[Illustration]
ALCIDE FRICOULET était ce qu'on appelle un bon garçon, et si, pour des
causes qu'il tenait à garder secrètes, il n'aimait pas les femmes, tout
au moins avait-il un coeur excellent.
Aussi, tout en applaudissant _in petto_ à l'aventure qui soustrayait son
ami Gontran à l'enfer du mariage, il ne pouvait s'empêcher, en même
temps, de déplorer cette même aventure qui frappait si cruellement le
comte de Flammermont.
Semblable à un fou, celui-ci criait et gesticulait, insultant Sharp,
appelant Séléna, sondant en vain l'immensité où, dans l'irradiation
solaire, aucune trace du véhicule n'apparaissait déjà plus.
--Gontran! cria l'ingénieur, Gontran!
Mais le jeune homme, tout entier à sa douleur, n'entendait pas et
continuait à s'absorber dans sa recherche.
Fricoulet reporta alors son attention sur Ossipoff qui, sous la violence
de l'émotion, s'était évanoui entre ses bras.
Les jambes molles, le corps inerte et la tête ballante, le vieillard
demeurait sans mouvement, et sans le souffle pressé qui s'échappait de
sa gorge contractée, il eût pu passer pour mort.
Fricoulet, le seul qui eût conservé son sang-froid--et pour cause,
puisqu'il n'était ni le père, ni le fiancé de Séléna, Fricoulet sentait
cependant la nécessité de prendre une décision.
[Illustration]
--Je ne puis pas demeurer là éternellement, murmura-t-il, ce vieillard a
besoin de soins; quant à Gontran, pour un peu il deviendrait fou.
Seulement alors, il s'aperçut que le cratère s'était peu à peu vidé des
assistants qui le remplissaient au moment du congrès; dans le lointain,
de longues files de Sélénites disparaissaient par les voies
souterraines, semblables à une bande de lapins qu'un étranger vient
troubler dans leurs ébats.
--Les égoïstes! pensa Fricoulet, pas un seul d'entre eux n'est venu
s'enquérir de ce qui est arrivé.
À ce moment, une main se posa sur son épaule; il se retourna et reconnut
Telingâ.
--Hein! s'écria l'ingénieur, vous seriez-vous jamais douté qu'il pût
exister sur ce monde lumineux qui éclaire durant la nuit le pays des
Subvolves, des gredins semblables!
Le sélénite hocha la tête sans répondre.
Puis, après un moment:
--Il faut vous hâter, dit-il.
--Me hâter! répliqua Fricoulet, me hâter de quoi faire?
--De partir d'ici.
L'ingénieur fixa sur son interlocuteur des yeux ahuris.
--Mais où voulez-vous que nous allions? demanda-t-il.
Telingâ posa son index sur le front du jeune homme.
[Illustration]
Le sommet des montagnes s'estompait graduellement.
--Non, non! exclama celui-ci, j'ai bien ma tête, rassurez-vous,
seulement, je ne comprends pas pourquoi vous me dites de me hâter de
partir d'ici.
--La nuit, répliqua laconiquement le sélénite.
Et il étendit le bras vers l'horizon.
Le sommet des montagnes et des cratères avoisinants s'estompait
graduellement et l'ombre agrandie des dentelures volcaniques
s'allongeait jusqu'aux Terriens.
En même temps, dans l'azur profond des cieux, dont aucun nuage ne
troublait l'impassible et morne sérénité, les étoiles commençaient à
scintiller.
--Brrr! fit tout à coup Fricoulet, on dirait qu'il vous tombe sur les
épaules un manteau de glace.
--Il ne faudrait pas tarder, fit observer Telingâ; déjà les Sélénites,
dont la constitution est cependant plus en rapport avec ces brusques
changements de température, ont rejoint leurs chaudes demeures
souterraines... croyez-moi, il serait dangereux pour vous et vos amis de
demeurer plus longtemps ici...
--Vous avez raison, répliqua Fricoulet, je me sens déjà glacé jusqu'aux
moelles.
Puis, avec autant de facilité que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume,
l'ingénieur enleva Ossipoff et le jeta sur ses épaules; ensuite il
courut à Gontran, le prit par le bras et l'entraîna vers la grande salle
mise à leur disposition par le directeur de l'observatoire de
Maoulideck.
