1813. Fâcheuse situation générale.--Incurie de
l'administration.--Observations sur la conservation des places
fortes.--État de la France.--Levées forcées et illégales.--Je rejoins
mon dépôt à Mons.
L'année 1813 commença pour la France sous de bien fâcheux auspices; car
à peine les glorieux débris de notre armée revenant de Russie eurent-ils
franchi la Vistule et commencé à se réorganiser, que la trahison du
général prussien York et des troupes qu'il commandait nous contraignit à
nous retirer derrière l'Oder, et bientôt à abandonner Berlin et toute la
Prusse soulevée contre nous, à l'aide des corps que Napoléon avait eu
l'imprudence d'y laisser. Les Russes hâtèrent autant que possible leur
marche et vinrent se joindre aux Prussiens, dont le Roi déclara alors la
guerre à l'empereur des Français.
Napoléon n'avait dans le nord de l'Allemagne que deux divisions,
commandées, il est vrai, par le maréchal Augereau, mais presque
entièrement composées de conscrits. Quant aux Français qui venaient de
faire la campagne de Russie, dès qu'ils furent bien nourris et qu'ils
cessèrent de coucher sur la neige, ils recouvrèrent leurs forces, et
l'on aurait pu les opposer aux ennemis. Mais nos cavaliers étaient
presque tous à pied; très peu de fantassins avaient conservé leurs
fusils; nous n'avions plus d'artillerie; la plupart des soldats
manquaient de chaussures, et leurs habits tombaient en lambeaux! Le
gouvernement français avait cependant employé une partie de l'année 1812
à faire confectionner une grande quantité d'effets de tous genres; mais,
par suite de la négligence de l'administration de la guerre, alors
dirigée par M. Lacuée, comte de Cessac, aucun régiment ne reçut les
vêtements qui lui étaient destinés. La conduite de nos administrateurs
en cette circonstance mérite d'être signalée. Voici comment les choses
se passaient.
Dès que le dépôt d'un régiment avait confectionné à grands frais les
nombreux effets destinés à ses bataillons ou escadrons de guerre,
l'administration traitait avec une maison de roulage pour les
transporter jusqu'à Mayence, qui faisait alors partie de l'Empire. Les
colis, traversant la France, ne couraient donc aucun danger jusqu'aux
bords du Rhin; cependant, par ordre de M. de Cessac, un détachement
devait les accompagner jusqu'à Mayence, où l'on renvoyait les rouliers
français, ainsi que l'escorte, pour livrer les caisses à des
entrepreneurs étrangers, chargés de les diriger sur Magdebourg, Berlin
et la Vistule, sans qu'aucun agent français eût à surveiller ces
expéditions; aussi se faisaient-elles avec tant de mauvaise foi et une
si grande lenteur que les ballots contenant les effets d'habillement et
les chaussures mettaient six à huit mois pour parcourir le trajet de
Mayence à la Vistule, ce qui aurait pu être fait en quarante jours.
Mais ce qui n'avait été qu'un grave inconvénient lorsque les armées
françaises occupaient paisiblement l'Allemagne et la Pologne devint une
_calamité_ après la campagne de Russie. Plus de deux cents bateaux
chargés d'effets destinés à nos régiments étaient retenus par les glaces
sur le canal de Bromberg, auprès de Nackel, lorsqu'en janvier 1813 nous
passâmes sur ce point. Mais comme il ne se trouvait pas sur cet immense
convoi _un seul_ agent de l'administration française pour nous prévenir,
et que les bateliers, tous Prussiens, se considéraient déjà comme nos
ennemis, pas un ne parla, et nous passâmes outre, croyant que ces
barques portaient des marchandises. Cependant, le lendemain, les
Prussiens prirent pour plus de douze millions d'effets d'habillement,
linge et chaussures, qui, destinés à nos malheureux soldats, servirent à
vêtir plusieurs régiments que la Prusse leva contre nous. Le froid, qui
sévissait de nouveau, fit périr quelques milliers de Français de plus,
mais on n'en vanta pas moins notre habile administration!
Le peu de régularité qui régna dans la marche de l'armée française
pendant qu'elle traversait la Prusse provint d'abord de l'incurie de
Murat, qui avait pris le commandement après le départ de l'Empereur, et
plus tard de la faiblesse du prince Eugène de Beauharnais, vice-roi
d'Italie. Aussi était-il temps de repasser l'Elbe pour entrer sur le
territoire de la Confédération du Rhin. Mais avant de se résoudre à
éloigner ses troupes de la Pologne et de la Prusse, l'Empereur, voulant
s'y ménager des moyens de retours offensifs, avait ordonné de laisser de
fortes garnisons dans les places qui assurent le passage de la Vistule,
de l'Oder et de l'Elbe, telles que Praga, Modlin, Thorn, Danzig,
Stettin, Custrin, Glogau, Dresde, Magdebourg, Torgau, Wittemberg et
Hambourg.
