Après était pourtraite Envie
Qui ne rit oncques en sa vie,
Et qui de rien ne s'éjouit
Que s'elle voit ou s'elle ouït[9]
Raconter quelque grand dommage.
Rien ne lui plaît ni la soulage
Autant que lorsqu'elle peut voir
Dessus aucun prudhomme choir[10]
Ou méfait, ou mésaventure,
Ou quelque grand'déconfiture.
Mais si quelque noble maison
Déchoit et souille son blason,
C'est la félicité suprême.
Aussi, ce que le moins elle aime,
C'est qu'un homme arrive à l'honneur
Par ses vertus et sa valeur.
Sachez que grande est sa colère
Lorsque advient quelque bien sur terre.
Elle est de telle cruauté
Qu'elle ne porte aménité
A compagnon ni bonne amie;
Car d'un chacun c'est l'ennemie,
Fût-il son plus proche parent,
Et son coeur serait moult dolent
Si bien venait même à son père.
Mais Dieu lui fait par grand'misère
Payer cette méchanceté;
Car son coeur est si tourmenté
* * *
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Et a tel duel quant gens bien font, 273
Par ung petit qu'ele ne font.
Ses felons cuers l'art et detrenche,
Qui de li Diex et la gent venche.
Envie ne fine nule hore
D'aucun blasme as gens metre sore;
Je cuit que s'ele cognoissoit
Tot le plus prodome qui soit
Ne deçà mer, ne delà mer,
Si le vorroit-ele blasmer;
Et s'il iere si bien apris
Qu'el ne péust de tot son pris
Rien abatre ne desprisier,
Si vorroit-ele apetisier
Sa proéce au mains, et s'onor
Par parole faire menor.
Lors vi qu'Envie en la painture
Avoit trop lede esgardéure;
Ele ne regardast noient
Fors de travers en borgnoiant;
Ele avoit ung mauvès usage,
Qu'ele ne pooit ou visage
Regarder riens de plain en plaing,
Ains clooit ung oel par desdaing,
Qu'ele fondoit d'ire et ardoit,
Quant aucuns qu'ele regardoit,
Estoit ou preus, ou biaus, ou gens,
Ou amés, ou loés de gens.
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Quand le bien voit, telle est sa rage, 275
Qu'elle en fondrait presque, je gage;
Et la vertu ce coeur vilain
Consume et déchire sans fin,
Et l'horreur de cette souffrance
Est de Dieu ci-bas la vengeance.
Envie et son bec malfaisant
Les gens ne lâche un seul instant,
Et s'elle connaissait, je pense,
Le plus honnête homme de France,
Ou même par delà la mer,
Le voudrait-elle encor blâmer.
Mais si sa langue envenimée
Une si ferme renommée
Ne pouvait d'un coup renverser,
Elle essaierait d'apetisser
Au moins son los et sa prouesse
Par sa fourbe et par son adresse.
Je vis, étudiant ses traits,
Qu'elle avait le regard mauvais;
Sur rien ne s'arrêtait sa vue
Que de biais, irrésolue,
Et moult laide habitude avait,
C'est que jamais elle n'osait
En plein regarder nulle chose.
De dédain sa prunelle close
D'ire soudain s'illuminait
Quand celui qu'elle examinait
Était beau, de haute naissance,
Ou pour son coeur et sa vaillance
Aimé de tous et respecté.
* * *
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TRISTESSE.
Delez Envie auques près iere 301
Tristece painte en la maisiere;
Mès bien paroit à sa color
Qu'ele avoit au cuer grant dolor,
Et sembloit avoir la jaunice.
Si n'i féist riens Avarice
Ne de paleur, ne de mégrece:
Car li soucis et la destrece,
Et la pesance et les ennuis
Qu'el soffroit de jors et de nuis,
L'avoient moult fete jaunir,
Et megre et pale devenir.
Oncques mès nus en tel martire
Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire
Cum il sembloit que ele éust:
Je cuit que nus ne li séust
Faire riens qui li péust plaire:
N'el ne se vosist pas retraire,
Ne réconforter à nul fuer
Du duel qu'ele avoit à son cuer.
Trop avoit son cuer correcié,
Et son duel parfont commencié.
Moult sembloit bien qu'el fust dolente,
Qu'ele n'avoit mie esté lente
D'esgratiner tote sa chiere;
N'el n'avoit pas sa robe chiere,
Ains l'ot en mains leus descirée
Cum cele qui moult iert irée.
Si cheveul tuit destrecié furent,
Et espandu par son col jurent,
Que les avoit trestous desrous
De maltalent et de corrous.
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TRISTESSE.
Près d'Envie et tout à côté, 306
Sur le mur l'image se dresse
De la langoureuse Tristesse.
Il paraît bien à sa couleur
Qu'au coeur elle a grande douleur,
Elle semble avoir la jaunisse.
Rien n'est auprès d'elle Avarice
Pour son teint pâle et sa maigreur;
Car les soucis et le malheur,
Et les chagrins, et la détresse
Dont le jour et la nuit sans cesse
Elle souffre, l'ont fait jaunir
Et maigre et pâle devenir.
Oncques nul en un tel martyre
Ne fut, ni n'eut aussi grande ire
Comme à la voir il me parut,
Et je pense que nul ne sut
Faire chose qui pût lui plaire
Ni calmer sa douleur amère,
Tant son coeur était courroucé
Et profond son deuil enfoncé.
Aussi sur son propre visage
Elle dut assouvir sa rage
Ainsi que sur ses vêtements.
De sillons nombreux et sanglants
Sa face est toute lacérée,
Et cette robe déchirée
Est la preuve de ses dégoûts,
De sa haine et de son courroux.
S'épand sur son col, sa figure
De tous côtés sa chevelure
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Et sachiés bien veritelment 333
Qu'ele ploroit profondément:
Nus, tant fust durs, ne la véist,
A cui grant pitié n'en préist.
Qu'el se desrompoit et batoit,
Et ses poins ensemble hurtoit.
Moult iert à duel fere ententive
La dolereuse, la chetive;
Il ne li tenoit d'envoisier,
Ne d'acoler, ne de baisier:
Car cil qui a le cuer dolent,
Sachiés de voir, il n'a talent
De dancier, ne de karoler[11],
Ne nus ne se porroit moller
Qui duel éust, à joie faire,
Car duel et joie sont contraire.