[Illustration]
Il avait fait à peine quelques pas que soudain il s'arrêta.
--Et Farenheit! exclama-t-il.
Tout préoccupé de l'état d'Ossipoff et de la douleur de Gontran,
Fricoulet avait totalement oublié l'Américain, dont le souvenir lui
était, à l'instant, revenu brusquement.
--Je ne puis pourtant pas abandonner ainsi ce malheureux, dit-il.
Et, en dépit des observations de Telingâ, il revint à grandes enjambées
vers l'endroit où était tombé sir Jonathan.
Atteint en pleine poitrine par les éclats meurtriers de la cartouche de
Sharp, l'Américain gisait sur le sol, les membres raides, la face rigide
et convulsée par la rage, les yeux vitreux et le poing encore crispé sur
la crosse de son revolver, dans l'attitude où la mort l'avait saisi.
--Mais il vit! s'écria Fricoulet, trompé par cette apparence de
mouvement.
Telingâ secoua la tête.
--Le froid s'est déjà emparé de lui, murmura-t-il; l'âme s'est envolée
vers les sphères supérieures, et ce n'est plus que sa dépouille mortelle
que nous avons sous les yeux.
[Illustration]
--Je veux au moins lui donner une sépulture, insista l'ingénieur.
--Le sol est déjà congelé, répliqua le Sélénite, et vous vous épuiseriez
en vain à le vouloir creuser... au surplus, ce serait une précaution
inutile... le froid va dessécher ce corps, le momifier, et lorsque le
soleil luira à nouveau, vous en pourrez faire ce que bon vous semblera.
Fricoulet jeta sur le cadavre de son compagnon un regard attristé et,
suivi de Telingâ qui précipitait sa marche, il se mit à fuir devant
l'ombre profonde qui, tombant des sommets, envahissait derrière lui le
cirque lunaire, enveloppant d'un silence de mort ces roches titanesques,
au pied desquelles, saisi par le froid épouvantable des espaces, le
cadavre de Farenheit se congelait en grimaçant.
Arrivé dans la salle qui déjà, pendant quinze fois vingt-quatre heures,
leur avait servi d'habitation, et où force leur était d'attendre le
retour du soleil, Fricoulet étendit le vieillard sur la couche de Fédor
Sharp.
Puis il fouilla dans l'une des nombreuses poches dont ses vêtements
étaient munis, et en tira un petit bougeoir qu'il alluma; à la lueur
vacillante de ce lumignon, la salle prit aussitôt un aspect sinistre et
funèbre; des ombres monstrueuses s'accrochaient aux saillies des parois,
faisant paraître plus petits encore les trois Terriens, rassemblés dans
une encoignure.
--Fichtre! grommela Fricoulet, il ne fait pas gai ici!
Il secoua brusquement les épaules pour chasser le voile de tristesse qui
menaçait de l'envelopper ainsi qu'un linceul; puis, s'approchant de M.
de Flammermont qui s'était laissé tomber sur une couchette et demeurait
immobile, la tête penchée sur la poitrine, les yeux fixés sur le sol,
engourdi dans une torpeur désespérée, il lui posa la main sur l'épaule.
Le jeune comte tressaillit, releva la tête et regarda son ami, avec, sur
la physionomie, la stupeur première de l'homme que l'on arrache
brusquement au sommeil.
[Illustration]
--Voyons! Gontran, dit l'ingénieur, voyons!... sois homme! que
diable!... en vérité, j'ai honte de te voir abattu ainsi.
M. de Flammermont haussa les épaules dans un geste accablé et murmura ce
seul mot d'une voix navrée:
--Séléna!
Pour le coup, Fricoulet s'impatienta et, frappant du pied:
--Eh! s'écria-t-il, quand tu demeureras là, immobile, inerte comme un
cratère, à te désoler et à appeler Séléna!... crois-tu, par hasard, que
c'est là ce qui te la rendra?
--Me la rendre! murmura Gontran; hélas!... elle est perdue!... perdue à
jamais...
Et, après un moment, il poursuivit avec amertume:
--Ah! pourquoi ce gredin ne m'a-t-il pas tué comme Farenheit? au moins,
c'en serait fini de la souffrance.
