Quelques jours plus tard, je vis arriver un matin Mme d’Estrel. Sa
visite me surprit, car sa paresse, jointe à l’état de sa santé, la
confinait chez elle, et elle n’en sortait que dans les cas extrêmes.
Qu’avait-elle donc de si pressant à me dire? Je fus frappée de son air
agité et presque ému; elle m’observait curieusement.
«Vous avez été absente pendant quelques jours? me demanda-t-elle.
--Ne vous a-t-on pas dit, lui répondis-je, que j’étais allée voir mon
père?»
Elle ne fit aucune réflexion, et, selon son habitude, ne se pressa point
d’en venir au fait.
«Je vous apporte des nouvelles, reprit-elle; madame Mirveil...
«Oh! chère madame, interrompis-je, donnez-moi plutôt des nouvelles de la
Cochinchine; vous serez plus sûre de m’intéresser.»
Elle me répliqua que ce qu’elle avait à me dire m’intéressait plus que
je ne pensais, et bon gré mal gré je dus l’écouter.
Mme Mirveil s’était retrouvée. Chacun la croyait partie; sa vieille
servante Brigitte lui avait fidèlement gardé le secret. M. de Malombré
lui-même s’y était trompé; pour la première fois, ses yeux d’argus
s’étaient laissé prendre en défaut. Pendant qu’il la croyait à Paris,
cette pauvre folle tenait pied à boule chez elle, enfermée dans une
chambre sombre, volets clos et rideaux tirés, et elle avait vécu là deux
mois de ses larmes et de coquilles de noix. Cependant un beau jour le
vent avait sauté, en elle tout est soudain: elle avait ouvert ses
volets, rompu sa clôture et fait irruption dans le salon de ma vieille
amie, qui la reçut mal et se disposait même à l’éconduire; mais voilà
une femme qui se jette à ses pieds en fondant en larmes.
«Je suis une pauvre et misérable créature! s’écriait-elle. Il n’est âme
qui vive qui me veuille du bien. Si vous me rebutez, si vous me
repoussez, je me tuerai!»
Mme d’Estrel n’avait pas précisément peur qu’elle se tuât, mais elle fut
frappée du changement qui s’était fait dans sa personne: plus de
colifichets, plus de petites mines, le visage pâle, amaigri, une robe
brune montante et à manches longues qui lui cachait le cou et les bras,
l’air et la tournure d’une béguine. Mme d’Estrel la fit asseoir, et, non
sans verser bien des larmes, la dolente Levantine commença de lui ouvrir
son cœur et de lui conter sa vie, ses faiblesses, ses fautes. A vrai
dire, elle n’en était guère responsable. Sa mère avait toujours été
sérieusement convaincue que l’éducation d’une fille est achevée quand on
lui a appris à jouer de la prunelle et à pêcher à la ligne un mari. Tous
les secrets de la minauderie, l’art de rouler les yeux et de faire la
bouche en cœur, avaient été démontrés par principes à la jeune Emmeline.
Le moment venu, sa mère aidant, elle amorça son hameçon et le jeta dans
un parage poissonneux. Le fretin accourut, on le rejeta à l’eau avec
dédain. Enfin un vrai poisson mordit à l’appât. Les deux femmes
chantèrent victoire; elles crurent voir dans M. Mirveil un brochet de la
plus belle taille; il se trouva que ce n’était qu’une grosse carpe.
L’art de jeter de la poudre aux yeux fleurit au Levant; mais si M.
Mirveil n’était pas un Crésus, le bonhomme adorait sa femme, qui finit
par s’attacher à lui. Il l’amena en Europe; à deux ans de là, il mourut
d’une chute de cheval. Elle ne le pleura pas longtemps; une idée fixe,
une idée folle s’empara d’elle comme une fièvre et la galopait le jour
et la nuit; elle en perdit le boire et le manger. A chaque heure, à
chaque minute, elle se répétait: «Ma chère, il ne tient qu’à vous de
devenir marquise de Lestang.» Elle ne put se tenir d’en écrire à sa
mère, qui donna à plein collier dans ses visions et ne l’appelait dans
ses lettres que sa chère marquise.
