Comment Bel-Accueil humblement
Offrit à l'Amant doucement
Le passage pour voir les Roses
Qu'il désirait sur toutes choses.
Comme à me demander j'étais
Si la haie outrepasserais,
Droit à moi je vis d'aventure
Varlet venir de gente allure
En qui rien n'était à blâmer.
Bel-Acueil se faisait nommer,
* * *
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Filz fu Cortoisie la sage. 2887
Cis m'abandonna le passage
De la haie moult doucement,
Et me dist amiablement:
_Bel-Acueil parle_.
Biaus amis chiers, se il vous plest,
Passés la haie sans arrest,
Por l'odor des Roses sentir;
Ge vous i puis bien garantir,
N'i aurés mal ne vilonnie,
Se vous vous gardés de folie.
Se de riens vous i puis aidier,
Jà ne m'en quiers faire prier;
Car près sui de vostre servise,
Ge le vous di tout sans faintise.
_L' Amant respond_.
Sire, fis-ge à Bel-Acueil,
Ceste promesse en gré recueil:
Si vous rens graces et merites
De la bonté que vous me dites;
Car moult vous vient de grant franchise.
Puisqu'il vous plaist, vostre servise
Suis prest de prendre volentiers.
Par ronces et par esglentiers
Dont en la haie avoit assés,
Sui maintenant oultre passés.
Vers le bouton m'en vois errant,
Qui mieudre odor des autres rent,
Et Bel-Acueil me convoia.
Si vous di que moult m'agréa,
Dont ge me poi si près remaindre,
Que au bouton péusse ataindre.
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Fils de la sage Courtoisie. 2893
Lors de passer il me convie
Outre la haie, et doucement
Me dit moult amicalement:
_Bel-Accueil parle_.
«Vous plairait-il passer la haie,
Bel ami, qui tant vous effraie,
Pour l'odeur des roses sentir?
Je puis combler votre désir.
Vous n'aurez mal ni vilenie
Si vous vous gardez de folie.
Si je puis en rien vous aider,
Je ne me ferai pas prier,
Et je m'offre en toute franchise
A vous servir à votre guise.
_L'Amant répond_.
A Bel-Accueil j'ai répondu:
Sire, j'accepte confondu
Votre promesse et vous rends grâce,
Car votre bonté me surpasse;
Mais vous parlez si franchement
Que je ne puis faire autrement
Que d'accepter par déférence.»
Lors donc, grâce à son assistance,
Je franchis ronces, églantiers,
Qui me séparaient des rosiers,
Et fus cherchant la fleur aimée
Plus que toute autre parfumée,
Et Bel-Accueil m'accompagnait.
Lors bien heureux mon coeur était
D'approcher de si près la rose
Que je voyais là fraîche éclose,
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Bel-Acueil moult bien me servi, 2917
Quant le bouton de si près vi;
Mès uns vilains qui grant honte ait,
Près d'ilecques repost s'estoit.
Dangiers ot nom, si fu closiers
Et garde de tous les Rosiers.
En ung destor fu li cuvers,
D'erbes et de fuelles couvers
Por ceus espier et sorprendre
Qu'il voit as Roses la main tendre.
Ne fu mie seus li gaignons,
Ainçois avoit à compaignons
Male-Bouche le gengléor,
Et avec lui Honte et Paor.
La miex vaillans d'aus si fu Honte;
Et sachiés que qui à droit conte
Son parenté et son linage,
El fu fille Raison la sage,
Et ses peres ot non Meffez,
Qui est si hidous et si lez,
Conques o lui Raison ne jut,
Mès du véoir Honte conçut,
Et quant Diex ot fait Honte nestre,
Chastéé, qui dame doit estre
Et des Roses et des boutons,
Iert assaillie des gloutons,
Si qu'ele avoit mestiers d'aïe,
Car Venus l'avoit envaïe,
Qui nuit et jor sovent li emble
Boutons et Roses tout ensemble.
Lors requist à Raison sa fille
Chastéé, que Venus essille:
Por ce que desconseillie iere
Volt Raison fere sa priere,
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Et Bel-Accueil moult je bénis 2923
Quand de si près le bouton vis.
Mais, hélas! fâcheuse rencontre!
Un vilain dormait à rencontre;
C'était Danger, l'affreux closier
Et le gardien du beau rosier.
Pour ceux épier et surprendre
Qu'il voit au rosier la main tendre,
Il était, le traître, couché
Sous l'herbe et les feuilles caché.
Le chien n'était pas seul, du reste,
Car je vis, compagnon funeste,
Malebouche le clabaudeur
Après lui traînant Honte et Peur.
De tous la meilleure était Honte;
Car aussi bien si l'on remonte
A sa naissance et sa maison,
Elle est de la sage Raison
La fille, et Méfait est son père,
Monstre hideux et sanguinaire.
Jamais Raison ne lui céda,
Un regard seul la féconda;
Et lorsque Dieu Honte fit naître,
Chasteté qui dame doit être
Et des roses et des boutons,
Seule à la merci des gloutons,
En vain implorait assistance.
Vénus l'avait en sa puissance,
Vénus qui, le jour et la nuit,
Et roses et boutons ravit.
Chasteté par Vénus navrée
A Raison vint toute éplorée
Et sa fille lui demanda.
Raison sa prière exauça
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Et li presta à sa requeste 2951
Honte qui est simple et honeste:
Et por les Roses miex garnir,
I fist Jalousie venir
Paor qui bée durement
A faire son commandement.