Fricoulet leva les bras au ciel.
--Voilà! exclama-t-il, du parfait égoïsme ou je ne m'y connais pas!...
eh bien! et nous! est-ce que nous ne comptons pas un peu aussi dans ton
affection!... moi, particulièrement, est-ce que je n'ai pas un peu droit
à ce que tu ne fasses pas si bon marché de ton existence?
Il se tut et reprit:
--Car, ce bonheur dont la perte te désespère, est-ce que jamais tu
aurais pu même le toucher du bout du doigt, si je ne t'avais fait la
courte échelle pour te permettre d'y atteindre?...
--Où veux-tu en venir? demanda M. de Flammermont.
--À ceci, tout simplement: c'est qu'il pouvait arriver, pour ton amour
et tes intentions matrimoniales, quelque chose de plus fâcheux que
l'enlèvement de Mlle Séléna.
Le jeune comte fixait sur son ami des yeux que l'ahurissement
agrandissait.
--Je comprends de moins en moins, balbutia-t-il.
--Il faut que la douleur t'obscurcisse les idées. Comment! ce que je te
dis ne te paraît pas lucide, lumineux? Admets cependant qu'au lieu
d'enlever ta fiancée, ce coquin de Sharp soit parti tout seul.
À cette supposition, Gontran poussa un soupir navrant.
--Hélas! dit-il.
--Seulement, poursuivit l'ingénieur, admets aussi qu'au lieu de tuer,
avant son départ, ce pauvre sir Farenheit, ce soit moi que Sharp ait
abattu.
Il se tut, puis se croisant les bras:
--Crois-tu que Séléna n'aurait pas été, alors, bien plus perdue pour toi
qu'elle ne l'est actuellement? ah! mon pauvre ami! c'est pour le coup
que le brave M. Ossipoff se fût aperçu de la nullité scientifique de son
futur gendre.
--Eh! riposta M. de Flammermont, que m'importe maintenant l'opinion de
M. Ossipoff? je n'avais consenti à jouer cette comédie que par amour
pour sa fille... mon bonheur est perdu à jamais...
L'ingénieur l'interrompit d'un geste bref.
--Perdu, dit-il, et pourquoi cela?
Gontran, comme mû par un ressort, se redressa.
--Que signifie? balbutia-t-il d'une voix tremblante.
--Que je considère ton bonheur comme compromis, mais non perdu.
Le comte lui saisit les mains.
--Parle, fit-il avec angoisse, aurais-tu quelque espoir... quelque
projet?...
--De l'espoir! non; mais, en tout cas, je n'ai aucune désespérance: je
suis furieux, j'enrage, j'étranglerais Sharp avec une jouissance
infinie; mais, en ce qui concerne Mlle Ossipoff, si j'étais à ta place,
je ne me désolerais qu'après avoir retrouvé son cadavre.
--Le retrouver, murmura Gontran, penses-tu que cela soit possible?
--Eh! riposta l'ingénieur avec un haussement d'épaules plein de fatuité,
peut-il y avoir quelque chose d'impossible à des hommes comme nous?
Et, tout heureux de voir Gontran sorti de la torpeur première dans
laquelle l'avait plongé la disparition de sa fiancée, il s'écria:
--Allons! _sursum corda[1]!..._ Que ce malheur, loin de nous abattre,
nous mette, au contraire, le diable au corps pour nous faire sortir
triomphants de la lutte gigantesque que nous avons entamée contre
l'Infini.
Un gémissement retentit derrière l'ingénieur et la voix douloureuse
d'Ossipoff se fit entendre:
--Hélas! il ne s'agit pas, pour nous, de lutter contre l'Infini, mais
bien contre notre propre nature. Que parlez-vous, M. Fricoulet, de
courir à la poursuite de Sharp, alors que, dans quelques heures, nous ne
serons plus que des cadavres?
Le jeune ingénieur ne put retenir un mouvement de surprise.
--Comment, fit-il, vous aussi, vous vous laissez abattre?
Puis tout à coup se redressant, il s'écria d'une voix vibrante,
enthousiasmé par la difficulté même des obstacles qu'il s'agissait de
vaincre:
--Eh bien! puisque vous son père, vous son fiancé, vous l'abandonnez,
c'est moi qui irai au secours de Mlle Séléna.
