LA PLANÈTE GUERRIÈRE

[Illustration]

EN abordant sur ce nouveau monde, la première impression ressentie par

notre âme n'est pas une impression étrangère à celle que les spectacles

de la nature nous imposent. Nous nous trouvons transportés sur un monde

singulièrement analogue au nôtre. Les bords de la mer y reçoivent, comme

ici, la plainte éternelle des flots qui se brisent en s'éteignant sur le

rivage car là, comme ici, le souffle du vent ride la face de l'eau et

donne naissance aux vagues qui se succèdent et retombent. Si le ciel est

pur et l'atmosphère calme, le miroir des eaux reflète, comme ici, le

soleil éblouissant et le ciel lumineux.

«Le villageois européen qui, jeté par le flot de l'émigration sur les

rives de l'Australie, se réveille un beau jour au milieu d'un pays

inconnu où le sol, les arbres, les animaux, les saisons, le cours du

Soleil et de la Lune sont d'un aspect tout différent de ce qu'il a vu

jusqu'alors dans son pays natal, n'est pas moins surpris ni moins

dépaysé que nous ne le sommes en arrivant sur la planète Mars. Se

transporter de la Terre sur Mars, c'est simplement changer de latitude.»

Ainsi s'exprime, à propos de la planète où abordaient nos voyageurs, le

célèbre propagateur de la science astronomique, et Gontran, en analysant

ses propres sensations, ne pouvait s'empêcher de reconnaître combien

elles concordaient avec les pensées contenues dans ce passage des

_Continents célestes_ reproduit plus haut.

Il faisait nuit, cependant, lorsqu'un signe du Martien, qui paraissait

commander à bord, les invita à sortir de la nacelle et, dans une

obscurité profonde, tout le paysage se noyait autour des Terriens: de

ci, de là, pourtant, des ombres plus épaisses se dressaient, confuses,

intriguant par leur masse ou par leur hauteur, nos voyageurs dont les

yeux s'écarquillaient en vain pour percer l'obscurité.

La seule chose dont ils eussent réellement conscience était une nappe

d'eau qui s'étendait à leurs pieds, bruissant doucement, comme font les

vagues minuscules de notre Méditerranée, poussées par une brise de

printemps; dans ces eaux, ainsi que dans un miroir d'argent bruni, le

ciel se reflétait avec ses myriades d'astres étincelants.

L'on eût dit d'une étoffe moirée, toute pailletée d'or.

Instinctivement, nos amis relevèrent la tête.

--Mais le ciel n'a pas changé! exclama Gontran; ce sont les mêmes

étoiles, les mêmes constellations... telles qu'on les voit de

l'observatoire de Paris.

Ossipoff se tourna vivement vers lui en ripostant:

--Les mêmes étoiles, peut-être,... mais les mêmes planètes!...

Au ton dont furent prononcés ces quelques mots, le jeune comte

pressentit une embûche et, prudemment, fit entendre une petite toux

sèche pour attirer l'attention de Fricoulet.

Mais l'ingénieur était bien trop occupé à examiner la manoeuvre du

ballon, pour songer à son ami; aussi l'embarras de celui-ci devenait-il

de plus en plus grand.

Le nez en l'air, les regards fixés sur la voûte étoilée, il pivotait

lentement sur ses talons, appelant à son aide tous les dieux dont la

mythologie s'est plue à peupler l'immensité sidérale. Mais les dieux

dormaient sans doute, car aucune inspiration ne venait à l'infortuné

Gontran.

Soudain, derrière lui, une voix, légère comme un souffle, chuchota:

--Là bas,... sur votre droite,... Jupiter,... puis Saturne... et puis,

de l'autre côté,... la Terre...

Cependant, étonné de ce silence incompréhensible pour lui, Ossipoff fit

entendre un «Eh bien?» rempli de soupçons.

Comme tiré d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit; il passa la main

sur son front, ramena ses regards vers le vieillard et, d'une voix

vibrante:

[Illustration]

--Excusez-moi, cher monsieur, dit-il... mais la vue de ma planète natale

a évoqué en moi des souvenirs qui se sont emparés de mon esprit tout

entier.

--Des souvenirs seulement?... demanda Séléna.

--Méchante, répondit-il en lui prenant la main qu'il baisa

affectueusement,... non pas seulement des souvenirs, mais des espoirs

aussi... puisque c'est là-bas seulement que notre bonheur doit être

complet...

Ossipoff toussa légèrement, car il était toujours fort embarrassé

lorsque Gontran faisait allusion à son problématique mariage avec

Séléna; puis, pour changer la conversation, il étendit la main vers la

brillante étoile.

--En vérité! s'exclama-t-il, ne jurerait-on pas voir Vénus?... c'est la

même clarté douce,... c'est la même situation...

--Nous jouons probablement pour Mars le même rôle?

--Si par là, vous entendez dire que la Terre soit pour Mars l'étoile du

soir, vous aurez raison.

--Du soir, dit Jonathan Farenheit, croyez-vous que cette étoile que vous

admirez, soit une étoile du soir?

Et, sans attendre la réponse, il fit sonner son chronomètre.

--Il est une heure et demie à New-York, dit-il, après un moment de

silence.

--Six heures à Pétersbourg, ajouta Séléna.

--Cinq heures à Paris, fit à son tour Gontran.

--En sorte qu'il est ici quatre heures du matin, conclut Mickhaïl

Ossipoff; vous avez raison, sir Jonathan.

