IV

Ci parle l'Amant de Liesse;

C'est une Dame qui la tresce

Aime mener et rigoler;

Ici menait gens karoler.

Cette troupe que je devise

A la karole s'était prise;

Une gente dame chantait

Que Liesse l'on appelait.

A chanter elle était savante,

Car d'une façon ravissante

Elle modulait ses refrains

Gracieux, entraînants, divins.

Elle avoit la voix claire et saine,

Et n'était pas non plus vilaine,

Mais sa taille souple ondulait

Et lestement son pied frappait.

* * *

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Ele estoit adès coustumiere 759

De chanter en tous leus premiere:

Car chanter estoit li mestiers

Qu'ele faisoit plus volentiers.

Lors véissiés carole aller,

Et gens mignotement baler,

Et faire mainte bele tresche,

Et maint biau tor sor l'erbe fresche.

Là véissiés fléutéors,

Menesterez et jougléors;

Si chantent li uns rotruenges,

Li autres notes Loherenges,

Por ce qu'en set en Loheregne

Plus cointes notes qu'en nul regne.

Assez i ot tableterresses

Ilec entor, et tymberresses

Qui moult savoient bien joer,

Et ne finoient de ruer

Le tymbre en haut, si recuilloient

Sor ung doi, c'onques n'i failloient.

Deus damoiseles moult mignotes,

Qui estoient en pures cotes,

Et trecies à une tresce,

Faisoient Déduit par noblesce

Enmi la karole baler;

Mès de ce ne fait à parler.

Comme el baloient cointement!

L'une venoit tout belement

Contre l'autre, et quant el estoient

Près à près, si s'entregetoient

Les bouches, qu'il vous fust avis

Que s'entrebaisassent où vis:

Bien se savoient desbrisier.

Ne vous en sai que devisier,

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Elle était toujours coutumière 761

De chanter partout la première,

Car chanter pour elle c'était

Ce que plus volontiers faisait.

Vous eussiez vu gens en cadence

Mener karole et fine danse,

Et mainte tresce et maint beau tour

Sur l'herbe fraîche d'alentour.

On voyait des escamoteuses

Auprès et des tambourineuses

Qui ne cessaient de bien jouer,

Puis en l'air leur tambour ruer

Et, sans manquer, sur un doigt vite

Tombant le recevoir ensuite.

Vous eussiez encor maints flûteurs

Ouïs, ménestrels et jongleurs;

L'un dit des légendes anciennes,

Une autre des chansons lorraines.

Car on sait que de ce pays

Nous viennent les plus beaux récits.

Puis au milieu deux jeunes filles,

En jupon court, toutes gentilles,

Les cheveux en nattes massés,

Emmi les danseurs enlacés,

Au beau Déduit, par déférence,

Faisaient les honneurs de la danse.

Comme elles balaient gentîment!

L'une venait tout bellement

Contre l'autre, puis au passage

Approchait son joli visage;

A voir leur bouche se croiser,

Elles semblaient s'entrebaiser

Quand se cambrait leur taille souple.

Comment vous peindre ce beau couple?

* * *

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Mès à nul jor ne me quéisse 793

Remuer, tant que ge véisse

Ceste gent ainsinc efforcier

De caroler et de dancier.

* * *

V

Ci endroit devise l'Amant

De la karole le semblant,

Et comment il vit Cortoisie

Qui l'apela par druerie,

Et li monstra la contenance

De cele gent, et de lor dance.

La karole tout en estant

Regardai iluec jusqu'à tant

C'une dame bien enseignie

Me tresvit: ce fu Cortoisie

La vaillant et la debonnaire,

Que Diex deffende de contraire.

Cortoisie lors m'apela:

Biaux amis, que faites-vous là?

Fait Cortoisie, ça venez,

Et avecques nous vous prenez

A la karole, s'il vous plest.

Sans demorance et sans arrest

A la karole me sui pris,

Si n'en fui pas trop entrepris,

Et sachiés que moult m'agréa

Quant Cortoisie m'en pria,

Et me dist que je karolasse,

Car de karoler, se j'osasse,

Estoie envieus et sorpris.

A regarder lores me pris

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Jamais je n'eusse me mouvoir 795

Pensé, tant me plaisait de voir

Ces gens en si belle accordance

Mener la karole et la danse.

* * *

V

Ici devise notre Amant

De la karole le semblant,

Et comment il vit Courtoisie

L'appeler par galanterie,

Et lui raconter ce qu'était

Tout ce monde et ce qu'il dansait.

Toujours là debout, immobile,

Je contemplais la troupe agile,

Quand une charmante beauté,

Coeur vaillant et plein de bonté

(Que Dieu garde toute sa vie!)

M'aperçut. C'était Courtoisie.

Aussitôt elle m'appela:

«Bel ami, que faites-vous là?

Or ça, venez, fait Courtoisie;

A karoler je vous convie,

Avec nous venez, s'il vous plaît.»

A la karole sans arrêt,

Sans hésiter je fus me prendre

Et sans chercher à m'en défendre,

Car c'était mon plus vif désir;

Et, sachez-le, plus grand plaisir

N'eût su me faire Courtoisie.

