VI

Ci dit l'Amant les beaux atours

Dont est vêtu le Dieu d'Amours.

Tout près d'eux d'autre part s'avance

Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense

Les amourettes aux amants,

Et qui rabat l'orgueil des gens,

Et quand les trouve trop méchantes

Des dames fait d'humbles servantes

Et des seigneurs simples sergents;

C'est lui le maître des amants.

Du Dieu d'Amours telle est la grâce

Qu'on devine sa noble race;

On est surpris de sa beauté,

Et nul sa robe, en vérité,

Ne saurait peindre, que je croie.

Il n'avait pas robe de soie,

Mais bien avait robe de fleurs,

Oeuvre d'amour de mille coeurs.

Ce n'était qu'écussons, lozanges,

Léopards, animaux étranges,

Oiseaux de diverses couleurs:

Ce n'était que bouquets de fleurs

De mille sortes variées

Et artistement mariées.

Nulle fleur en été ne naît

Qui n'y fût; la fleur de genêt,

La violette, la pervenche,

Mainte fleur azur, jaune ou blanche,

* * *

[p.60]

Ne violete, ne parvanche, 919

Ne fleur inde, jaune ne blanche;

Si ot par leus entremeslées

Foilles de roses grans et lées.

Il ot ou chief ung chapelet

De roses; mès rossignolet

Qui entor son chief voletoient,

Les foilles jus en abatoient:

Car il iert tout covers d'oisiaus.

De papegaus, de rossignaus,

De calandres et de mesanges;

Il sembloit que ce fust uns anges

Qui fust tantost venus du ciau.

Amors avoit ung jovenciau

Qu'il faisoit estre iluec delés;

Douz-Regard estoit apelés.

Icis bachelers regardoit

Les caroles, et si gardoit

Au Diex d'Amors deux ars turquois.

Li uns des ars si fu d'un bois

Dont li fruit iert mal savorés;

Tous plains de nouz et bocerés

Fu li ars dessous et dessore,

Et si estoit plus noirs que more[18].

Li autres ars fu d'un plançon

Longuet et de gente façon;

Si fu bien fait et bien dolés,

Et si fu moult bien pipelés.

Dames i ot de tous sens pointes,

Et valés envoisiés et cointes.

Ices deux ars tint Dous-Regars

Qui ne sembloit mie estre gars,

Avec dix des floiches son mestre.

Il en tint cinq en sa main destre;

[p.61]

A la belle rose y venait 923

Mêler son modeste reflet.

La tête il avait festonnée

De roses que l'aile étonnée

Des rossignolets effeuillait

Tout autour de son chapelet;

Car il était couvert sans cesse

De mille oiseaux de toute espèce,

De rossignols, de perroquets,

De mésanges, de roitelets;

Il semblait que ce fût un ange

Des cieux. Tout près d'Amour se range

Un jouvenceau son compagnon;

Doux-Regard, tel était son nom.

Joyeux la karole il regarde

Et dans chacune main il garde

Au Dieu d'Amours un arc turcquois.

Le premier des arcs est d'un bois

Aux fruits amers sans aucun doute;

Son aspect repoussant dégoûte;

Il est plein de bosses, de noeuds,

Et plus noir que More hideux[18].

L'autre, au contraire, est d'une branche

Flexible, gracieuse et blanche,

Toute couverte de dessins

Des plus jolis et des plus fins.

On n'y voyait que dames gentes,

Varlets aux mines avenantes.

Doux-Regard les tenait tous deux

Et cinq flèches pour chacun d'eux.

De sa main droite les plus belles

A son maître il tendait; les ailes,

Les coches, tout était bien fait;

Tout couvert d'or le fût brillait

* * *

[p.62]

Mès moult orent ices cinq floiches 953

Les penons bien fais, et les coiches:

Si furent toutes à or pointes,

Fors et tranchans orent les pointes,

Et aguës por bien percier,

Et si n'i ot fer ne acier;

Onc n'i ot riens qui d'or ne fust,

Fors que les penons et le fust:

Car el furent encarrelées

De sajetes d'or barbelées.

La meillore et la plus isnele

De ces floiches, et la plus bele,

Et cele où li meillor penon

Furent entés, Biautés ot non[19].

Une d'eles qui le mains blece,

Ot non, ce m'est avis, Simplece.

Une autre en i ot apelée

Franchise; cele iert empenée

De valor et de cortoisie.