--Ne serait-ce donc pas la Terre? balbutia Gontran.

--Quel empêchement voyez-vous à cela?... Vénus n'est-elle pas pour nous

une étoile du soir et du matin tout à la fois? elle précède l'aurore et

suit le crépuscule... c'est selon...

--Oui, répéta Gontran machinalement,... c'est selon...

--Selon quoi? lui demanda Farenheit.

Pour le coup, le jeune comte se trouva fort embarrassé, d'autant plus

que Mickhaïl Ossipoff le regardait fixement.

Instinctivement, il se pencha en arrière pour mettre son oreille plus à

portée des lèvres de Séléna; puis, se redressant:

--Selon les saisons, mon cher sir Jonathan, répliqua-t-il; parbleu! nous

vivons si singulièrement depuis quelque temps, que c'est à peine si je

sais en quel mois nous sommes.

--Nous sommes en mai, répondit Ossipoff,... le 8 mai; depuis hier la

Terre est à sa plus longue élongation occidentale, 37° 37', et restera

étoile du matin jusqu'en octobre.

[Illustration]

--Ouf! pensa M. de Flammermont en poussant un léger soupir, c'est là le

c. q. f. d. du problème; la _colle_ est terminée.

Fricoulet arrivait en ce moment.

--Mes amis, dit-il, si vous voulez, nous allons nous mettre en route.

--Pour quel endroit? demandèrent aussitôt les Terriens d'une même voix.

--Pour la Ville-Lumière, ainsi qu'ils appellent la capitale de la

Planète.

--Et, est-ce loin d'ici, votre Ville-Lumière? demanda Farenheit déjà

épouvanté par la perspective de faire usage de ses jambes.

--Si j'ai compris les explications sommaires d'Aotahâ... dit Fricoulet.

Gontran l'interrompit:

--Qui cela, Aotahâ? demanda-t-il.

--Un Martien fort aimable et fort instruit, dont j'ai fait connaissance

et qui me paraît jouer, sur cette planète, le rôle de Grand-Maître de

l'Université.

M. de Flammermont ne put s'empêcher de faire entendre un petit éclat de

rire moqueur.

--Si tu as bien compris, dis-tu; ces gens-là parlent-ils donc comme on

parle au boulevard Montparnasse?

--Peuh! fit l'ingénieur avec une moue de dédain, il y a beau jour que

les Martiens ont laissé loin derrière eux la syntaxe et tout ce qui

s'ensuit; le temps étant pour eux la chose la plus précieuse du monde,

ils ont cherché un système de langage permettant d'exprimer la pensée

presque aussi rapidement qu'elle jaillit dans leur cerveau.

--Une sorte de langage sténographique?

--Précisément: les cinq voyelles servent de base à ce système fort

simple, puisque, suivant le ton sur lequel elles sont prononcées, elles

expriment telle ou telle pensée.

--Mais cela leur fait un vocabulaire fort restreint, objecta Mlle

Ossipoff; songez que la voix n'a que deux octaves et demie, ce qui

donne, par la division en demi-tons, un total de trente sons

différents... Ces gens-là n'auraient donc, pour exprimer leur pensée,

que des moyens des plus imparfaits.

L'ingénieur sourit.

--Vous n'êtes pas sans savoir, mademoiselle, répondit-il, que ce sont

les vibrations qui forment les sons; ainsi, la note la plus grave de la

voix humaine correspond à 160 vibrations, tandis que la plus élevée en a

2048; eh bien! en allant de 160 à 2048, le son se modifie à chaque

vibration ajoutée, ce qui donne 1888 sons différents,... vous voyez que

le langage des Martiens est plus riche que vous ne pensiez.

--Ce que tu dis là est fort juste, riposta M. de Flammermont;

malheureusement, l'oreille humaine est imparfaite à saisir des nuances

si subtiles.

--L'oreille humaine, d'accord; mais celle de ces gens-là est soumise,

dès la naissance, à une éducation qui les met à même, au bout d'un

certain nombre d'années, d'arriver à une perception vraiment

merveilleuse; on apprend aux jeunes Martiens à saisir, dans un son, les

vibrations qui le composent, comme on nous apprend, à nous, à découvrir

les beautés subtiles contenues dans un texte de Virgile, d'Homère ou de

tout autre auteur ancien.

--Mais nous avons des grammaires, des dictionnaires, une foule

d'instruments, enfin...

--Eux, ils ont ceci...

Et l'ingénieur tira de dessous son vêtement un appareil assez singulier;

cela ressemblait à un casque qu'eussent orné, de chaque côté, deux

appendices assez semblables à des pavillons de cor de chasse.

--Ceci, dit-il, est ce que portent les enfants dès l'âge le plus tendre;

ces sortes de conques, formées d'un métal qui a la propriété de vibrer

avec une facilité extrême, s'adaptent sur les oreilles et transmettent

au tympan les vibrations qu'elles emmagasinent. À mesure que l'enfant

grandit, la grandeur de ces conques diminue pour disparaître tout à

fait, lorsque l'éducation est entièrement terminée.

Les Terriens considéraient, avec une curiosité facile à concevoir, le

bizarre instrument dont chacun d'eux fit l'essai à tour de rôle.

--Je trouve, moi, dit Gontran, assez ironiquement, que cela dénature la

parole.

--Parce que nous ne nous servons pas, comme ces gens-là, de monosyllabes

pour rendre notre pensée; les vibrations de chacune de nos paroles

s'enchevêtrent les unes dans les autres.

