--Gontran!
--Je n'en puis plus.
--Allons, un peu de courage encore!
--Eh! du courage, j'en ai... mais c'est mon estomac qui n'en a pas...
depuis trente heures que je ne lui ai pas fourni sa ration quotidienne,
il regimbe et réclame ses droits.
Le jeune comte avait prononcé ces mots d'une voix faible qui
impressionna vivement Fricoulet.
L'ingénieur, qui s'occupait à liquéfier et à solidifier, au moyen d'une
pompe à compression, de l'azote et de l'oxygène, abandonna aussitôt sa
besogne et accourut auprès de M. de Flammermont.
--Eh quoi! fit-il en essayant de plaisanter, tu n'es pas capable de te
passer de manger pendant plus de deux jours... sais-tu bien que tu fais
un déplorable explorateur!
Gontran hocha la tête.
--Oh! dit-il, je donnerais un de mes membres pour être attablé devant
une côtelette au cresson ou un beefsteak aux pommes...
--Toujours ta marotte, répliqua l'ingénieur en souriant.
--Oui, et si cela continue, cette marotte va se transformer en folie...
je le sens, ma tête devient vide, mes idées se brouillent et, en même
temps...
Il porta les mains à sa poitrine dans un geste douloureux.
--Oh! que je souffre! soupira-t-il.
--Et rien à te mettre sous la dent, mon pauvre vieux, dit
affectueusement Fricoulet... Oh! si les choses avaient marché comme
l'espérait Ossipoff... mais tu as été témoin, toi-même, des difficultés
qu'il a rencontrées... deux fois déjà, il a recommencé l'opération... de
là le retard... mais maintenant il prétend être certain du succès.
Gontran hocha la tête.
--Si son succès tarde à venir, il arrivera trop tard, grommela-t-il.
Comme il achevait ces mots, le vieillard, dont on apercevait la
silhouette courbée sur des cornues, à l'extrémité de la salle, poussa
une exclamation de triomphe:
--Gontran! Fricoulet! appela-t-il.
Les deux jeunes gens accoururent et arrivèrent assez à temps pour
recevoir, entre leurs bras, Mickhaïl Ossipoff, terrassé, lui aussi, par
la faim et qui, avec une énergie indomptable, avait lutté cependant
jusqu'au moment de la victoire.
Avec des efforts inouïs, il étendit la main vers un récipient au fond
duquel s'apercevait une matière noirâtre d'aspect gélatineux.
--Là, réussit-il à balbutier; mangez... vite... vite...
Sa tête se renversa en arrière et il demeura sans mouvement, comme
évanoui.
Gontran et Fricoulet se regardaient terrifiés:
--Mort! exclama le jeune comte, il est mort.
--Non! répliqua l'ingénieur, mais il ne s'en faut guère... aide-moi à le
transporter sur sa couchette, ensuite nous aviserons à ce qu'il convient
de faire.
Quand le vieillard fut étendu, le buste un peu relevé pour faciliter le
jeu des poumons, le jeune comte et son compagnon revinrent vers les
cornues dont Ossipoff s'était servi pour composer la préparation
alimentaire qui devait assurer l'existence de nos voyageurs.
[Illustration]
--Alors, murmura Gontran en faisant la grimace, c'est cela qu'il nous
faut absorber?
--Il le prétend, du moins...
--Mais si nous allions nous empoisonner.
--Impossible... étant donné que tous les corps simples qui entrent
là-dedans sont absolument inoffensifs.
--En tout cas, rien que de voir cela, je sens l'appétit qui s'en va...
pouah!... on dirait de la pâte de réglisse.
Cependant, sans prêter attention aux répugnances de Gontran, Fricoulet
avait débouché le récipient et ramené, au bout de son couteau, gros
comme une noix de la composition qu'il avala, après l'avoir mastiqué
longuement.
M. de Flammermont fixait sur lui des regards tellement étranges qu'il ne
put s'empêcher d'éclater de rire.
--Eh bien? demanda Gontran.
L'ingénieur fit claquer sa langue contre son palais.
--Hum!... c'est un peu fade... voilà le seul reproche qu'on puisse lui
adresser... tiens, goûte à ton tour...
Et il tendit à son compagnon, qui l'avala avec force grimaces, une
quantité de pâte égale à celle qu'il avait absorbée lui-même.
[Illustration]
--Et tu crois, grommela Gontran, que cela suffira à nous empêcher de
mourir de faim?
--En théorie, cela doit suffire... en tout cas, il ne se passera pas
longtemps avant que nous ne sachions à quoi nous en tenir.
Pour la troisième fois, il prit au bout de son couteau un peu de la
précieuse substance et, revenant vers Ossipoff, la lui introduisit dans
la bouche, non sans avoir eu beaucoup de peine à lui desserrer les
dents.
Pendant ce temps, M. de Flammermont, silencieux et immobile à la même
place, semblait étudier les effets produits sur son organisme par
l'absorption de ce bizarre aliment.
--C'est singulier, murmura-t-il enfin, le vide de ma tête paraît se
remplir, mes idées semblent plus nettes, les tiraillements de mon
estomac disparaissent... c'est fort singulier.
Puis s'adressant à Fricoulet:
--Est-ce que tu ressens la même chose?
--Moi! je me trouve en ce moment dans le même état que si je sortais de
table après un repas plantureux.
--En effet!... mais ce va être bien monotone que de se nourrir de
réglisse, fit Gontran d'un ton piteux.
--Allons donc! exclama l'ingénieur; es-tu donc de ceux qui vivent pour
manger!... moi, je mange pour vivre...
Peu à peu, Ossipoff avait ouvert les yeux et insensiblement ses joues
pâles s'étaient colorées.
Il parut tout d'abord très surpris de se trouver ainsi couché.
--Ai-je donc dormi? balbutia-t-il.
--Non, mon cher monsieur Ossipoff, répliqua plaisamment Fricoulet, vous
êtes mort de faim...
Le vieillard passa la main sur son front.
--Ah! oui, fit-il, je me rappelle...
Puis, brusquement, sautant à bas de sa couchette, il serra l'un après
l'autre les deux jeunes gens dans ses bras en s'écriant:
--Sauvés! nous sommes sauvés!
--Hum! grommela Gontran, pourvu que nous ne soyons pas le jouet d'une
illusion!... je serais bien plus rassuré si j'avais absorbé une ou deux
côtelettes... rien qu'au point de vue de l'oeil...
Ossipoff haussa les épaules.
--Maintenant que nous avons notre existence assurée, fit-il, si nous
examinions les moyens à employer pour nous lancer à la poursuite de
Sharp.