La quarte avoit non Compaignie:

En cele ot moult pesant sajete,

Ele n'iert pas d'aler loing preste;

Mès qui de près en vosist traire[20],

Il en péust assez mal faire.

La quinte avoit non Biau-Semblant,

Ce fut toute la mains grévant,

Ne porquant el fait moult grant plaie;

Mès cis atent bonne menaie,

Qui de cele floiche est plaiés,

Ses maus en est mielx emplaiés:

Car il puet tost santé atendre,

S'en doit estre sa dolor mendre.

Cinq floiches i ot d'autre guise,

Qui furent lédes à devise:

[p.63]

Garni de pointe meurtrière 957

De fer non, ni d'acier vulgaire.

Du reste, rien qui d'Or ne fût,

Sauf les ailerons et le fût,

Car les pointes étaient doublées

De sagettes d'or barbelées.

Des traits le plus prompt, le meilleur,

Et le plus beau pour sa couleur,

Et les plumes de son enture[19]

Était Beauté. De sa nature

Simplesse est moins à redouter.

Le tiers Franchise, à n'en douter,

De valeur et de courtoisie

Fut empenné. Puis Compagnie

Quatrième; à son dard pesant,

On sentait que peu malfaisant

De loin, grand mal il pouvait faire

Si de près on le voulait traire[20].

Le cinquième était Beau-Semblant,

Le moins dangereux, qui pourtant

Fait grand' blessure; mais sa plaie

Laisse espoir qui les maux défraie,

Permet d'attendre la santé,

Par quoi le coeur est conforté.

L'autre main tenait au contraire

Cinq traits d'une horrible matière.

* * *

[p.64]

Li fust estoient et li fer 987

Plus noirs que déables d'enfer.

La première avoit non Orguex,

L'autre qui ne valoit pas miex,

Fu apelée Vilenie;

Icele fu de felonie

Toute tainte et envenimée

La tierce fu Honte clamée,

Et la quarte Desespérance:

Novel-Penser fu sans doutance[21]

Apelée la darreniere.

Ces cinq floiches d'une maniere

Furent, et moult bien resemblables;

Moult par lor estoit convenables

Li uns des arcs qui fu hideus,

Et plains de neus, et eschardeus;

Il devoit bien tiex floiches traire,

Car el erent force et contraire

As autres cinq floiches sans doute.

Mès ne diré pas ore toute

Lor forces, ne lor poestés.

Bien vous sera la vérités

Contée, et la sénéfiance

Nel' metré mie en obliance;

Ains vous dirai que tout ce monte,

Ainçois que je fine mon conte.

Or revendrai à ma parole:

Des nobles gens de la karole

M'estuet dire les contenances,

Et les façons et les semblances.

Li Diex d'Amors se fu bien pris

A une dame de haut pris,

Et delez lui iert ajoustés:

Icele dame ot non Biautés.

[p.65]

Leur fût était comme leur fer 983

Aussi noir que diable d'enfer.

C'était d'abord Orgueil. Vilenie

Venait après, de félonie

Tout empreint, tout envenimé.

Ce trait vaut le premier nommé,

Et le premier vaut le deuxième.

Ensuite Honte le troisième,

Le quatrième, Désespoir;

Enfin, le dernier, à le voir,

Nouveau-Penser me parût être[21].

A peine peut-on reconnaître

Ces traits, tant ils sont ressemblants.

C'était bien les dignes pendants

De l'arc à figure hideuse,

Informe et toute raboteuse,

Qui me sembla fait tout exprès

Pour lancer de si vilains traits,

Car ils avaient force contraire

Aux cinq que je viens de pourtraire.

Céans vous ne pouvez savoir

Toute leur force et leur pouvoir;

Mais la vérité toute entière

Ne mettrez en doutance guère

Lorsque ce conte vous lirez;

Avant la fin vous le saurez.

Or revenons à ma parole.

Des nobles gens de la karole

Je vais vous dépeindre les jeux,

Le maintien, les airs gracieux.

Près de dame de grand' noblesse,

Galant, le dieu d'Amours s'empresse.

Elle était debout à côté

De lui; c'était Dame Beauté

* * *

[p.66]

Ainsinc cum une des cinq fleches, 1021

En li ot maintes bonnes teches[22]:

El ne fu oscure, ne brune,

Ains fu clere comme la lune,

Envers qui les autres estoiles

Resemblent petites chandoiles.