--Pour aboutir à une cacophonie incompréhensible, s'écria Farenheit.

--Et vous comprenez déjà ce qu'ils disent? demanda Séléna, prête à

tomber en admiration devant l'ingénieur.

--Oh! répliqua celui-ci, vous avez trop bonne opinion de mon

intelligence; c'est-à-dire que cet excellent Aotahâ, avec une patience

au-dessus de tout éloge, m'a mis à même d'user avec lui d'une sorte de

_langage nègre_, en prononçant certains monosyllabes et en me montrant

ensuite l'objet dont il parlait... Je n'en suis encore qu'au B A ba de

la langue martienne; quant à la théorie que je viens de vous développer,

je l'ai déduite de ce que j'ai cru comprendre des explications d'Aotahâ.

--Eh bien! mon cher, dit M. de Flammermont, à dater de ce jour, je te

nomme mon interprète particulier,... car je n'ai jamais eu de goût pour

la vocalise,... ayant toujours chanté horriblement faux.

--Pour en revenir à votre Ville-Lumière, fit l'Américain, vous disiez

donc...

--Que cette ville se trouve située à l'extrémité du continent Kepler,

sur le 195e degré de longitude.

L'Américain fit entendre un sourd grognement.

--C'est très bien; mais d'abord, où sommes-nous?

--Non loin du lac du Soleil, sur le continent que Schiaparelli a baptisé

du nom de _Thaumasia_.

--C'est-à-dire par le 90e degré de longitude,... nous avons donc environ

105 degrés à parcourir,... soit 6,800 kilomètres, ajouta Ossipoff.

--Jamais je n'arriverai à faire à pied cette étape, maugréa Farenheit.

--Qui vous parle de cela? demanda Fricoulet,... nous avons un véhicule

tout prêt et si vous voulez me suivre...

Marchant sur les talons de l'ingénieur, les Terriens revinrent vers

l'endroit où le ballon national les avait déposés.

À leur grande surprise, ils virent, dressée sur des espèces de rails, la

nacelle dans laquelle ils avaient fait la traversée de Phobos à Mars;

mais l'énorme cylindre qui la surmontait avait disparu ainsi que

l'hélice et le gouvernail; telle qu'elle était maintenant, elle avait

assez exactement l'aspect d'un gigantesque obus, ou plutôt d'une balle

de fusil Lebel monumentale.

Sa pointe était tournée vers une masse métallique haute d'environ dix

mètres et large d'autant qui, après une étendue de trente à quarante

mètres, s'enfonçait soudain dans le sol.

[Illustration]

--Le diable m'emporte, dit Farenheit, qui s'était approché et examinait

curieusement cet appareil monstrueux,... cela ressemble terriblement à

la culasse d'un canon.

Comme il achevait ces mots, une sorte de sonnerie électrique se fit

entendre et ce que l'Américain venait assez exactement de comparer à la

culasse d'un canon, s'ouvrit, montrant une cavité profonde et

étincelante de clarté.

Surpris tout d'abord, les Terriens firent un bond en arrière.

--Qu'est-ce que cela? murmura Séléna d'une voix effrayée.

--Rien de bien effrayant, Mademoiselle, répondit l'ingénieur.

--Mais encore?

--Je vous ai dit, n'est-ce pas, de quel prix inestimable était le temps

aux yeux des Martiens; vous ne serez donc pas étonnée d'apprendre que

tous leurs efforts tendent à raccourcir les distances, c'est-à-dire à

parcourir lesdites distances le plus rapidement possible.

--Et leurs ailes, objecta Farenheit, ne s'en servent-ils donc pas?

--Parfaitement si; mais leurs forces musculaires n'étant relativement

pas plus considérables que les nôtres, ils ne peuvent pas plus

accomplir, en volant, de longs trajets, que nous ne le pouvons, nous,

Terriens, en marchant,... ils ont donc été obligés d'inventer des

systèmes de locomotion... et c'est un de ceux-là qui va nous transporter

à la Ville-Lumière.

--Tout cela ne nous explique pas,... dit Séléna.

--Écoutez, riposta Fricoulet; vous connaissez le système des tubes

pneumatiques qui transportent, dans un réseau de tubes souterrains, des

dépêches que renferment des wagonnets ressemblant à des balles de fusil;

ce que vous voyez là est un système de locomotion basé sur le même

principe...

[Illustration]

Le visage un peu soucieux de Mlle Séléna se rasséréna comme par

enchantement et, sans attendre davantage, elle s'élança d'un bond sur la

plate-forme de la nacelle et disparut dans la cabine intérieure.

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées depuis que Fricoulet qui fermait

la marche avait rejoint ses compagnons, lorsqu'un bruit sourd retentit

au dehors.

--Ce sont les portes du tube qui se referment, répondit l'ingénieur à

l'interrogation muette contenue dans un regard de Séléna.

Durant quelques instants, il régna dans la cabine un profond silence;

chacun, absorbé par ses propres réflexions, se taisait.

Farenheit prit le premier la parole.

--Une chose m'étonne, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, c'est que ce

monde que le Créateur a doué de deux satellites, soit plus mal éclairé,

durant la nuit, que la Terre qui n'en a qu'un.

--Une chose qui m'étonne bien davantage, repartit le vieux savant avec

un sourire plein de condescendance, c'est votre étonnement: deux

raisons, en effet, s'opposent à ce que Mars reçoive de ses satellites

une lueur bien intense; d'abord, la distance qui sépare Mars du Soleil,

lequel n'apparaît à la planète que sous la forme d'un cercle de 21

millimètres, tandis que, vu de la Terre, son disque est de 31 à 32

millimètres,... différence appréciable, vous en conviendrez.

