--Eh! tu vois bien, dit-il; tu en reviens à mes moutons, dont les gigots
sont, je crois, les seules substances assimilables susceptibles de nous
rendre les services réparateurs dont tu parles.
--Mais, mon pauvre ami, riposta Fricoulet, la perte de ta fiancée te
tourne absolument la tête; autrement tu te rappellerais que dans cette
viande, base de la nourriture humaine, l'eau, absolument inutile, entre
pour les quatre cinquièmes du poids,... le cinquième restant est composé
de matières solides, telles qu'albumine, fibrine, créatine, gélatine,
chondrine, etc...
--Je suis d'accord avec toi sur ce point, répliqua M. de Flammermont
railleur... fabriquons donc de la viande, car pour l'eau, nous en avons
en quantité... allons! où se trouvent ton albumine, ta fibrine, etc,
etc...
[Illustration]
Ossipoff lui répondit:
--Point n'est besoin de tout cela, mon cher enfant; car, parmi les
substances qui composent la viande, il en est un certain nombre
absolument impropres à la nutrition, partant complètement inutiles; la
chondrine et la gélatine, par exemple. D'autres comme la fibrine,
l'albumine, ne sont point des corps simples, mais des combinaisons,
suivant des proportions connues, d'oxygène, d'hydrogène, de carbone, et
d'azote. Nous n'avons donc aucunement besoin de pain et de viande pour
notre nourriture. Tous nos efforts doivent tendre à extraire des
matériaux séléniens les corps véritablement nutritifs et à nous les
assimiler.
--Autrement dit, ajouta Fricoulet, faisons de la synthèse.
Gontran, sur les lèvres duquel un sourire railleur courait depuis
quelques instants, s'écria en croisant les bras:
--En vérité! je vous admire,--si j'ai bien compris vos explications, il
s'agirait de nous livrer tout simplement à des travaux d'analyse
chimique... or, le premier point, le point indispensable pour mener à
bien ce beau projet, ce sont les instruments... or...
Fricoulet, dont les yeux erraient à travers la pièce, fit un brusque
mouvement:
--Inutile d'en dire davantage, interrompit-il d'un ton triomphant; je
prévois ton objection; et voici de quoi y répondre triomphalement.
Il courut de l'autre côté de la salle, chercha quelques secondes dans un
coin d'ombre, et revint traînant sur le sol, avec précaution, une caisse
qu'il déposa aux pieds de M. de Flammermont.
--Qu'est-ce que cela! demanda celui-ci.
--Eh bien! dit à son tour Ossipoff.
--C'est votre boîte d'instruments!
--Comment cela?
--Vous savez bien; c'est cette caisse que l'on avait mise de côté pour
analyser, dans un moment de loisir, la composition de l'atmosphère
lunaire... or, les différents événements qui se sont précipités pendant
notre séjour, nous ont fait différer indéfiniment cette étude par un
bienheureux hasard, cette boîte a été oubliée ici et elle va nous
servir, je vous le promets.
[Illustration]
Et frappant sur le couvercle, il dit plaisamment à M. de Flammermont:
--Avec cela, vois-tu bien, nous allons te fabriquer des gigots et des
pains de quatre livres puisque ces aliments sont absolument
indispensables à ton bonheur.
La boîte une fois ouverte, le vieux savant ne put contenir une
exclamation de plaisir à la vue des instruments enfouis dans la paille.
--Un eudiomètre, un anéroïde, des thermomètres, une boussole, des tubes,
des éprouvettes, une boîte de réactifs, murmura-t-il, tandis que son
visage s'éclairait à chaque découverte qu'il faisait, en voilà plus
qu'il ne nous en faut.
[Illustration]
Et, après un moment:
--Procédons par ordre, dit-il, la première chose à faire est de nous
assurer de la composition de l'air que nous respirons et de l'importance
de l'atmosphère, n'est-ce pas votre avis, mon cher Gontran?
--Parfaitement si, parfaitement si, répéta par deux fois le jeune homme.