--Je propose, dit aussitôt M. de Flammermont, de nous rendre dans les
montagnes de l'Éternelle lumière.
--Pourquoi faire? grand Dieu! exclama l'ingénieur.
--Y chercher l'obus de ce gredin et le badigeonner, comme nous avions
fait du notre, de minerai radiothermique, afin de nous élancer, sans
perdre de temps, à la poursuite du misérable.
Fricoulet secoua la tête:
--Mon pauvre ami, dit-il, avant de nous préoccuper du moyen que nous
emploierons pour mettre la main sur ce monsieur, il serait plus logique
d'examiner d'abord vers quel point il s'est enfui car, suivant la
direction qu'il aura prise, nous pourrons...
Ossipoff ne lui laissa pas achever sa phrase:
--Eh! s'écria-t-il, Sharp n'a pu prendre qu'une route, celle que nous
devions prendre nous-mêmes. Il file directement sur le soleil et dans
une quinzaine de jours environ, il atteindra Vénus!
L'ingénieur allongea ses lèvres dans une moue expressive:
--Ce que vous dites là, mon cher monsieur, répliqua-t-il, pourrait
paraître vraisemblable en toute autre circonstance; mais il faut tenir
compte du peu de désir que doit avoir Sharp d'être rencontré par nous;
or, il suppose assurément que vous, le père de Séléna, Gontran, son
fiancé, et moi votre ami à tous deux, nous emploierons tous les moyens
imaginables de lui arracher sa victime.
Un gémissement profond, sorti de la poitrine de Flammermont, souligna
les paroles de Fricoulet.
Celui-ci étendit la main:
--Laisse moi continuer, dit-il.
Mais avant qu'il eût repris son raisonnement, le jeune comte s'écria:
--Parbleu! tu as raison... tout ce que nous avons déjà fait doit lui
donner une idée de ce que nous pouvons faire; quant à moi, si j'étais à
sa place je filerais, sans m'arrêter, dans l'espace; je brûlerais Vénus.
--Pour aller vous brûler dans le soleil, n'est-ce pas? dit à son tour
Ossipoff.
Le vieillard considéra d'un air apitoyé M. de Flammermont, et se
penchant vers l'ingénieur, lui murmura à l'oreille:
--Hein! Faut-il que son affection pour ma pauvre Séléna sort assez
profonde pour lui faire perdre ainsi les plus élémentaires notions
d'astronomie, car il est évident qu'en n'abordant pas sur Vénus...
--Il faut pourtant prendre un parti, s'écria violemment M. de
Flammermont.
Et frappant du pied avec rage:
--Oh! poursuivit-il, la science n'est donc qu'un vain mot!
Et, en proie à un désespoir réel, il se prit la tête à deux mains et
demeura silencieux, angoissé.
En ce moment, l'écho apporta jusqu'à eux, assourdi d'abord, ensuite plus
net, le bruit d'un pas lourd qui s'approchait de leur salle.
--On vient vers nous, murmura Ossipoff, sans doute est-ce Telingâ!
[Illustration]
Comme il achevait ces mots, une ombre gigantesque s'allongea sur le sol
du souterrain; cette ombre était, effectivement, celle de leur guide.
--Salut à vous, amis, dit-il de sa voix brève et métallique.
--Salut, répliqua Ossipoff, comment se fait-il que nous te voyons
debout, alors que tous tes compatriotes sont plongés dans le sommeil?
--Je reviens de Wandoung et vous apporte des nouvelles.
--Des nouvelles? répétèrent-ils tous trois, des nouvelles de qui?
--Du Terrien qui s'est emparé de votre appareil et de la jeune fille.
Sous l'empire de l'émotion occasionnée par ces paroles, Ossipoff,
défaillant presque, s'assit sur sa couchette, incapable de prononcer un
mot.
Quant à Gontran, il s'élança vers Telingâ et, lui saisissant les mains:
--Jour de Dieu! exclama-t-il, ce misérable est-il donc retombé sur le
sol lunaire? ah! s'il en était ainsi...
Ses yeux brillaient d'un éclat haineux et ses sourcils, violemment
contractés, indiquaient assez les idées de vengeance qui hantaient sa
cervelle.
--Retombé!... mais c'est impossible!... mathématiquement, le boulet doit
atteindre Vénus.
Celui qui parlait ainsi n'était autre qu'Ossipoff: son affection pour sa
fille et sa haine pour Sharp étaient moins fortes que son amour pour la
science... il préférait voir son ennemi lui échapper, grâce au système
de locomotion inventé par lui, plutôt que de s'être trompé dans ses
calculs et dans ses combinaisons...
Gontran n'avait point fait attention aux paroles du vieillard, car une
autre pensée, pensée effrayante, celle-là, venait de lui traverser
soudainement l'esprit.
--Mais Séléna a dû se tuer dans la chute, exclama-t-il.
Il avait prononcé ces mots en langage sélénite, s'adressant à Telingâ.
[Illustration]
Tout surpris, celui-ci demanda:
--Quelle chute?
--Ne venez-vous pas de dire que vous nous apportiez des nouvelles du
misérable?
--Parfaitement si.
--Comment pourriez-vous en avoir s'il n'était point retombé sur la Lune?
Telingâ hocha la tête.
--En ce moment, répliqua-t-il, le Terrien franchit l'espace à toute
vitesse, se dirigeant sur Tihy qu'il paraît vouloir atteindre... mais il
en est encore loin et n'y arrivera pas avant que le jour soit venu dorer
les hauts sommets du cirque de Wandoung.
--C'est de l'observatoire que vous avez pu constater la marche du
véhicule? demanda Gontran.
--À quoi pensez-vous donc, mon cher ami! exclama le vieil Ossipoff...
songez donc que voici cinq jours, c'est-à-dire cinq fois vingt-quatre
heures que Sharp est parti... or, d'après nos calculs, il fait 75,000
kilomètres à l'heure... il doit donc, en ce moment, se trouver à deux
millions trois cent mille lieues de la Lune... vous reconnaîtrez avec
moi que nul instrument d'optique, quelle que soit sa puissance, ne peut
permettre d'apercevoir, à une semblable distance, un corps d'aussi
minime surface que notre wagon.
Gontran courba la tête, convaincu qu'il venait de dire une sottise et
regrettant, une fois de plus, d'avoir une langue si prompte.
--Cependant, intervint Fricoulet, il faut bien que Sharp ait été aperçu
quelque part, puisque Telingâ l'affirme.
Ce disant, il se tournait vers le Sélénite qui répondit gravement:
--En effet, la marche du Terrien à travers l'espace a été reconnue, mais
non pas par nous, Lunariens.
--Et par qui donc? exclama le jeune ingénieur.