--J'en conviens, mais vous conviendrez aussi que cette différence peut

être contre-balancée par le rapprochement des satellites de la Planète

qu'ils doivent éclairer,... tandis que la Lune gravite autour de la

Terre à 90 mille lieues... Phobos, lui, trace son orbite à 6000

kilomètres, et Deimos à 20,000,... c'est appréciable aussi cela.

Ossipoff inclina la tête.

--Sans doute! dit-il... seulement, vous oubliez une chose; c'est que,

même à six mille kilomètres, le disque de Phobos n'a pas plus de 7

minutes environ et celui de Deimos, deux minutes seulement... et celui

de la Lune en a 31, c'est-à-dire trois et quinze fois plus...

--Et pour conclure par des chiffres, dit à son tour Fricoulet,

savez-vous quelle différence d'intensité de lumière donnent ces

différences d'éloignement?... comme la lumière reçue du Soleil, varie

suivant la position de Mars, il en résulte que la clarté de Deimos est

comprise entre les fractions 1/405 et 1/675 de notre claire de lune,

tandis que celle de Phobos, dix fois plus forte varie de 1/45 à 1/67;...

est-ce clair?

--Plus que la lueur de ces deux satellites martiens, répondit en riant

Farenheit,... mais s'ils ne servent pas à éclairer... à quoi

servent-ils?

--À régler avec une précision remarquable, grâce à la rapidité de leur

révolution, les longitudes et les horloges, répondit Gontran, moitié

plaisant, moitié sérieux.

Fricoulet le menaça du doigt.

--Voilà qui n'est pas de toi, lui chuchota-t-il à l'oreille.

--Pas de moi! répliqua le jeune comte, presque offensé.

--Tu apprends les _Continents célestes_ avec une si grande ardeur que tu

finis par t'approprier ce qu'ils contiennent et qu'en toute conscience

tu nous sers, comme tiennes, les théories de ton illustre homonyme...

--C'est bien possible! bougonna M. de Flammermont.

--Ah çà! s'écria tout à coup l'Américain, est-ce que nous n'allons pas

bientôt partir?

Il consulta son chronomètre et ajouta:

--Voici bientôt vingt minutes que nous sommes là-dedans et nous ne

bougeons pas...

[Illustration]

--Il y a beaucoup de chances pour que nous soyons arrivés, répondit

Fricoulet en voyant la porte s'ouvrir et Aotahâ, arrêté sur le seuil,

lui faire signe de venir à lui.

Il y eut, entre le Terrien et le Martien, un colloque rapide et animé,

mélange de gestes expressifs du côté du second et, de la part du

premier, de monosyllabes brefs, secs, prononcés avec des intonations

bizarres.

Après quoi, l'ingénieur revint vers ses compagnons.

--J'avais deviné juste, leur dit-il, nous sommes arrivés.

--Arrivés, où cela? exclama Gontran, à la Ville-Lumière?

--Non pas; nous n'avons encore franchi que 400 kilomètres et nous ne

sommes qu'au bord du lac du Soleil.

--Ou mer Terby, rectifia Ossipoff.

L'ébahissement de l'Américain était profond.

--Mais c'est féerique, balbutia-t-il; nous n'avons senti aucun choc au

départ ni à l'arrivée... bien mieux, nous n'avons entendu ni le

roulement des roues, ni le frottement des parois du wagon contre celles

du tube.

[Illustration]

--Et à cela, répondit l'ingénieur en souriant, il y a une explication

fort simple; c'est, d'abord, que le véhicule n'a pas de roues, et

ensuite que ses parois n'ont aucun point de contact avec celles du tube

dans lequel il circule.

--C'est un conte à la mère l'Oie que tu nous fais là! s'écria malgré lui

M. de Flammermont; tu veux nous faire accroire que notre wagon est

suspendu au milieu du tube, sans le toucher en aucun point!

[Illustration]

--Je ne veux pas te le faire accroire,... je te l'affirme.

--Et le _vent!_ ajouta M. de Flammermont, que fais-tu du _vent_?... s'il

en était ainsi que tu le dis, l'air comprimé qui pousse le wagon

passerait par le vide et il y aurait une déperdition considérable de

force.

L'ingénieur haussa les épaules et répliqua:

--Ton argument, dit-il, n'a pas le sens commun; quoiqu'il en soit, dès

que j'aurai une minute devant moi, je le rétorquerai,... pour le moment,

il s'agit de débarquer.

En disant ces mots, il s'avançait au-dessous de l'ouverture percée dans

le plafond de la cabine et, d'un léger appel du pied, il s'élançait au

dehors.

En ce moment, le Soleil paraissait à l'horizon et ses flèches d'or

crevant le manteau sombre de la nuit, faisaient étinceler, aux yeux des

Terriens émerveillés, une immensité liquide dont une brise légère ridait

la surface.

--Le lac du Soleil! s'écria Mickhaïl Ossipoff d'une voix vibrante.

Et, accoudé sur la rambarde, il s'abîma dans une contemplation pleine

d'extase.

[Illustration]

Pendant ce temps, ses compagnons examinaient avec une curiosité non

exempte de défiance, une foule d'individus semblables à Aotahâ, et qui

entouraient le véhicule, se pressant, se bousculant, se désignant, avec

force gestes et exclamations, les êtres étranges réunis sur la

passerelle....