Tendre ot la char comme rousée,

Simple fu cum une espousée,

Et blanche comme flor de lis;

Si ot le vis cler et alis,

Et fu greslete et alignie,

Ne fu fardée ne guignie:

Car el n'avoit mie mestier

De soi tifer ne d'afetier.

Les cheveus ot blons et si lons

Qu'il li batoient as talons;

Nez ot bien fait, et yelx et bouche.

Moult grant douçor au cuer me touche,

Si m'aïst Diex, quant il me membre

De la façon de chascun membre,

Qu'il n'ot si bele fame où monde.

Briément el fu jonete et blonde,

Sade, plaisant, aperte et cointe,

Grassete et gresle, gente et jointe.

* * *

[p.67]

Comme la flèche merveilleuse 1017

De vertus riche et généreuse,

Obscure ni brune. Tel luit

L'astre radieux de la nuit,

Près de qui les autres étoiles

Ne sont que petites chandoiles.

Elle était blanche comme un lys,

Le teint, le front clairs et polis,

La chair tendre comme rosée

Et simple comme une épousée:

Taille grêle, ensemble charmant,

Sans fard et sans déguisement,

Car elle n'avait, je vous jure,

Besoin d'atours ni de parure.

Ses blonds cheveux étaient si longs

Qu'ils venaient battre ses talons,

Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche.

Moult grand' douceur au coeur me touche

(M'assiste Dieu!) quand je revois

Tous ses charmes comme autrefois!

N'était si belle femme au monde!

Bref, elle était jeunette et blonde,

Au regard doux, sade et plaisant,

Au corps rondelet, svelte et gent.

* * *

[p.68]

VII

Ci parle l'Amant de Richesse, 1045

Qui moult estoit de grant noblesse;

Mais de si grant boban estoit,

Que nul povre home n'adaignoit,

Ainz le boutoit tousjors arriere:

Si l'en doit-l'en avoir mains chiere.

Près de Biauté se tint Richece,

Une dame de grant hautece,

De grant pris et de grant affaire.

Qui à li ne as siens meffaire

Osast riens par fais, ou par dis,

Il fust moult fiers et moult hardis;

Qu'ele puet moult nuire et aidier.

Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier

Que riches gens ont grant poissance

De faire ou aïde, ou grévance.

Tuit li greignor et li menor

Portoient à Richece honor:

Tuit baoient à li servir,

Por l'amor de li deservir;

Chascuns sa dame la clamoit,

Car tous li mondes la cremoit;

Tous li mons iert en son dangier.

En sa cort ot maint losengier,

Maint traïtor, maint envieus:

Ce sunt cil qui sunt curieus

De desprisier et de blasmer

Tous ceus qui font miex à amer.

Par devant por eus losengier,

Loent les gens li losengier;

[p.69]

VII

Ci parle l'Amant de Richesse 1041

Qui dame était de grand' noblesse

Mais de si grand orgueil était

Que nul pauvre homme n'accueillait,

Mais le boutait toujours arrière;

Aussi doit-on l'avoir moins chère.

Trônait Richesse près Beauté.

Dame c'était de grand' fierté,

De grand prix et de grande affaire.

Bien hardi qui osât méfaire

A elle ou aux siens. Elle peut

Aider, nuire quand elle veut.

Au riche la toute-puissance!

Les biens et les maux il dispense

A son gré; ce n'est pas d'hier.

Grands et petits, l'humble et le fier

Font honneur à dame Richesse,

Chacun à la servir s'empresse,

Afin d'obtenir ses faveurs;

Chacun veut porter ses couleurs,

Chacun reconnaît sa puissance

Par crainte et non par préférence.

Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs

Et traîtres, et ces vils menteurs

S'attaquent surtout avec rage

Au plus aimable et au plus sage;

Devant c'est l'adulation

La plus vile; avec onction

Tout le monde en parole ils louent;

Mais leurs louanges les gens rouent

* * *

[p.70]

Tout le monde par parole oignent, 1075

Mès lor losenges les gens poignent[23]

Par derriere dusques as os[24],

Qu'il abaissent des bons les los,

Et desloent les aloés,

Et si loent les desloés.

Maint prodommes ont encusés,

Et de lor honnor reculés

Li losengier par lor losenges;

Car il font ceus des cors estranges

Qui déussent estre privés:

Mal puissent-il estre arivés

Icil losengier plain d'envie!

Car nus prodons n'aime lor vie.