Gontran saisit la main de son ami et la serra énergiquement.
--Dispose de moi, Fricoulet, prononça-t-il d'une voix ferme; ce que tu
me diras de faire, je le ferai; partout où tu iras, j'irai, car en
vérité, j'ai honte de mon abattement et de ma désespérance!
--Mais, insensés que vous êtes, exclama le vieillard, ne songez-vous
donc pas qu'en s'emparant de notre obus, ce misérable nous a ravi, non
pas seulement le moyen de quitter le sol lunaire, mais encore le moyen
d'y pouvoir subsister?
Gontran devint tout pâle.
--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
--Que nous n'avons plus qu'à mourir de faim; il ne nous reste plus ni
vivres, ni eau, ni air...
--Allons donc! riposta M. de Flammermont, les Sélénites trouvent bien
moyen de vivre.
--Parce que les aliments dont ils font usage contiennent les principes
nutritifs nécessaires à leur organisme.
--Mais qui vous prouve que notre estomac ne s'accommoderait pas, lui
aussi...?
Le vieillard lui coupa la parole, d'un geste désespéré.
--Eh! dit-il, croyez-vous que j'aie attendu jusqu'à aujourd'hui pour
m'en assurer?... L'analyse chimique m'a démontré que nous ne saurions
nous plier à l'alimentation lunarienne.
Ces paroles furent accueillies par un gémissement et un cri de rage, le
premier poussé par Gontran, le second échappé des lèvres de Fricoulet.
Les trois hommes se regardèrent pendant quelques instants, silencieux et
atterrés.
La situation était en effet terrible: lutter contre l'impossible était
encore à la hauteur de leur audace, mais lutter contre la faim...
Ce fut l'ingénieur qui reprit le premier la parole.
--Mourir de faim! exclama-t-il, avoir fait plus de quatre-vingt-dix
mille lieues pour venir mourir de faim sur la lune! En vérité, ce serait
stupide, et si les bons astronomes terriens apprenaient jamais cela, ils
en éclateraient de rire devant leurs télescopes.
Et il se mit à arpenter furieusement la salle de long en large.
--Stupide tant que tu voudras, riposta M. de Flammermont, la réalité
n'en est pas moins là qui nous montre un garde-manger absolument vide.
--Il nous reste, il est vrai, la ressource de danser devant, reprit
l'ingénieur; mais encore qu'hygiénique, je ne sache pas que la danse ait
été jamais considérée comme un exercice réconfortant.
[Illustration]
Puis, après un moment:
--Voyons, nous sommes ici trois auxquels, cela est indéniable, aucun des
secrets de la science moderne n'est inconnu, et nous ne trouverions pas
le moyen de nous sustenter dans le monde que nous avons atteint!... cela
est absolument invraisemblable.
Gontran hocha la tête.
--Tu en parles à ton aise, fit-il; inventer un système de locomotion qui
vous fasse franchir des millions de lieues à cheval sur un rayon
lumineux ou dans un courant électrique! parcourir l'immensité
planétaire! visiter le soleil et les étoiles! ce n'est rien... mais
inventer un gigot ou un beefsteak sans avoir sous la main la matière
première, c'est à dire un mouton ou un boeuf! cela, je le déclare
au-dessus de mes forces.
[Illustration]
Fricoulet claqua ses doigts avec impatience.
--Ma parole! exclama-t-il, tu me ferais croire que tu es aussi bourgeois
que tous les bourgeois qui s'empressent aux tables des bouillons Duval
ou des restaurants à trente-deux sous du Palais-Royal. Comment, tu en es
encore à croire que le gigot et la côtelette sont indispensables à
l'existence de l'homme?
Il agita désespérément ses bras dans l'espace et s'écria:
--Que diront les gens du XXe siècle, quand ils liront qu'à l'époque
éclairée que nous prétendons être, on croyait encore à des machines
semblables.
[Illustration]
Ce disant, il s'était tourné vers Ossipoff comme pour lui demander son
approbation.
Mais le vieillard n'avait pas entendu un seul mot de ce qui venait de se
dire entre les deux amis.