--Grand Dieu! gémit Séléna, pourvu qu'ils ne s'approchent pas!!

--Ne craignez rien, Mademoiselle, dit Fricoulet; la curiosité seule les

pousse.

--Il est singulier, murmura Gontran, que l'extrême civilisation à

laquelle tu prétends la race martienne parvenue, ne la rende pas plus

belle qu'elle n'est.

--Et pourquoi donc veux-tu qu'il en soit autrement sur ce monde que sur

le nôtre?... pour ne prendre qu'un exemple, compare donc les anciens

guerriers francs, nos ancêtres, aux freluquets que nous sommes.

[Illustration]

--Eh! dis donc, riposta Gontran en plaisantant, parle pour toi.

--Assurément, reprit Séléna, je ne trouve pas M. de Flammermont si

freluquet que vous voulez bien le dire...

L'ingénieur haussa doucement les épaules.

--Mettez-lui seulement entre les mains une masse d'armes et, sur le

torse, une cotte de mailles du moyen âge... et vous verrez quelle

tournure pleine de désinvolture il aura.

[Illustration]

--Où veux-tu en venir? demanda d'un ton aigre-doux, M. de Flammermont,

auquel il ne plaisait que médiocrement d'être ainsi tourné en ridicule,

en présence de sa fiancée.

--Je veux que tu comprennes que plus une race avance en civilisation, et

plus elle s'atrophie,... la cervelle accapare toute la sève au détriment

du reste du corps.

En ce moment, Mlle Ossipoff poussa un cri de terreur; du sol venait de

s'élever tout à coup une nuée de ces êtres étranges qui tourbillonnaient

dans l'espace au-dessus et autour du groupe formé par les Terriens; on

eût dit un vol d'oiseaux immenses dont les ailes battaient l'air presque

sans bruit.

Sur un geste d'Aotahâ, tout cela cessa comme par enchantement et,

repliant leurs ailes, leur curiosité étant sans doute satisfaite, les

Martiens s'éloignèrent.

--Notre guide nous fait signe de le suivre, dit Fricoulet en touchant

Ossipoff à l'épaule.

Celui-ci redressa la tête et vit Aotahâ qui, déployant ses ailes,

venait, en un vol rapide, de toucher le sol.

--Le suivre! grommela le vieux savant, l'esprit encore plein des rêves

qu'il venait de faire... c'est fort facile à dire; mais par où?

--Eh! par le même chemin! riposta Gontran.

Prenant son élan, le jeune homme sauta par dessus le bordage et,

légèrement, alla se poser auprès du Martien; ce en quoi, l'un après

l'autre, ses compagnons l'imitèrent.

[Illustration]

Amarré au rivage, se balançait un bateau de forme singulière qui attira

aussitôt l'attention des Terriens, de Fricoulet surtout qui y courut en

quelques bonds.

--Eh! s'exclama-t-il en appelant ses compagnons avec force gestes et

cris, eh! c'est l'appareil de Raoul Pictet!

--Qu'entendez-vous par là? demanda Ossipoff.

--J'entends un appareil garni à l'arrière, comme celui-ci, d'une vaste

surface plane faisant suite à la quille et permettant au bateau de

glisser à la surface de l'eau comme un traîneau à la surface de la

glace.

--Un bateau à patin! alors! fit Gontran.

--À peu près...

--Et que résulte-t-il de là? demanda Farenheit.

[Illustration]

Canal sur la planète Mars.

[Illustration]

BATEAU MARTIEN: A. Coque--B. Plan arrière--C. Chambre du moteur--D.

Cabines--E. Chaloupe de sauvetage--F. Promenoir--G. Propulseur.

--Une vitesse considérable... quelque chose comme quarante ou cinquante

noeuds à l'heure.

--C'est prodigieux.

[Illustration]

--Je ne sais pas si c'est prodigieux, dit à son tour Gontran; mais en

tout cas, voilà un appareil de navigation bien gracieux!

Et, certes, il avait raison: l'avant, fort élevé au-dessus des flots, se

recourbait à la façon des gondoles qui sillonnent les lagunes de Venise;

l'arrière, arrondi, reposait sur cette vaste plate-forme triangulaire

qui s'étalait sur la nappe liquide, comme une gigantesque queue de paon;

à la poupe et sur le tiers de la longueur, s'élevait un habitacle percé

de hublots, et sur cet habitacle, au niveau de la proue, un plancher

était jeté, formant un second pont, recouvert lui-même d'une toiture

légère destinée à protéger les passagers des ardeurs du soleil; à la

partie postérieure de ce pont, enclavée dans le bateau même et reposant

en partie sur l'habitacle de l'étage inférieur, s'allongeait une

chaloupe qu'un simple ressort lançait à l'eau en moins de quelques

secondes.

Une fois que les Terriens eurent pris place sur cette étrange

embarcation, Aotahâ donna un signal et, actionné par un propulseur placé

au-dessous de la chaloupe, au milieu de la plate-forme, le bâtiment

s'éloigna du bord.

Ainsi que l'avait expliqué Fricoulet, il glissait à la crête des vagues,

semblable à un oiseau de mer, avec une incroyable rapidité, sans aucun

tangage, et, en moins d'une heure, les côtes disparurent sous l'horizon.

--De ce train-là, murmura Ossipoff qui avait déployé une carte de

Schiaparelli, nous aurons, avant la nuit, traversé cet océan dans toute

sa largeur.