Richece ot une porpre robe,

Ice ne tenés mie à lobe,

Que je vous di bien et afiche

Qu'il n'ot si bele, ne si riche

Où monde, ne si envoisie.

La porpre fu toute orfroisie.

Si ot portraites à orfrois

Estoires de dus et de rois[25].

Si estoit au col bien orlée

D'une bende d'or néélée

Moult richement, sachiés sans faille.

Si i avoit tretout à taille

De riches pierres grant plenté

Qui moult rendoient grant clarté.

Richece ot ung moult riche ceint[26]

Par desus cele porpre ceint;

La boucle d'une pierre fu

Qui ot grant force et grant vertu:

Car cis qui sor soi la portoit,

Nes uns venins ne redotoit;

[p.71]

Par derrière jusques aux os[24]; 1071

Ils abaissent des bons les los,

Souillent partout la prudhommie,

Par contre exaltent l'infamie.

Par eux le bon est accusé

Et voit son honneur exposé

A l'hypocrite calomnie;

Tels on voit par leur perfidie

Maints preux souvent des cours chassés.

Qu'à leur tour soient de Dieu laissés

Tous ces vils flatteurs pleins d'envie;

Nul prud'homme n'aime leur vie.

Robe pourpre Richesse avait,

Et si nul pour faux le tenait,

Je ne crains pas qu'il me confonde,

Si belle robe n'est au monde,

Si riche ni si gente encor;

Car en ses lés la pourpre d'or

Retraçait à notre mémoire

De ducs et de rois mainte histoire[25].

Bien en était le col ourlé

D'une bande d'or niellé,

Moult richement, je ne vous raille,

Puis y brillaient, de riche taille,

Pierres fines en quantité

Qui moult rendaient grande clarté.

Richesse avait riche ceinture[26]

Par dessus sa pourpre vêture;

La boucle d'une pierre était

Qui grand pouvoir et force avait;

Car celui qui cette ceinture

Porte, tous les venins conjure;

* * *

[p.72]

Nus nel' pooit envenimer, 1109

Moult faisoit la pierre à aimer.

Elle vausist à ung prodomme

Miex que trestous li ors de Romme.

D'une pierre fu li mordens,

Qui garissoit du mal des dens;

Et si avoit ung tel éur,

Que cis pooit estre asséur

Tretous les jors de sa véue,

Qui à géun l'avoit véue.

Li clou furent d'or esmeré,

Qui erent el tissu doré;

Si estoient gros et pesant,

En chascun ot bien ung besant.

Richece ot sus ses treces sores

Ung cercle d'or; onques encores

Ne fu si biaus véus, ce cuit,

Car il fu tout d'or fin recuit;

Mès cis seroit bons devisierres

Qui vous sauroit toutes les pierres,

Qui i estoient, devisier,

Car l'en ne porroit pas prisier

L'avoir que les pierres valoient,

Qui en l'or assises estoient.

Rubis i ot, saphirs, jagonces,

Esmeraudes plus de dix onces.

Mais devant ot par grant mestrise,

Une escharboucle où cercle assise,

Et la pierre si clere estoit,

Que maintenant qu'il anuitoit,

L'en s'en véist bien au besoing

Conduire d'une liue loing.

Tel clarté de la pierre yssoit,

Que Richece en resplendissoit

[p.73]

Nul ne le peut envenimer: 1103

C'est la pierre qui fait aimer;

Elle vaudrait à un prudhomme

Mieux que tretous les ors de Rome.

D'une pierre étaient les mordants

Qui guérissait du mal de dents,

Et tel à jeun qui l'aurait vue,

De conserver toujours la vue

Serait sûr, j'en suis convaincu,

Tant est puissante sa vertu.

Les clous gros et pesants, je pense,

Au moins comme un besant de France,

Étaient de fin or épuré

Et semaient le tissu doré.

Pour maintenir sa blonde tresse

Un cercle d'or avait Richesse;

Oncques nul de plus beau ne vit,

Car il était tout d'or recuit.

Ce serait un conteur habile

Celui dont la plume subtile

Toutes les pierres dépeindrait;

Car nul estimer ne saurait

La valeur de ces pierreries

Dans l'or habilement serties.

Dix onces de grenat je vis,

Saphyrs, émeraudes, rubis,

Mais par dessus tout dominante,

Une escarboude étincelante,

Sur le cercle assise, jetait

Au loin un si puissant reflet

Qu'en cette nuit portait la vue

Une lieue au moins d'étendue;

Et lueur telle en jaillissait

Que Richesse en resplendissait

* * *

[p.74]

Durement le vis et la face, 1143

Et entor li toute la place.