Cette grave décision de Napoléon peut être envisagée sous deux points de
vue bien différents; aussi a-t-elle été louée par des militaires
éclairés, tandis que d'autres, non moins instruits, l'ont fortement
blâmée.
Les premiers disaient que la nécessité de donner enfin du repos et un
refuge aux nombreux malades et blessés que son armée ramenait de Russie
força l'Empereur de garder les places fortes dont l'occupation assurait,
du reste, aux Français la conservation d'un immense matériel de guerre
et de grands approvisionnements de vivres. Ils ajoutaient que ces
forteresses embarrasseraient les mouvements des ennemis, qui, forcés de
les bloquer, affaibliraient ainsi le nombre des troupes actives qu'ils
pourraient employer contre nous; enfin, que si les renforts que Napoléon
faisait venir de France et d'Allemagne le mettaient à même de gagner une
bataille, les places fortes conservées par lui faciliteraient aux
Français une nouvelle conquête de la Prusse, ce qui nous reporterait
bientôt au delà de la Vistule et contraindrait les Russes à retourner
dans leur pays.
On répondit à cela que Napoléon affaiblissait son armée en la morcelant
sur tant de points éloignés, dont les garnisons ne pouvaient se prêter
mutuellement aucun secours; qu'il ne fallait pas compromettre le salut
de la France pour sauver quelques milliers de malades et de blessés,
dont un très petit nombre pourrait servir de nouveau. En effet, ils
périrent presque tous dans les hôpitaux. On disait encore que les
régiments italiens, polonais et allemands de la Confédération du Rhin,
joints par l'Empereur aux garnisons françaises pour ne pas trop diminuer
ses troupes, serviraient mal. Effectivement, presque tous les soldats
étrangers combattirent très mollement et finirent par passer à l'ennemi.
On ajoutait enfin que l'occupation des places fortes gênerait fort peu
les armées russes et prussiennes, qui, après les avoir bloquées par un
corps d'observation, continueraient leur marche vers la France: ce fut
en effet ce qui arriva.
Chacune de ces deux opinions présente, en thèse générale, des avantages
et des inconvénients. Cependant, dans les conditions où se trouvait
l'armée française, je crois devoir me ranger à l'avis de ceux qui
proposaient d'abandonner les places, car puisque, de l'aveu même de
leurs contradicteurs, ces places ne pouvaient nous être utiles qu'autant
que nous battrions complètement les armées russes et prussiennes,
c'était une raison de plus pour chercher à augmenter nos _forces
disponibles_, au lieu de les disséminer à l'infini!...
Et qu'on ne dise pas que les ennemis n'ayant plus, dès lors, de blocus à
faire, auraient aussi accru le nombre de leurs bataillons disponibles,
ce qui aurait rétabli la proportion, car on tomberait dans une très
grande erreur!... En effet, l'ennemi aurait toujours été obligé de
laisser de fortes garnisons dans les places abandonnées par nous, tandis
que nous eussions pu disposer de la _totalité_ des troupes que nous y
laissâmes, et qui furent ainsi paralysées. J'ajouterai que la défense
inutile de ces nombreuses forteresses priva notre armée active de
beaucoup de généraux expérimentés, entre autres du maréchal Davout, qui,
à lui seul, valait plusieurs divisions. Je conçois d'ailleurs qu'on
renonce à se servir, en campagne, de quelques brigades, lorsqu'il s'agit
de leur confier la garde des places d'où dépend le salut de son pays,
telles que sont les villes de Metz, de Lille, de Strasbourg pour la
France, car alors c'est, pour ainsi dire, le _corps_ de la patrie qu'on
défend. Au contraire, les forteresses placées sur la Vistule, l'Oder et
l'Elbe, à deux et trois cents lieues de France, n'avaient pas une
importance _positive_, mais seulement une importance _conditionnelle_,
c'est-à-dire subordonnée aux succès de nos armées actives. Ces succès
n'ayant pas eu lieu, les quatre-vingt et quelques mille hommes de
garnison que l'Empereur avait laissés en 1812 dans ces places furent
obligés de _mettre bas les armes_!...