Accroupi sur sa couchette, il paraissait fort occupé à noircir une page
blanche de son carnet, avec force chiffres et dessins.
Enfin il releva la tête et s'écria:
--Sharp n'atteindra pas Vénus avant vingt-cinq jours... c'est dans un
mois seulement que la planète arrivera en conjonction avec le Soleil et
à sa plus grande proximité de la Terre, dont elle ne sera plus séparée
que par douze millions de lieues à peine.
--Une futilité, murmura amèrement le jeune comte, ce n'est vraiment pas
la peine d'en parler.
--Avez-vous tenu compte, dans vos calculs, demanda Fricoulet, du poids
moins considérable que transporte l'obus?
--Parfaitement, et j'ai trouvé que la durée du voyage se trouve diminuée
de quatre jours, dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes, par
suite de la suppression des deux cent quatre-vingt-cinq kilos que nous
représentons tous les quatre.
--Cependant le poids de Sharp doit être défalqué de cet allégement.
Ossipoff inclina la tête.
--J'y ai pensé: Sharp pesant quatre-vingts kilos, ces quatre-vingts
kilos retranchés de deux cent quatre-vingt-cinq donnent, pour
l'allégement de l'obus, un poids de deux cent cinq kilos, lesquels
représentent, effectivement, une augmentation de vitesse qui se traduit
par quatre jours...
--Dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes de moindre durée
dans le voyage, ajouta Gontran.
--C'est bien cela.
--Et à quoi tendent ces calculs? demanda railleusement le jeune comte.
--À ceci tout simplement, répondit Fricoulet qui coupa sans façon la
parole au vieillard: qu'il nous faut trouver un moyen de locomotion
assez rapide, pour que dans vingt-cinq jours nous arrivions, nous aussi,
sur Vénus, afin de happer ce coquin de Sharp et de délivrer Mlle Séléna.
Ossipoff tendit silencieusement la main au jeune ingénieur et la serra
avec énergie.
Gontran demanda:
--En vérité, mon pauvre ami, ne te berces-tu pas là de vaines
espérances?
--Eh! exclama Fricoulet; je te répète qu'à nous trois, nous arriverons à
vaincre les difficultés les plus insurmontables... du reste, moi j'ai
pris comme devise, cette parole vieille comme le monde, mais qui a
toujours réussi à ceux qui ont eu foi en elle: «Aide-toi, le ciel
t'aidera.»
Puis, frappant sur l'épaule de son ami:
--Quant à toi, cette défiance de toi-même provient d'un excès de
modestie... l'amour de la science t'a déjà fait accomplir des
miracles... tu ne me feras pas croire que Mlle Séléna ne soit pas
capable de te faire faire des choses plus surprenantes encore...
Le jeune comte, malgré sa tristesse, ne put s'empêcher de sourire.
Après un court silence, le jeune ingénieur reprit:
--Donc, par suite du vol de ce coquin de Sharp, nous voici à peu près
dans la même situation que Robinson sur son île, avec cette différence
cependant que Robinson pouvait cueillir aux arbres des fruits qui, sans
l'engraisser précisément, l'empêchaient tout au moins de mourir de faim,
tandis que nous...
[Illustration]
Tout à coup, il s'interrompit, se frappa le front d'un geste inspiré et,
s'accroupissant sur le sol, tira de sous la couchette de M. Ossipoff une
caisse qu'il ouvrit.
Elle contenait quelques douzaines de biscuits et quatre boîtes de
conserves.
--Comme quoi, dit-il, une bonne action est toujours récompensée.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le vieillard.
--Une attention de Mlle Séléna à l'égard de Sharp, ne voulant pas
l'abandonner ici sans ressources, elle avait exigé de moi que je lui
laissasse, sans en rien dire à personne, cette petite réserve.
--Cette enfant a toujours eu un coeur d'or, murmura le vieux savant tout
attendri.
--Aussi, cette bonne action va-t-elle lui profiter, riposta Fricoulet.
--Comment l'entends-tu? demanda Gontran.
--Dame! pour que nous puissions l'arracher à son ravisseur, il faut que
nous construisions un moyen de locomotion... or, pour cela, il nous faut
du temps, et pendant ce temps-là, nos estomacs réclameront leurs droits.