Richece tint parmi la main

Ung valet de grant biauté plain,

Qui fu ses amis veritiez.

C'est uns hons qui en biaus ostiez

Maintenir moult se délitoit.

Cis se chauçoit bien et vestoit,

Si avoit les chevaus de pris;

Cis cuidast bien estre repris

Ou de murtre, ou de larrecin,

S'en s'estable éust ung roucin.

Por ce amoit-il moult l'acointance

De Richece et la bien-voillance,

Qu'il avoit tous jors en porpens

De demener les grans despens,

Et el les pooit bien soffrir,

Et tous ses despens maintenir;

El li donnoit autant deniers

Cum s'el les puisast en greniers.

Après refu Largece assise,

Qui fu bien duite et bien aprise

De faire honor, et de despendre:

El fu du linage Alexandre;

Si n'avoit-el joie de rien

Cum quant el pooit dire, tien.

Néis Avarice la chétive

N'ert pas si à prendre ententive

Cum Largece ere de donner;

Et Diex li fesoit foisonner

Ses biens si qu'ele ne savoit

Tant donner, cum el plus avoit.

Moult a Largece pris et los;

Ele a les sages et les fos

[p.75]

Toute entière, son corps, sa face, 1137

Voire alentour toute la place.

Richesse tenait par la main

Un varlet de grand' beauté plein

Et son ami sans aucun doute.

Par dessus tout cet homme goûte

Grands hôtels, splendides châteaux,

Chaussures, vêtements royaux,

Chevaux de prix, vaste écurie.

Il eût craint d'être, je parie,

Repris de meurtre ou de larcin,

S'il eût en l'étable un roussin.

Aussi cherchait-il l'accointance

De Richesse et la bienviellance;

Car il ne songeait en tous temps

Qu'à démener les grands dépens,

Et bien pouvait-il, sans doutance,

Soutenir sa magnificence,

Car elle lui versait deniers

Comme puisant à pleins greniers.

Ensuite assise, était Largesse,

Dame généreuse et maîtresse

Passée en prodigalité.

Nul ne savait, en vérité,

Mieux faire honneur et l'or épandre;

Elle était du sang d'Alexandre,

Et plaisir ne prenait de rien

Comme de pouvoir dire: Tien.

Non, Avarice là chétive

N'est pas à garder attentive

Comme Largesse est à donner,

Et Dieu lui fait tant foisonner

Ses biens que toujours l'abondance

Surpasse sa magnificence.

* * *

[p.76]

Outréement à son bandon, 1177

Car ele savoit fere biau don;

S'ainsinc fust qu'aucuns la haïst,

Si cuit-ge que de ceus féist

Ses amis par son biau servise;

Et por ce ot-ele à devise

L'amor des povres et des riches.

Moult est fos haus homs qui est chiches!

Haus homs ne puet avoir nul vice,

Qui tant li griet cum avarice:

Car hons avers ne puet conquerre

Ne seignorie, ne grant terre;

Car il n'a pas d'amis plenté,

Dont il face sa volenté.

Mès qui amis vodra avoir,

Si n'ait mie chier son avoir,

Ains par biaus dons amis acquiere:

Car tout en autretel maniere

Cum la pierre de l'aïment

Trait à soi le fer soutilment,

Ainsinc atrait les cuers des gens

Li ors qu'en donne et li argens.

Largece ot robe toute fresche

D'une porpre sarrazinesche;

S'ot le vis bel et bien formé;

Mès el ot son col deffermé,

Qu'el avoit iluec en présent

A une dame fet présent,

N'avoit gueres, de son fermal,

Et ce ne li séoit pas mal,

Que sa cheveçaille iert overte,

Et sa gorge si descoverte,

[p.77]

Largesse aussi recherchent tous, 1171

Elle a les sages et les fous,

Tous sans réserve à son service;

Car toujours l'or de sa main glisse,

Et si quelqu'un la haïssait,

Bien vite un ami s'en ferait

Par sa généreuse franchise;

Aussi tient-elle en toute guise

Du pauvre et du riche l'amour.

Fol le Grand au coeur chiche et sourd!