Elle confessa à Mme d’Estrel que ce qui la désespérait, c’est qu’elle ne
pouvait reprocher à M. de Lestang de l’avoir trompée. «Il ne m’a jamais
donné la moindre espérance, dit-elle. Je me crus habile, l’amour s’en
mêlant, je ne fus que facile, et je me perdis. Je vous défie de vous
représenter ce que je ressentis à la nouvelle de son mariage; je ne
parlais de rien moins que de défigurer ou d’assassiner mon heureuse
rivale. Je la vis et me calmai: il me parut qu’elle ne me valait pas, et
certainement elle est moins jolie que moi. Convenez-en, chère madame. Je
me persuadai que M. de Lestang avait fait un coup de tête dont il ne
tarderait pas à se repentir. Dans mes rêves, je le voyais se jetant à
mes pieds, me conjurant de le consoler de son erreur, et je me
promettais de le tourmenter par une impitoyable coquetterie, de jouer
avec son désespoir comme une chatte avec une souris. Que je le
connaissais mal! Il vint me voir et me traita en petite fille
déraisonnable qu’on corrige avec une chiquenaude et qu’on console
ensuite avec des gâteaux... Et puis un soir que, selon ma coutume,
portes et fenêtres ouvertes, je m’étais assoupie dans un fauteuil...
Non, je n’ai pas rêvé, c’était bien lui!... Sa figure m’épouvanta.
Qu’elle était étrange! Il avait escaladé un balcon, et il se présentait
non en suppliant, mais en maître, en vainqueur! Que voulait-il?
qu’espérait-il? Pour qui donc me prenait-il?»
Et à ces mots elle se remit à pleurer comme une Madeleine; elle se
désolait tout à la fois, au dire de Mme d’Estrel, et de ce que Max
s’était flatté de réussir, et de ce que croyant tout pouvoir, au dernier
moment il n’avait plus voulu.
«Cette visite nocturne me bouleversa, poursuivit-elle. M. de Lestang
pouvait s’imaginer que j’avais été à la merci de son caprice. Moi qui
avais rêvé de le voir à mes pieds, demandant grâce et désespéré de mes
refus! Je lui écrivis lettre sur lettre; j’aurais voulu à tout prix le
revoir pour désabuser sa fatuité. Point de réponse. Ma fureur était
telle que je me glissai à plusieurs reprises dans le parc de Lestang,
espérant l’y rencontrer et l’accabler de mes mépris. Plus sage que moi,
le hasard ne m’accorda pas la rencontre que je cherchais. Au lieu du
marquis, j’aperçus un jour sa femme. Je la savais aussi malheureuse que
moi; je n’avais plus aucune raison de la haïr, et je la pouvais regarder
de sang-froid. Elle était seule et semblait accablée par son chagrin. Je
persiste à croire qu’elle est moins jolie que moi; ce n’est pas
étonnant, je chasse de race: je suis une enfant de la balle et je sais
mon métier; mais il y avait dans son air, dans son maintien... Que vous
dirai-je? Il se passa en moi quelque chose de bien étrange: pour la
première fois de ma vie, je me jugeai.
«En rentrant chez moi, je me mis au lit; le lendemain, je n’eus pas le
courage de me lever; je rougissais de moi-même et de la triste figure
que je faisais dans le monde. Comme une chatte estropiée qui va cacher
son agonie dans le coin le plus sombre d’un grenier, j’éprouvais le
besoin de me dérober à tous les regards. Je passai deux mois dans une
chambre obscure, rêvassant et pleurant. Mais si la chatte estropiée ne
meurt pas, il faut bien que tôt ou tard elle quitte son grenier. Je me
réveillai un matin, possédée du désir de voir quelqu’un qui me voulût du
bien. Je me suis rappelé qu’autrefois vous m’aviez marqué quelque
amitié, témoin vos conseils si mal suivis, vos reproches si mal reçus.
Si j’ai lassé votre bon vouloir par mes légèretés, considérez que j’ai
bien changé; madame, tendez-moi la main, secourez-moi, conseillez-moi.»