--Par les habitants de Tihy, la planète que vous nommez Vénus.
Les trois voyageurs demeuraient bouche bée, les yeux écarquillés, n'en
pouvant croire leurs oreilles.
--Vous allez voir, murmura Gontran, qu'il existe entre la Lune et Vénus
un service télégraphique optique.
Fricoulet haussa les épaules.
--Ton amour pour Séléna te fait perdre la tête, balbutia-t-il.
Ossipoff lança à l'ingénieur un regard sévère.
--M. de Flammermont est peut-être plus près de la vérité que vous ne le
supposez, dit-il.
Puis, au Lunarien:
--Vous devez constater, ajouta-t-il, dans quelle stupéfaction nous ont
jetés les paroles que vous venez de prononcer, expliquez-vous!
--Il y a des siècles, répondit Telingâ, que nos astronomes remarquèrent,
à la surface de Tihy, des points brillants, intermittents, paraissant
changer de forme et d'intensité; ils jugèrent que c'étaient là des
signaux destinés à mettre la planète en rapport avec les autres mondes,
et tous leurs efforts, pendant de longues années, tendirent à nouer des
relations avec notre brillante voisine. Ils y sont parvenus, grâce à des
signaux convenus, que les foyers lumineux de Tihy comprennent et
répètent.
[Illustration]
Ossipoff l'écoutait parler, en proie à l'ébahissement le plus profond,
ne pouvant contenir sa curiosité, il interrompit le Lunarien:
--Mais, dit-il, quels procédés employez-vous?
--Il y a, à la surface de notre sol, un métal qui a la curieuse
propriété de conduire l'électricité plus ou moins bien, suivant qu'il
est éclairé par une lumière plus ou moins vive...
--C'est le sélénium, s'écria Fricoulet.
--Eh! n'interrompez donc pas, s'écria Ossipoff, surtout pour dire des
choses que tout le monde connaît aussi bien que vous!
Telingâ, impassible, continua:
--Avec ce métal, nous avons construit un réflecteur immense, très
brillant, au foyer duquel aboutissent les fils d'un générateur
d'électricité et d'un appareil de transmission de la parole.
--Mais c'est un téléphone! exclama Gontran.
--Ou plutôt un photophone, ajouta Fricoulet.
--Grâce à la lumière accumulée au foyer du réflecteur par une foule de
petits miroirs dont tous les rayons convergent en ce même point, le son
bondit jusqu'à l'appareil récepteur installé par les Vénusiens sur la
plus haute montagne de leur globe; le rayon de lumière emporte, à
travers l'espace, les vibrations du son et c'est notre voix même qui
parvient à nos frères du ciel, tout comme la leur nous arrive.
--C'est prodigieux... prodigieux, murmurait Ossipoff.
Puis, après un moment:
--Mais, quelle sorte de récepteur avez-vous? demanda-t-il.
--Notre transmetteur même nous en tient lieu, transformant en
oscillations sonores, les ondes lumineuses qui impressionnent le
réflecteur. Comprenez-vous maintenant comment je puis vous apporter des
nouvelles du Terrien? Dès la catastrophe, je suis parti pour Wandoung,
et profitant des dernières lueurs solaires, je me suis mis en rapport
avec Tihy qui m'a répondu ce que je vous ai dit.
--Prodigieux, prodigieux, ne cessait de répéter à mi-voix le vieux
savant.
Le souvenir de Sharp et même de sa fille était loin de lui, son esprit
était tout entier rempli de la pensée que deux mondes gravitant à douze
millions de lieues l'un de l'autre pouvaient correspondre entre eux. Et
il pensait avec humiliation à son globe natal, seul et isolé au milieu
de l'espace sidéral.
Il fut tiré de ses réflexions amères par une exclamation que lançait M.
de Flammermont:
--Une idée! fit-il... Cette lumière qui emporte la voix sur ses ailes,
serait-elle assez puissante pour nous emporter nous aussi?
Il s'était exprimé dans sa langue natale, en sorte que Telingâ ne
pouvait comprendre la cause de la stupéfaction en laquelle Ossipoff et
Fricoulet venaient de tomber subitement.
Le vieillard fut le premier à reprendre son sang-froid:
--Qu'entendez-vous par là? demanda-t-il.
--Dame! répliqua le jeune comte sans se déconcerter, on envoie bien des
dépêches jusque dans Vénus, pourquoi ne suivrions-nous pas le même
chemin?
[Illustration]
--Expliquez-vous, fit Ossipoff.
En vain Fricoulet tira-t-il son ami par le pan de son vêtement pour lui
recommander le silence, M. de Flammermont répliqua:
--Puisque l'électricité est une force, j'imagine que si l'on pouvait
accumuler toute celle contenue dans la lumière et l'utiliser à actionner
un moteur, on aurait là un moyen infaillible de gagner Sharp de vitesse
et de lui arracher Séléna.
En entendant Gontran parler, l'ingénieur semblait être sur des charbons
ardents; en vain il toussait d'une façon opiniâtre, en vain il roulait
vers lui des regards terrifiés, ce fut peine inutile.
--Le malheureux, pensa-t-il, il se perd en ce moment... ma parole! c'est
à croire qu'il est devenu fou!
--Eh! pas si fou que cela, répliqua avec un peu d'aigreur Gontran, aux
oreilles duquel ces derniers mots étaient parvenus... car, si j'étais
fou, il faudrait admettre que M. Ossipoff l'est devenu lui aussi!... Ne
l'avons-nous pas entendu répéter plusieurs fois que la lumière, la
chaleur, le son, ne sont autre chose que du mouvement et de la force?...
Ah! si l'on pouvait utiliser toutes ces vibrations, toutes ces
oscillations qui traversent l'éther et s'entrecroisent...
Il se tut un moment et demanda avec ingénuité:
--Et pourquoi ne les utiliserait-on pas?
Ossipoff se rapprocha de lui, les yeux grands ouverts et brillant d'une
flamme étrange; puis, tout à coup:
--Ah! mon cher fils, s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous n'avez
point dit cela à la légère; je le pressens, je le devine, déjà un plan a
germé dans votre tête.
Le jeune comte voulut s'en défendre.
--Tentez tout au moins quelque chose, insista le vieillard; songez que
le sort de Séléna est entre vos mains; pour la rejoindre, il faut un
miracle, et ce miracle, vous seul êtes capable de l'accomplir.
Fricoulet se mordait les lèvres pour ne pas éclater de rire; ce fut bien
pis encore lorsqu'il entendit son ami, parlant lentement comme s'il
suivait les phases d'une idée éclosant laborieusement dans son cerveau,
dire au vieillard:
--On peut admettre, n'est-ce pas, que les atomes en mouvement dans le
rayon lumineux que réfléchit le réflecteur, se dirigent en droite ligne
avec une immense vitesse; qui empêche d'utiliser ces atomes pour la
continuation de notre voyage?