Et il ajouta _in petto_, en se grattant l'oreille;
--Pourvu qu'il ne lui prenne pas fantaisie de me consulter sur la
cuisine qu'il va faire!
Ce pensant, il coula un regard suppliant sur Fricoulet.
Celui-ci comprit cette muette prière et, réprimant un sourire, demanda
au vieillard:
--Quelle méthode allons-nous suivre?
Et aussitôt, se reprenant:
--...Allez vous suivre pour opérer?
Le vieux savant réfléchit un instant.
--Mon Dieu!... Je pensais tout d'abord à la méthode eudiométrique
imaginée par Gay-Lussac... mais, comme vous savez, on n'opère que sur de
très petits volumes de gaz, d'où il résulte de grandes chances d'erreur;
or, au point où nous en sommes, je n'ai pas le droit de me tromper et il
me faut arriver à des résultats scrupuleusement exacts.
--En ce cas, s'écria Fricoulet, employez le phosphore; c'est le procède
le plus simple et aussi le plus rapide.
--J'y pensais, répliqua sèchement Ossipoff.
Il prit dans la boîte à réactifs un verre à pied qu'il remplit aux deux
tiers d'eau distillée, puis, plongeant dans l'eau, il enfonça une
éprouvette graduée et contenant exactement cent centimètres cubes d'air,
après quoi, il fit passer dans l'éprouvette un long bâton de phosphore
humide.
Cela fait, il alla déposer l'appareil dans un coin et se mit à déballer
les autres instruments.
Alors le jeune comte, qui avait regardé curieusement cette opération,
attira Fricoulet en arrière.
--Explique-moi, lui chuchota-t-il à l'oreille.
--Le bâton de phosphore que tu vois reluire dans l'ombre, répondit
l'ingénieur à voix basse, absorbe l'oxygène de l'air ambiant et se
combine avec lui; tout à l'heure, quand le phosphore ne sera plus
entouré de fumées blanches et qu'il aura perdu tout son rayonnement,
Ossipoff retirera l'éprouvette et, comme elle est graduée, il n'aura
qu'à ramener le nouveau volume de gaz à la pression initiale, pour
constater qu'une certaine partie en a disparu, absorbée par le
phosphore.
--C'est l'oxygène, n'est-ce pas? fit Gontran.
--En effet; et le gaz, demeurant dans l'éprouvette, devra être de
l'azote...
--À moins cependant que l'atmosphère lunaire soit autrement composée que
l'atmosphère terrestre, ainsi que je l'ai entendu dire à plusieurs
reprises par M. Ossipoff.
À ce moment, le vieillard poussa un cri et, désignant la bougie de
Fricoulet:
--Nous allons nous trouver dans l'obscurité, fit-il.
[Illustration]
La mèche, en effet, se carbonisait et ne jetait plus que des lueurs
vacillantes.
--Ah! si l'on pouvait faire du gaz, soupira Gontran.
Ossipoff frappa ses mains l'une contre l'autre:
--Pourquoi pas? exclama-t-il, j'entends du gaz liquide; c'est très
simple, puisque nous avons de l'alcool et de la térébenthine.
Et pendant qu'il faisait le mélange dans un flacon de verre ordinaire,
Fricoulet fabriquait, à l'aide d'une bande de coton, une mèche qui,
plongée dans le liquide et allumée, s'enflamma aussitôt, répandant une
lueur éclatante.
Gontran était stupéfait.
--Oh! ces hommes de science! pensa-t-il.
Mais déjà Ossipoff était passé à une autre occupation, et tout en
rangeant ses instruments, il disait:
--Il ne faut pas nous en tenir à l'air; car l'eau doit également
concourir à notre nutrition; vous avez été, tout comme moi, à même de
remarquer que l'eau lunaire a un goût tout différent de l'eau des
fleuves et mers terrestres... J'ai idée que l'analyse nous y fera
découvrir quelque élément dont nous pourrons tirer parti... cette
analyse, je vous propose de la faire par la pile électrique, laquelle
nous donnera le rapport du volume des gaz, et ensuite, par l'évaporation
qui laissera des résidus dont il nous sera facile de connaître la
nature; hein! approuvez-vous cette manière de faire?