* * * * *
Et là-dessus, avec l’exagération ordinaire des caractères légers, se
remettant à genoux, elle donna des marques d’humilité si outrées que Mme
d’Estrel la rudoya un peu et la gronda. L’ayant forcée de se relever:
«Vous m’intéressez, lui dit-elle; vous valez mieux que je ne croyais; il
y a toujours quelque chose de rare dans une âme qui a la force de se
juger. Séchez vos larmes, soyez sage; sinon, je vous abandonne. Voyons,
songeons à l’avenir; que comptez-vous faire?
--Ma mère m’engage à retourner au Levant. Elle veut revoir sa chère
marquise, car jusqu’à sa mort je serai _sa chère marquise_. Dieu sait
les histoires qu’elle a contées dans le quartier franc! Je ne la
démentirai sur rien; il sera entendu que mon mari le marquis est mort.
Quant à mon marquisat, le voici!» et elle montrait ses deux mains vides.
Mme d’Estrel lui conseilla de se rendre aux prières de sa mère et de
s’en aller faire la marquise au Levant. «Autrement, lui dit-elle, il ne
vous reste qu’à épouser M. de Malombré, et c’est un parti que je n’ose
vous recommander.
--Épouser M. de Malombré! plutôt épouser une grille! Vingt fois j’ai
consenti, vingt fois je m’en suis dédite. Sans compter qu’il m’a poussée
à bout par ses perpétuels espionnages, je n’ai jamais pu me faire à sa
personne. Ah! franchement, je suis un morceau trop friand pour lui. Que
penserait ma mère de sa chère marquise? Oui, vous avez raison, il faut
que je parte; mais je ne peux m’en aller les mains vides, et vous savez
que le plus clair de mon avoir est le petit domaine que m’a laissé M.
Mirveil. Mon argus lui fait les yeux doux, et il ne disputerait pas sur
le prix pour acquérir cette enclave, qui donne droit de passage sur sa
propriété. Malheureusement il a mis dans sa chienne de tête d’acquérir à
la fois la femme et la terre, car il a besoin d’une mignonne qui le
dorlote. Peut-être va-t-il refuser de faciliter mon départ en achetant
ma vigne, qui n’a de valeur que pour lui...»
«Je lui promis, me dit Mme d’Estrel, de l’assister dans cette affaire,
d’entreprendre M. de Malombré, et s’il faisait la sourde oreille, de le
menacer d’acheter pour mon compte. La pauvrette se jeta à mon cou,
pleurant d’un œil, riant de l’autre, me déclara que j’étais la meilleure
des femmes, que je lui sauvais la vie, mais au moment de me quitter: «Je
n’aurai qu’un regret en partant, s’écria-t-elle, celui de ne m’être pas
vengée. Heureusement Mme de Lestang s’en chargera.»
«Ce dernier mot me fit dresser l’oreille; je voulus la faire
s’expliquer, mais je n’en tirai rien. «Point de mauvais sentiments! lui
dis-je; mon alliance est à ce prix.»
«Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré. Ma maison est le
réservoir où se déversent tous les chagrins du canton de Grignan.
Privilége de vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé!
Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre, jamais il n’avait poussé
de si bruyants soupirs. C’était vraiment le chevalier de la
Triste-Figure. Aussi bien avait-il sujet de se plaindre; en dépit de sa
lunette, pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée à ses
recherches; il venait de la retrouver; il avait volé auprès d’elle, lui
portant un cœur d’hidalgo dont rien ne peut rebuter la constance, et il
avait essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun espoir. Je
compatis à sa douleur et m’efforçai de le consoler. Je lui représentai
qu’il ne devait rien regretter, qu’une odalisque n’eût été dans sa vie
qu’une inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était mieux son fait.
«D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la femme, la vigne vous reste, car
je ne suppose pas qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant; acceptez de
bonne grâce cette consolation.»
«Il me répondit en grimaçant: «Achète la vigne qui voudra! Je ne me
souciais que de la femme.» Et il me récita de nouveau toute la litanie
de son amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de bonne foi; les
Malombré sont de ces gens qui se croient toujours eux-mêmes sur parole.
«Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette vigne m’a toujours
tentée, et à votre refus j’entrerai en marché avec Mme Mirveil.»
