GLOSE.

Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux,

en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à

jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et

pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur

dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa

réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle

craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le

voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses

rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe

même à mourir.

Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS.

* * * * *

Avant de passer à l'analyse de la partie de Jehan de Meung, [p. XLVIII]

nous allons d'abord dire quelques mots sur ce personnage de la _Vieille_

que nous voyons pour la première fois à la fin du roman de Guillaume de

Lorris. Nous ne pouvons préjuger en rien le rôle que celui-ci destinait

à la _Vieille_ chargée de surveiller continuellement Bel-Accueil.

Dans l'intention du poète de Lorris, n'était-elle pas tout simplement

destinée à personnifier la curiosité, l'espionnage des envieux? Nous ne

savons. Jehan de Meung en fit la duègne, qui jouait au moyen âge, dans

les familles, le même rôle que la suivante ou confidente de l'antiquité.

La duègne était une femme qui, spécialement chargée de surveiller sa

maîtresse, la suivait partout et rendait compte de tous ses faits et

gestes au maître qui payait pour cela.

On comprend que ce rôle ne pouvait guère convenir à une jeune fille. Il

fallait nécessairement une femme qui eût de l'expérience, qui «_connût

toute la vieille danse_», et plus elle avait vécu, plus elle était

précieuse pour ce service tout de confiance. Mais on conçoit aussi

combien étaient fragiles la conscience et la fidélité de pareils

serviteurs. Toujours prêtes â servir celui qui payait le plus largement,

ces _Vieilles_, loin de protéger la vertu qui leur était confiée, trop

souvent se faisaient le honteux intermédiaire des séducteurs et jouaient

simplement le rôle d'entre-metteuses.

C'est ce qui explique qu'aucun temps ne fut aussi fécond en intrigues

amoureuses que le moyen âge, époque fameuse des galants chevaliers, ces

admirateurs effrénés du beau sexe, qui aimaient, dit-on, comme on ne

sait plus aimer aujourd'hui.

Après avoir, tout en cueillant de temps en temps [p. XLIX] quelque rose

sur le bord du chemin, chevauché, soupiré et bataillé, pendant de

longues années, pour la dame de leurs pensées qu'ils juraient d'aimer et

de respecter jusqu'à la mort, ils se hâtaient, aussitôt mariés, de la

placer sous la surveillance d'une duègne dissolue; c'est même à ces

preux qu'était réservée la gloire de savoir mettre la vertu de leur

femme... sous clé.

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Le roman de la rose - Tome I · 第 35 / 150 题