La situation de la France, dès les premiers mois de 1813, était des plus
critiques, car, au midi, nos armées d'Espagne avaient éprouvé de très
grands revers par suite de l'affaiblissement de nos forces dans la
Péninsule, d'où l'on tirait sans cesse quelques régiments, tandis que
les Anglais ne cessèrent d'envoyer des troupes à Wellington; aussi ce
général avait-il fait une brillante campagne dans le courant de 1812. Il
nous avait repris Ciudad-Rodrigo, Badajoz, le fort de Salamanque, avait
gagné la bataille des Arapiles, occupé Madrid, et il menaçait les
Pyrénées.
Au nord, les soldats nombreux et aguerris que Napoléon avait conduits en
Russie avaient presque tous péri dans les combats ou succombé de misère.
L'armée prussienne, encore intacte, venait de se joindre aux Russes. Les
Autrichiens étaient sur le point d'imiter cet exemple. Enfin, les
souverains et surtout les peuples de la Confédération germanique,
excités par l'Angleterre, chancelaient dans leur alliance avec la
France. Le Prussien baron de Stein, homme de moyens et fort
entreprenant, saisit cette occasion pour publier divers pamphlets, dans
lesquels il appelait tous les Allemands à secouer le joug de Napoléon et
à reconquérir leur liberté. Cet appel fut d'autant mieux écouté que le
passage, le séjour et l'entretien des troupes françaises qui, depuis
1806, avaient occupé l'Allemagne, lui avaient occasionné des pertes
immenses auxquelles s'était jointe la confiscation des marchandises
anglaises, par suite du blocus continental établi par Napoléon. La
Confédération du Rhin lui aurait donc échappé, si les souverains des
divers États dont elle se composait eussent dès lors pris la résolution
de céder aux vœux de leurs sujets; mais aucun d'eux n'osa bouger, tant
était grande l'habitude de l'obéissance à l'empereur des Français,
ainsi que la crainte de le voir bientôt arriver à la tête de forces
considérables, qu'il organisait promptement et dirigeait sans cesse sur
l'Espagne.
La majeure partie de la nation française avait encore une très grande
confiance dans Napoléon. Les gens instruits le blâmaient sans doute
d'avoir, l'année précédente, poussé son armée jusqu'à Moscou et surtout
d'y avoir attendu l'hiver; mais les masses populaires, habituées à
considérer l'Empereur comme _infaillible_, et n'ayant d'ailleurs aucune
notion sur les événements et sur les pertes éprouvées par nos troupes en
Russie, voyaient seulement la gloire que la prise de Moscou faisait
rejaillir sur nos armes; aussi y eut-il beaucoup d'élan pour donner à
l'Empereur les moyens de ramener la victoire autour de ses aigles.
Chaque département, chaque ville firent des dons patriotiques en
chevaux; mais de nombreuses levées de conscrits et d'argent attiédirent
bientôt cet enthousiasme. Cependant, au total, la nation s'exécuta
d'assez bonne grâce, et les bataillons ainsi que les escadrons sortaient
pour ainsi dire de terre comme par enchantement. Chose étonnante! après
les nombreuses levées d'hommes qui avaient été faites en France depuis
vingt ans, jamais le recrutement n'avait produit une aussi forte et une
aussi belle espèce de soldats. Cela provenait de plusieurs causes.
D'abord, chacun des cent huit départements alors existants avait depuis
plusieurs années une compagnie d'infanterie dite _départementale_, sorte
de garde prétorienne de MM. les préfets, qui s'étaient complu à la
former des hommes les mieux constitués. Ceux-ci, ne quittant jamais les
principales villes du département où ils étaient fort bien casernés,
nourris et vêtus, et où ils faisaient très peu de service, avaient eu le
temps d'acquérir toutes leurs forces corporelles, car la plupart
menaient cette vie depuis six à sept ans, et comme on les exerçait
régulièrement au maniement des armes, à la marche et aux manœuvres, il
ne leur manquait que le _baptême du feu_ pour être des troupes
parfaites. Ces compagnies étaient, selon l'importance du département, de
150, 200 et 250 hommes. L'Empereur les envoya _toutes_ à l'armée, où
elles furent fondues dans des régiments de ligne.
En second lieu, on appela au service une très grande quantité de
conscrits des années précédentes, dont les uns par protection, les
autres par ruse ou maladies passagères, avaient obtenu d'être placés à
la queue des dépôts, c'est-à-dire de rester chez eux jusqu'à nouvel
ordre. L'âge les avait rendus presque tous forts et vigoureux.
Ces mesures étaient légales; mais ce qui ne l'était pas, ce fut le
rappel des individus qui, ayant déjà tiré à la conscription et s'étant
trouvés libérés par le sort, n'en étaient pas moins contraints à prendre
les armes, s'ils avaient moins de trente ans. Cette levée produisit une
grande quantité d'hommes propres à supporter les fatigues de la guerre.