--Savez-vous que cette largeur est de 600 kilomètres? demanda M. de

Flammermont.

--Si vous voulez vous donner la peine de faire le calcul, riposta le

vieux savant, vous verrez que je n'exagère pas...

Toute la journée on glissa sur l'onde sans qu'aucun accident vint rompre

la monotonie du voyage; Ossipoff, qui ne perdait pas la carte des yeux,

déclara qu'on devait approcher de l'équateur, non loin du _Nodus

gordii_, le noeud gordien de Schiaparelli.

Le Soleil, presque au zénith, dardait ses rayons verticalement, et il

faisait une chaleur épouvantable.

Tout à coup, il parut régner à bord une animation extraordinaire;

l'équipage martien, groupé sur le pont, discutait avec vivacité en

désignant au loin un point invisible pour les Terriens, mais que les

Martiens, avec l'acuité de leur vue, distinguaient à merveille.

--Un accident, sans doute, grommela Farenheit; vous allez voir que nous

serons obligés de continuer la route à pied...

--Il faudrait commencer par la continuer à la nage, riposta Gontran.

--Je ne sais pas, murmura Ossipoff en secouant la tête, mais tout ce

remue-ménage ne présage rien de bon.

Fricoulet qui, dès le premier instant, était allé trouver Aotahâ,

revint, la mine grave et l'air ennuyé. Gontran, en l'apercevant, s'écria

plaisamment:

Le voici; ses malheurs sur son front sont écrits;

Il a tout le visage et l'air d'un premier pris!

--Étant donné que mes malheurs sont également les vôtres, bougonna

l'ingénieur, je trouve que tu as mauvaise grâce à railler.

--Enfin! qu'arrive-t-il?

--Il arrive que nous ne pouvons plus passer.

Ce fut une exclamation générale.

--Plus passer! fit Ossipoff... ah çà! qu'est-ce que c'est que cette

plaisanterie?

[Illustration]

--Ce n'est pas une plaisanterie... le canal est fermé!

--Le canal!... s'écria Farenheit... de quel canal parlez-vous donc?

--De celui où nous sommes, parbleu!

--Ça!... un canal! exclama l'Américain en désignant de la main la nappe

d'eau qui, de tous côtés, s'étendait à perte de vue.

--Mais oui, un canal... un simple canal de cinq mille kilomètres de

long.

Farenheit demeurait les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte,

tellement profonde était sa stupéfaction.

Gontran, non moins étonné que lui, dissimulait son étonnement sous une

apparente indifférence.

--Avouez, mon cher sir Jonathan, fit l'ingénieur en frappant amicalement

sur l'épaule de l'Américain, que Suez et Panama sont des besognes

d'enfant auprès de ce canal.

--Mais vous n'allez pas me faire accroire que cet océan--car je persiste

à lui donner ce nom--a été creusé de main d'homme!...

--Il faut cependant bien que je vous le fasse accroire, puisque c'est la

vérité... d'ailleurs, vous pourrez, avant peu, vous en convaincre par

vos yeux... on est en train d'en creuser un perpendiculairement à

celui-ci, et c'est la cause pour laquelle nous ne pouvons passer.

Ossipoff avait abandonné ses compagnons et était monté sur le pont, afin

d'être le premier à constater, _de visu_, la vérité sur ces fameux

canaux martiens, l'un des plus vastes points d'interrogation que se

posent les savants du monde entier.

Pendant une heure, le vieillard, la poitrine oppressée, le coeur battant

avec force, les yeux obstinément attachés sur l'espace, attendit.

Enfin, là-bas, tout là-bas, une ligne indécise apparut qui, peu à peu,

devint distincte, grandit, s'allongea et finit par barrer l'horizon

uniformément bleu, d'une teinte d'ocre légèrement orangée.

C'était le rivage oriental du canal où bientôt le bâtiment ne tarda pas

à aborder.

--Eh bien! demanda Farenheit, qu'allons-nous devenir maintenant?

--Nous allons continuer le _voyage_, répondit Gontran.

--Comme ces gens-là, sans doute? fit ironiquement l'Américain en

désignant les Martiens qui s'envolaient de tous les côtés.

--Assurément non; _pedibus cum jambis_, riposta le jeune comte qui

s'amusait beaucoup de la répugnance de Farenheit à se servir de ses

moyens de locomotion naturels.

Ossipoff intervint.

--Avant toutes choses, dit-il, je désire voir les travaux du canal que

l'on creuse en ce moment.

--Encore un détour qui va nous allonger, grommela l'Américain.

Sans relever cette manifestation de mauvaise humeur, les Terriens se

mirent en marche, sous la conduite d'Aotahâ qui voletait doucement à

côté d'eux.

Tout à coup, ils aperçurent un véritable fourmillement d'êtres vivants

arrachant du sol des masses formidables de terre qu'ils chargeaient dans

des ballons semblables à celui qui avait été chercher les Terriens sur

Phobos.

D'énormes machines fonctionnaient silencieusement, mises en action par

des sortes de piles thermo-électriques, transformant en énergie

électrique les rayons solaires.

Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on apercevait le même

fourmillement occupé à creuser, dans le continent martien, une tranchée

de plusieurs kilomètres de large.

--Singulière idée que de découper ainsi leur planète, grommela

Farenheit.

Cependant Fricoulet écoutait avec une stupéfaction grandissant à chaque

seconde, les explications que lui donnait Aotahâ, dans son laconique

langage.