* * * * *
«Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le propos. Il était
tout entier à son dépit, qui se tourna en une véritable rage. Il se
répandit en récriminations contre M. de Lestang, «l’infâme artisan,
disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune.» Et bientôt,
ce qui me surprit davantage, il vous enveloppa dans ses invectives et
s’exprima sur votre compte avec une aigreur, une violence... Quel grief
a-t-il donc contre vous?
«Cette belle marquise! s’écria ce mouton enragé, n’a pas l’air d’y
toucher; ce n’est au fond qu’une coquette, et bien m’en prend, je peux
me reposer sur elle du soin de ma vengeance.»
«Ce propos me remit en mémoire celui de Mme Mirveil; je voulus en avoir
le cœur net. Je montai sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré
d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était trop exaspéré pour
tenir sa langue en bride, et il me conta qu’à plusieurs reprises il
avait aperçu M. Dolfin se glissant dans votre parc, qu’ayant lié
connaissance avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler de vous
et l’avait vu rougir en prononçant votre nom, que plus tard il l’avait
rencontré cheminant tête-à-tête avec vous dans votre coupé, que tout
récemment il était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas M. Dolfin
chez lui, il avait demandé à l’attendre, que, laissé seul dans sa
chambre, le premier objet qui avait attiré ses yeux fureteurs était un
ruban feuille-morte passé au cou d’une statuette de la Vierge. «Je donne
ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban a appartenu à Mme de
Lestang. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait une robe
feuille-morte. Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme;
mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre petit jeune homme
en est déjà aux menues faveurs; ce ruban est une promesse, peut-être un
souvenir. Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer... A propos,
que sont-ils devenus pendant quelques jours? Ils avaient disparu l’un et
l’autre. Est-il bien sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père?
Ah! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon bien; c’est de moi que
vous apprendrez ce que devient le vôtre en votre absence!
«J’étais indignée et le traitai en conséquence; je lui dis dans quelle
occasion vous aviez vu chez moi M. Dolfin, et lui déclarai que toutes
ses conjectures étaient d’odieuses et ridicules visions.
«Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous attirez pas son
courroux; vous n’êtes pas de force, mon brave homme, à vous mettre sur
les bras un pareil adversaire.»
«Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de fer; mais de
l’humeur dont il était, je ne gagnai rien sur lui: la colère transforme
les lièvres en preux. Le pacifique Malombré roulait des yeux terribles,
comme s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et il me
quitta de l’air d’un homme qui se dispose à mettre flamberge au vent...»
«Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma très-chère Isabelle.
Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque chose de vrai dans les
extravagances que m’est venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous
ai fait connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune homme, dont le
caractère est encore pour moi un problème, je voulais vous procurer une
distraction, vous enlever pour quelques heures à vous-même; mais je ne
pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se brûler comme un
papillon à la flamme de vos beaux yeux. Dites-moi ce qui en est;
parlez-moi sincèrement, car je ne me consolerais pas si mes bonnes
intentions avaient eu de si graves conséquences.»
Je l’avais écoutée sans mot dire.
«En vérité, lui répondis-je avec le plus grand calme, de quoi allez-vous
vous soucier? que vous importe?»
Elle me regarda attentivement.
«M. Dolfin est-il venu ici? me demanda-t-elle d’un ton pressant.
L’avez-vous revu?
--Oui, madame, lui répondis-je.
--Et serait-il vrai qu’il vous aime?
--Je n’en sais rien.
--Et l’aimez-vous?
--Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais, vraiment où
serait le mal?»
Elle garda quelques instants le silence.
«Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec quelque vivacité; le
pas est glissant. Vous savez si j’entre dans vos chagrins, dans vos
ressentiments; mais je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup
de tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement. Dites-vous
qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui a failli achèterait au
prix de tous les plaisirs, de toutes les joies de l’amour, un peu de
cette considération que donne un passé sans tache. Oh! comme la pauvre
créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs, se mettre à
l’abri de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas, de certains sourires
qui la font trembler! La considération! tant qu’on est jeune et que la
passion parle, il semble que ce n’est rien; mais à peine avons-nous un
cheveu blanc, notre bonheur dépend de l’opinion, et nous voudrions
effacer de notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous
encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux à faire que de rester
honnête: c’est le seul métier qu’elle fasse bien; elle n’a pas de talent
pour autre chose; on est toujours gauche dans le mal quand on est
embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je vous parle avec une
entière conviction) que, quels que soient les torts de Max, et Dieu me
garde de les atténuer! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne
mettez rien entre le bonheur et vous!
--Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée Max a trouvée en
vous, madame! lui dis-je avec amertume. Je l’en félicite de tout mon
cœur; mais ne soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses
nouvelles; je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et qu’il
n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage que je puis faire de la
mienne.
--Mon Dieu! s’écria-t-elle, que les maris sont de sots animaux, et
qu’ils sont loin de se douter de ce que peut dire et faire une honnête
femme en colère!... Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez
en révolte; je relève le gant et vous préviens que je m’en vais de ce
pas à Réauville surprendre le lièvre au gîte.
--Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez pas d’instruire M. de
Lestang du zèle avec lequel vous épousez ses intérêts; mais je doute
fort qu’il y soit sensible: il a vraiment de bien autres affaires en
tête.»
Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard, en repassant devant
Lestang, elle me fit remettre un petit billet écrit au crayon, qui
contenait ces mots:
«Je m’étais sottement alarmée. Oh! la belle peur que j’ai eue! Vous vous
êtes moquée de moi, et vous avez eu raison. J’ai appris à Réauville que
M. Dolfin fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant. Votre
vieille amie vous embrasse.»
V
«L’aimez-vous?» Étrange question que je n’aurais jamais osé me faire à
moi-même. «Vous aime-t-il et l’aimez-vous?» Cela était donc possible?
Avec toute sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un simple mot,
suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des chemins qui semblaient
fermés.
Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient irritée,
révoltée. Eh quoi! le monde, l’amitié même, prenaient par sa bouche
parti pour Max contre moi! Tout lui était permis, tout m’était défendu;
ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles, et si je
m’avisais de me consoler de mon délaissement, si un sentiment un peu vif
se glissait dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je
disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le droit ni l’envie
de me contester, mes faiblesses ou mes entraînements me seraient imputés
à crime. Je sais que cette morale a cours dans le monde; mais quelle
femme pourrait souscrire à une si criante injustice?»
Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que la démarche de Mme
d’Estrel produisit un effet tout contraire à ce qu’elle espérait.
J’étais disposée à voir en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait
secrètement en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait
d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner les sentiments bien
faibles encore et bien indécis qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je
prenais à tâche de l’aimer; oui, mon cœur se portait au devant de
l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère la visite, et il
me semblait par instants que l’amour venait, qu’il était venu, que je
sentais en moi la présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui
accompagne son arrivée.
Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc? me direz-vous. A relire la
lettre de Mme de Ferjeux; à ouvrir et à refermer le carnet rouge,--le
plus souvent, la lettre et le carnet posés ensemble sur mes genoux, à
comparer entre eux deux hommes, l’un perverti par le monde et sa triste
science, l’autre simple et naïf comme un enfant; l’un n’ayant de sacré
que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné au démon de son
orgueil; l’autre enflammé d’une passion héroïque, humble et malheureuse
pour les grandes choses.
Et je pensais aussi que dans une cellule de la Trappe il y avait un cœur
en proie à de mortels combats. Rivales acharnées, nous nous le
disputions, la dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant
de chasser mon image; mais le fantôme revenait toujours, éclairant et
enchantant la cellule; je lui donnais mes ordres, à ce fantôme; je lui
commandais de ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la
désespérer... Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais malade. Les
brouillards de Paris, où j’avais erré comme une ombre; ce que j’y avais
vu, entendu... Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de
considération! Elle me vantait le prix de cette perle sans tache! Mais
vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui la beauté de votre
rivière de diamants! C’est un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour
l’avoir, il vendrait à vil prix tout un écrin.
Mais, enfin, qu’espériez-vous? me direz-vous encore. Ce que j’espérais!
Je ne sais. Je rêvais à mille choses vagues, et ces songes confus
flottaient devant moi comme ces nuages qui, d’instant en instant,
changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à suivre dans leur
métamorphose.
«Je crois que c’est un lion, Polonius.