Gontran, auquel cette question était plus spécialement posée, hocha la
tête d'un air entendu.
--Assurément, répondit-il; cette marche me paraît être celle qu'il
faudrait suivre, si...
--Si?...
[Illustration]
--Si nous étions en possession de l'instrument indispensable,
c'est-à-dire de la pile électrique.
--Là n'est point l'obstacle, répliqua Fricoulet, car nous pouvons en
construire une facilement.
Et, au regard interrogateur du jeune comte, il répondit:
--Le zinc qui double cette boîte, les sous que les uns et les autres
nous avons dans nos poches, enfin un peu de drap emprunté à nos
vêtements, ne voilà-t-il pas tous les éléments constitutifs d'une pile;
nous la mouillerons d'eau additionnée d'un peu d'acide sulfurique, et le
courant que nous obtiendrons sera plus que suffisant pour produire
l'électrolyse du liquide...
Et comme Gontran s'extasiait:
--Ce procédé n'a rien de neuf, ajouta le jeune ingénieur; il date de
l'an 1800 et fut employé par Nicholson et Carlisle pour faire la
première analyse de l'eau terrestre.
Tout en parlant, il avait découpé en rondelles un morceau du pan de sa
redingote, pendant que Ossipoff en faisait autant du zinc arraché au
couvercle de la boîte.
Et M. de Flammermont les regardait monter la _pile_, en hochant la tête
d'un air de doute.
En dépit des explications qui lui avaient été fournies, il ne pouvait se
faire à l'idée que de toutes ces manipulations sortirait quelque chose
de nutritif et de stomachique.
--Parbleu! pensait-il, s'il en était ainsi qu'ils le prétendent,
l'expression terrestre «vivre de l'air du temps» se trouverait être
juste!... et ce serait par trop bizarre.
[Illustration]
Tout à coup il poussa une légère exclamation qui attira l'attention
d'Ossipoff et de ses compagnons.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet.
--Le bâton de phosphore est éteint, répliqua M. de Flammermont.
Le vieillard abandonna la pile aux mains de l'ingénieur et s'en fut
chercher l'appareil.
Après avoir retiré le phosphore de l'éprouvette et fait rapidement ses
calculs, il s'écria triomphalement:
--Hurrah!... je ne m'étais pas trompé dans mes suppositions.
--Auriez-vous trouvé par hasard, un mouton dans cette éprouvette?
demanda plaisamment le jeune comte.
Ossipoff sourit et répliqua:
--Non; mais quelque chose assurément qui pourrait peut-être remplacer la
chair de ce quadrupède.
Gontran ouvrit de grands yeux.
--Il y a, poursuivit le père de Séléna, qu'au lieu d'être composé, comme
sur la terre, de soixante-dix-neuf parties d'azote pour vingt-une
parties d'oxygène, l'air que nous respirons est composé de volumes égaux
de ces deux gaz!
--Eh! s'écria Fricoulet, voilà pourquoi nous n'éprouvons aucune
souffrance de la basse pression de l'air.
Un instant après, Ossipoff et l'ingénieur demeuraient courbés sur le
voltamètre, examinant en silence les bulles de gaz qui se dégageaient de
la pile et remplissaient les éprouvettes.
--C'est bizarre! murmura le vieillard à mi-voix.
Fricoulet prit une goutte de l'eau soumise à l'analyse et l'étendit sur
sa main.
--Parbleu! exclama-t-il, j'en étais sûr.
--De quoi étiez-vous sûr? demanda le vieux savant.
L'ingénieur examina encore méticuleusement la goutte d'eau, et répondit:
--Cette eau, pas plus que l'air lunaire, n'est composée de même que sur
terre.
--Que prétendez-vous donc?
--Qu'elle contient deux fois autant d'oxygène que l'eau terrestre et
qu'elle est composée de trois volumes de ce gaz pour un d'hydrogène.