--Il paraît que c'est en vue d'une guerre prochaine qu'ils accomplissent

ces gigantesques travaux, dit l'ingénieur en répondant à l'exclamation

de l'Américain.

[Illustration]

--Une guerre? s'écria Ossipoff... Une guerre! avez-vous dit!--Quoi! ce

fléau que je considérais comme la conséquence fatale de l'état de

barbarie dans lequel nous sommes encore plongés, ce fléau terrible,

hideux, abominable, existe dans ces contrées que je croyais arrivées au

_summum_ du progrès et de la civilisation!

Et, en proie à un découragement étrange, le vieillard laissa tomber sa

tête entre ses mains.

En sa qualité d'ingénieur, Fricoulet était prodigieusement intéressé par

les travaux qui s'accomplissaient devant lui, pour ainsi dire à vue

d'oeil, et soudain, une question qu'il formula aussitôt, se posa devant

son esprit.

--Tous ces déblais, demanda-t-il au Martien, qu'en faites-vous?

--Vous voyez ces ballons, répondit Aotahâ; sitôt chargés, ils partent

pour Phobos... Phobos faisait autrefois partie d'un de ces astéroïdes

qui existaient entre Mars et Jupiter; c'était un rocher ne mesurant pas

plus d'une demi-lieue de diamètre. Lorsqu'il eût été saisi par notre

attraction, on songea à l'utiliser en y établissant le dépôt des déblais

causés par le creusement des canaux.

--Quelque chose comme une «décharge» des boues et immondices d'une

grande ville, murmura Gontran, auquel son ami venait de traduire la

réponse du Martien.

Puis, aussitôt:

--Mais, si l'on continue longtemps comme cela, la planète finira par

être transportée tout entière sur son satellite.

Fricoulet se prit à rire.

--Heureusement, dit-il, que l'apogée de ces grands travaux est passée.

[Illustration]

--Qu'en sais-tu? demanda M. de Flammermont d'un ton narquois.

--Schiaparelli le sait pour moi, répliqua l'ingénieur,... ses études,

pendant la dernière apparition de Mars, lui ont révélé que le nombre des

canaux demeurait stationnaire et que...

Sa phrase fut coupée en deux par une exclamation d'Ossipoff.

--Je regrette vivement, dit le vieillard en se frottant les mains, que

Fédor Sharp ne soit pas ici!--Quand je pense qu'un jour, à l'Institut

des Sciences, il nous a embêtés pendant plusieurs heures, pour nous

prouver que ces canaux martiens n'étaient autre chose qu'une sorte de

cadastre de cultures collectives sur un globe «arrivé à la période

d'harmonie!»

Il se tut, se frotta les mains avec énergie et ajouta:

[Illustration]

--Quel nez il ferait s'il connaissait la destination belliqueuse de ces

travaux de nature si pacifique--selon lui!

Puis, après un moment, ressaisi par ses pensées humanitaires:

--Ainsi, murmura-t-il avec amertume, on se bat encore sur Mars!

Fricoulet, auquel Aotahâ venait de fournir une longue explication, se

tourna vers le vieillard.

--Ce n'est point, lui dit-il, un reste de barbarie, comme vous pourriez

le croire, mais un produit fatal, inévitable, de la civilisation

exagérée à laquelle est parvenu le monde sur lequel nous vivons.

[Illustration]

--C'est du paradoxe, ou je ne m'y connais pas! s'écria Gontran.

--Je suis assez de l'avis de M. de Flammermont, dit à son tour

Farenheit.

--Avant de se prononcer, fit Ossipoff d'une voix sentencieuse, il faut

connaître les faits.

Alors, répétant ce qu'avait dit leur guide, l'ingénieur raconta que la

guerre, sur le monde de Mars, était une guerre nécessaire,

indispensable, se faisant d'un commun accord, entre les peuples de la

planète.

Plusieurs siècles auparavant, dans un congrès tenu par des délégués de

toutes les nations martiennes, la suppression de la guerre avait été

décidée; un tribunal international avait été nommé, chargé de juger en

dernier ressort, tous les différends qui pourraient s'élever, à

l'avenir, entre les peuples frères.

Pendant une longue suite de siècles, les décisions de ce tribunal eurent

force de lois, le monde de Mars vécut dans un état de paix inaltérable

et porta tous ses efforts vers le perfectionnement des arts et des

sciences, des sciences surtout, les seules capables de permettre à

l'humanité de surprendre les secrets de la nature.

Malheureusement, grâce au progrès accompli en toutes choses, la médecine

devint tellement puissante, que toutes les maladies, tous les fléaux qui

exerçaient autrefois, à la surface de la planète, des ravages terribles,

mais nécessaires, devinrent impuissants; on n'avait même plus besoin de

les combattre, on les prévenait: de là, un excès terrible de population.

Les continents qui avaient commencé par devenir trop petits, pour

nourrir tous les habitants, finirent par avoir une surface insuffisante

à les contenir même.

On créa des villes maritimes, des agglomérations aériennes; on inventa

des aliments factices en extrayant de l'air, de l'eau, des minéraux

eux-mêmes, les principes nutritifs et indispensables au renouvellement

des forces martiennes.

Bientôt, tous ces expédients devinrent insuffisants, et les désastres

que produisait autrefois la guerre ne furent rien auprès de ceux que la

famine engendra.