--Oui, monseigneur.
--Je crois plutôt que c’est une gazelle.
--Je le crois comme vous, monseigneur.»
Ah! qu’il se passe de choses dans la tête d’une femme qui souffre! Que
ses pensées vont vite et vont loin! Comme elles volent sur les nuées et
comme elles courent sur la crête des précipices, et comme elles
regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur est doux!...
Faut-il croire que toutes ces pensées perdues se rassembleront un jour
pour nous accuser devant le tribunal d’un Dieu vengeur? Mon Dieu!
refaites, si vous le voulez, le monde et les hommes et nos cœurs, mais
ne condamnez pas ce que vous avez fait!
Et quel fut le dénoûment de ces rêveries? Ah! voici le dénoûment.
Au commencement de février, j’étais un soir au salon, seule comme à mon
ordinaire. La soirée était si belle et d’une douceur si printanière, que
j’avais laissée ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse.
Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais tristement, car ce
jour-là je ne voyais rien dans l’avenir et je me sentais comme à l’abri
de l’espérance. Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas, je
relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la porte, pousse un
cri, étend les bras, et, d’un bond, s’élance à mes pieds. C’était lui...
Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux mains sur mon cœur pour
l’empêcher d’éclater. Il restait là, dans une attitude suppliante, et
comme effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait, les
mains jointes, levant sur moi des yeux craintifs qui demandaient grâce.
Je lui ordonnai de se relever.
«Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non, madame, vous ne me
chasserez pas sans m’avoir entendu. Hier, avant-hier, je suis venu
jusqu’à cette porte; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui, j’oserai
tout, je dirai tout; je ne puis garder plus longtemps mon secret, il
m’étoufferait. Je vous ai aimée du premier instant que je vous ai vue.
Vous m’êtes apparue comme une vision; je fus ébloui, je crus rêver;
pourtant mon cœur avait pressenti cette rencontre; depuis longtemps il
vous cherchait. Tout ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde: la
lumière, la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers qui vous
annonçaient! Vous étiez son espérance, son attente secrète, car en vous
voyant, je dis: «La voilà donc, c’est elle!»
Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux lèvres, la joie dans
les yeux, il se serait effrayé des distances qui étaient entre nous, et
peut-être aurait-il eu la force de m’oublier; mais j’étais triste, je
venais de pleurer; il avait béni mes larmes, béni le malheur, cet ami
commun qui me rapprochait de lui et me mettait à portée de son cœur.
«Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore, qu’il était peut-être
dans ma destinée de consoler vos peines, je sentais le souffle me
manquer, et il me prenait des envies de mourir; mais quand je me disais,
revenant à moi: Aime et souffre, pauvre fou! elle n’en saura jamais
rien!--alors, dans ma rage, j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et
choses, tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait de me
voir...»
Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de jeunes gens, tous
plus beaux que lui, pensait-il, plus dignes d’être aimés, et qui
paraissaient se trouver à l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête
se perdre, et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers
de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par le sabot de mon cheval...
«Ah! j’ai cependant bien combattu! poursuivit-il; j’ai pleuré, j’ai
prié, je vous ai maudite; mais le fantôme se riait de mes exorcismes. Le
hasard, si le hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha: je reconnus
que vous étiez aussi bonne que belle: je vous ai raconté ma vie, et vous
n’avez pas souri. Je fis un suprême effort: je m’enfuis à la Trappe;
vous y étiez. Partout votre image passait et repassait devant moi; je la
voyais marcher le long des galeries du cloître; me réfugiant dans la
chapelle, à peine m’y étais-je recueilli, la dalle froide s’échauffait
sous mes genoux, et en relevant la tête je vous apercevais debout devant
l’autel. Vous, toujours vous! Je vous parlais, je vous suppliais, sans
pouvoir fléchir votre inexorable beauté. Où que je fusse, l’air
s’embrasait autour de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette
maison consacrée à la mort tout m’annonçait les délices de la vie. Le
soir, je n’osais me retirer dans ma cellule; je tremblais de m’y trouver
seul avec vous. Une nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant, il
m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront longtemps les
échos d’Aiguebelle. Le lendemain, je partis; à peine la porte du couvent
se fut-elle refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse! je regardai le
ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais affranchi de mes
folles superstitions. Mon cœur nageait dans la paix et dans la lumière;
la vie m’apparaissait parée d’une beauté mystique, des larmes de joie
inondèrent mes joues. Adieu mes tourments, mes vaines terreurs! Mes
chaînes étaient brisées, les tronçons ne se rejoindront pas.--Plus de
doute! m’écriai-je; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai pour elle.
