XXXI

Comment Honte et puis Peur aussi

Viennent à Danger par souci

Bien fort le gourmander, pour cause

D'avoir si mal gardé la Rose.

Sur ce point une fois d'accord,

Elle vont à Danger d'abord.

Le paysan est qui rumine

Couché dessous une aubépine.

Sur un monceau d'herbe et de foin

Sa tête, en guise de coussin,

S'appuie et tranquille sommeille.

Mais Honte le tance et l'éveille,

* * *

[p.246]

Qui le laidenge et li cort sore. 3813

_Honte_.

Comment dormez-vous à ceste hore,

Fet-ele, par male avanture?

Fox est qui en vous s'asséure

De garder Rose ne bouton,

Ne qu'en la queue d'ung mouton:

Trop estes recréans et lasches,

Qui déussiés estre farasches,

Et tout le monde estoutoier.

Folie vous fist otroier

Que Bel-Acueil céans méist

Homme qui blasmer nous féist:

Quant vous dormés, nous en avons

La noise, qui mès n'en povons.

Estiés-vous ore couchiés[70]?

Levés tost sus, et si bouchiés

Tous les partuis de ceste haie,

Et ne portés nului manaie:

Il n'afiert mie à vostre non,

Que vous faciès se anui non.

Se Bel-Acueil est frans et dous,

Et vous, soies fel et estous,

Et plains de ramposne et d'outrage:

Vilains qui est cortois, c'est rage;

Ce oï dire en reprovier,

Que l'en ne puet fere espervier

En nule guise d'ung busart[71].

Tuit cil vous tiennent por musart,

Qui vous ont trové débonnaire.

Voulez-vous donques as gens plaire,

Ne faire bonté, ne servise?

Ce vous vient de recréantise:

[p.247]

Lui court sus et lui dit grondant: 3821

_Honte_.

Comment, fait-elle, le croquant,

A cette heure dormir il ose!

Bien fol en lui qui se repose

Pour garder rose ni bouton,

La queue autant vaut d'un mouton.

C'est par trop paresseux et lâche!

Vous savez bien que votre tâche

Est de tous gourmer et chasser.

Fol que vous étiez de laisser

Bel-Accueil céans introduire

Cet intrus ainsi pour nous nuire!

Vous dormez, et nous en avons

La noise, qui mais n'en pouvons.

Sans doute, vous dormiez encore?

Levez-vous donc, et courez clore

De la barrière tous les trous

Et chasser bien loin tous les fous.

Pour votre nom c'est raillerie

De n'oser faire une avanie.

Si Bel-Accueil est franc et doux,

Vous, soyez félon et jaloux,

Plein d'amertume et plein d'outrage;

Vilain qui courtois est, c'est rage.

Et le proverbe est bien connu:

Jamais homme n'est parvenu

A faire épervier d'une buse[71].

De votre sottise s'amuse

Qui vous trouve facile et doux.

Aux gens plaire voudriez-vous

Et les obliger à leur guise?

C'est chez vous pure couardise.

* * *

[p.248]

Si aurés mès par tout le los 3845

Que vous estes lasches et mos,

Et que vous créés jangléors.

Lors a après parlé Paors.

_Paor_.

Certes, Dangier, moult me merveil

Que vous n'estes en grant esveil

De garder ce que vous devés;

Tost en porrés estre grevés,

Se l'ire Jalousie engraingne,

Qui est moult fiere et moult grifaingne,

Et de tencier apareillie:

Ele a hui moult Honte assaillie,

Et a chacié par sa menace

Bel-Acueil hors de ceste place,

Et jure qu'il ne puet durer

Qu'el nel' face vif enmurer.

C'est tout par vostre mauvestié,

Qu'en vous n'a mès point d'engrestié.

Ge cuit que cuer vous est faillis,

Mès vous en serés mal baillis,

Et en aurés poine et anui,

S'onques Jalousie connui.

_L'Acteur_.

Lors leva li vilains la hure,

Frote ses yex et ses behure,

Fronce le nés, les yex rooille,

Et fu plains d'ire et de rooille,

Quant il s'oï si mal mener.

[p.249]

Bientôt vous aurez le renom 3853

D'un lâche et d'un stupide ânon

Que le premier trompeur enjôle!

Peur à son tour prit la parole:

_Peur_.

Certes, je m'étonne, Danger,

De vous voir si sot, si léger.

