s'ils
tomberaient comme des plumes.
Fricoulet, en ce moment, agita désespérément sa casquette de voyage.
--Arrêtez,... arrêtez,... cria-t-il de toute la force de ses poumons.
Mais le ronflement des ouragans factices couvrait sa voix et Farenheit
continuait à descendre.
--Tu deviens fou! s'écria Gontran en saisissant le bras de son ami,...
tu vois bien que cela marche à merveille.
--Mais oui, dit à son tour Ossipoff, en paralysant l'autre bras de
l'ingénieur; laissez-les donc atterrir tranquillement,... toute votre
télégraphie est capable de troubler sir Jonathan dans sa manoeuvre.
Fricoulet leur lança à tous deux des regards de pitié.
--Vous me demandez si je suis fou, répliqua-t-il; moi je n'ai pas besoin
de vous demander si vous l'êtes,... je l'affirme. Comment, vous ne voyez
donc pas qu'ils vont descendre en avant des lignes et qu'alors...
Il n'eut pas le temps d'achever.
Peut-être l'Américain, pressé par Séléna, avait-il volontairement activé
la descente, peut-être, comme venait de le dire Ossipoff, avait-il été
troublé par les signaux de Fricoulet,... toujours est-il que l'appareil,
les ailes immobiles, mais formant parachute, tombait.
--Courons! s'écria Gontran,... nous allons les recevoir dans nos bras.
--Courons! répéta Ossipoff.
Et déjà, tous les deux s'élançaient, lorsqu'ils s'immobilisèrent comme
si leurs pieds eussent été soudainement cloués au sol et de leur gorge
contractée par l'angoisse, un effroyable cri s'échappa.
[Illustration]
Parvenu à une cinquantaine de mètres du champ de bataille, l'hélicoptère
venait d'être saisi dans une poussée d'air formidable et, semblable à un
grand oiseau de mer qu'emporte la tempête, il disparut en moins d'un
instant à la vue des Terriens.
--Séléna! Séléna!... s'écria M. de Flammermont éperdu.
--Mon enfant! ma pauvre enfant, sanglota le vieillard en se tordant les
bras.
--Allons, bougonna Fricoulet, j'ai été mauvais prophète mais pourquoi
diable! n'ont-ils pas voulu me croire?
Aotahâ qui, de loin, avait assisté à ce surprenant événement accourut
vers eux à tire d'ailes et échangea rapidement quelques paroles avec
l'ingénieur.
Aussitôt celui-ci tira de sa poche son carnet et, avec un sang-froid
merveilleux, aligna quelques chiffres sur une page blanche.
Ensuite, frappant doucement sur le bras de Gontran.
--Pourquoi te désoler ainsi? dit-il; rien n'est perdu encore, sir
Jonathan n'est pas un imbécile, en plus, c'est un homme calme et
courageux, quant à Séléna, tu sais bien que ce n'est point l'énergie qui
lui manque.