[Illustration]
L'ingénieur n'en put écouter davantage; il se pencha à l'oreille de
Gontran:
--Tu divagues, mon pauvre ami, chuchota-t-il.
Mais il dut courber la tête sous le regard triomphant que lui lança M.
de Flammermont, en entendant Telingâ déclarer qu'on avait déjà, de
l'appareil de Wandoung, expédié à titre d'essai, dans un rayon lumineux,
des objets légers.
--Par exemple! s'écria-t-il en se croisant les bras, je serais fort aise
d'avoir à ce sujet quelques explications. Quelle machine employez-vous?
--Une simple sphère creuse, que l'on place au centre du grand réflecteur
dont je vous ai parlé, répondit Telingâ; un son grave et continu
actionne l'appareil transmetteur dont les pôles sont reliés à une
puissante batterie électrique. Sous l'influence des vibrations qu'elle
emmagasine, la sphère suspendue sur le réseau des oscillations
électriques et lumineuses s'échappe avec une rapidité inouïe et vogue en
ligne droite, jusqu'à ce que les vibrations se soient tellement
affaiblies que la sphère ne soit plus animée d'aucun mouvement et
s'arrête forcément. De même, si l'on supprime pendant cette course le
son et le rayon lumineux, la sphère s'arrête également et retombe.
--Eh bien! demanda victorieusement M. de Flammermont en s'adressant à
Fricoulet, qu'as-tu a répondre à cela?
--Rien, absolument rien, répliqua l'ingénieur, sinon que je me mets à
ton entière disposition pour construire, d'après tes plans, une sphère
semblable à celle dont parle Telingâ, mais de dimensions assez grandes
pour nous contenir tous les trois.
Il avait prononcé ces paroles avec un sérieux si magnifique que M.
Ossipoff s'y laissa prendre et murmura à mi-voix:
--À la bonne heure! voilà une modestie que j'aime, c'est grand dommage
que ce garçon ne soit pas toujours ainsi.
Pourtant, il fronça les sourcils en entendant l'ingénieur murmurer à
voix basse:
--Il faut certainement que le sol lunaire ait des propriétés spéciales
et tout à fait différentes de celles que nous connaissons au sol
terrestre, car, du diable, si de semblables combinaisons pourraient
réussir sur notre planète natale!
--Comment, monsieur Fricoulet, exclama Mickhaïl Ossipoff, c'est vous qui
préjugez ainsi de l'avenir? mais les quelques notions scientifiques que
vous possédez vous mettent à même, plus que le commun des mortels,
d'apprécier à leur juste valeur les merveilleuses découvertes enfantées
par le seul dix-neuvième siècle, et ces découvertes devraient vous faire
présager les miracles que nous réservent les siècles futurs.
Après cette petite admonestation, le vieux savant se tourna vers
Telingâ:
--Il serait urgent, lui dit-il, que tu nous donnes le plan de ce système
dont tu viens de nous parler.
Le Sélénite répliqua:
--Si toi et tes compagnons m'aviez laissé achever ce que j'avais à vous
dire, vous sauriez qu'il y a, à Maoulideck, enfouies dans les
souterrains dépendant de l'observatoire, toutes les pièces d'un appareil
construit autrefois par des sélénites audacieux qui se proposaient
d'aller visiter Vénus.
Ossipoff poussa un cri de joie:
--Et cet appareil? dit-il.
--Cet appareil n'a jamais servi... le gouvernement que nous avions alors
ayant décidé qu'il était peu sage de compromettre le bonheur parfait
dont jouissait alors notre planète, en établissant des relations avec un
monde dont nous ne connaissions ni les moeurs ni l'état de civilisation.
--Et tu penses, demanda le vieillard tout anxieux, tu penses que l'on
pourrait mettre cet appareil à notre disposition?
[Illustration]
Avant que Telingâ eût pu répondre, Gontran s'était avancé vers
Fricoulet.
--Hein! lui dit-il, tu te moquais de moi tout à l'heure, que penses-tu
maintenant?
--Aux innocents les mains pleines, grommela l'ingénieur.
Il se tourna vers le Sélénite et demanda:
--Mais si votre appareil est en tous points semblable à celui que vous
nous avez décrit, le réflecteur doit avoir au moins un kilomètre de
diamètre?
--Et pourquoi cela?
--Songez qu'il s'agit de faire parcourir au projectile une distance de
douze millions de lieues...
--Pardon, fit Ossipoff, de six millions seulement; puisque c'est à cette
distance que se trouvent contiguës les zones d'attraction de la Lune et
de Vénus.
--Or, dit à son tour le Sélénite, les constructeurs de l'appareil ont
jugé que pour faire parcourir à un projectile une distance aussi
dérisoire, il suffisait d'un réflecteur mesurant cinquante mètres de
haut sur deux cent cinquante mètres de large.
L'ingénieur fit la moue:
--C'est peu, murmura-t-il.
Et s'adressant à Ossipoff:
--Ne trouvez-vous pas?
Le vieillard ne lui répondit pas; depuis quelques instants il était
plongé dans une série de calculs prodigieux qui n'avaient pas couvert de
chiffres, moins de trois pages de son carnet...
Enfin il poussa un soupir de soulagement et, tendant ses calculs à M. de
Flammermont:
--Mon cher Gontran, dit-il, voyez donc si c'est exact.
Puis à Telingâ:
--Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, fit-il, je choisirai Maoulideck
comme point de départ; la situation de cette ville, au centre de votre
hémisphère, me permettra de m'élever directement pour me soustraire plus
rapidement à l'influence de la pesanteur et en même temps de profiter de
toute l'influence des vibrations électriques...
Le Sélénite approuva muettement d'un signe de tête.
--Vous êtes bien certain, demanda en ce moment M. de Flammermont, qui
examinait avec un sérieux imperturbable, les calculs à lui soumis par
Ossipoff, vous êtes bien certain de ne pas avoir fait d'erreur?
Le vieillard tressaillit et se rapprochant du jeune homme:
--Me serais-je par hasard trompé, demanda-t-il? après tout, c'est bien
possible.
--Non pas, non pas, s'empressa de répondre Gontran, seulement c'est la
rapidité avec laquelle vous estimez que s'accomplira ce voyage qui
m'étonne.
--À ce point de vue là, vous pouvez être sans crainte; j'ai compté d'ici
la zone d'attraction de Vénus, deux jours et demi, autant pour la
chute... cela vous donne cinq jours terrestres.
