AVARICE.

Je vis une autre image assise

Côte à côte de Convoitise,

* * *

[p.16]

Avarice estoit apelée: 207

Lede estoit et sale et foulée

Cele ymage, et megre et chetive,

Et aussi vert cum une cive.

Tant par estoit descolorée,

Qu'el sembloit estre enlangorée;

Chose sembloit morte de fain,

Qui ne vesquist fors que de pain

Petri à lessu fort et aigre;

Et avec ce qu'ele iere maigre,

Iert-ele povrement vestuë,

Cote avoit viés et desrumpuë;

Comme s'el fust as chiens remese;

Povre iert moult la cote et esrese,

Et plaine de viés palestiaus.

Delez li pendoit ung mantiaus

A une perche moult greslete,

Et une cote de brunete[8];

Où mantiau n'ot pas penne vaire,

Mès moult viés et de povre afaire,

D'agniaus noirs velus et pesans.

Bien avoit la robe vingt ans;

Mès Avarice du vestir

Se sot moult à tart aatir:

Car sachiés que moult li pesast

Se cele robe point usast;

Car s'el fust usée et mauvese,

Avarice éust grant mesese,

De noeve robe et grant disete,

Avant qu'ele éust autre fete.

Avarice en sa main tenoit

Une borse qu'el reponnoit,

Et la nooit si durement,

Que demorast moult longuement

[p.17]

C'était Avarice. Elle était 209

Affreuse et sale, et se voûtait.

Cette image maigre et chétive

Était verte comme une cive,

Et ce visage sans couleur

Semblait s'épuiser de langueur.

D'un mort elle avait l'apparence

Qui ne vécut que d'abstinence

Et de pain fait d'aigre levain.

Pour draper sa maigreur enfin

Elle était pauvrement vêtue

D'une vieille cote rompue,

Sale, de pièces et morceaux;

On eût dit épave en lambeaux

De la dent des chiens délaissée.

Une perche grêle est dressée

Tout près d'elle, où pend un manteau

Et cote de drap jadis beau[8].

Pas la moindre trace d'hermine

Sur ce manteau de triste mine

D'agneaux noirs, velus et pesants.

Bien avait la robe vingt ans;

Mais avarice n'est pressée

D'avoir sa cote remplacée.

Toujours elle est à deviser

Comment ne pas sa robe user;

Car si la robe était mauvaise,

Avarice aurait grand mésaise,

Robe neuve avant de s'offrir,

Moult longtemps dût-elle en pâtir.

Dans ses mains Avarice cache

Une grand'bourse qu'elle attache

Et noue avec acharnement,

Afin de rester longuement

* * *

[p.18]

Ainçois qu'el en péust riens traire, 241

Mès el n'avoit de ce que faire.

El n'aloit pas à ce béant

Que de la borse ostat néant.

Le roman de la rose - Tome I · 第 76 / 150 题