Mon cœur, qu’elle habite, est un temple; voilà mes autels, voilà mon
tabernacle, voilà l’adoration perpétuelle! Elle est en moi; je possède
Dieu, et c’est lui qui me commande de vivre et de mourir pour elle; mais
le voudra-t-elle?...--Oui, le voudrez-vous, madame? Qu’allez-vous me
répondre? Ah! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez me tuer
avec un mot.»
Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil?) et surtout son
accent, sa voix,--toute cette musique de la passion que je n’avais
jamais entendue me remua si profondément que je fus quelques instants
comme hors de moi. Heureusement il était trop novice et trop sincère
pour profiter de mon trouble, il n’y songea même pas; il craignait
d’avoir trop osé et de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma
réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une main tremblante
l’un des rubans de ma ceinture, et le pressa doucement et humblement sur
ses lèvres comme une relique.
J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus maîtresse de mon
émotion, je lui dis d’un ton un peu sévère:
«Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une femme. Que parlez-vous
d’autel, de tabernacle? Il me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre
amour. De telles adorations sont de méchantes fièvres qui passent. Dans
quelques jours peut-être, vous rougirez de votre erreur. Que Dieu est
grand! direz-vous, et que mettais-je à sa place?»
Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche.
«Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous pouviez lire dans mon
cœur. Vous ne savez pas ce que vous avez fait de moi. Je suis un homme
nouveau. Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même, je les
ai follement employées à tourmenter mon âme et ma vie; mais, grâce à
vous, je me possède enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi; je
me sens capable de vouloir et d’agir; il n’est pas de résolution si
hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi à l’épreuve, ordonnez, je suis
prêt à tout, et si demain...»
Je l’interrompis d’un geste.
«Écoutez-moi, repris-je; ce qui se passe ici est bien sérieux. Je me
suis trompée une fois, une seconde erreur me tuerait. Je crois à la
sincérité de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de
m’offenser de votre amour; mais me connaissez-vous bien, et saurez-vous
m’aimer comme je veux qu’on m’aime? Je suis malheureuse, on s’est chargé
de vous l’apprendre; la seule consolation que je rêve serait une amitié
vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir un ami qui m’appartînt cœur
et âme, qui conformât entièrement ses sentiments aux miens, qui fût
capable de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui ne demandât
rien, n’espérât rien et sût souffrir sans se plaindre. Je voudrais que
cet ami tour à tour se tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon
appel, qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il unît la
patience au courage, ne connût ni les inquiétudes de la vanité ni les
angoisses de la jalousie, et que, sans jamais m’interroger, jamais il ne
doutât de moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve?... Ah!
croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons nos cœurs. Bon Dieu!
je ne sais ce que me réserve l’avenir; je marche à tâtons dans mon
malheur; j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine
de ce que je veux, incertaine de ce que je sens, j’exige de qui s’offre
à m’aider à vivre un dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien
donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi le temps de voir
clair en moi-même; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir trompé, ni
surtout de m’être trompée.» Il se releva.
«Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton triste, mais résolu. Je
jure d’être l’ami que vous dites, je saurai souffrir et me taire;
pourtant j’ai besoin de croire qu’un jour...»
Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient.
Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur son front le secret
de mon avenir. Tout à coup je tressaillis, je venais d’entendre un
roulement de voiture dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se
présentait si tard? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait de me surprendre?
«Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me revoir avant que je
vous appelle; songez que par-dessus tout je veux être obéie.»
Il me prit la main et se contenta de la serrer dans la sienne; il
s’essayait à son rôle d’ami.
«Que je suis ingrat! murmura-t-il; je devrais être heureux.»
Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut dans la nuit.
L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra.