CHAPITRE XXII

1813. Fâcheuse situation générale.--Incurie de

l'administration.--Observations sur la conservation des places

fortes.--État de la France.--Levées forcées et illégales.--Je rejoins

mon dépôt à Mons.

L'année 1813 commença pour la France sous de bien fâcheux auspices; car

à peine les glorieux débris de notre armée revenant de Russie eurent-ils

franchi la Vistule et commencé à se réorganiser, que la trahison du

général prussien York et des troupes qu'il commandait nous contraignit à

nous retirer derrière l'Oder, et bientôt à abandonner Berlin et toute la

Prusse soulevée contre nous, à l'aide des corps que Napoléon avait eu

l'imprudence d'y laisser. Les Russes hâtèrent autant que possible leur

marche et vinrent se joindre aux Prussiens, dont le Roi déclara alors la

guerre à l'empereur des Français.

Napoléon n'avait dans le nord de l'Allemagne que deux divisions,

commandées, il est vrai, par le maréchal Augereau, mais presque

entièrement composées de conscrits. Quant aux Français qui venaient de

faire la campagne de Russie, dès qu'ils furent bien nourris et qu'ils

cessèrent de coucher sur la neige, ils recouvrèrent leurs forces, et

l'on aurait pu les opposer aux ennemis. Mais nos cavaliers étaient

presque tous à pied; très peu de fantassins avaient conservé leurs

fusils; nous n'avions plus d'artillerie; la plupart des soldats

manquaient de chaussures, et leurs habits tombaient en lambeaux! Le

gouvernement français avait cependant employé une partie de l'année 1812

à faire confectionner une grande quantité d'effets de tous genres; mais,

par suite de la négligence de l'administration de la guerre, alors

dirigée par M. Lacuée, comte de Cessac, aucun régiment ne reçut les

vêtements qui lui étaient destinés. La conduite de nos administrateurs

en cette circonstance mérite d'être signalée. Voici comment les choses

se passaient.

Dès que le dépôt d'un régiment avait confectionné à grands frais les

nombreux effets destinés à ses bataillons ou escadrons de guerre,

l'administration traitait avec une maison de roulage pour les

transporter jusqu'à Mayence, qui faisait alors partie de l'Empire. Les

colis, traversant la France, ne couraient donc aucun danger jusqu'aux

bords du Rhin; cependant, par ordre de M. de Cessac, un détachement

devait les accompagner jusqu'à Mayence, où l'on renvoyait les rouliers

français, ainsi que l'escorte, pour livrer les caisses à des

entrepreneurs étrangers, chargés de les diriger sur Magdebourg, Berlin

et la Vistule, sans qu'aucun agent français eût à surveiller ces

expéditions; aussi se faisaient-elles avec tant de mauvaise foi et une

si grande lenteur que les ballots contenant les effets d'habillement et

les chaussures mettaient six à huit mois pour parcourir le trajet de

Mayence à la Vistule, ce qui aurait pu être fait en quarante jours.

Mais ce qui n'avait été qu'un grave inconvénient lorsque les armées

françaises occupaient paisiblement l'Allemagne et la Pologne devint une

_calamité_ après la campagne de Russie. Plus de deux cents bateaux

chargés d'effets destinés à nos régiments étaient retenus par les glaces

sur le canal de Bromberg, auprès de Nackel, lorsqu'en janvier 1813 nous

passâmes sur ce point. Mais comme il ne se trouvait pas sur cet immense

convoi _un seul_ agent de l'administration française pour nous prévenir,

et que les bateliers, tous Prussiens, se considéraient déjà comme nos

ennemis, pas un ne parla, et nous passâmes outre, croyant que ces

barques portaient des marchandises. Cependant, le lendemain, les

Prussiens prirent pour plus de douze millions d'effets d'habillement,

linge et chaussures, qui, destinés à nos malheureux soldats, servirent à

vêtir plusieurs régiments que la Prusse leva contre nous. Le froid, qui

sévissait de nouveau, fit périr quelques milliers de Français de plus,

mais on n'en vanta pas moins notre habile administration!

Le peu de régularité qui régna dans la marche de l'armée française

pendant qu'elle traversait la Prusse provint d'abord de l'incurie de

Murat, qui avait pris le commandement après le départ de l'Empereur, et

plus tard de la faiblesse du prince Eugène de Beauharnais, vice-roi

d'Italie. Aussi était-il temps de repasser l'Elbe pour entrer sur le

territoire de la Confédération du Rhin. Mais avant de se résoudre à

éloigner ses troupes de la Pologne et de la Prusse, l'Empereur, voulant

s'y ménager des moyens de retours offensifs, avait ordonné de laisser de

fortes garnisons dans les places qui assurent le passage de la Vistule,

de l'Oder et de l'Elbe, telles que Praga, Modlin, Thorn, Danzig,

Stettin, Custrin, Glogau, Dresde, Magdebourg, Torgau, Wittemberg et

Hambourg.