[Illustration]
--Mais, dans ces conditions-là, exclama Gontran, nous pourrions
atteindre Vénus, avant que Sharp lui-même n'y atterrisse.
Fricoulet eut une moue dubitative.
--Peste! fit-il, comme tu y vas!... Songe donc que, pendant que nous
sommes ici, immobilisés dans la nuit, le gredin voyage, neuf jours
encore nous séparent du lever du soleil, et au moment ou nous verrons
clair et où seulement nous pourrons nous occuper utilement de notre
départ, il n'aura plus, lui, que trois millions de lieues à franchir!
Comme la mine de M. de Flammermont s'assombrissait, Mickhaïl Ossipoff
lui dit:
--Au surplus, peu importe que nous arrivions avant ou après lui, le
principal est que nous l'y retrouvions, ce qui ne peut manquer d'arriver
si, comme l'affirme Telingâ, toutes les pièces de l'appareil sont
intactes.
--Pour ma part, déclara le Sélénite, je m'engage à avoir tout préparé
pour la deux centième heure du jour.
À peine les premiers rayons du soleil, dorant les cimes crénelées des
cratères, eurent-ils ramené, à la surface de l'hémisphère invisible, la
lumière et la chaleur, que les Sélénites, sous la direction de Telingâ,
se mirent à l'oeuvre.
Pendant que les uns s'occupaient à dresser, sur le sommet d'un pic qui
dominait Maoulideck, d'immenses miroirs appelés à concentrer tous les
rayons solaires au foyer du réflecteur parabolique, d'autres ajoutaient,
les unes aux autres, les cinq cents plaques de sélénium qui formaient le
réflecteur.
[Illustration]
Ossipoff et ses compagnons ne demeuraient pas non plus inactifs, après
avoir longuement examiné le véhicule étrange dans lequel ils étaient
appelés à continuer leur voyage, ils étaient tombés d'accord pour lui
faire subir une transformation importante et de laquelle dépendait, pour
ainsi dire, la réussite de leur hardie tentative.
Ce véhicule affectait la forme d'une sphère creuse toute en sélénium, et
ne mesurant pas moins de dix mètres de diamètre, à sa partie inférieure
était pratiquée une ouverture d'un mètre, coupée transversalement par
quatre tiges supportant, à leur entrecroisement, un axe de sélénium.
L'extrémité de cet axe servait de support à un plancher roulant, grâce à
des galets de bronze, sur une voie ferrée, tout comme un dôme
d'observatoire, de manière à ce que la chambre, dans laquelle les
voyageurs devaient prendre place, pût demeurer immobile en dépit du
mouvement de rotation de la sphère.
[Illustration]
Gontran, auquel Fricoulet détaillait minutieusement toutes les pièces de
cet étrange véhicule, lui murmura à l'oreille:
--Cette sphère tournera sur elle-même!
--Assurément, une balle ne tourne-t-elle pas, au sortir de l'engin qui
la lance?
[Illustration]
Puis amenant le jeune comte à l'écart:
--Inutile de te demander, n'est-ce pas, si tu sais ce que William
Crookes, le grand savant anglais, entendait par le bombardement
atomique.
--Inutile, en effet, de me le demander, répondit en souriant M. de
Flammermont, car tu es convaincu que je n'en sais pas un mot.
--Donc, poursuivit Fricoulet, la matière est à l'état de mouvement
éternel, formidable; plus la matière est dissociée et plus ce mouvement
est libéré des entraves de la cohésion; or, en emmagasinant dans la
sphère les millions de vibrations produites par cette rondelle
téléphonique, on met en mouvement les molécules de l'air qui agissent
sur les parois de la sphère, comme le pourraient faire des milliers de
petits doigts, et lui impriment une vitesse incalculable. As-tu compris?
Gontran hocha la tête.
--Si tu veux que je sois franc, dit-il, je te répondrai que j'ai peu
compris, mais le principal, c'est que tu sois certain que cette
machine-là peut fonctionner.
--Et comment veux-tu qu'il en soit autrement, répliqua l'ingénieur,
regarde-moi ce téléphone transmetteur, dont la rondelle n'a pas moins de
trois mètres de diamètre, et ces électro-aimants formidables qui doivent
la faire vibrer, et cette batterie voltaïque.
Cependant, tout en écoutant silencieusement les explications de son ami,
M. de Flammermont paraissait soucieux.
--À quoi penses-tu donc? lui demanda tout à coup Fricoulet.
--Mon Dieu, répliqua le jeune comte, tu vas rire de moi, sans doute,
mais il me vient une crainte.
--Laquelle?
--C'est que, à une certaine distance du sol lunaire, les ondes vibrantes
n'aient plus assez de force pour nous entraîner en avant.
L'ingénieur fronça les sourcils.
--Parbleu! dit-il, il se pourrait bien que cela arrivât.
Puis, s'adressant à Ossipoff:
--M. de Flammermont pense que notre force motrice ne sera pas suffisante
pour nous amener jusqu'au terme du voyage.
[Illustration]
--Et sur quoi basez-vous cette supposition? mon cher enfant, demanda le
vieillard.
Pour le coup, Gontran se trouvait fort embarrassé de répondre et il
lança à Fricoulet un regard désespéré.
Heureusement, ce fut l'ingénieur qui répondit à sa place en tendant à
Ossipoff une feuille de son carnet.
Sur cette feuille se trouvait, inscrite au crayon, la formule algébrique
suivante:
____________________
A= \/ L 189 + _v_ / V + P = 980,400
--Qu'est-ce que cela? demanda le vieillard en écarquillant les yeux.
--Ça, répondit Fricoulet, c'est la preuve mathématique que l'ami Gontran
à raison.
Et comme le vieillard se tournait déjà vers M. de Flammermont,
l'ingénieur se hâta de répondre à la question qui allait être posée à
son ami:
--À nous trois, dit-il, nous pesons deux cent cinq kilogrammes. Or, en
tenant compte de la déperdition constante de force motrice, au fur et à
mesure de notre éloignement, il est facile de calculer que, forcément,
il viendra un moment où cette force, diminuant constamment, deviendra
absolument nulle. C'est pourquoi, représentant par _v_ la vitesse de
l'appareil et en le multipliant par L 189, intensité de la pesanteur à
la surface lunaire, je les divise par V (Vénus), plus P (notre poids),
j'en prends la racine carrée et j'arrive à ce résultat: à 980,400
kilomètres de la Lune, nous nous arrêterons.
M. Ossipoff avait écouté, sans les interrompre, les calculs de
l'ingénieur.
Quand celui-ci eut fini, le vieillard demeura, quelques instants encore,
plongé dans ses réflexions, puis enfin il murmura:
--C'est juste... fort juste... mais alors...
