C'était en mai. L'_Amant_ (notre poète) s'endort à la fin d'une belle
journée de printemps; _il voit_ un songe délicieux. Ce songe, voilà la
chaîne du roman; la trame en est savamment ourdie.
L'_Amant_ tout au matin se lève, s'habille et part s'ébattre dans la
campagne. Après avoir erré à l'aventure dans une splendide prairie
arrosée par une belle rivière, il se prend à suivre le cours de l'eau,
et tout à coup, au détour d'une colline, se trouve en face [p. XXVIII]
d'un haut et vaste mur crénelé qui entoure un verger magnifique. Sur ce
mur, en dehors, sont peintes des images hideuses. Ce sont d'abord
_Haine_ flanquée de _Félonie_ et de _Vilenie_, puis _Convoitise_
côte à côte d'_Avarice_, et successivement _Envie, Tristesse, Vieillesse,
Papelardie_ et _Pauvreté_. L'_Amant_ contemple ces images et veut
pénétrer dans le verger riant, qui n'est autre que la demeure de
_Déduit_ ou Plaisir d'Amour. Après avoir cherché quelques instants, il
découvre un petit guichet, seul endroit par où ce beau verger soit
accessible. Il frappe, et la belle _Oyseuse_ vient lui ouvrir.
Aussitôt entré, celle-ci le conduit au maître de céans. _Déduit_ est là
qui _karole_ avec sa gente compagnie. Cette troupe choisie se compose de
_Liesse, Dieu d'Amours_ et son serviteur _Doux-Regard, Beauté, Richesse,
Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et _Jeunesse. Courtoisie_
apercevant notre _Amant_, le vient quérir et le présente à l'Assemblée.
Il prend part à la _karole_ et, les danses terminées, se hâte de visiter
le jardin enchanté. Il s'arrête au bord d'une fontaine, qui n'est autre
que la fontaine de Narcisse, et comme lui veut se mirer dans les eaux
limpides. Au fond est un miroir magique doué d'une vertu singulière.
Tous ceux qui viennent à y jeter les yeux sont soudain tellement épris
de ce qu'ils voient, qu'une invincible passion s'empare de leur coeur.
L'_Amant_ y admire un magnifique buisson de _Roses_ parmi lesquelles il
en choisit une, belle entre toutes, et son coeur est aussitôt brûlé du
désir de cueillir la divine fleur. Pendant qu'il la contemple, _Dieu
d'Amours_ lui décoche ses flèches. L'_Amant,_ épuisé de ses blessures,
tombe pâmé. _Dieu d'Amours_ se précipite sur lui, le fait prisonnier,
s'empare de son [p. XXIX] coeur en le fermant d'une clef d'or, lui
dicte ses commandements et disparaît.
Aussitôt l'_Amant_ de courir à la belle _Rose_. Mais elle est entourée
d'une haie d'épines, et il fait de vains efforts pour atteindre jusqu'à
elle. Il n'y serait jamais parvenu peut-être sans _Bel-Accueil_, qui
s'offre à lui faire franchir la clôture et le mène près de la _Rose_.
Mais elle est gardée par _Danger, Honte, Peur_ et _Malebouche. Danger_
dormait; il s'éveille soudain et chasse du jardin le pauvre _Amant_.
Celui-ci désolé s'enfuit, et _Raison_, qui a pitié de ses douleurs,
vient pour le secourir. Il l'éconduit brutalement sans vouloir écouter
ses conseils, et vient chercher des consolations auprès d'_Ami,_ qui le
réconforte. «Retournez, dit _Ami_, vers ce _Danger_; il est moins
terrible qu'il n'en a l'air; amadouez-le par de belles paroles, et il
vous laissera revoir votre chère _Rose_.» _Danger_ effectivement se
radoucit et s'endort. L'_Amant_ en abuse aussitôt et, grâce aux bons
offices de _Bel-Accueil,_ baise la charmante _Rose_. Mais _Malebouche_
est là qui veille. Tant il jase sur leur compte, qu'enfin _Jalousie_ qui
sommeillait s'éveille, vient gourmander l'_Amant,_ et prévient
_Bel-Accueil_ qu'elle va faire bâtir une tour pour l'enfermer.
Épouvantées de tant de sévérité, _Honte_ et _Peur_ prient _Jalousie_ de
pardonner à _Bel-Accueil_, mettant tout sur le compte de sa folle
jeunesse. Mais _Jalousie_ ne veut rien entendre. Elle fait bâtir un
château-fort flanqué de quatre tourelles, et au milieu une tour où elle
fait enfermer _Bel-Accueil_ et les _Roses_. L'_Amant_ pleure et se
désespère, et... là se termine la partie de Guillaume de Lorris.