Dit-elle, en votre surveillance;

Il vous en cuirait fort, je pense,

Si de Jalousie en devait

L'ire grandir, que chacun sait

Si dure et cruelle et sévère.

Elle a tancé Honte naguère

Et d'ici Bel-Accueil chassé

De ses menaces tout glacé,

Disant: Je n'aurai nulle joie

Qu'en prison tout vif ne le voie.

Or, c'est par pure lâcheté

Que vous l'avez si bien traité.

Le coeur vous a manqué sans doute,

Mais grands maux pour vous je redoute

Et grandes peines désormais,

Si Jalousie or je connais.

_L'Auteur_.

Lors le vilain lève la hure,

Frotte ses yeux et sa figure,

Fronce le nez, roule les yeux,

Et puis soudain tout furieux

Voyant ainsi qu'on le malmène:

* * *

[p.250]

_Dangier_.

Bien puis, fet-il, vis forcener, 3872

Quant vous me tenés por vaincu.

Certes or ai-ge trop vescu,

Se cest porpris ne puis garder:

Tout vif me puisse-l'en arder,

Se jamès homs vivans i entre.

Moult ai iré le cuer où ventre,

Quant nus i mist onques les piés;

Miex amasse de deux espiés

Estre ferus parmi le cors.

Ge fis que fox, bien men recors,

Or l'amenderai par vous deus,

Jamès ne serai pareceus

De ceste porprise deffendre;

Se g'i puis nului entreprendre,

Miex li vausist estre à Pavie.

Jamès à nul jor de ma vie

Ne me tendrés por recréant,

Ge le vous jur et acréant.

_L'Amant_.

Lors s'est Dangier en piés dreciés,

Semblant fet d'estre correciés;

En sa main a ung baston pris,

Et va cerchant par le porpris

S'il trovera partuis, ne trace,

Ne sentier qu'à estouper face.

Dès or est moult changié li vers:

Car Dangiers devient moult divers,

Et plus fel qu'il ne soloit estre.

Mort m'a qui si l'a fait irestre,

[p.251]

_Danger_.

Je puis bien être fou sans peine, 3880

Dit-il, quand on me dit vaincu,

Et j'ai trop jusqu'ici vécu

Si ne puis garder une haie.

Qu'à présent un seul homme essaie

D'entrer; dussé-je vif rôtir,

Il n'en pourra vivant sortir.

J'ai trop de coeur et d'ire au ventre;

Que de deux glaives on m'éventre

Si quelqu'un les pieds y remet.

Oui, bien fol j'étais en effet.

Grâce à vous, je puis ma paresse

Réparer; dès lors sans faiblesse

Je veux surveiller ce pourpris,

Et le premier qui sera pris

Mieux lui vaudrait être à Pavie.

Jamais à nul jour de ma vie

Ne me tiendrez pour fainéant,

Je vous le jure par serment.

_L'Amant_.

Lors Danger sur ses pieds se dresse,

Feignant grand' fureur et rudesse.

Un bâton dans sa main a pris

Et va cherchant par le pourpris,

Afin, s'il trouve d'aventure

Pertuis ou trace en la clôture

Ou sentier, d'y mettre renfort.

J'ai vu soudain changer mon sort;

Pour moi Danger si bon naguère

Est plus félon qu'à l'ordinaire.

* * *

[p.252]

Car ge n'aurai jamès lesir 3901

De véoir ce que je desir.

Moult ai le cuer du ventre irié

Dont j'ai Bel-Acueil adirié;

Et bien sachiés que tuit li membre

Me fremissent, quant il me membre

De la Rose que ge soloie

De près véoir quant ge voloie;

Et quant du baisier me recors,

Qui me mist une odor où cors

Assés plus douce que n'est basme,

Par ung poi que ge ne me pasme:

Car encor ai où cuer enclose

La douce savor de la Rose.

Et sachiés quant il me sovient

Que à consirrer m'en convient,

Miex vodroie estre mors que vis.

Mar toucha la Rose à mon vis

Et à mes yex et à ma bouche,

S'Amors ne sueffre que g'i touche

Tout de rechief autre fiée,

Se j'ai la douçor essaiée,

Tant est graindre la covoitise

Qui esprent mon cuer et atise.

Or revendront plor et sopir,

Longues pensées sans dormir,

Friçons, espointes et complaintes,

De tex dolors aurai-ge maintes,

Car ge sui en enfer chéois.

Maie-Bouche soit maléois!

