XIX

Comment Bel-Accueil humblement

Offrit à l'Amant doucement

Le passage pour voir les Roses

Qu'il désirait sur toutes choses.

Comme à me demander j'étais

Si la haie outrepasserais,

Droit à moi je vis d'aventure

Varlet venir de gente allure

En qui rien n'était à blâmer.

Bel-Acueil se faisait nommer,

* * *

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Filz fu Cortoisie la sage. 2887

Cis m'abandonna le passage

De la haie moult doucement,

Et me dist amiablement:

_Bel-Acueil parle_.

Biaus amis chiers, se il vous plest,

Passés la haie sans arrest,

Por l'odor des Roses sentir;

Ge vous i puis bien garantir,

N'i aurés mal ne vilonnie,

Se vous vous gardés de folie.

Se de riens vous i puis aidier,

Jà ne m'en quiers faire prier;

Car près sui de vostre servise,

Ge le vous di tout sans faintise.

_L' Amant respond_.

Sire, fis-ge à Bel-Acueil,

Ceste promesse en gré recueil:

Si vous rens graces et merites

De la bonté que vous me dites;

Car moult vous vient de grant franchise.

Puisqu'il vous plaist, vostre servise

Suis prest de prendre volentiers.

Par ronces et par esglentiers

Dont en la haie avoit assés,

Sui maintenant oultre passés.

Vers le bouton m'en vois errant,

Qui mieudre odor des autres rent,

Et Bel-Acueil me convoia.

Si vous di que moult m'agréa,

Dont ge me poi si près remaindre,

Que au bouton péusse ataindre.

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Fils de la sage Courtoisie. 2893

Lors de passer il me convie

Outre la haie, et doucement

Me dit moult amicalement:

_Bel-Accueil parle_.

«Vous plairait-il passer la haie,

Bel ami, qui tant vous effraie,

Pour l'odeur des roses sentir?

Je puis combler votre désir.

Vous n'aurez mal ni vilenie

Si vous vous gardez de folie.

Si je puis en rien vous aider,

Je ne me ferai pas prier,

Et je m'offre en toute franchise

A vous servir à votre guise.

_L'Amant répond_.

A Bel-Accueil j'ai répondu:

Sire, j'accepte confondu

Votre promesse et vous rends grâce,

Car votre bonté me surpasse;

Mais vous parlez si franchement

Que je ne puis faire autrement

Que d'accepter par déférence.»

Lors donc, grâce à son assistance,

Je franchis ronces, églantiers,

Qui me séparaient des rosiers,

Et fus cherchant la fleur aimée

Plus que toute autre parfumée,

Et Bel-Accueil m'accompagnait.

Lors bien heureux mon coeur était

D'approcher de si près la rose

Que je voyais là fraîche éclose,

* * *

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Bel-Acueil moult bien me servi, 2917

Quant le bouton de si près vi;

Mès uns vilains qui grant honte ait,

Près d'ilecques repost s'estoit.

Dangiers ot nom, si fu closiers

Et garde de tous les Rosiers.

En ung destor fu li cuvers,

D'erbes et de fuelles couvers

Por ceus espier et sorprendre

Qu'il voit as Roses la main tendre.

Ne fu mie seus li gaignons,

Ainçois avoit à compaignons

Male-Bouche le gengléor,

Et avec lui Honte et Paor.

La miex vaillans d'aus si fu Honte;

Et sachiés que qui à droit conte

Son parenté et son linage,

El fu fille Raison la sage,

Et ses peres ot non Meffez,

Qui est si hidous et si lez,

Conques o lui Raison ne jut,

Mès du véoir Honte conçut,

Et quant Diex ot fait Honte nestre,

Chastéé, qui dame doit estre

Et des Roses et des boutons,

Iert assaillie des gloutons,

Si qu'ele avoit mestiers d'aïe,

Car Venus l'avoit envaïe,

Qui nuit et jor sovent li emble

Boutons et Roses tout ensemble.

Lors requist à Raison sa fille

Chastéé, que Venus essille:

Por ce que desconseillie iere

Volt Raison fere sa priere,

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Et Bel-Accueil moult je bénis 2923

Quand de si près le bouton vis.

Mais, hélas! fâcheuse rencontre!

Un vilain dormait à rencontre;

C'était Danger, l'affreux closier

Et le gardien du beau rosier.

Pour ceux épier et surprendre

Qu'il voit au rosier la main tendre,

Il était, le traître, couché

Sous l'herbe et les feuilles caché.

Le chien n'était pas seul, du reste,

Car je vis, compagnon funeste,

Malebouche le clabaudeur

Après lui traînant Honte et Peur.

De tous la meilleure était Honte;

Car aussi bien si l'on remonte

A sa naissance et sa maison,

Elle est de la sage Raison

La fille, et Méfait est son père,

Monstre hideux et sanguinaire.

Jamais Raison ne lui céda,

Un regard seul la féconda;

Et lorsque Dieu Honte fit naître,

Chasteté qui dame doit être

Et des roses et des boutons,

Seule à la merci des gloutons,

En vain implorait assistance.

Vénus l'avait en sa puissance,

Vénus qui, le jour et la nuit,

Et roses et boutons ravit.

Chasteté par Vénus navrée

A Raison vint toute éplorée

Et sa fille lui demanda.

Raison sa prière exauça

* * *

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Et li presta à sa requeste 2951

Honte qui est simple et honeste:

Et por les Roses miex garnir,

I fist Jalousie venir

Paor qui bée durement

A faire son commandement.