Alors, comme cela avait eu lieu plusieurs siècles auparavant, toutes les

nations du globe martien envoyèrent à la Ville-Lumière des délégués qui,

réunis en congrès, décidèrent, à l'unanimité, le rétablissement de la

guerre.

Mais comme, depuis longtemps, les peuples étaient habitués à se

considérer comme frères et que, d'un autre côté, la civilisation avait

chassé de l'âme des souverains tous les sentiments qui les faisaient

jadis s'armer les uns contre les autres, le congrès décida de

réglementer la guerre.

Il fut en conséquence établi que, quatre fois par siècle, deux nations,

désignées à l'avance par un aréopage international, se mesureraient

l'une contre l'autre, de manière à ramener la population martienne à un

chiffre en rapport avec la superficie des continents.

--Voilà pourquoi, dit Fricoulet en terminant son récit, tous les

cinquante ans, après avoir, par un dénombrement, fixé le chiffre des

victimes, on met, dans un champ clos destiné à cet usage, les deux

nations que le sort a désignées et qui s'égorgent pour le bien de

l'Humanité.

--C'est horrible! fit Séléna.

--Je ne suis pas de votre avis, répliqua l'ingénieur; dans ces luttes

humanitaires, il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus... l'appât de la gloire

n'y entre pour rien, mais seulement le désir de vivre, et le chiffre des

victimes une fois atteint, on vit en paix, cultivant les arts et les

sciences jusqu'à ce que la décision du congrès vous remette de nouveau

en présence.

--Au moins, de cette façon, dit à son tour Gontran, ceux qui luttent

meurent sans arrière-pensée, sans redouter de laisser leur famille et

leur foyer à la merci d'un vainqueur impitoyable.

--Fort juste, grommela Farenheit... seulement, dans toute cette

histoire, je n'ai point vu qu'il fût question de canal.

--Ce canal est tout simplement destiné à transporter sur le lieu de la

lutte les combattants désignés par le tribunal suprême.

Un éclair brilla dans la prunelle de M. de Flammermont.

--Va-t-il donc y avoir prochainement une guerre? demanda-t-il.

--Le mois qui vient; à ce que m'a dit notre guide.

[Illustration]

--Nous en serons, hein! sir Jonathan! s'écria le jeune comte.

--_By God!_ grommela l'Américain en serrant les poings, cela me

rappellera la guerre de Sécession!...

Tout en parlant, les Terriens s'étaient mis en marche dans la direction

de Holion, ville importante où, au dire de leur guide, ils trouveraient

un moyen de locomotion pour les transporter dans la Ville-Lumière.

--Voyez-vous, dit tout à coup Ossipoff à Gontran en lui montrant la

carte qu'il tenait à la main, le canal qui nous a amenés jusqu'ici est

l'_Oréus_; à quelques degrés plus vers la gauche se trouve le

_Pyriphlégéton_, et nous coupons la ligne équatoriale pour descendre

vers la terre des Amazones.

--Je ne sais si nous coupons la ligne équatoriale, gronda Farenheit

entre ses dents... mais ce que je sais, c'est que nous coupons à travers

champs et que j'ai les jambes rompues...

On traversait alors une plaine immense, non pas verdoyante, mais couleur

de rouille; de ci, de là, se dressaient des bouquets d'arbrisseaux aux

feuilles orangées, supportant des grappes de fruits roses ou d'un rouge

écarlate. Les plantes, qui couvraient le sol d'un moelleux tapis,

étaient toutes rougeâtres, et leurs larges feuilles s'étalaient en

panaches d'une grâce merveilleuse.

--Hein! murmura Fricoulet à l'oreille de Gontran en lui désignant cette

singulière végétation... comprends-tu maintenant pourquoi l'atmosphère

de Mars semble rouge aux astronomes terrestres?

Puis, se tournant vers l'Américain qui ne cessait de geindre:

--Eh! qu'avez-vous donc, mon cher sir Jonathan? fit-il.

--J'ai... j'ai... que je demande une route, mes pieds n'en peuvent plus.

Fricoulet se mit à rire.

--Une route, dit-il; nous pourrions, je crois, parcourir Mars dans tous

les sens sans en trouver une seule, attendu que, pour des gens voyageant

par eau et par air, le sol n'est d'aucune utilité, au point de vue de la

locomotion.

--Ma foi, déclara l'Américain en s'arrêtant au bord d'un large fossé

qu'il s'agissait de franchir d'un bond, dussé-je coucher à la belle

étoile, je m'arrête ici.

Ossipoff regarda Séléna qui, bien que ne se plaignant pas, donnait tous

les signes d'une grande fatigue.

--Demandez donc au guide, dit-il à Fricoulet, s'il y aurait inconvénient

à ce que nous passions la nuit ici... nous nous remettrions en marche

demain matin.

Aotahâ, auquel l'ingénieur traduisit la question du vieillard, fit

entendre quelques sons gutturaux et, déployant ses ailes, s'envola dans

l'espace que le crépuscule assombrissait déjà.

--Eh bien! s'écria Farenheit, il nous abandonne?

--Non, il va s'enquérir d'un moyen de locomotion et sera de retour au

lever de l'aurore.

[Illustration]

En prononçant ces mots, l'ingénieur tira de sa poche le flacon de

liquide nutritif dont il s'était muni, en homme de précaution qu'il

était, et, le passant à Séléna:

--Mademoiselle, dit-il, à vous l'honneur.

[Illustration]

[Illustration]

Au moment où le soleil allait disparaître à l'horizon, les voyageurs

aperçurent...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 61 / 77 题