Sa langue desloiaus et fauce

M'a porchaciée ceste sauce.

* * *

[p.253]

Qui le mit en telle fureur 3909

De mon trépas sera l'auteur.

J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre

Le coeur en grand' colère m'entre,

Car je n'aurai jamais loisir

De voir la Rose à mon désir.

Mes membres frémissent de rage

En mes pensers quand j'envisage

Cette Rose que je soulais

De près voir tant que je voulais,

Quand du baiser j'ai souvenance

Qui me mit au corps jouissance

Si douce et si suave odeur.

Pour un peu me pâmer j'ai peur;

Car en mon coeur toujours est close

La douce saveur de la Rose,

Et sachez que s'il me souvient

Que m'en séparer il convient,

Mieux voudrais être mort qu'en vie.

Mal me prit la Rose chérie

De mon front, ma bouche et mes yeux

Toucher, Amour, si tu ne veux

Qu'une autre fois j'y touche encore,

(Fatal bonheur que je déplore!)

Tant est grande la folle ardeur

Qui brûle et consume mon coeur.

Or reviendront les avanies,

Pleurs, soupirs, longues insomnies,

Plaintes, frissons, élancements,

Maintes douleurs et maints tourments,

Car l'enfer de nouveau je touche.

Sois maudit, cruel Malebouche,

Être déloyal et menteur,

Tu as détruit tout mon bonheur!

* * *

[p.254]

XXXII

Comment, par envieux atour, 3933

Jalousie fist une tour

Faire au milieu du pourpris[72],

Pour enfermer et tenir pris

Bel-Acueil, le très-doulx enfant,

Pource qu'avoit baisé l'Amant.

Dès or est drois que ge vous die

La contenance Jalousie,

Qui est en maie souspeçon:

Où païs ne reraest maçon

Ne pionnier qu'ele ne mant.

Si fait faire au commancement

Entor les Rosiers uns fossés

Qui cousteront deniers assés,

Si sunt moult lez et moult parfont.

Li maçons sus les fossés font

Ung mur de quarriaus tailléis,

Qui ne siet pas sus croléis,

Ains est fondé sus roche dure:

Li fondement tout à mesure

Jusqu'au pié du fossé descent,

Et vait amont en estrecent;

S'en est l'uevre plus fors assés.

Li murs si est si compassés,

Qu'il est de droite quarréure;

Chascuns des pans cent toises dure,

Si est autant lons comme lés.

Les tornelles sunt lés à lés,

Qui richement sunt bataillies,

Et sunt de pierres bien faillies.

[p.255]

XXXII

Comment par male frénésie 3943

A fait une tour Jalousie

Bâtir au milieu du pourpris,

Pour enfermer et tenir pris

Bel-Accueil, pour la seule cause

Que l'Amant a baisé la Rose.

Sous le coup de son vil soupçon,

Je vais vous dire la façon

Dont se comporte Jalousie.

Par le pays elle convie

Tous les maçons et pionniers,

Et tout à l'entour des Rosiers

Fait d'abord un grand fossé faire

Qui, vrai, ne coûtera pas guère,

Car il est large et moult profond.

Les maçons sur le fossé font

Un grand mur de pierres de taille.

Point n'est assise la muraille

Sur fondrières, mais sur roc,

Et des fondements chaque bloc

Jusqu'au pied du fossé s'aligne

Et s'élève en oblique ligne

Pour toute l'oeuvre mieux asseoir.

Le mur autour de ce manoir

Est carré d'exacte mesure,

Chacun des pans cent toises dure,

Même longueur, même largeur.

Quatre tourelles à hauteur

Lèvent leurs têles crénelées

De belles pierres bien taillées;

* * *

[p.256]

As quatre coingnés en ot quatre 3963

Qui seroient fors à abatre;

Et si i a quatre portaus

Dont li mur sunt espès et haus.

Ung en i a où front devant

Bien déffensable par convant,

Et deux de coste, et ung derriere,

Qui ne doutent cop de perriere.

Si a bonnes portes coulans[73]

Por faire ceus defors doulans,

Et por eus prendre et retenir,

S'il osoient avant venir.

Ens où milieu de la porprise

Font une tor par grant mestrise

Cil qui du fere furent mestre;

Nule plus bele ne pot estre,

Qu'ele est et grant, et lée, et haute.