Or sunt as Roses garder troi,
Por ce que nus, sans lor otroi,
Ne Rose, ne bouton n'emport.
Ge fusse arivés à bon port,
Se d'els troi ne fusse aguetiés:
Car li frans, li bien afetiés
Bel-Acueil se penoit de faire
Quanqu'il savoit qui me doit plaire.
Sovent me semont d'aprochier
Vers le bouton, et d'atouchier
Au Rosier qui l'avoit chargié[62];
De ce me donnoit-il congié.
Por ce qu'il cuide que gel' voille,
A-il coillie une vert foille
Lez le bouton qu'il m'a donnée,
Por ce que près ot esté née.
De la foille me fis moult cointe;
Et quant ge me senti acointe
De Bel-Acueil, et si privés,
Ge cuidai bien estre arrivés.
Lors ai pris cuer et hardement
De dire à Bel-Acueil comment
Amors m'avoit pris et navré.
Sire, fis-ge, jamès n'auré
Joie, se n'est par une chose,
Que j'ai dedans le cuer enclose
Une moult pesant maladie;
Ne sai comment ge le vous die,
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Et lui prêta sur sa requête 2957
Honte qui est simple et honnête,
Et pour les roses mieux garnir,
Jalousie aussi fit venir
Peur toujours prête à son service
Contre Vénus et sa malice.
Ainsi, ces trois gardiens fâcheux
Veillaient que nul audacieux
Ne vînt rose ou bouton soustraire.
Au bout de ma dure carrière,
J'étais, si ne fusse épié;
Car mon gent et doux allié,
Bel-Accueil, s'efforçait de faire
Tout ce qu'il savait pour me plaire,
Souvent m'exhortait d'approcher
Vers le bouton, et de toucher
Du moins le Rosier qui le porte,
M'encourageant de toute sorte.
Il fut, prévenant mon désir,
Une verte feuille cueillir
Tout proche de la rose née
Et qu'aussitôt il m'a donnée.
De la feuille alors je me fis
Parure, et quand je me sentis
Bel-Accueil aussi favorable,
Je crus mon succès véritable,
Et mon courage ranimant,
Je dis à Bel-Accueil comment
D'Amour j'étais, une victime:
«Sire, à moi nul bonheur n'estime
Que par une chose advenir,
Car je sens en mon coeur sévir
Une cruelle maladie.
Mon audace excuser vous prie,
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Car ge vous criens à correcier: 2985
Miex vodroie à cotiaus d'acier
Piece à piece estre depéciés,
Que vous en fussiés correnciés.
_Bel-Acueil_
Dites, fet-il, vostre voloir,
Que jà ne m'en verrez doloir
De chose que vous puissiés dire.
_L'Amant_.
Lors li ai dit: Sachiés, biau sire,
Amors durement me tormente.
Ne cuidiés pas que ge vous mente;
Il m'a où cuer cinq plaies faites.
Jà les dolors n'en seront traites,
Se le bouton ne me bailliés,
Qui est des autres miex tailliés.
Ce est ma mort, ce est ma vie,
De nule riens n'ai plus envie.
Lors s'est Bel-Acueil effraés,
_Bel-Acueil_.
Et me dist: Frere, vous baés
A ce qui ne puet avenir:
Comment! me voulés-vous honnir?
Vous m'averiés bien assoté,
Se le bouton aviés osté
De son Rosier; n'est pas droiture
Que l'en l'oste de sa nature.
Vilains estes du demander,
Lessiés-le croistre et amander;
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Car j'ai peur de vous courroucer: 2993
Mieux voudrais me voir dépecer
A couteaux d'acier pièce à pièce
Que de rien faire qui vous blesse.
_Bel-Accueil_.
Dites, fait-il, votre vouloir,
Jamais ne me verrez douloir
De rien que vous me puissiez dire.
_L'Amant_.
Lors je lui dis: Sachez, beau sire,
Qu'Amour me fait beaucoup souffrir,
A vous je n'oserais mentir.
Il m'a fait au coeur cinq blessures,
Point ne guériront mes tortures
Si le bouton ne m'est baillé
Plus que tout autre bien taillé;
Il est ma mort, il est ma vie,
Et rien de plus mon coeur n'envie.»
Alors Bel-Accueil plein d'effroi:
_Bel-Accueil_.
«Frère, répondit-il, pourquoi
Vous bercez-vous d'une espérance
Dont jamais n'aurez jouissance?
Comment, me voulez-vous honnir?
Car ce serait moult me trahir
Que de vouloir ôter la rose
Du rosier où elle repose.
C'est d'un coeur pervers, insensé,
Que l'oter d'où Dieu l'a placé.
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Nel' voudroie avoir deserté 3011
Du Rosier qui l'a aporté,
Por nule riens vivant, tant l'ains.
_L'Acteur_.
Atant saut Dangiers li vilains
De là où il estoit muciés.
Grans fu, et noirs et hériciés,
S'ot les yex rouges comme feus,
Le nés foncié, le vis hideus,
Et s'escrie cum forcenés:
_Dangier_.
Bel-Acueil, por quoi amenés
Entor ces Roses ce vassaut?
Vous faites mal, se Diex me saut,
Qu'il bée à vostre avilement:
Dehait ait, fors vous solement[63],
Qui en ces porpris l'amena!
Qui felon sert, itant en a.
Vous li cuidiés grant bonté faire,
Et il vous quiert honte et contraire.
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