IV

Quelques jours plus tard, je vis arriver un matin Mme d’Estrel. Sa

visite me surprit, car sa paresse, jointe à l’état de sa santé, la

confinait chez elle, et elle n’en sortait que dans les cas extrêmes.

Qu’avait-elle donc de si pressant à me dire? Je fus frappée de son air

agité et presque ému; elle m’observait curieusement.

«Vous avez été absente pendant quelques jours? me demanda-t-elle.

--Ne vous a-t-on pas dit, lui répondis-je, que j’étais allée voir mon

père?»

Elle ne fit aucune réflexion, et, selon son habitude, ne se pressa point

d’en venir au fait.

«Je vous apporte des nouvelles, reprit-elle; madame Mirveil...

«Oh! chère madame, interrompis-je, donnez-moi plutôt des nouvelles de la

Cochinchine; vous serez plus sûre de m’intéresser.»

Elle me répliqua que ce qu’elle avait à me dire m’intéressait plus que

je ne pensais, et bon gré mal gré je dus l’écouter.

Mme Mirveil s’était retrouvée. Chacun la croyait partie; sa vieille

servante Brigitte lui avait fidèlement gardé le secret. M. de Malombré

lui-même s’y était trompé; pour la première fois, ses yeux d’argus

s’étaient laissé prendre en défaut. Pendant qu’il la croyait à Paris,

cette pauvre folle tenait pied à boule chez elle, enfermée dans une

chambre sombre, volets clos et rideaux tirés, et elle avait vécu là deux

mois de ses larmes et de coquilles de noix. Cependant un beau jour le

vent avait sauté, en elle tout est soudain: elle avait ouvert ses

volets, rompu sa clôture et fait irruption dans le salon de ma vieille

amie, qui la reçut mal et se disposait même à l’éconduire; mais voilà

une femme qui se jette à ses pieds en fondant en larmes.

«Je suis une pauvre et misérable créature! s’écriait-elle. Il n’est âme

qui vive qui me veuille du bien. Si vous me rebutez, si vous me

repoussez, je me tuerai!»

Mme d’Estrel n’avait pas précisément peur qu’elle se tuât, mais elle fut

frappée du changement qui s’était fait dans sa personne: plus de

colifichets, plus de petites mines, le visage pâle, amaigri, une robe

brune montante et à manches longues qui lui cachait le cou et les bras,

l’air et la tournure d’une béguine. Mme d’Estrel la fit asseoir, et, non

sans verser bien des larmes, la dolente Levantine commença de lui ouvrir

son cœur et de lui conter sa vie, ses faiblesses, ses fautes. A vrai

dire, elle n’en était guère responsable. Sa mère avait toujours été

sérieusement convaincue que l’éducation d’une fille est achevée quand on

lui a appris à jouer de la prunelle et à pêcher à la ligne un mari. Tous

les secrets de la minauderie, l’art de rouler les yeux et de faire la

bouche en cœur, avaient été démontrés par principes à la jeune Emmeline.

Le moment venu, sa mère aidant, elle amorça son hameçon et le jeta dans

un parage poissonneux. Le fretin accourut, on le rejeta à l’eau avec

dédain. Enfin un vrai poisson mordit à l’appât. Les deux femmes

chantèrent victoire; elles crurent voir dans M. Mirveil un brochet de la

plus belle taille; il se trouva que ce n’était qu’une grosse carpe.

L’art de jeter de la poudre aux yeux fleurit au Levant; mais si M.

Mirveil n’était pas un Crésus, le bonhomme adorait sa femme, qui finit

par s’attacher à lui. Il l’amena en Europe; à deux ans de là, il mourut

d’une chute de cheval. Elle ne le pleura pas longtemps; une idée fixe,

une idée folle s’empara d’elle comme une fièvre et la galopait le jour

et la nuit; elle en perdit le boire et le manger. A chaque heure, à

chaque minute, elle se répétait: «Ma chère, il ne tient qu’à vous de

devenir marquise de Lestang.» Elle ne put se tenir d’en écrire à sa

mère, qui donna à plein collier dans ses visions et ne l’appelait dans

ses lettres que sa chère marquise.