Li murs ne doit pas faire faute

Por engin qu'on saiche getier;

Car l'en destrempa le mortier

De fort vin-aigre et de chaus vive.

La pierre est de roche naïve

De quoi l'en fist le fondement,

Si iert dure cum aïment.

La tor si fu toute réonde,

Il n'ot si riche en tout le monde,

Ne par dedens miex ordenée.

Ele iert dehors avironée

D'un baille qui vet tout entor,

Si qu'entre le baille et la tor

Sunt li Rosiers espès planté,

Où il ot Roses à planté.

Dedens le chastel ot perrieres

Et engins de maintes manieres.

[p.257]

A chaque coin ces quatre forts 3973

Peuvent braver tous les efforts.

Également sont quatre faces

Dressant les immenses surfaces

D'épais et formidables murs

Pour la défense forts et sûrs,

Qui ne craignent coup de pierrière;

Devant, sur le front, la première,

Deux autres de chaque côté,

Puis une autre à l'extrémité.

On voit glisser herses massives[73]

Pour irruptions offensives,

Et pour surprendre et retenir

Ceux qui près oseraient venir.

Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent

Au milieu du pourpris érigent

Une autre tour avec grand art;

Il n'est si belle nulle part.

Elle est moult grande et large et haute,

Et le mur ne doit faire faute

Pour engin qu'on puisse envoyer,

Car fut détrempé le mortier

De fort vinaigre et de chaux vive.

La pierre est de roche native

De même que le fondement

Et dure comme diamant.

Cette tour est tretoute ronde

Et n'est si riche en tout le monde

Ni mieux ordonnée au dedans.

Puis tout autour, en tous les sens,

Une barrière l'environne.

Entre elle et la tour s'échelonne

Un pourpris de rosiers planté

Portant roses en quantité.

* * *

[p.258]

Vous poïssiés les mongonniaus 3997

Véoir par dessus les creniaus;

Et as archieres tout entour

Sunt les arbalestes à tour[74],

Qu'arméure n'i puet tenir.

Qui près du mur vodroit venir,

Il porroit bien faire que nices.

Fors des fossés a unes lices

De bons murs fors à creniaus bas,

Si que cheval ne puent pas

Jusqu'as fossés venir d'alée,

Qu'il n'i éust avant mellée.

Jalousie a garnison mise

Où chastel que ge vous devise.

Si m'est avis que Dangier porte

La clef de la premiere porte

Qui ovre devers orient;

Avec li, au mien escient,

A trente sergens tout à conte.

Et l'autre porte garde Honte,

Qui ovre par devers midi.

El fut moult sage, et si vous di

Qu'el ot sergens à grant planté

Près de faire sa volenté.

Paor ot grant connestablie,

Et fu à garder establie

L'autre porte, qui est assise

A main senestre devers bise.

Paor n'i sera jà séure,

S'el n'est fermée à serréure,

Et si ne l'ovre pas sovent;

Car, quant el oit bruire le vent,

[p.259]

Dans le château mainte pierrière 4007

Et mainte machine de guerre

On eût pu voir, et mangonneaux

Se dresser dessus les créneaux,

Et tout autour aux meurtrières

Maintes arbalètes tourières[74]

Contre qui nul ne peut tenir.

Qui près du mur voudrait venir

Ferait sottise, je vous jure.

Hors les fossés une clôture

S'étend de murs à créneaux bas,

Pour que chevaux ne puissent pas

Jusqu'aux fossés venir d'emblée,

A moins qu'il y eût grand' mêlée.

Garnison Jalousie a mis

Au castel que je vous décris.

D'abord je sais que Danger porte

La clef de la première porte,

Celle qui s'ouvre à l'orient;

Avec lui, à mon escient,

Sont trente sergents, c'est le compte.

Puis l'autre porte garde Honte,

Celle qui fait face au midi;

Sage elle n'a l'oeil engourdi,

Mais de sergents troupe nombreuse

Et de ses ordres soucieuse.

Puis à l'autre porte du fort

Qui regarde à gauche le nord

Peur commande; elle l'a garnie

D'une puissante compagnie.

Elle ne l'ouvre pas souvent,

Car elle tremble au moindre vent

Et jamais ne s'y croira sûre

Qu'elle ne ferme la serrure.

* * *

[p.260]

Ou el ot saillir deus langotes, 4029

Si l'en prennent fièvres et gotes.

Male-Bouche, que Diex maudie!