Cette grave décision de Napoléon peut être envisagée sous deux points de

vue bien différents; aussi a-t-elle été louée par des militaires

éclairés, tandis que d'autres, non moins instruits, l'ont fortement

blâmée.

Les premiers disaient que la nécessité de donner enfin du repos et un

refuge aux nombreux malades et blessés que son armée ramenait de Russie

força l'Empereur de garder les places fortes dont l'occupation assurait,

du reste, aux Français la conservation d'un immense matériel de guerre

et de grands approvisionnements de vivres. Ils ajoutaient que ces

forteresses embarrasseraient les mouvements des ennemis, qui, forcés de

les bloquer, affaibliraient ainsi le nombre des troupes actives qu'ils

pourraient employer contre nous; enfin, que si les renforts que Napoléon

faisait venir de France et d'Allemagne le mettaient à même de gagner une

bataille, les places fortes conservées par lui faciliteraient aux

Français une nouvelle conquête de la Prusse, ce qui nous reporterait

bientôt au delà de la Vistule et contraindrait les Russes à retourner

dans leur pays.

On répondit à cela que Napoléon affaiblissait son armée en la morcelant

sur tant de points éloignés, dont les garnisons ne pouvaient se prêter

mutuellement aucun secours; qu'il ne fallait pas compromettre le salut

de la France pour sauver quelques milliers de malades et de blessés,

dont un très petit nombre pourrait servir de nouveau. En effet, ils

périrent presque tous dans les hôpitaux. On disait encore que les

régiments italiens, polonais et allemands de la Confédération du Rhin,

joints par l'Empereur aux garnisons françaises pour ne pas trop diminuer

ses troupes, serviraient mal. Effectivement, presque tous les soldats

étrangers combattirent très mollement et finirent par passer à l'ennemi.

On ajoutait enfin que l'occupation des places fortes gênerait fort peu

les armées russes et prussiennes, qui, après les avoir bloquées par un

corps d'observation, continueraient leur marche vers la France: ce fut

en effet ce qui arriva.

Chacune de ces deux opinions présente, en thèse générale, des avantages

et des inconvénients. Cependant, dans les conditions où se trouvait

l'armée française, je crois devoir me ranger à l'avis de ceux qui

proposaient d'abandonner les places, car puisque, de l'aveu même de

leurs contradicteurs, ces places ne pouvaient nous être utiles qu'autant

que nous battrions complètement les armées russes et prussiennes,

c'était une raison de plus pour chercher à augmenter nos _forces

disponibles_, au lieu de les disséminer à l'infini!...

Et qu'on ne dise pas que les ennemis n'ayant plus, dès lors, de blocus à

faire, auraient aussi accru le nombre de leurs bataillons disponibles,

ce qui aurait rétabli la proportion, car on tomberait dans une très

grande erreur!... En effet, l'ennemi aurait toujours été obligé de

laisser de fortes garnisons dans les places abandonnées par nous, tandis

que nous eussions pu disposer de la _totalité_ des troupes que nous y

laissâmes, et qui furent ainsi paralysées. J'ajouterai que la défense

inutile de ces nombreuses forteresses priva notre armée active de

beaucoup de généraux expérimentés, entre autres du maréchal Davout, qui,

à lui seul, valait plusieurs divisions. Je conçois d'ailleurs qu'on

renonce à se servir, en campagne, de quelques brigades, lorsqu'il s'agit

de leur confier la garde des places d'où dépend le salut de son pays,

telles que sont les villes de Metz, de Lille, de Strasbourg pour la

France, car alors c'est, pour ainsi dire, le _corps_ de la patrie qu'on

défend. Au contraire, les forteresses placées sur la Vistule, l'Oder et

l'Elbe, à deux et trois cents lieues de France, n'avaient pas une

importance _positive_, mais seulement une importance _conditionnelle_,

c'est-à-dire subordonnée aux succès de nos armées actives. Ces succès

n'ayant pas eu lieu, les quatre-vingt et quelques mille hommes de

garnison que l'Empereur avait laissés en 1812 dans ces places furent

obligés de _mettre bas les armes_!...