--Mais, en ce cas, fit Gontran, c'est de l'eau oxygénée!
--Assurément.
--Elle est imbuvable?
--Pas le moins du monde, mais il faut auparavant la distiller pour la
débarrasser de son surplus d'oxygène.
Seul, Ossipoff ne disait rien; les lèvres pincées, les yeux à
demi-voilés sous les paupières abaissées, le menton dans la main, il
paraissait plongé en une méditation profonde.
--À quoi pensez-vous donc, monsieur Ossipoff? demanda Gontran.
[Illustration]
--Je songe que nous avons de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote...
et qu'il ne nous reste plus à trouver que du carbone.
--Du carbone! exclama le jeune comte! Qu'en feriez-vous donc, si vous en
aviez?
--Je le mettrais en présence, et dans certaines proportions, des corps
que nous possédons déjà... et de cette combinaison naîtrait la substance
destinée à nous servir de nourriture.
Gontran, en entendant ces mots, eut un haut-le-corps prodigieux.
--Ah! par exemple! murmura-t-il, si je m'attendais à celle-là!...
Fricoulet lui poussa le coude, et se penchant vers lui:
--Un vrai savant, chuchota-t-il, doit s'attendre à tout.
[Illustration]
M. de Flammermont comprit cet avertissement et se promit de dissimuler,
à l'avenir, des étonnements capables de donner à Ossipoff des soupçons
sur la capacité scientifique de son futur gendre.
Le vieillard cependant demeurait silencieux, les regards fixés sur ses
fioles de réactifs et ses appareils.
Soudain ses compagnons l'entendirent répéter plusieurs fois, comme se
parlant à lui-même:
--C'est cela, oui, c'est bien cela.
Puis, il leur fit de la main, signe de s'approcher et leur dit:
--Voici comment nous allons procéder: nous commencerons par extraire de
suite, au moyen de cette pile, l'oxygène et l'hydrogène de l'eau; pour
l'air, nous absorberons l'oxygène par le phosphore afin de recueillir
l'azote pur; quant au carbone, nous le produirons sous forme de
graphite. Puis par les procédés connus, nous produirons, d'une part,
l'oxygène pur à l'état solide et, d'autre part, un composé nutritif qui,
sous un petit volume, possédera des qualités extraordinaires
d'assimilation, cela fait nous serons assurés de nos poumons, et de nos
estomacs.
Puis, se tournant vers M. de Flammermont:
--Quand nous serons arrivés à ce résultat, je ferai appel à toute votre
intelligence, mon cher enfant, pour nous procurer un nouveau moyen de
locomotion qui nous permette de nous lancer à la poursuite de Sharp.
Sans doute, en ce moment, la vision de sa douce fiancée passa-t-elle
devant les yeux du jeune homme, car il s'écria d'une voix vibrante:
--Comptez sur moi, monsieur Ossipoff, et s'il ne dépend que de ma bonne
volonté, nous rejoindrons ce coquin, fût-il dans le soleil.
Une grande émotion s'empara du vieillard qui attira le jeune comte sur
sa poitrine et l'y tint longtemps serré étroitement.
Fricoulet, pendant ce temps-là, examinait minutieusement l'état du
garde-manger, c'est-à-dire le contenu de la boîte, que la prévoyance de
Séléna avait fait laisser à la disposition de Sharp.
--Mes amis, dit-il, je crois qu'il importe de nous mettre sans tarder à
l'ouvrage, car nous avons devant nous pour quatre jours de nourriture,
tout au plus: trente-trois biscuits, cinq boîtes de conserves d'une
demi-livre chacune... et c'est tout!
[Illustration]
--Plus une tablette de chocolat que j'avais emportée dans ma poche pour
grignoter pendant le congrès, ajouta Gontran, je la mets dans la
communauté.
Ce disant, il sortit le précieux comestible et le remit à Fricoulet qui,
de lui-même, s'adjugea les fonctions d'économe de la petite colonie.
[Illustration]