Il y eut bien à ce sujet quelques murmures, principalement dans le Midi,
la Vendée et la Bretagne; cependant, l'immense majorité du contingent
marcha, tant était grande l'habitude de l'obéissance!... Mais cette
abnégation des populations entraîna le gouvernement dans une mesure
encore plus illégale, et d'autant plus dangereuse qu'elle frappait la
classe supérieure; car, après avoir fait marcher les hommes que le sort
avait exemptés, on força ceux qui s'étaient fait remplacer (ainsi que la
loi les y autorisait) à prendre néanmoins les armes, bien que plusieurs
familles se fussent gênées et même ruinées pour conserver leurs fils,
car les remplaçants coûtaient alors 12, 15, 18 et jusqu'à 20,000 francs,
qu'il fallait payer _comptant_. Il y eut même des jeunes gens qui,
s'étant fait remplacer jusqu'à _trois fois_, n'en furent pas moins
obligés de partir, et l'on en vit qui servaient dans la même compagnie
que l'individu payé par eux pour les substituer!... Cette iniquité
provenait des conseils de Clarke, ministre de la guerre, et de Savary,
ministre de la police, qui persuadèrent à l'Empereur que, pour prévenir
pendant la guerre tout mouvement hostile au gouvernement, il fallait
éloigner de l'intérieur les fils des familles influentes et les envoyer
à l'armée pour servir en quelque sorte d'otages!... Mais afin d'atténuer
un peu aux yeux de la classe aisée l'odieux de cette mesure, l'Empereur
créa, sous la dénomination de _gardes d'honneur_, quatre régiments de
cavalerie légère spécialement destinés à recevoir les jeunes gens bien
élevés. Ces corps, auxquels on donna un brillant uniforme de hussards,
eurent des officiers généraux pour colonels.
À ces levées plus ou moins légales, l'Empereur ajouta le produit d'une
conscription anticipée et de nombreux et excellents bataillons formés
avec les matelots, ouvriers ou artilleurs de la marine militaire, tous
hommes faits, instruits au maniement des armes, et qui, ennuyés de la
vie monotone des ports, désiraient ardemment depuis longtemps aller
acquérir de la gloire auprès de leurs camarades de l'armée de terre. Ils
devinrent bientôt d'excellents et redoutables fantassins. Le nombre de
ces marins s'élevait à plus de 30,000. Enfin l'Empereur, obligé
d'employer tous les moyens pour reconstituer l'armée, dont une grande
partie avait péri dans les glaces de la Russie, affaiblit encore ses
armées d'Espagne, en y prenant non seulement quelques milliers d'hommes
pour compléter sa garde, mais plusieurs brigades et divisions entières,
composées de vieux soldats habitués aux fatigues et aux dangers.
De leur côté, les Russes, et surtout les Prussiens, se préparaient à la
guerre. L'infatigable baron de Stein parcourait les provinces en
prêchant la croisade contre les Français, et en organisant son
_Tugenbund_ ou ligue de la vertu, dont les adeptes juraient de prendre
les armes pour la liberté de l'Allemagne. Cette société, qui nous
suscita de si nombreux ennemis, agissait ouvertement dans la Prusse déjà
en guerre avec Napoléon, et s'insinuait dans les États et les armées de
la Confédération du Rhin, malgré quelques souverains et de l'aveu tacite
de plusieurs autres, si bien que presque toute l'Allemagne en secret
était notre ennemie, et les contingents qu'elle joignait à nos forces
militaires se préparaient à nous trahir à la première occasion, ainsi
que les événements le prouvèrent bientôt. Ces événements n'auraient pas
tardé à se produire, si la mollesse et la lenteur naturelles aux
Allemands ne les eussent empêchés d'agir beaucoup plus tôt qu'ils ne le
firent, car les débris de l'armée française, qui avaient repassé l'Elbe
à la fin de 1812, restèrent paisiblement cantonnés sur la rive gauche de
ce fleuve pendant les quatre premiers mois de 1813, sans que les Russes
et les Prussiens, postés en face, osassent les attaquer!... Ils ne se
croyaient pas assez forts, bien que la Prusse eût mis sur pied sa
landwehr, composée de tous les hommes valides, et que Bernadotte,
oubliant qu'il était né Français, nous eût déclaré la guerre et eût
joint les troupes suédoises à celles des ennemis de sa véritable
patrie!...