La situation de la France, dès les premiers mois de 1813, était des plus

critiques, car, au midi, nos armées d'Espagne avaient éprouvé de très

grands revers par suite de l'affaiblissement de nos forces dans la

Péninsule, d'où l'on tirait sans cesse quelques régiments, tandis que

les Anglais ne cessèrent d'envoyer des troupes à Wellington; aussi ce

général avait-il fait une brillante campagne dans le courant de 1812. Il

nous avait repris Ciudad-Rodrigo, Badajoz, le fort de Salamanque, avait

gagné la bataille des Arapiles, occupé Madrid, et il menaçait les

Pyrénées.

Au nord, les soldats nombreux et aguerris que Napoléon avait conduits en

Russie avaient presque tous péri dans les combats ou succombé de misère.

L'armée prussienne, encore intacte, venait de se joindre aux Russes. Les

Autrichiens étaient sur le point d'imiter cet exemple. Enfin, les

souverains et surtout les peuples de la Confédération germanique,

excités par l'Angleterre, chancelaient dans leur alliance avec la

France. Le Prussien baron de Stein, homme de moyens et fort

entreprenant, saisit cette occasion pour publier divers pamphlets, dans

lesquels il appelait tous les Allemands à secouer le joug de Napoléon et

à reconquérir leur liberté. Cet appel fut d'autant mieux écouté que le

passage, le séjour et l'entretien des troupes françaises qui, depuis

1806, avaient occupé l'Allemagne, lui avaient occasionné des pertes

immenses auxquelles s'était jointe la confiscation des marchandises

anglaises, par suite du blocus continental établi par Napoléon. La

Confédération du Rhin lui aurait donc échappé, si les souverains des

divers États dont elle se composait eussent dès lors pris la résolution

de céder aux vœux de leurs sujets; mais aucun d'eux n'osa bouger, tant

était grande l'habitude de l'obéissance à l'empereur des Français,

ainsi que la crainte de le voir bientôt arriver à la tête de forces

considérables, qu'il organisait promptement et dirigeait sans cesse sur

l'Espagne.

La majeure partie de la nation française avait encore une très grande

confiance dans Napoléon. Les gens instruits le blâmaient sans doute

d'avoir, l'année précédente, poussé son armée jusqu'à Moscou et surtout

d'y avoir attendu l'hiver; mais les masses populaires, habituées à

considérer l'Empereur comme _infaillible_, et n'ayant d'ailleurs aucune

notion sur les événements et sur les pertes éprouvées par nos troupes en

Russie, voyaient seulement la gloire que la prise de Moscou faisait

rejaillir sur nos armes; aussi y eut-il beaucoup d'élan pour donner à

l'Empereur les moyens de ramener la victoire autour de ses aigles.

Chaque département, chaque ville firent des dons patriotiques en

chevaux; mais de nombreuses levées de conscrits et d'argent attiédirent

bientôt cet enthousiasme. Cependant, au total, la nation s'exécuta

d'assez bonne grâce, et les bataillons ainsi que les escadrons sortaient

pour ainsi dire de terre comme par enchantement. Chose étonnante! après

les nombreuses levées d'hommes qui avaient été faites en France depuis

vingt ans, jamais le recrutement n'avait produit une aussi forte et une

aussi belle espèce de soldats. Cela provenait de plusieurs causes.

D'abord, chacun des cent huit départements alors existants avait depuis

plusieurs années une compagnie d'infanterie dite _départementale_, sorte

de garde prétorienne de MM. les préfets, qui s'étaient complu à la

former des hommes les mieux constitués. Ceux-ci, ne quittant jamais les

principales villes du département où ils étaient fort bien casernés,

nourris et vêtus, et où ils faisaient très peu de service, avaient eu le

temps d'acquérir toutes leurs forces corporelles, car la plupart

menaient cette vie depuis six à sept ans, et comme on les exerçait

régulièrement au maniement des armes, à la marche et aux manœuvres, il

ne leur manquait que le _baptême du feu_ pour être des troupes

parfaites. Ces compagnies étaient, selon l'importance du département, de

150, 200 et 250 hommes. L'Empereur les envoya _toutes_ à l'armée, où

elles furent fondues dans des régiments de ligne.

En second lieu, on appela au service une très grande quantité de

conscrits des années précédentes, dont les uns par protection, les

autres par ruse ou maladies passagères, avaient obtenu d'être placés à

la queue des dépôts, c'est-à-dire de rester chez eux jusqu'à nouvel

ordre. L'âge les avait rendus presque tous forts et vigoureux.

Ces mesures étaient légales; mais ce qui ne l'était pas, ce fut le

rappel des individus qui, ayant déjà tiré à la conscription et s'étant

trouvés libérés par le sort, n'en étaient pas moins contraints à prendre

les armes, s'ils avaient moins de trente ans. Cette levée produisit une

grande quantité d'hommes propres à supporter les fatigues de la guerre.

Il y eut bien à ce sujet quelques murmures, principalement dans le Midi,

la Vendée et la Bretagne; cependant, l'immense majorité du contingent

marcha, tant était grande l'habitude de l'obéissance!... Mais cette

abnégation des populations entraîna le gouvernement dans une mesure

encore plus illégale, et d'autant plus dangereuse qu'elle frappait la

classe supérieure; car, après avoir fait marcher les hommes que le sort

avait exemptés, on força ceux qui s'étaient fait remplacer (ainsi que la

loi les y autorisait) à prendre néanmoins les armes, bien que plusieurs

familles se fussent gênées et même ruinées pour conserver leurs fils,

car les remplaçants coûtaient alors 12, 15, 18 et jusqu'à 20,000 francs,

qu'il fallait payer _comptant_. Il y eut même des jeunes gens qui,

s'étant fait remplacer jusqu'à _trois fois_, n'en furent pas moins

obligés de partir, et l'on en vit qui servaient dans la même compagnie

que l'individu payé par eux pour les substituer!... Cette iniquité

provenait des conseils de Clarke, ministre de la guerre, et de Savary,

ministre de la police, qui persuadèrent à l'Empereur que, pour prévenir

pendant la guerre tout mouvement hostile au gouvernement, il fallait

éloigner de l'intérieur les fils des familles influentes et les envoyer

à l'armée pour servir en quelque sorte d'otages!... Mais afin d'atténuer

un peu aux yeux de la classe aisée l'odieux de cette mesure, l'Empereur

créa, sous la dénomination de _gardes d'honneur_, quatre régiments de

cavalerie légère spécialement destinés à recevoir les jeunes gens bien

élevés. Ces corps, auxquels on donna un brillant uniforme de hussards,

eurent des officiers généraux pour colonels.

À ces levées plus ou moins légales, l'Empereur ajouta le produit d'une

conscription anticipée et de nombreux et excellents bataillons formés

avec les matelots, ouvriers ou artilleurs de la marine militaire, tous

hommes faits, instruits au maniement des armes, et qui, ennuyés de la

vie monotone des ports, désiraient ardemment depuis longtemps aller

acquérir de la gloire auprès de leurs camarades de l'armée de terre. Ils

devinrent bientôt d'excellents et redoutables fantassins. Le nombre de

ces marins s'élevait à plus de 30,000. Enfin l'Empereur, obligé

d'employer tous les moyens pour reconstituer l'armée, dont une grande

partie avait péri dans les glaces de la Russie, affaiblit encore ses

armées d'Espagne, en y prenant non seulement quelques milliers d'hommes

pour compléter sa garde, mais plusieurs brigades et divisions entières,

composées de vieux soldats habitués aux fatigues et aux dangers.

De leur côté, les Russes, et surtout les Prussiens, se préparaient à la

guerre. L'infatigable baron de Stein parcourait les provinces en

prêchant la croisade contre les Français, et en organisant son

_Tugenbund_ ou ligue de la vertu, dont les adeptes juraient de prendre

les armes pour la liberté de l'Allemagne. Cette société, qui nous

suscita de si nombreux ennemis, agissait ouvertement dans la Prusse déjà

en guerre avec Napoléon, et s'insinuait dans les États et les armées de

la Confédération du Rhin, malgré quelques souverains et de l'aveu tacite

de plusieurs autres, si bien que presque toute l'Allemagne en secret

était notre ennemie, et les contingents qu'elle joignait à nos forces

militaires se préparaient à nous trahir à la première occasion, ainsi

que les événements le prouvèrent bientôt. Ces événements n'auraient pas

tardé à se produire, si la mollesse et la lenteur naturelles aux

Allemands ne les eussent empêchés d'agir beaucoup plus tôt qu'ils ne le

firent, car les débris de l'armée française, qui avaient repassé l'Elbe

à la fin de 1812, restèrent paisiblement cantonnés sur la rive gauche de

ce fleuve pendant les quatre premiers mois de 1813, sans que les Russes

et les Prussiens, postés en face, osassent les attaquer!... Ils ne se

croyaient pas assez forts, bien que la Prusse eût mis sur pied sa

landwehr, composée de tous les hommes valides, et que Bernadotte,

oubliant qu'il était né Français, nous eût déclaré la guerre et eût

joint les troupes suédoises à celles des ennemis de sa véritable

patrie!...