Il regarda alternativement ses deux compagnons et ajouta:
--Il faudrait que l'un de nous demeurât ici pour alléger l'appareil.
Fricoulet sourit:
--En ce cas, fit-il, je ne vois que moi auquel puisse convenir ce rôle
d'abandonné, car ni vous ni Gontran, l'un le père, l'autre le fiancé, ne
pouvez vous dérober au devoir qui vous incombe de courir après le
ravisseur de Séléna.
--Je n'osais point vous le proposer, ajouta le vieillard, mais puisque
vous reconnaissez vous-même qu'il n'y a pas moyen de faire autrement...
Mais cette combinaison n'était nullement du goût de M. de Flammermont.
Se séparer de Fricoulet! Fricoulet, son inspirateur, celui qui lui
tendait la perche pour le sortir des bains dangereux dans lequel le
plongeaient, à tous moments, les questions embarrassantes de M.
Ossipoff.
Autant renoncer tout de suite à Séléna.
Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas: Fricoulet faisait partie
de Gontran, l'ingénieur était la face scientifique du diplomate; les
séparer l'un de l'autre, c'était détruire entièrement le Flammermont que
connaissait M. Ossipoff et qui avait séduit le père de Séléna.
--Eh bien! dit tout à coup le vieillard en remarquant la mine absorbée
de son futur gendre, qu'avez-vous donc, on dirait que cette combinaison
ne vous va pas?
--Alcide est un ami d'enfance, répondit le jeune homme avec une émotion
admirablement bien jouée, et vous devez comprendre que je ne puisse, de
gaieté de coeur, l'abandonner.
--Préféreriez-vous renoncer à Séléna? répliqua le savant non sans
quelque aigreur.
--À Dieu ne plaise! s'écria vivement le comte, mais puisque c'est la
question de poids qui nous gêne, ne pourrait-on, au lieu de se séparer
de Fricoulet, se séparer d'une partie de l'appareil.
Le vieux savant eut un formidable haut-le-corps.
--Se séparer de l'appareil! exclama-t-il, vous n'avez pas, je suppose,
la prétention de vous envoler, comme un atome, dans un rayon lumineux.
[Illustration]
--Cela serait-il bien impossible? riposta le jeune homme.
Puis, sans laisser à Ossipoff, qui le considérait avec des yeux hagards
d'étonnement, le temps de relever cette énormité, il poursuivit
gravement:
--Au surplus, une semblable audace ne m'est point venue à l'esprit; mais
il me semble qu'en cherchant bien, on pourrait trouver un moyen
d'alléger notre véhicule.
Il parlait lentement, scandant ses mots, hachant ses phrases,
surveillant du coin de l'oeil Fricoulet qui, tout en paraissant réfléchir
profondément, se livrait à une mimique expressive.
Ossipoff répondit:
--Comme Telingâ m'a affirmé que nous ne pourrions être prêts à partir
avant quatre fois vingt-quatre heures, réfléchissez à ce que vous venez
de me dire, et si vous trouvez le moyen dont vous me parlez, je serai le
premier à l'adopter... vous ne doutez pas que je me résigne avec peine à
me séparer de M. Fricoulet.
Et, avec une grimace en opposition avec les paroles qu'il venait de
prononcer, il serra les mains de l'ingénieur.
--Mais, ajouta-t-il, au cas où, en dépit de tous vos efforts, l'appareil
devrait rester tel qu'il est actuellement et où il faudrait nous
alléger...
--Alors, poursuivit Fricoulet en souriant, vous me jetterez pardessus
bord, ni plus ni moins qu'un sac de lest.
Ossipoff inclina la tête affirmativement et, tournant les talons, s'en
fut rejoindre Telingâ en compagnie duquel il devait se rendre au wagon
de Fédor Sharp, afin de s'y livrer à une minutieuse perquisition, en ce
qui concernait tous les objets dont il pouvait avoir besoin, tels que:
couvertures, vêtements de rechange, appareils scientifiques, armes, etc.
À peine eut-il laissé seuls les deux jeunes gens, que M. de Flammermont
s'écria:
--Eh bien! tu es encore gentil, toi!... comment! tu sais que je
n'entends pas un traître mot à toutes ces combinaisons de vitesse, de
poids, etc., tu t'amuses à me faire jongler avec des chiffres, et tu me
laisses le bec dans l'eau.
L'ingénieur haussa les épaules.
--Tu as un aplomb si surprenant, répondit-il, que je cherche toutes les
occasions de te le voir déployer.
--C'est fort bien, riposta Gontran d'un ton piqué, il n'en est pas moins
vrai que tu m'as fait soulever un lièvre, et que ce lièvre, il faut que
je le tue.
[Illustration]
--Bast! tu le tueras, sois tranquille, ces machines-là, tu sais bien que
ça me connaît; donne-moi seulement quelques heures et tu seras
satisfait.
--Moi, cela est indifférent, c'est Ossipoff qu'il s'agit de satisfaire.
--Eh bien! il le sera.
Sur ces mots, l'ingénieur, laissant M. de Flammermont surveiller les
travaux, regagna le souterrain afin de pouvoir se livrer en paix à ses
méditations et à ses recherches.
Une heure ne s'était pas écoulée qu'il accourait triomphant auprès du
comte:
--Eh bien? dit celui-ci.
--Eh bien! ça y est! vois plutôt.
Et il étala, sous les yeux de son ami, un croquis rapide, en disant:
--Étant établi que notre poids total était trop considérable pour que
l'appareil pût nous faire franchir la distance qui nous sépare de Vénus,
il fallait forcément diminuer ce poids, pour cela deux moyens se
présentaient: soit vous débarrasser de moi, soit vous débarrasser de
l'appareil, tu as opté pour le second de ces moyens, je n'attendais pas
moins de ton amitié.
--Pardon, pardon, s'écria Gontran, je n'ai jamais parlé de nous
débarrasser de l'appareil.
--Voilà où nous ne sommes pas d'accord, car c'est là-dessus qu'est basée
ma combinaison.
[Illustration]
--As-tu donc l'intention de nous faire voyager à cheval sur un courant
électrique?
--Tu plaisantes, moi je parle sérieusement et je vais t'en convaincre:
Les nouveaux calculs auxquels je viens de me livrer établissent que
l'appareil, tel qu'il est organisé, sera suffisant pour nous conduire
jusqu'aux confins de la zone d'attraction lunaire; une fois là, par
exemple, les ondes vibratoires seront sans influence sur lui, alors nous
l'abandonnerons.
--Tu en parles bien à ton aise! exclama Gontran, nous l'abandonnerons!
mais qu'est-ce que nous devenons, nous?
