Notre sphère, poursuivit l'ingénieur, mesure exactement 10 m 50 de
diamètre ou 630 mètres cubes de capacité. En la remplissant d'hydrogène
pur, qui, par suite de la grande densité de l'atmosphère qui nous
entoure, a une force ascensionnelle de 2 kilogrammes et demi, nous
disposerons d'une force suffisante pour nous enlever tous avec une
rupture d'équilibre plus que suffisante pour nous permettre d'atteindre
notre but.
--Quelle sera cette différence d'équilibre? demanda Gontran.
--Celle de la sphère remplie d'hydrogène pur, toute arrivée, et prête à
partir avec le poids de l'air déplacé. Elle ne sera pas moins de 300
kilogrammes.
--Allons, tu as réponse à tout, dit M. de Flammermont, il n'y a plus
qu'à se mettre à l'ouvrage.
--Et cela le plus tôt possible, car bien que nous ayons trois mois
devant nous, nous n'avons, cependant, pas un moment à perdre.
--Trois mois! s'écria Farenheit d'un ton désappointé, il me va falloir
supporter, pendant trois mois encore, la triste et répugnante mine de ce
Sharp du diable!
--Que voulez-vous, sir Jonathan, il faut vous armer de patience.
--Si vous saviez comme les doigts me démangent d'être à portée de ce
misérable et de ne pas les nouer autour de sa gorge!... Sérieusement,
vous pensez qu'il n'y aurait pas moyen de sortir d'ici avant l'époque
que vous venez de dire?
--J'ai parlé de trois mois, et c'est assurément le minimum du temps que
mettra la comète pour atteindre l'orbite terrestre... heureusement pour
nous, d'ailleurs, car nous ne serions pas prêts.
--Pas prêts! s'exclama Gontran... mais, en trois mois on fait bien des
choses.
--Nous n'avons pas trois mois, reprit Fricoulet, car il faut en déduire
tout le temps pendant lequel nous allons être obligés de nous enfouir
dans le sol, pour fuir l'incendie solaire,... avant quelques jours, il
nous sera impossible de rester où nous sommes... et nous devrons
demeurer terrés jusqu'à ce que la comète, ayant passé à son périhélie,
ait repris le chemin de l'aphélie. Alors, seulement, nous commencerons
nos travaux... est-ce convenu ainsi?
--C'est convenu!
[Illustration]
Et en signe d'alliance, les trois hommes se serrèrent la main.
--Surtout, pas un mot de tout ceci à qui que ce soit... même à Mlle
Séléna!
Gontran rougit légèrement:
--Je serai muet comme une carpe!
Quand ils remontèrent au campement, la fille d'Ossipoff avait déjà
rejoint sa couchette.
En haut, sur la plate-forme de l'observatoire, on entendait le vieux
savant qui discutait à haute voix avec Fédor Sharp:
[Illustration]
--Soit, mon cher collègue, disait ce dernier d'une voix âpre, je me
rends à vos raisons; j'admets que les protubérances solaires sont
produites par des masses gazeuses incandescentes; mais quelle force les
projette ainsi sur les régions supérieures?... sur ce point, je crois
que vous serez d'accord avec moi en attribuant ces phénomènes à la
légèreté spécifique!
--Point du tout, point du tout, répliqua Ossipoff, ces phénomènes ne
sont autre chose que de véritables éruptions dues à une force propulsive
qui prend naissance dans le Soleil lui-même! Comment expliquer autrement
les protubérances?... si ces dernières étaient dues seulement à la
légèreté des gaz, ceux-ci s'élèveraient en ligne droite, purement et
simplement... ce que je dis là vous semble-t-il logique?
Sharp poussa une sorte de grognement qui pouvait, à la grande rigueur,
passer pour un acquiescement.
--Quant à l'origine des masses d'hydrogène ainsi projetées, reprit
Ossipoff, je ne puis admettre qu'elles proviennent du Soleil lui-même,
comme vous l'affirmiez tout à l'heure.
--Et la raison, s'il vous plaît?
--Les raisons, voulez-vous dire, elles sont au nombre de deux: la
première, c'est que le volume du Soleil s'en irait diminuant, puisque le
nombre des éruptions atteint, par jour, une moyenne de deux cents, la
seconde, c'est que l'atmosphère ambiante s'accroîtrait indéfiniment par
suite de l'adjonction de ce gaz qui y arrive de toutes parts.
--Alors, quelle est votre opinion, mon cher collègue?
--C'est que, par suite d'un phénomène que nous ne pouvons nous expliquer
encore, les masses gazeuses projetées par le Soleil retombent à sa
surface pour être projetées de nouveau et retomber encore.
--Et ainsi jusqu'à la consommation des siècles, repartit Fédor Sharp
d'une voix railleuse.
[Illustration]
--Ni plus ni moins que le jet d'eau du bassin des Tuileries, chuchota
Gontran à l'oreille de Fricoulet.
Celui-ci le fit taire d'un coup de coude afin d'entendre la réponse de
l'ex-secrétaire perpétuel:
--Vous comprenez bien, mon cher collègue, disait-il, que votre argument
tiré de la diminution de la masse solaire ne peut se soutenir un seul
instant, l'hydrogène contenu dans l'intérieur du Soleil est soumis à une
pression si formidable et, d'autre part, il y occupe un espace si
considérable, que d'ici que les éruptions par lesquelles il reconquiert
sa liberté aient dégonflé l'astre central, il s'écoulera des millions et
des millions de siècles.
--Alors, qu'arrivera-t-il?
--Il arrivera, sans doute, que le Soleil s'éteindra, comme, sans doute,
avant lui, se sont éteints bien d'autres soleils, la nature n'est pas
immuable, mon cher collègue, c'est l'éternelle transformation qui fait
l'éternelle vie.
Ossipoff demeura un moment silencieux.
[Illustration]
Puis les deux jeunes gens entendirent un petit clappement de langue
impatienté suivi de ces mots prononcés d'un ton sec:
--Il se fait tard, si nous allions prendre quelque repos?
--À votre aise, mon cher collègue, répondit doucereusement Fédor Sharp.
Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se jeter sur leur hamac;
déjà les pas des savants résonnaient dans l'escalier.
--Dis donc, fit l'ingénieur en se penchant vers M. de Flammermont, il me
semble que ton futur beau-père vient de se faire coller.
--Il n'en sera que plus grincheux demain; gare à moi.
--Je crois que tu feras bien de repasser tes _Continents célestes_,
riposta Fricoulet.
--Nous verrons cela quand il fera jour... pour le moment, je tombe de
sommeil, bonsoir.
Et M. de Flammermont ne tarda pas à s'endormir, pour rêver que le ballon
de sélénium, qui l'avait emporté à travers l'espace, venait s'abattre
sur l'hippodrome de Longchamp, le jour du Grand Prix.
[Illustration]