Elle confessa à Mme d’Estrel que ce qui la désespérait, c’est qu’elle ne

pouvait reprocher à M. de Lestang de l’avoir trompée. «Il ne m’a jamais

donné la moindre espérance, dit-elle. Je me crus habile, l’amour s’en

mêlant, je ne fus que facile, et je me perdis. Je vous défie de vous

représenter ce que je ressentis à la nouvelle de son mariage; je ne

parlais de rien moins que de défigurer ou d’assassiner mon heureuse

rivale. Je la vis et me calmai: il me parut qu’elle ne me valait pas, et

certainement elle est moins jolie que moi. Convenez-en, chère madame. Je

me persuadai que M. de Lestang avait fait un coup de tête dont il ne

tarderait pas à se repentir. Dans mes rêves, je le voyais se jetant à

mes pieds, me conjurant de le consoler de son erreur, et je me

promettais de le tourmenter par une impitoyable coquetterie, de jouer

avec son désespoir comme une chatte avec une souris. Que je le

connaissais mal! Il vint me voir et me traita en petite fille

déraisonnable qu’on corrige avec une chiquenaude et qu’on console

ensuite avec des gâteaux... Et puis un soir que, selon ma coutume,

portes et fenêtres ouvertes, je m’étais assoupie dans un fauteuil...

Non, je n’ai pas rêvé, c’était bien lui!... Sa figure m’épouvanta.

Qu’elle était étrange! Il avait escaladé un balcon, et il se présentait

non en suppliant, mais en maître, en vainqueur! Que voulait-il?

qu’espérait-il? Pour qui donc me prenait-il?»

Et à ces mots elle se remit à pleurer comme une Madeleine; elle se

désolait tout à la fois, au dire de Mme d’Estrel, et de ce que Max

s’était flatté de réussir, et de ce que croyant tout pouvoir, au dernier

moment il n’avait plus voulu.

«Cette visite nocturne me bouleversa, poursuivit-elle. M. de Lestang

pouvait s’imaginer que j’avais été à la merci de son caprice. Moi qui

avais rêvé de le voir à mes pieds, demandant grâce et désespéré de mes

refus! Je lui écrivis lettre sur lettre; j’aurais voulu à tout prix le

revoir pour désabuser sa fatuité. Point de réponse. Ma fureur était

telle que je me glissai à plusieurs reprises dans le parc de Lestang,

espérant l’y rencontrer et l’accabler de mes mépris. Plus sage que moi,

le hasard ne m’accorda pas la rencontre que je cherchais. Au lieu du

marquis, j’aperçus un jour sa femme. Je la savais aussi malheureuse que

moi; je n’avais plus aucune raison de la haïr, et je la pouvais regarder

de sang-froid. Elle était seule et semblait accablée par son chagrin. Je

persiste à croire qu’elle est moins jolie que moi; ce n’est pas

étonnant, je chasse de race: je suis une enfant de la balle et je sais

mon métier; mais il y avait dans son air, dans son maintien... Que vous

dirai-je? Il se passa en moi quelque chose de bien étrange: pour la

première fois de ma vie, je me jugeai.

«En rentrant chez moi, je me mis au lit; le lendemain, je n’eus pas le

courage de me lever; je rougissais de moi-même et de la triste figure

que je faisais dans le monde. Comme une chatte estropiée qui va cacher

son agonie dans le coin le plus sombre d’un grenier, j’éprouvais le

besoin de me dérober à tous les regards. Je passai deux mois dans une

chambre obscure, rêvassant et pleurant. Mais si la chatte estropiée ne

meurt pas, il faut bien que tôt ou tard elle quitte son grenier. Je me

réveillai un matin, possédée du désir de voir quelqu’un qui me voulût du

bien. Je me suis rappelé qu’autrefois vous m’aviez marqué quelque

amitié, témoin vos conseils si mal suivis, vos reproches si mal reçus.