Qui ne pense fors à boidie[75],

Si garde la porte destrois;

Et si sachiés qu'as autres trois

Va souvent et vient. Quant il scet

Qu'il doit par nuit faire le guet,

Il monte le soir as creniaus,

Et atrempe ses chalemiaus,

Et ses buisines, et ses cors.

Une hore dit lés et descors,

Et sonnez dous de controvaille

As estives de Cornoaille;

Autrefois dit à la fléuste

C'onques fame ne trova juste[76].

Il n'est nule qui ne se rie,

S'ele oit parler de lecherie;

Ceste est pute, ceste se farde,

Et ceste folement se garde,

Ceste est vilaine, ceste est fole,

Et ceste nicement parole.

Male-Bouche qui riens n'esperne,

Trueve à chascune quelque herne.

Jalousie, que Diex confonde!

A garnie la tor réonde;

Et si sachiés qu'ele i a mis

Des plus privés de ses amis,

Tant qu'il ot grant garnison:

Et Bel-Acueil est en prison

Amont en la tor enserré,

Dont li huis est moult bien barré,

[p.261]

Deux sauterelles bondissant 4041

Lui donnent fièvre et tremblement.

Malebouche, que Dieu maudisse!

Qui n'ourdit que vil artifice[75],

A la dernière s'est placé,

Et vers les autres empressé

Va souvent et vient. S'il doit faire

Le guet la nuit, ne tarde guère

A monter le soir aux créneaux

Et prépare ses chalumeaux,

Ses cors, ses muses, ses trompettes.

Lors il entonne chansonnettes

Une heure durant, lais nouveaux

Et gais refrains de fabliaux,

Que souvent des sons il émaille

D'une trompe de Cornouaille.

D'autres fois sur la flûte il dit

Qu'oncques femme chaste il ne vit[76];

Que c'est grand' joie et grand' pâture

Quand on leur parle de luxure.

L'une est pute, l'autre se teint,

L'autre jamais ne se contraint,

L'une est vilaine, une autre folle

Et celle-là sotte en parole.

Malebouche à qui rien ne vaut

Trouve à chacune son défaut.

Jalousie a, que Dieu confonde!

Garnison mise en la tour ronde,

Et sachez bien qu'elle y a mis

Les plus privés de ses amis;

Il y avait garnison grande.

Bel-Accueil en prison s'amende,

Là haut dans la tour enserré

Dont l'huis est moult fort et barré;

* * *

[p.262]

Qu'il n'a pooir que il en isse. 4061

Une vielle, que Diex honnisse!

Avoit o li por li guetier,

Qui ne fesoit autre mestier,

Fors espier tant solement

Qu'il ne se maine folement.

Nus ne la péust engignier

Ne de signier, ne de guignier,

Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse,

Qu'ele ot des biens et de l'angoisse

Qu'Amors à ses sergens départ,

En jonece moult bien sa part.

Bel-Acueil se taist et escoute

Por la vielle que il redoute,

Et n'est si hardis qu'il se moeve,

Que la vielle en li n'aperçoeve

Aucune foie contenance,

Qu'el scet toute la vielle dance.

Tout maintenant que Jalousie

Se fu de Bel-Acueil saisie,

Et ele l'ot fait emmurer,

El se prist à asséurer:

Son chastel qu'ele vit si fort,

Li a donné grant réconfort.

El n'a mès garde que gloutons

Li emblent Roses ne boutons;

Trop sunt li Rosiers clos forment,

Et en veillant et en dormant

Puet-ele estre bien asséur.

_L'Amant_.

Mès ge qui fui defors le mur,

Suis livrés à duel et à poine:

Qui saurait quel vie ge moine,

[p.263]

Crainte n'est que sortir il puisse. 4075

Une vieille, que Dieu maudisse!

Est avec lui pour le guetter,

Et n'est là que pour rapporter

S'il veut follement se conduire.

Elle ne se laisse séduire

Par signe ni mot doucereux,

Ni regard tendre et langoureux.

Ruse n'est qu'elle ne connaisse;

Car elle eut certe en sa jeunesse,

Des biens et maux qu'Amour départ

A ses serviteurs, large part.

Bel-Accueil en silence écoute,

Tellement la vieille il redoute,

Et n'ose même se mouvoir,

Car la vieille pourrait y voir

Aucune folle contenance,

Toute elle sait la vieille danse.

