L'_Amant_ raconte à _Ami_ toute son histoire et lui expose ses embarras.
_Ami_ le rassure et lui dit: «Je connais ce _Danger_; il n'est pas si
terrible que cela. Crois-moi, retourne le trouver, et avec de belles
paroles tu en auras vite raison.»
L'_Amant_ réconforté retourne aussitôt au pourpris, mais sans franchir
la haie, et parvient à amadouer _Danger_ qui lui répond: «Non, je ne
suis pas irrité contre toi. Puisque je ne peux pas t'empêcher d'aimer,
aime donc tant qu'il te plaira. Du reste, que m'importe? Cela ne me fait
ni froid ni chaud. Mais ne te hasarde plus auprès de mes roses, ou je te
ménage quelque mauvais tour.»
L'_Amant_, transporté de joie, court vers _Ami_ lui porter la bonne
nouvelle. Celui-ci répond: «Tout va pour le mieux. Voyez-vous, _Danger_
n'est pas si méchant qu'il en a l'air. C'est même un excellent
auxiliaire pour qui sait le flatter à propos.» L'_Amant_ retourne au
pourpris; mais _Danger_ veille, et il lui faut rester en dehors de la
haie. Il voit de là les _Roses_, mais ne peut ni les sentir, ni les
toucher. Ce n'est pas ce qui peut le contenter; aussi pousse-t-il de
gros soupirs et de longs gémissements. Mais _Danger_ ne se laisse pas
attendrir, et l'_Amant_ retombe dans une profonde mélancolie.
[p. XLII]
GLOSE.
L'_Amant_ raconte à son ami tout son amour et ses ennuis: «Je connais
cela, lui répond celui-ci; crois-moi, ne te désespère pas pour si peu.
Ta bien-aimée, dis-tu, se montre vers toi plus froide et plus réservée
qu'avant, tant mieux; c'est qu'elle voit le danger et qu'elle a peur d'y
succomber, c'est qu'elle t'aime. Va la trouver, présente-lui tes
excuses, proteste de tes bonnes intentions, et dis-lui que tu ne peux
vivre sans l'aimer.» L'_Amant_ écoute ce conseil et revient près de sa
belle. Celle-ci lui répond: «Je ne suis point fâchée contre vous; je
n'ai aucune raison pour cela, car vous m'êtes tout à fait indifférent.
Vous ne pouvez vivre sans aimer, dites-vous, que m'importe? Cela ne me
fait ni froid ni chaud. Mais cessez, je vous prie, ces continuelles
obsessions, car je ne puis ni ne veux vous aimer. Je ne vous chasse pas;
vous serez toujours ici le bienvenu; mais ne comptez pas obtenir la plus
petite faveur.»
L'_Amant_ court rapporter la bonne nouvelle à son ami, qui lui dit:
«Tout va bien. Vous le voyez, le _Danger_, le moindre nuage tout d'abord
épouvante les amoureux novices, et semble devoir les séparer à tout
jamais; et cependant, si on l'affronte résolument, si l'on parvient à
l'endormir, c'est un puissant auxiliaire en amour. Il excite nos
ardeurs, qui peut-être sans lui finiraient par s'éteindre.»
L'_Amant_ prend congé de son ami; mais c'est pour aussitôt revenir à sa
belle. Celle-ci le reçoit froidement, lui enjoint de se renfermer dans
les bornes des plus strictes convenances, et notre _Amant_, déconfit
d'un accueil si glacial, retombe dans sa noire tristesse, pleure et
cherche en vain par ses soupirs [p. XLIII] et ses gémissements à
attendrir la cruelle chaque fois qu'il la rencontre; elle demeure
inflexible.