Si j’ai lassé votre bon vouloir par mes légèretés, considérez que j’ai

bien changé; madame, tendez-moi la main, secourez-moi, conseillez-moi.»

* * * * *

Et là-dessus, avec l’exagération ordinaire des caractères légers, se

remettant à genoux, elle donna des marques d’humilité si outrées que Mme

d’Estrel la rudoya un peu et la gronda. L’ayant forcée de se relever:

«Vous m’intéressez, lui dit-elle; vous valez mieux que je ne croyais; il

y a toujours quelque chose de rare dans une âme qui a la force de se

juger. Séchez vos larmes, soyez sage; sinon, je vous abandonne. Voyons,

songeons à l’avenir; que comptez-vous faire?

--Ma mère m’engage à retourner au Levant. Elle veut revoir sa chère

marquise, car jusqu’à sa mort je serai _sa chère marquise_. Dieu sait

les histoires qu’elle a contées dans le quartier franc! Je ne la

démentirai sur rien; il sera entendu que mon mari le marquis est mort.

Quant à mon marquisat, le voici!» et elle montrait ses deux mains vides.

Mme d’Estrel lui conseilla de se rendre aux prières de sa mère et de

s’en aller faire la marquise au Levant. «Autrement, lui dit-elle, il ne

vous reste qu’à épouser M. de Malombré, et c’est un parti que je n’ose

vous recommander.

--Épouser M. de Malombré! plutôt épouser une grille! Vingt fois j’ai

consenti, vingt fois je m’en suis dédite. Sans compter qu’il m’a poussée

à bout par ses perpétuels espionnages, je n’ai jamais pu me faire à sa

personne. Ah! franchement, je suis un morceau trop friand pour lui. Que

penserait ma mère de sa chère marquise? Oui, vous avez raison, il faut

que je parte; mais je ne peux m’en aller les mains vides, et vous savez

que le plus clair de mon avoir est le petit domaine que m’a laissé M.

Mirveil. Mon argus lui fait les yeux doux, et il ne disputerait pas sur

le prix pour acquérir cette enclave, qui donne droit de passage sur sa

propriété. Malheureusement il a mis dans sa chienne de tête d’acquérir à

la fois la femme et la terre, car il a besoin d’une mignonne qui le

dorlote. Peut-être va-t-il refuser de faciliter mon départ en achetant

ma vigne, qui n’a de valeur que pour lui...»

«Je lui promis, me dit Mme d’Estrel, de l’assister dans cette affaire,

d’entreprendre M. de Malombré, et s’il faisait la sourde oreille, de le

menacer d’acheter pour mon compte. La pauvrette se jeta à mon cou,

pleurant d’un œil, riant de l’autre, me déclara que j’étais la meilleure

des femmes, que je lui sauvais la vie, mais au moment de me quitter: «Je

n’aurai qu’un regret en partant, s’écria-t-elle, celui de ne m’être pas

vengée. Heureusement Mme de Lestang s’en chargera.»

«Ce dernier mot me fit dresser l’oreille; je voulus la faire

s’expliquer, mais je n’en tirai rien. «Point de mauvais sentiments! lui

dis-je; mon alliance est à ce prix.»

«Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré. Ma maison est le

réservoir où se déversent tous les chagrins du canton de Grignan.

Privilége de vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé!

Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre, jamais il n’avait poussé

de si bruyants soupirs. C’était vraiment le chevalier de la

Triste-Figure. Aussi bien avait-il sujet de se plaindre; en dépit de sa

lunette, pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée à ses

recherches; il venait de la retrouver; il avait volé auprès d’elle, lui

portant un cœur d’hidalgo dont rien ne peut rebuter la constance, et il

avait essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun espoir. Je

compatis à sa douleur et m’efforçai de le consoler. Je lui représentai

qu’il ne devait rien regretter, qu’une odalisque n’eût été dans sa vie

qu’une inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était mieux son fait.

«D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la femme, la vigne vous reste, car

je ne suppose pas qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant; acceptez de

bonne grâce cette consolation.»