Jalousie, à présent qu'elle est

De Bel-Accueil sûre, et l'a fait

Bien enfermer dedans sa cage,

Commence à reprendre courage

(Ce château qu'elle voit si fort

Lui a donné grand reconfort),

Et ne craint plus que glouton ose

Lui ravir ni bouton, ni Rose.

Trop bien sont clos près de la tour

Les Rosiers; la nuit et le jour

Elle peut reposer tranquille.

_L'Amant_.

Mais moi, hors du mur qu'on exile,

Je suis de peine et deuil rongé.

Qui sut quelle existence j'ai

* * *

[p.264]

Il en devroit grant pitié prendre. 4093

Amors me sot ores bien vendre

Les biens que il m'avoit prestés;

Ges cuidoie avoir achetés,

Or les me vent tout derechief:

Car ge suis à greignor meschief

Por la joie que j'ai perdue,

Que s'onques ne l'eusse éue.

Que vous iroie-ge disant?

Ge resemble le païsant

Qui giete en terre sa semence,

Et a joie quant el commence

A estre bele et drue en herbe;

Mès ainçois qu'il en coille gerbe,

L'empire, tele hore est, et grieve

Une male nue qui crieve

Quant li espi doivent florir,

Si fait le grain dedens morir,

Et l'espérance au vilain tost

Qu'il avoit éue trop tost.

Si crieng ausinc avoir perdue

Et m'espérance et m'atendue,

Qu'Amors m'avoit tant avancié,

Que j'avoie jà commencié

A dire mes grans privetés

A Bel-Acueil, qui aprestés

Ière de recevoir mes gieus;

Mès Amors est si outragieus,

Qu'il m'a tout tollu en une hore,

Quant ge cuidoie estre au desore.

Ce est ausinc cum de Fortune

Qui met où cuer des gens rancune;

Autre hore les aplaine et chue,

En poi d'ore son semblant mue.

[p.265]

Il en devrait grande pitié prendre! 4107

Certes, Amour me sait bien vendre

Tous les maux qu'il m'avait prêtés;

Je crus les avoir achetés,

Il faut que déréchef les paie;

Car plus douloureuse est ma plaie

Pour le bonheur que j'ai perdu,

Que si jamais ne l'avais eu.

Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble

Qu'à ce paysan je ressemble,

Qui semence en terre a jeté

Et voit avec bonheur l'été

Épaisse et haute monter l'herbe?

Mais avant de cueillir la gerbe,

Crève un gros nuage soudain

Qui détruit tout en un matin;

Les épis en fleurs se flétrissent

Et dedans les graines périssent,

Et l'espoir au vilain bientôt

S'évanouit qu'il eut trop tôt.

Ainsi j'ai peur mon espérance

Perdre et ma longue patience.

Amour pourtant m'avait aidé;

J'avais déjà persuadé

Bel-Accueil par tendres avances

D'ouïr mes douces confidences

Et recevoir enfin mes jeux.

Mais Amour est trop rigoureux

Et me ravit tout en une heure

Au moment où le seuil j'effleure.

C'est ainsi que Fortune fait

Qui rancune aux coeurs des gens met,

Les flatte une heure et les conspue,

En un instant son semblant mue,

* * *

[p.266]

Une hore rit, autre hore est morne, 4127

Ele a une roe qui torne,

Et quand ele veut, ele met

Le plus bas amont où sommet,

Et celi qui est sor la roe

Reverse à un tor en la boe.

Las! ge sui cil qui est versés:

Mar vi les murs et les fossés

Que je n'os passer, ne ne puis.

Ge n'oi bien ne joie onques puis

Que Bel-Acueil fu en prison;

Car ma joie et ma garison

Ert tout en lui et en la Rose,

Qui est entre les murs enclose;

Et de là convendra qu'il isse,

S'Amors veult jà que ge garisse;

Car jà d'aillors ne quier que joie

Honor, santé, ne bien, ne joie.

Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis,

Se vous estes en prison mis,

Au mains gardés-moi votre cuer,

Et ne soffrés à nesun fuer

Que Jalousie la sauvage

Mete vostre cuer en servage

Ainsinc cum ele a fait le cors,

Et s'el vous chastie de fors,

Aiés dedans cuer d'aïment

Encontre son chastiement:

Se li cors en prison remeint,

Gardés au mains que li cuer m'aint.

Fins cuers ne lest mie à amer

Por batre ne por mesamer[77].

