Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux,
en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à
jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et
pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur
dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa
réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle
craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le
voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses
rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe
même à mourir.
Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS.
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Avant de passer à l'analyse de la partie de Jehan de Meung, [p. XLVIII]
nous allons d'abord dire quelques mots sur ce personnage de la _Vieille_
que nous voyons pour la première fois à la fin du roman de Guillaume de
Lorris. Nous ne pouvons préjuger en rien le rôle que celui-ci destinait
à la _Vieille_ chargée de surveiller continuellement Bel-Accueil.
Dans l'intention du poète de Lorris, n'était-elle pas tout simplement
destinée à personnifier la curiosité, l'espionnage des envieux? Nous ne
savons. Jehan de Meung en fit la duègne, qui jouait au moyen âge, dans
les familles, le même rôle que la suivante ou confidente de l'antiquité.
La duègne était une femme qui, spécialement chargée de surveiller sa
maîtresse, la suivait partout et rendait compte de tous ses faits et
gestes au maître qui payait pour cela.
On comprend que ce rôle ne pouvait guère convenir à une jeune fille. Il
fallait nécessairement une femme qui eût de l'expérience, qui «_connût
toute la vieille danse_», et plus elle avait vécu, plus elle était
précieuse pour ce service tout de confiance. Mais on conçoit aussi
combien étaient fragiles la conscience et la fidélité de pareils
serviteurs. Toujours prêtes â servir celui qui payait le plus largement,
ces _Vieilles_, loin de protéger la vertu qui leur était confiée, trop
souvent se faisaient le honteux intermédiaire des séducteurs et jouaient
simplement le rôle d'entre-metteuses.
C'est ce qui explique qu'aucun temps ne fut aussi fécond en intrigues
amoureuses que le moyen âge, époque fameuse des galants chevaliers, ces
admirateurs effrénés du beau sexe, qui aimaient, dit-on, comme on ne
sait plus aimer aujourd'hui.
Après avoir, tout en cueillant de temps en temps [p. XLIX] quelque rose
sur le bord du chemin, chevauché, soupiré et bataillé, pendant de
longues années, pour la dame de leurs pensées qu'ils juraient d'aimer et
de respecter jusqu'à la mort, ils se hâtaient, aussitôt mariés, de la
placer sous la surveillance d'une duègne dissolue; c'est même à ces
preux qu'était réservée la gloire de savoir mettre la vertu de leur
femme... sous clé.
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