Pendant le séjour que nous fîmes sur la rive gauche de l'Elbe, bien que
l'armée française reçût continuellement des renforts, sa cavalerie était
encore peu nombreuse, si l'on en excepte quelques régiments dont le
mien faisait partie; aussi lui avait-on assigné comme cantonnements
plusieurs communes et les deux petites villes de Brenha et de Landsberg,
situées dans un excellent pays, non loin de Magdebourg. J'éprouvai là un
bien vif chagrin. L'Empereur, voulant activer l'organisation des
nouvelles levées, et pensant que la présence des chefs de corps serait
pour cela momentanément fort utile aux dépôts de leurs régiments, décida
que tous les colonels se rendraient en France, excepté ceux qui auraient
encore un certain nombre d'hommes présents sous les armes. Le chiffre
fixé pour la cavalerie était de quatre cents; j'en avais plus de six
cents à cheval!... Je fus donc forcé de rester, lorsque j'aurais été si
heureux d'embrasser ma femme et l'enfant qu'elle m'avait donné pendant
mon absence!...
À la peine que je ressentais, se joignit encore une grande contrariété.
Le bon général Castex, dont j'avais eu tant à me louer pendant la
campagne de Russie, nous quitta pour entrer dans les grenadiers à cheval
de la garde. Sa brigade et celle du général Corbineau, qui venait d'être
nommé aide de camp de l'Empereur, furent réunies sous les ordres du
général Exelmans. Le général Wathiez devait remplacer le général Castex,
et le général Maurin, Corbineau; mais comme ces trois généraux s'étaient
rendus en France après la campagne de Russie et que j'étais le seul
colonel présent, le général Sébastiani, au corps duquel la nouvelle
division allait être attachée, m'en donna le commandement, ce qui
ajoutait aux obligations que j'avais à remplir dans mon régiment un
surcroît de charges, puisque je devais, par un temps affreux, visiter
souvent les cantonnements des trois autres. La blessure que j'avais
reçue au genou, bien que cicatrisée, me faisait encore souffrir, et je
ne sais vraiment comment j'aurais pu continuer ce service jusqu'à la
fin de l'hiver, lorsqu'au bout d'un mois le général Wathiez, ayant
rejoint l'armée, prit le commandement de la division.
Peu de jours après, sans que je l'eusse demandé, je reçus l'ordre de me
rendre en France, afin d'organiser le très grand nombre de recrues et de
chevaux envoyés au dépôt de mon régiment. Ce dépôt se trouvait dans le
département de Jemmapes, à Mons en Belgique, qui faisait alors partie de
l'Empire. Je me mis en route sur-le-champ. Mon voyage fut rapide, et
comme je compris que, autorisé à venir en France pour affaires de
_service_, il ne serait pas convenable de solliciter le plus petit congé
pour aller à Paris, j'acceptai l'offre que me fit Mme Desbrières, ma
belle-mère, de conduire à Mons ma femme et mon fils. Après une année de
séparation et tant de dangers courus, je revis ma chère femme avec un
bien grand plaisir et embrassai pour la première fois notre petit
Alfred, âgé de huit mois. Ce jour fut un des plus beaux de ma vie! Vous
comprendrez surtout la joie que j'éprouvai en embrassant mon enfant et
en me rappelant qu'il avait été sur le point de devenir orphelin le jour
même de sa naissance!...
Je passai au dépôt la fin d'avril, ainsi que les mois de mai et de juin,
dans de très grandes occupations. Les recrues envoyées au 23e étaient
fort nombreuses, les hommes superbes et de race belliqueuse, car ils
provenaient presque tous des environs de Mons, ancienne province du
Hainaut, d'où l'Autriche tirait ses meilleurs cavaliers, principalement
les célèbres dragons de La Tour, lorsque les Pays-Bas lui appartenaient.
Les habitants de cette contrée aiment et soignent bien les chevaux. Ceux
que le pays produit étant un peu trop forts pour des chasseurs, j'obtins
l'autorisation d'en faire acheter dans les Ardennes, d'où nous tirâmes
une assez belle remonte.
J'avais trouvé au dépôt quelques bons officiers et sous-officiers.
Plusieurs de ceux qui avaient fait la campagne de Russie s'y étaient
rendus pour se rétablir de leurs blessures ou de maladies; enfin le
ministre m'avait envoyé quelques jeunes sous-lieutenants sortant de
l'École de cavalerie et de Saint-Cyr. Avec de tels éléments, je formai
promptement divers escadrons qui n'étaient sans doute pas parfaits, mais
dont les hommes pouvaient figurer sans inconvénient parmi les vieux
cavaliers revenant de Russie que j'avais laissés sur l'Elbe et avec
lesquels ils devaient être fondus à leur arrivée. Dès qu'un escadron
était prêt, il partait pour l'armée.