Se Jalousie est vers vous dure,

Et vous fait anui et laidure,

[p.267]

Une heure est morne, une heure rit, 4141

Car sa roue un cercle décrit;

Celui qui est dessus la roue

Retombe à son tour dans la boue,

Et quand elle veut, elle met

Le plus bas en haut au sommet.

Las! c'est moi qu'elle verse et raille!

Pour mon mal vis fosse et muraille

Que passer n'ose ni ne puis;

Biens et bonheur je n'ai depuis

Que Bel-Accueil avec la Rose,

Maintenant de gros murs enclose,

Emporta dedans sa prison

Et ma joie et ma guérison.

Si veut Amour que je guérisse,

Qu'il l'arrache au sombre édifice,

Car d'ailleurs ne me peut venir

Honneur, santé, bien ni plaisir.

Bel-Accueil, ami cher et tendre,

S'il vous faut en prison attendre,

Au moins gardez-moi votre coeur!

Ne souffrez pas pour mon malheur,

A aucun prix, que la sauvage

Mette votre coeur en servage

Comme elle a fait de votre corps;

Si elle vous navre dehors,

Ayez dedans coeur indomptable

Contre son bras impitoyable,

Et si le corps reste en prison,

Gardez le coeur de trahison.

Un fin coeur aime avec constance

Et brave haine et violence[77].

Si Jalousie a sans pitié

Votre coeur d'ennuis guerroyé,

* * *

[p.268]

Fetes-li engrestié encontre, 4161

Et du dangier qu'ele vous montre

Vous vengiés au maios en pensant,

Quant vous ne poés autrement;

Se vous ainsinc le féissiés,

Ge m'en tendroie à bien paiés.

Mès ge sui en moult grant souci

Que vous nel' faciés mie ainsi;

Ains crient que mal gré me savés

Au mains por ce que vous avés

Esté por moi mis en prison;

Si n'est-ce pas por mesprison

Que j'aie encore vers vous faite,

C'onques par moi ne fu retraite

Chose qui à celer féist;

Ains me poise, se Diex m'aïst,

Plus qu'à vous de la meschéance;

Car g'en soffre la pénitence

Plus grant que nus ne porroit dire.

Par un poi que ge ne fons d'ire,

Quant il me membre de ma perte

Qui est si grant et si aperte;

S'en ai paor et desconfort

Qui me donront, ce croi, la mort.

Las! g'en doi bien avoir paor,

Quant ge voi que losengéor,

Et traïtor, et envieus

Sunt de moi nuire curieus.

Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir

Qu'il vous béent à décevoir,

Et faire tant par lor flavele,

Qu'il vous traient à lor cordele.

Se Diex m'aïst, si ont-il fait,

Ge ne sai or comment il vait;

[p.269]

Défendez-vous avec courage; 4175

De sa cruauté, de sa rage

Vengez-vous du moins en pensant,

Si ne pouvez faire autrement;

Et s'il vous plaît ainsi de faire,

Ma douleur sera moins amère.

Mais je suis en moult grand souci

Que vous ne le fassiez ainsi,

Et me sachiez tout au contraire

Mauvais gré de votre misère,

Moi qui vous fis mettre en prison.

Mais, croyez-moi, de trahison

Je ne suis envers vous coupable,

Jamais de nul acte blâmable

Mon coeur n'eut à se repentir.

Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir

Bien plus que vous de mon offense,

Car j'en souffre la pénitence

Plus que nul ne saura jamais;

Pour un peu d'ire je fondrais

Quand de ma perte ai souvenance.

Bien puis-je avoir peur sans doutance

Lorsque je vois ces envieux

Traîtres et menteurs venimeux

Ainsi s'acharner à me nuire.

Ils me tueront, j'ose le dire.

Ah! Bel-Accueil, je crois savoir

Qu'ils veulent tous vous décevoir,

N'allez pas leurs fables entendre,

A leur corde ils vous veulent pendre.

Mais je ne sais rien en effet,

Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait?

J'ai peur, et grande est ma souffrance,

Que me mettiez en oubliance,

* * *

[p.270]

Mès durement sui esmaiés 4195

Que entr'oblié ne m'aiés;

Si en ai duel et desconfort,

Jamès n'iert riens qui m'en confort,

Se ge pers votre bien-voillance,

Que ge n'ai mès aillors fiance;

Et si l'ai-ge perdu, espoir,

A poi que ne m'en desespoir[78].

Le roman de la rose - Tome I · 第 116 / 150 题