Or sunt as Roses garder troi,

Por ce que nus, sans lor otroi,

Ne Rose, ne bouton n'emport.

Ge fusse arivés à bon port,

Se d'els troi ne fusse aguetiés:

Car li frans, li bien afetiés

Bel-Acueil se penoit de faire

Quanqu'il savoit qui me doit plaire.

Sovent me semont d'aprochier

Vers le bouton, et d'atouchier

Au Rosier qui l'avoit chargié[62];

De ce me donnoit-il congié.

Por ce qu'il cuide que gel' voille,

A-il coillie une vert foille

Lez le bouton qu'il m'a donnée,

Por ce que près ot esté née.

De la foille me fis moult cointe;

Et quant ge me senti acointe

De Bel-Acueil, et si privés,

Ge cuidai bien estre arrivés.

Lors ai pris cuer et hardement

De dire à Bel-Acueil comment

Amors m'avoit pris et navré.

Sire, fis-ge, jamès n'auré

Joie, se n'est par une chose,

Que j'ai dedans le cuer enclose

Une moult pesant maladie;

Ne sai comment ge le vous die,

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Et lui prêta sur sa requête 2957

Honte qui est simple et honnête,

Et pour les roses mieux garnir,

Jalousie aussi fit venir

Peur toujours prête à son service

Contre Vénus et sa malice.

Ainsi, ces trois gardiens fâcheux

Veillaient que nul audacieux

Ne vînt rose ou bouton soustraire.

Au bout de ma dure carrière,

J'étais, si ne fusse épié;

Car mon gent et doux allié,

Bel-Accueil, s'efforçait de faire

Tout ce qu'il savait pour me plaire,

Souvent m'exhortait d'approcher

Vers le bouton, et de toucher

Du moins le Rosier qui le porte,

M'encourageant de toute sorte.

Il fut, prévenant mon désir,

Une verte feuille cueillir

Tout proche de la rose née

Et qu'aussitôt il m'a donnée.

De la feuille alors je me fis

Parure, et quand je me sentis

Bel-Accueil aussi favorable,

Je crus mon succès véritable,

Et mon courage ranimant,

Je dis à Bel-Accueil comment

D'Amour j'étais, une victime:

«Sire, à moi nul bonheur n'estime

Que par une chose advenir,

Car je sens en mon coeur sévir

Une cruelle maladie.

Mon audace excuser vous prie,

* * *

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Car ge vous criens à correcier: 2985

Miex vodroie à cotiaus d'acier

Piece à piece estre depéciés,

Que vous en fussiés correnciés.

_Bel-Acueil_

Dites, fet-il, vostre voloir,

Que jà ne m'en verrez doloir

De chose que vous puissiés dire.

_L'Amant_.

Lors li ai dit: Sachiés, biau sire,

Amors durement me tormente.

Ne cuidiés pas que ge vous mente;

Il m'a où cuer cinq plaies faites.

Jà les dolors n'en seront traites,

Se le bouton ne me bailliés,

Qui est des autres miex tailliés.

Ce est ma mort, ce est ma vie,

De nule riens n'ai plus envie.

Lors s'est Bel-Acueil effraés,

_Bel-Acueil_.

Et me dist: Frere, vous baés

A ce qui ne puet avenir:

Comment! me voulés-vous honnir?

Vous m'averiés bien assoté,

Se le bouton aviés osté

De son Rosier; n'est pas droiture

Que l'en l'oste de sa nature.

Vilains estes du demander,

Lessiés-le croistre et amander;

[p.191]

Car j'ai peur de vous courroucer: 2993

Mieux voudrais me voir dépecer

A couteaux d'acier pièce à pièce

Que de rien faire qui vous blesse.

_Bel-Accueil_.

Dites, fait-il, votre vouloir,

Jamais ne me verrez douloir

De rien que vous me puissiez dire.

_L'Amant_.

Lors je lui dis: Sachez, beau sire,

Qu'Amour me fait beaucoup souffrir,

A vous je n'oserais mentir.

Il m'a fait au coeur cinq blessures,

Point ne guériront mes tortures

Si le bouton ne m'est baillé

Plus que tout autre bien taillé;

Il est ma mort, il est ma vie,

Et rien de plus mon coeur n'envie.»

Alors Bel-Accueil plein d'effroi:

_Bel-Accueil_.

«Frère, répondit-il, pourquoi

Vous bercez-vous d'une espérance

Dont jamais n'aurez jouissance?

Comment, me voulez-vous honnir?

Car ce serait moult me trahir

Que de vouloir ôter la rose

Du rosier où elle repose.

C'est d'un coeur pervers, insensé,

Que l'oter d'où Dieu l'a placé.

* * *

[p.192]

Nel' voudroie avoir deserté 3011

Du Rosier qui l'a aporté,

Por nule riens vivant, tant l'ains.

_L'Acteur_.

Atant saut Dangiers li vilains

De là où il estoit muciés.

Grans fu, et noirs et hériciés,

S'ot les yex rouges comme feus,

Le nés foncié, le vis hideus,

Et s'escrie cum forcenés:

_Dangier_.

Bel-Acueil, por quoi amenés

Entor ces Roses ce vassaut?

Vous faites mal, se Diex me saut,

Qu'il bée à vostre avilement:

Dehait ait, fors vous solement[63],

Qui en ces porpris l'amena!

Qui felon sert, itant en a.

Vous li cuidiés grant bonté faire,

Et il vous quiert honte et contraire.

* * *

Le roman de la rose - Tome I · 第 98 / 150 题