Fricoulet sourit de l'inquiétude de son ami.
--Nous, poursuivit-il, nous restons où nous sommes, c'est-à-dire dans
cette logette de trois mètres de haut sur trois mètres de large enclavée
dans la partie supérieure de la sphère.
L'ébahissement de M. de Flammermont allait croissant:
--Mais objecta-t-il, puisque cette logette fait partie de l'appareil!
--En ce moment, oui; mais voici en quoi consiste mon innovation, au lieu
de l'unir indissolublement à la sphère par des boulons rivés, ainsi que
cela est, je l'y fixe au moyen de boulons à écrou, de façon à pouvoir,
au moment voulu, l'en rendre indépendante.
Gontran frappa ses mains l'une contre l'autre.
--Eh! j'y suis, s'écria-t-il; c'est simple comme tout!
--Tu y es, fit narquoisement l'ingénieur.
--Parbleu! arrivé à la limite de la zone d'attraction lunaire, nous
abandonnons la sphère devenue inutile, et nous continuons le voyage dans
notre chambrette.
Fricoulet ne put s'empêcher de rire.
--Heureusement, dit-il, que M. Ossipoff ne peut t'entendre, car s'il
t'entendait, il aurait de toi une triste opinion... Comment! malheureux,
tu te laisserais tomber de six millions de lieues, dans ce cube de
sélénium...
[Illustration]
--Quels inconvénients y vois-tu?
--Une quantité... d'abord..., mais je n'ai pas le temps de t'expliquer
cela; j'aime mieux continuer à te développer mon projet: autour de ma
sphère, et dans une position équatoriale, j'étends une surface
circulaire toute en sélénium et de trente mètres de diamètre; à cette
surface, notre logette se trouve rattachée par des câbles métalliques,
si bien que, après nous être débarrassés de la sphère encombrante, nous
continuerons notre voyage dans notre logette formant nacelle et
suspendue à un vaste parachute rigide qui ne mesurera pas moins de trois
cents mètres carrés de surface; de cette façon, non seulement l'appareil
se trouvera suffisamment allégé pour me permettre de prendre part à
votre voyage, mais encore pour nous mettre à même d'emmener des
compagnons sélénites, si le coeur leur en dit.
[Illustration]
Comme il achevait ces mots, Fricoulet roula sur le sol, à la renverse,
entraînant dans sa chute son ami Gontran. Celui-ci, pour marquer à
l'ingénieur l'enthousiasme en lequel le jetait son invention, si simple
cependant, s'était précipité pour le serrer dans ses bras, sans penser
aux conditions spéciales de densité et de pesanteur du monde où il se
trouvait; si bien que sa force se trouvant sextuplée, il était venu
battre la poitrine de l'infortuné Fricoulet avec la puissance d'une
catapulte.
[Illustration]
--Fichtre! grommela l'ingénieur en se palpant avec inquiétude, ne
pourrais-tu un peu penser à ce que tu fais?
Puis, après s'être convaincu qu'il n'avait rien de cassé:
--À l'avenir, ajouta-t-il, fais-moi grâce de tes manifestations
amicales, elles sont trop dangereuses.
Mais en voyant l'attitude penaude de Gontran, il se mit à rire et, lui
prenant la main:
--Sans rancune, n'est-ce pas... et maintenant occupons-nous de mettre à
exécution le projet que tu viens de me soumettre...
--Quoi! exclama Gontran... tu veux?
--Assurément, je veux qu'aux yeux d'Ossipoff, tu passes pour avoir
trouvé cela... du reste, tu l'as dit toi-même, c'est d'une simplicité
enfantine... c'est l'oeuf de Christophe Colomb...
[Illustration]
C'était cinq jours après cette conversation: l'immense parachute de
sélénium entourait la sphère, rattaché par des câbles à la chambrette
dans laquelle devaient prendre place les voyageurs, la sphère elle-même,
suspendue à deux mâts métalliques, était placée au foyer du réflecteur
parabolique, il ne restait plus qu'à _centrer_ les miroirs et le départ
avait été fixé au lendemain.
Ossipoff et ses compagnons, après avoir achevé d'emménager tous les
objets qu'ils comptaient emporter avec eux, avaient résolu de prendre
quelques heures de repos; mais afin de ne point perdre leur temps en
allées et venues inutiles, ils s'étaient étendus sur leurs couchettes
aménagées dans le nouveau véhicule, en sorte que, dès leur réveil, ils
n'auraient qu'à donner le signal du départ.
Harassés par la fatigue accumulée des jours précédents, ils dormaient,
comme on dit vulgairement, à poings fermés, remplissant la chambrette de
ronflements sonores, lorsque soudain, un bruit épouvantable, formidable,
les fit bondir sur leurs pieds.
[Illustration]
Pendant une seconde, ils se regardèrent interdits, cherchant
réciproquement dans les yeux les uns des autres, l'explication d'un si
brusque réveil.
Le premier, Fricoulet s'écria:
--L'ami Telingâ ne nous aurait-il pas joué le mauvais tour de nous
envoyer dans l'espace sans nous prévenir?
Gontran secoua la tête.
--Non, fit-il, il m'a semblé plutôt que c'était comme le bruit d'une
avalanche s'écroulant sur nous... qui sait, des rocs se sont peut-être
détachés du sommet du cratère.
Ossipoff haussa les épaules et grommela laconiquement:
--Aussi invraisemblable l'un que l'autre.
--Du reste, ajouta Fricoulet, il y a un moyen bien simple de savoir ce
qui vient de se passer, c'est d'y aller voir.
Ce disant, il gravissait l'échelle donnant accès à l'un des hublots qui
servait de porte et allait sortir de la chambrette, lorsque tout à coup
Gontran s'écria:
--Mais, Dieu me pardonne, on marche au-dessous de nous!
--Dans la sphère, exclama l'ingénieur, allons donc! tu rêves!...
Néanmoins, il redescendit et, s'agenouillant, colla son oreille au
plancher de la chambre.
Quand il se releva, sa physionomie portait l'empreinte d'une profonde
stupéfaction.
--Je ne sais si on marche, fit-il à voix basse, en tout cas, il se passe
là-dedans quelque chose d'insolite, car j'entends un bruit dont je ne
puis définir la nature.
Il achevait à peine ces mots qu'un roulement de tonnerre éclata sous les
pieds des voyageurs qui, dans le premier mouvement de frayeur, firent en
l'air un bond prodigieux.
--Ah! cria Fricoulet, quelle est cette diablerie?
Un second roulement, puis un troisième, un quatrième, se firent
entendre, sourds et continus comme le premier.