Je n'osais, mais brûlais d'envie

De courir aussi karoler.

Lors je me pris à contempler

* * *

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Les cors, les façons et les chieres, 823

Les semblances et les manieres

Des gens qui ilec karoloient:

Si vous dirai quex il estoient.

Déduit fu biaus et lons et drois,

Jamès en terre ne venrois

Où vous truissiés nul plus bel homme:

La face avoit cum une pomme,

Vermoille et blanche tout entour,

Cointes fu et de bel atour.

Les yex ot vairs, la bouche gente,

Et le nez fait par grant entente;

Cheveus ot blons, recercelés,

Par espaules fu auques lés,

Et gresles parmi la ceinture:

Il resembloit une painture,

Tant ere biaus et acesmés,

Et de tous membres bien formés.

Remuans fu, et preus, et vistes,

Plus légier homme ne véistes;

Si n'avoit barbe, ne grenon,

Se petiz peus folages non,

Car il ert jones damoisiaus.

D'un samit portret à oysiaus,

Qui ere tout à or batus,

Fu ses cors richement vestus.

Moult iert sa robe desguisée,

Et fut moult riche et encisée,

Et décopée par cointise;

Chauciés refu par grant mestrise

D'uns solers décopés à las;

Par druerie et par solas

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Les visages, les contenances, 825

Les costumes et les semblances

De tous ces gens qui karolaient;

Je vous dirai ce qu'ils étaient.

Déduit était de sa nature

Droit et beau, de haute stature,

L'air noble et de grand appareil

Et gracieux, le teint vermeil

Autour et blanc comme une pomme;

Jamais on ne vit plus bel homme:

Mignonne bouche, de beaux yeux,

Le nez fait au moule, cheveux

Blonds tombant en boucles soyeuses

Sur ses épaules musculeuses.

Sa taille fine cependant

Était bien prise. En regardant

Ce beau corps, sa riche parure,

On croyait voir une peinture.

Nul homme avec lui n'eût lutté

De vigueur ni d'agilité.

C'était, tout brillant de jeunesse,

Un damoiseau plein de noblesse;

Ni moustache ni barbe encor,

Mais le fin duvet couleur d'or

De la première adolescence.

Il était avec élégance

Vêtu tout d'or et de satin

Tissu d'oiseaux à grand dessin.

Sa robe à la coupe savante

Et d'ornements étincelante,

Tombait en festons gracieux;

Un brodequin délicieux

Enlaçait sa jambe arrondie,

Et par amour sa douce amie

* * *

[p.56]

Li ot s'amie fet chapel 855

De roses qui moult li sist bel.

Savés-vous qui estoit s'amie?

Léesce qui nel' haoit mie,

L'envoisie, la bien chantans,

Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans

De s'amor li donna l'otroi:

Déduit la tint parmi le doi

A la karole, et ele lui,

Bien s'entr'amoient ambedui:

Car il iert biaus, et ele bele,

Bien resembloit rose novele

De sa color. S'ot la char tendre,

Qu'en la li péust toute fendre

A une petitete ronce.

Le front ot blanc, poli, sans fronce,

Les sorcis bruns et enarchiés,

Les yex gros et si envoisiés,

Qu'ils rioient tousjors avant

Que la bouchete par convant.

Je ne vous sai du nés que dire,

L'en nel' féist pas miex de cire.

Ele ot la bouche petitete,

Et por baisier son ami, preste;

Le chief ot blons et reluisant.

Que vous iroie-je disant?

Bele fu et bien atornée;

D'ung fil d'or ere galonnée,

S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef,

Je qu'en oi véu vint et nuef,

A nul jor mès véu n'avoie

Chapel si bien ouvré de soie.

D'un samit qui ert tous dorés

Fu ses cors richement parés,

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Lui avait tout de roses fait 859

De ses mains un beau chapelet.

Savez-vous quelle était sa mie?

Liesse qui ne le hait mie,

La gente et joyeuse aux doux chants.

A lui dès l'âge de sept ans

D'amour elle donna le gage.

Déduit la prend au doigt, l'engage

A la karole, et chaque amant

Moult s'enlace amoureusement.

Il était beau, elle était belle,

Et bien semblait rose nouvelle

A voir son teint vermeil et clair:

La moindre épine à cette chair

Si tendre eût fait une blessure:

Son front était blanc, sans plissure,

Ses sourcils bruns et bien arqués,

Ses yeux gros et si enjoués

Qu'ils paraissaient toujours sourire

Avant même la bouche rire,

Qui toute mignonne s'ouvrait,

Toujours aux baisers s'apprêtait.

Du nez, je ne sais que vous dire;

On n'en fait pas de mieux en cire.

Son chef était blond et luisant.

Que vous irai-je encor disant?

Belle était et bien atournée,

D'un fil d'or toute galonnée;

Son chapel d'or était tout neuf,

J'en ai vu plus de vingt et neuf,

Mais jamais chapel, que je croie,

Si bien ouvré de belle soie.

Son corps était enfin paré

De ce riche satin doré

* * *

[p.58]

De quoi son ami avoit robe, 889

Si en estoit assés plus gobe.

* * *

Le roman de la rose - Tome I · 第 86 / 150 题