Un Grand ne peut avoir nul vice

Qui l'abaisse autant qu'avarice:

Avare ne peut obtenir

Honneurs ni grands fiefs conquérir,

Car d'amis certes il n'a guère

Qui veuillent sa volonté faire.

Tel qui veut des amis avoir,

Qu'il n'ait pas trop cher son avoir,

Mais par beaux dons qu'il les acquière.

C'est ainsi de même manière

Que l'on voit la pierre d'aimant

Tirer le fer subtilement;

Ainsi le coeur des gens attire

L'argent qu'on donne tire à tire.

Largesse avait frais vêtement

De riche pourpre d'Orient,

Les traits beaux et pleins d'élégance,

Le col ouvert par négligence,

Car elle avait tout justement

A certaine dame en présent

Son fermail octroyé naguère.

J'aimais assez cette manière

De laisser sa coiffe s'ouvrir

Et sa gorge se découvrir;

* * *

[p.78]

Que parmi outre la chemise 1209

Li blanchoioit sa char alise.

Largece la vaillant, la sage,

Tint ung chevalier du linage

Au bon roy Artus de Bretaigne[27]:

Ce fut cil qui porta l'enseigne

De Valor et le gonfanon.

Encor est-il de tel renom,

Que l'en conte de li les contes

Et devant rois, et devant contes.

Cil chevalier novelement

Fu venus d'ung tornoiement,

Où il ot faite por s'amie

Mainte jouste et mainte envaïe,

Et percié maint escu bouclé,

Maint hiaume i avoit desserclé,

Et maint chevalier abatu,

Et pris par force et par vertu.

Après tous ceus se tint Franchise,

Qui ne fu ne brune ne bise,

Ains ere blanche comme nois,

Et si n'ot pas nés d'Orlenois[28],

Ainçois l'avoit lonc et traitis,

Iex vairs rians, sorcis votis:

S'ot les chevous et blons, et lons,

Et fu simple comme uns coulons.

Le cuer ot dous et débonnaire:

Ele n'osast dire ne faire

A nuli riens qu'el ne déust;

Et s'ele ung homme cognéust

Qui fust destrois por s'amitié,

Tantost éust de li pitié,

[p.79]

Car dessous sa chemise fine 1205

Blanchoyait sa belle poitrine.

Tenait Largesse au coeur vaillant

Un beau chevalier descendant

Du bon roi Artus de Bretaigne,[27]

Celui-là qui tenait l'enseigne

De Valeur et le gonfanon.

Encor est-il de tel renom

Que l'on conte de lui les contes,

Et devant rois et devant comtes.

Ce chevalier nouvellement

Était venu d'un tournoiement,

Où fait avait pour sa maîtresse

Mainte joûte et mainte prouesse

Et percé maint écu bouclé,

Et de sa lance décerclé

Maint haume et puis mainte visière,

Maint chevalier dans la poussière

Avait de son bras abattu

Et pris par force et par vertu.

Ensuite se tenait Franchise

Qui n'était ni brune ni bise,

Au teint plus que la neige blanc,

Et n'avait pas nez d'Orléan[28],

Mais long et bien fait au contraire,

Sourcils-arqués, prunelle claire,

Longs cheveux blonds ceints d'un bandeau,

Et l'air simple d'un colombeau:

Le coeur si doux et débonnaire

Que jamais il n'eût osé faire

Aux autres que ce qu'il devait;

Car si nul homme elle savait

Qui fût pour l'amour d'elle en peine,

Point ne lui serait inhumaine;

* * *

[p.80]

Qu'ele ot le cuer si pitéable, 1241

Et si dous et si amiable,

Que se nus por li mal traisist,

S'el ne li aidast, el crainsist

Qu'el féist trop grant vilonnie.

Vestue ot une sorquanie,

Qui ne fu mie de borras:

N'ot si bele jusqu'à Arras;

Car el fu si coillie et jointe,

Qu'il n'i ot une seule pointe

Qui à son droit ne fust assise.

Moult fu bien vestue Franchise;

Car nule robe n'est si bele

Que sorquanie à damoisele.

Fame est plus cointe et plus mignote

En sorquanie que en cote:

La sorquanie qui fu blanche

Senefioit que douce et franche

Estoit cele qui la vestoit.

Uns bachelers jones s'estoit

Pris à Franchise lez à lez;

Ne soi comment ert apelé,

Mès biaus estoit, se il fust ores

Fiex au seignor de Gundesores[29].

* * *

Le roman de la rose - Tome I · 第 88 / 150 题