--Ma foi, messieurs, fit Gontran, vous me suivrez si vous voulez; quant
à moi, je veux savoir à quoi m'en tenir.
Il décrocha de la paroi un revolver qui était pendu parmi plusieurs
autres armes, vérifia s'il était chargé et s'avança vers le hublot de
sortie...
--Nous allons avec toi, fit l'ingénieur, seulement tu m'amuses avec tes
précautions! Tu t'attends donc à trouver là-dedans des Indiens
Comanches?
Le jeune comte ne releva pas la plaisanterie, par la bonne raison qu'il
ne l'avait point entendue car, sans s'inquiéter de savoir s'il était
suivi ou non par ses compagnons, il avait empoigné l'échelle rigide qui,
de la chambrette, courait le long de la sphère, jusqu'à la partie
inférieure.
Sans hésiter, mettant le revolver au poing, il entra dans le trou
d'ombre que formait la sphère métallique et se mit à marcher carrément
devant lui, mais tout à coup, une détonation retentit dont les échos,
frappant les parois de sélénium et renvoyés par elles, comme un volant
par des raquettes, se multipliaient, assourdissants, terrifiants.
[Illustration]
Gontran n'était point un savant, mais c'était un homme courageux, cette
attaque loin de l'arrêter, ne fit que le surexciter et il se mit à
courir du côté d'où elle lui semblait être partie. Une seconde
détonation éclata et il entendit siffler une balle à son oreille; alors,
au hasard, il lâcha l'un sur l'autre les six coups de son revolver et
jetant son arme devenue inutile il se précipita en avant. Soudain, dans
l'ombre, des bras l'étreignirent, alors, ses doigts rencontrant une
gorge, la serrèrent vigoureusement, et son adversaire inconnu chancela,
l'entraînant dans sa chute.
[Illustration]
--À moi! à moi! cria M. de Flammermont.
En ce moment, Ossipoff arrivait suivi de Fricoulet qui, homme de
précaution, s'était muni de baguettes de magnésium.
Il en fit flamber une, et aussitôt, les ténèbres se dissipant, les
nouveaux venus aperçurent Gontran formant une masse confuse avec son
adversaire sur l'estomac duquel il se tenait accroupi.
--Grand Dieu! s'écria le jeune homme en bondissant en arrière, grand
Dieu! c'est Farenheit.
--Farenheit! répétèrent à la fois Ossipoff et Fricoulet, en se penchant,
muets de stupeur, sur le corps immobile à leurs pieds.
C'était, en effet, l'Américain, maigre, décharné, desséché pour ainsi
dire, dont le magnésium éclairait le masque livide et parcheminé.
Le premier moment de stupéfaction passé, Ossipoff déclara qu'il
importait de transporter au plus tôt le malheureux dans la chambrette,
afin de lui donner les soins que réclamait son état.
--Je ne l'ai pas tué, au moins? demandait Gontran. Je crains de l'avoir
serré un peu fort.
Sans répondre, Fricoulet jeta l'Américain sur son dos et aussi
légèrement qu'une plume, le monta jusqu'à l'habitacle.
[Illustration]
--Le pauvre diable meurt de faim, dit-il après l'avoir examiné, tâchons
d'abord de lui faire absorber un peu de notre pâte nutritive.
À grand peine on arriva à desserrer les dents de l'Américain et à lui
introduire dans la bouche un peu d'aliments, puis on attendit
anxieusement l'effet que cela allait produire.
--Comment expliques-tu cette résurrection? demanda M. de Flammermont
qui, même encore à ce moment, n'en pouvait croire ses yeux.
--D'une manière fort simple: il faut établir d'abord que la cartouche de
ce gredin de Sharp, au lieu de tuer sir Jonathan, n'avait fait que le
blesser, lorsque fuyant devant la nuit, nous l'avons abandonné, croyant
ne laisser derrière nous qu'un cadavre, le froid l'a saisi, or, tu sais
que le froid conserve et que certains animaux, les anguilles, par
exemple, ont la faculté de vivre, même après avoir été gelées; c'est
probablement un phénomène identique qui s'est produit pour Farenheit.
--Alors, fit en souriant Gontran, c'est le soleil qui l'aurait dégelé?
--Comme tu le dis fort bien.
--Mais comment expliquer sa conduite?
--Ceci n'étant plus du domaine scientifique, je ne puis te donner des
éclaircissements mais tu pourras le lui demander à lui-même.
En ce moment, l'Américain commençait à s'agiter sur sa couche, ses
lèvres se coloraient et, sur ses joues que les pommettes saillantes
semblaient prêtes à crever, un peu de sang paraissait.
Durant quelques secondes, ses mâchoires se choquèrent avec un bruit de
castagnettes, dans un mouvement formidable de mastication; puis, sans
ouvrir les yeux, il murmura d'une voix caverneuse:
--Manger..., manger..., manger!
Comme si Fricoulet eût prévu cette demande, il avait pris, du bout des
doigts une forte boulette de pâte, et profitant d'un moment ou la bouche
de l'Américain s'ouvrait toute grande, il l'y introduisit.
L'effet fut, pour ainsi dire, instantané. Farenheit se dressa sur son
séant, ses paupières se soulevèrent, les yeux se fixèrent successivement
sur ceux qui l'entouraient, puis, leur tendant les mains:
--_By God!_ fit-il... ce n'est donc pas ce gredin de Sharp qui a
construit le ballon métallique que je voulais détruire.
Ossipoff ne put retenir un grondement.
--Détruire! s'écria-t-il.
--Que voulez-vous? en revenant à moi, dans ce désert épouvantable, je me
suis traîné, comme j'ai pu, pendant quelques kilomètres, puis, tout à
coup, j'ai aperçu tous ces préparatifs de départ... j'ai cru que c'était
Sharp qui voulait encore m'échapper... la rage s'est emparée de moi et
j'ai résolu de mourir, s'il le fallait, mais de mourir en me vengeant.
--Alors c'est contre lui que vous croyiez tirer tout à l'heure? demanda
Gontran.
--Parfaitement, et heureusement que ma main tremblait.
Il s'interrompit, et avec une lueur d'envie dans la prunelle:
--Oh! dit-il, je mangerais volontiers un rosbeef arrosé d'un verre de
Porto...
Fricoulet et Gontran se regardèrent navrés:
--Le seul moyen de contenter cette envie, dit enfin le jeune ingénieur,
c'est de vous endormir en souhaitant que Morphée vous envoie un rêve
gastronomique... car, pour nous, notre garde-manger se compose de ceci:
Et il désigna la pâte fabriquée par Ossipoff.
L'Américain fit la grimace, puis, cédant au conseil de Fricoulet, il se
tourna sur le flanc et s'endormit.
[Illustration]