* * * * *
[p. XXX]
PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
L'_Amant_ désespéré parle de mourir, lorsque _Raison_ revient le
consoler. Il l'éconduit pour la deuxième fois et retourne trouver _Ami_
qui relève son courage et lui indique le chemin pour entrer au château.
Mais ce chemin a nom _Trop-Donner,_ et _Richesse_ le garde, qui en a
chassé _Pauvreté_, et le chasse à son tour. _Dieu-d'Amours_, le trouvant
assez éprouvé, vient alors à son aide. Il lui demande d'abord s'il n'a
point oublié ses commandements. L'_Amant_ les lui récite. Satisfait,
_Dieu d'Amours_ mande aussitôt toute sa baronnie. C'est assavoir:
_Oyseuse, Noblesse de Coeur, Richesse, Franchise, Pitié, Largesse,
Courage, Honneur, Courtoisie, Gaîté, Beauté, Jeunesse, Bonté, Simplesse,
Compagnie, Sûreté, Désir, Déduit, Liesse, Amabilité, Patience,
Bien-Celer, Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_.
Ces deux derniers sont venus, on ne sait pourquoi, et _Dieu d'Amours_
s'en étonne. Mais _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ lui
fournissent des explications qui l'engagent à utiliser ces deux
auxiliaires. _Faux-Semblant_ est nommé chef de l'armée, et les barons
délibèrent sur la manière d'attaquer le château. _Faux-Semblant_ et
_Contrainte-Abstinence_, déguisés en pèlerins, vont saluer _Malebouche_,
et pendant qu'il s'agenouille pour se confesser ils lui sautent à la
gorge. _Malebouche_ tire la langue, que _Faux-Semblant_ lui coupe avec
un rasoir, puis ils jettent son cadavre dans le fossé. Ils pénètrent
alors dans le château par la porte que gardait _Malebouche_, aperçoivent
les soldats _normands_ ivres dans le corps de garde, les étranglent et
font entrer _Largesse_ et _Courtoisie_.
[p. XXXI] Reste la tour à prendre. Les assaillants cherchent encore à
user de ruse. La _Vieille_, qui garde _Bel-Accueil_, passe à l'ennemi,
revient trouver son prisonnier avec des présents de l'_Amant_, et fait
tous ses efforts pour le corrompre et le séduire. _Bel-Accueil_ résiste
d'abord aux conseils de la _Vieille_ et refuse. Mais elle insiste; il
finit par accepter et consent à recevoir l'_Amant_. Celui-ci arrive
aussitôt et va voir combler tous ses voeux. Mais _Danger_ veille. Aidé
de _Honte_ et _Peur_, il accourt, et tous trois se précipitent sur
l'_Amant_. Ils vont l'étrangler, lorsque l'armée de _Dieu d'Amours_
entend ses cris de détresse et vient à la rescousse. Une bataille
s'engage. Mais la victoire reste indécise; les pertes sont grandes,
surtout dans l'ost d'_Amour,_ et l'on convient d'une trêve de part et
d'autre, tout en restant chacun dans ses positions. _Amour_ profite du
répit, et aussitôt envoie prévenir _Vénus_ sa mère de sa position
critique. _Vénus_ arrive au moment où son fils vient de rompre la trêve
et de recommencer le combat. Mais elle et son fils eussent sans doute
succombé sans l'intervention de _Nature_, qui vient réclamer ses droits.
Désolée, celle-ci court à son prêtre _Génius_, se plaint à lui qu'on lui
fasse tel outrage et l'envoie au secours de l'_Amant. Génius_ arrive,
relève le courage des assaillants et disparaît. L'assaut recommence, et
_Vénus_ incendie la tour de son brandon ardent. Panique générale; toute
la garnison fuit abandonnant la place. _Franchise_ et _Pitié_ conduisent
alors l'_Amant _ à _Bel-Accueil_, et celui-ci peut enfin cueillir la
_Rose_.
Avant de passer à l'examen détaillé de tout l'ouvrage, nous ferons
remarquer au lecteur que la partie de Guillaume de Lorris contient
environ 4,500 vers, celle de Jehan de Meung à peu près 19,000.
[p. XXXII] Cette énorme disproportion surprend tout d'abord. Mais en
lisant ce qui va suivre, le lecteur s'expliquera bien vite cette étrange
anomalie. Nous nous dispenserons pour le moment de réflexions sur ce
sujet; elles trouveront naturellement leur place à la fin de ce travail.
* * * * *