Pendant le séjour que nous fîmes sur la rive gauche de l'Elbe, bien que

l'armée française reçût continuellement des renforts, sa cavalerie était

encore peu nombreuse, si l'on en excepte quelques régiments dont le

mien faisait partie; aussi lui avait-on assigné comme cantonnements

plusieurs communes et les deux petites villes de Brenha et de Landsberg,

situées dans un excellent pays, non loin de Magdebourg. J'éprouvai là un

bien vif chagrin. L'Empereur, voulant activer l'organisation des

nouvelles levées, et pensant que la présence des chefs de corps serait

pour cela momentanément fort utile aux dépôts de leurs régiments, décida

que tous les colonels se rendraient en France, excepté ceux qui auraient

encore un certain nombre d'hommes présents sous les armes. Le chiffre

fixé pour la cavalerie était de quatre cents; j'en avais plus de six

cents à cheval!... Je fus donc forcé de rester, lorsque j'aurais été si

heureux d'embrasser ma femme et l'enfant qu'elle m'avait donné pendant

mon absence!...

À la peine que je ressentais, se joignit encore une grande contrariété.

Le bon général Castex, dont j'avais eu tant à me louer pendant la

campagne de Russie, nous quitta pour entrer dans les grenadiers à cheval

de la garde. Sa brigade et celle du général Corbineau, qui venait d'être

nommé aide de camp de l'Empereur, furent réunies sous les ordres du

général Exelmans. Le général Wathiez devait remplacer le général Castex,

et le général Maurin, Corbineau; mais comme ces trois généraux s'étaient

rendus en France après la campagne de Russie et que j'étais le seul

colonel présent, le général Sébastiani, au corps duquel la nouvelle

division allait être attachée, m'en donna le commandement, ce qui

ajoutait aux obligations que j'avais à remplir dans mon régiment un

surcroît de charges, puisque je devais, par un temps affreux, visiter

souvent les cantonnements des trois autres. La blessure que j'avais

reçue au genou, bien que cicatrisée, me faisait encore souffrir, et je

ne sais vraiment comment j'aurais pu continuer ce service jusqu'à la

fin de l'hiver, lorsqu'au bout d'un mois le général Wathiez, ayant

rejoint l'armée, prit le commandement de la division.

Peu de jours après, sans que je l'eusse demandé, je reçus l'ordre de me

rendre en France, afin d'organiser le très grand nombre de recrues et de

chevaux envoyés au dépôt de mon régiment. Ce dépôt se trouvait dans le

département de Jemmapes, à Mons en Belgique, qui faisait alors partie de

l'Empire. Je me mis en route sur-le-champ. Mon voyage fut rapide, et

comme je compris que, autorisé à venir en France pour affaires de

_service_, il ne serait pas convenable de solliciter le plus petit congé

pour aller à Paris, j'acceptai l'offre que me fit Mme Desbrières, ma

belle-mère, de conduire à Mons ma femme et mon fils. Après une année de

séparation et tant de dangers courus, je revis ma chère femme avec un

bien grand plaisir et embrassai pour la première fois notre petit

Alfred, âgé de huit mois. Ce jour fut un des plus beaux de ma vie! Vous

comprendrez surtout la joie que j'éprouvai en embrassant mon enfant et

en me rappelant qu'il avait été sur le point de devenir orphelin le jour

même de sa naissance!...

Je passai au dépôt la fin d'avril, ainsi que les mois de mai et de juin,

dans de très grandes occupations. Les recrues envoyées au 23e étaient

fort nombreuses, les hommes superbes et de race belliqueuse, car ils

provenaient presque tous des environs de Mons, ancienne province du

Hainaut, d'où l'Autriche tirait ses meilleurs cavaliers, principalement

les célèbres dragons de La Tour, lorsque les Pays-Bas lui appartenaient.

Les habitants de cette contrée aiment et soignent bien les chevaux. Ceux

que le pays produit étant un peu trop forts pour des chasseurs, j'obtins

l'autorisation d'en faire acheter dans les Ardennes, d'où nous tirâmes

une assez belle remonte.

J'avais trouvé au dépôt quelques bons officiers et sous-officiers.

Plusieurs de ceux qui avaient fait la campagne de Russie s'y étaient

rendus pour se rétablir de leurs blessures ou de maladies; enfin le

ministre m'avait envoyé quelques jeunes sous-lieutenants sortant de

l'École de cavalerie et de Saint-Cyr. Avec de tels éléments, je formai

promptement divers escadrons qui n'étaient sans doute pas parfaits, mais

dont les hommes pouvaient figurer sans inconvénient parmi les vieux

cavaliers revenant de Russie que j'avais laissés sur l'Elbe et avec

lesquels ils devaient être fondus à leur arrivée. Dès qu'un escadron

était prêt, il partait pour l'armée.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 62 / 84 题