«Il me répondit en grimaçant: «Achète la vigne qui voudra! Je ne me

souciais que de la femme.» Et il me récita de nouveau toute la litanie

de son amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de bonne foi; les

Malombré sont de ces gens qui se croient toujours eux-mêmes sur parole.

«Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette vigne m’a toujours

tentée, et à votre refus j’entrerai en marché avec Mme Mirveil.»

* * * * *

«Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le propos. Il était

tout entier à son dépit, qui se tourna en une véritable rage. Il se

répandit en récriminations contre M. de Lestang, «l’infâme artisan,

disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune.» Et bientôt,

ce qui me surprit davantage, il vous enveloppa dans ses invectives et

s’exprima sur votre compte avec une aigreur, une violence... Quel grief

a-t-il donc contre vous?

«Cette belle marquise! s’écria ce mouton enragé, n’a pas l’air d’y

toucher; ce n’est au fond qu’une coquette, et bien m’en prend, je peux

me reposer sur elle du soin de ma vengeance.»

«Ce propos me remit en mémoire celui de Mme Mirveil; je voulus en avoir

le cœur net. Je montai sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré

d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était trop exaspéré pour

tenir sa langue en bride, et il me conta qu’à plusieurs reprises il

avait aperçu M. Dolfin se glissant dans votre parc, qu’ayant lié

connaissance avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler de vous

et l’avait vu rougir en prononçant votre nom, que plus tard il l’avait

rencontré cheminant tête-à-tête avec vous dans votre coupé, que tout

récemment il était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas M. Dolfin

chez lui, il avait demandé à l’attendre, que, laissé seul dans sa

chambre, le premier objet qui avait attiré ses yeux fureteurs était un

ruban feuille-morte passé au cou d’une statuette de la Vierge. «Je donne

ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban a appartenu à Mme de

Lestang. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait une robe

feuille-morte. Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme;

mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre petit jeune homme

en est déjà aux menues faveurs; ce ruban est une promesse, peut-être un

souvenir. Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer... A propos,

que sont-ils devenus pendant quelques jours? Ils avaient disparu l’un et

l’autre. Est-il bien sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père?

Ah! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon bien; c’est de moi que

vous apprendrez ce que devient le vôtre en votre absence!

«J’étais indignée et le traitai en conséquence; je lui dis dans quelle

occasion vous aviez vu chez moi M. Dolfin, et lui déclarai que toutes

ses conjectures étaient d’odieuses et ridicules visions.

«Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous attirez pas son

courroux; vous n’êtes pas de force, mon brave homme, à vous mettre sur

les bras un pareil adversaire.»

«Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de fer; mais de

l’humeur dont il était, je ne gagnai rien sur lui: la colère transforme

les lièvres en preux. Le pacifique Malombré roulait des yeux terribles,

comme s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et il me

quitta de l’air d’un homme qui se dispose à mettre flamberge au vent...»

«Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma très-chère Isabelle.

Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque chose de vrai dans les

extravagances que m’est venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous

ai fait connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune homme, dont le

caractère est encore pour moi un problème, je voulais vous procurer une

distraction, vous enlever pour quelques heures à vous-même; mais je ne

pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se brûler comme un

papillon à la flamme de vos beaux yeux. Dites-moi ce qui en est;

parlez-moi sincèrement, car je ne me consolerais pas si mes bonnes

intentions avaient eu de si graves conséquences.»

Je l’avais écoutée sans mot dire.

«En vérité, lui répondis-je avec le plus grand calme, de quoi allez-vous

vous soucier? que vous importe?»

Elle me regarda attentivement.

«M. Dolfin est-il venu ici? me demanda-t-elle d’un ton pressant.

L’avez-vous revu?

--Oui, madame, lui répondis-je.

--Et serait-il vrai qu’il vous aime?

--Je n’en sais rien.

--Et l’aimez-vous?

--Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais, vraiment où

serait le mal?»

Elle garda quelques instants le silence.

«Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec quelque vivacité; le

pas est glissant. Vous savez si j’entre dans vos chagrins, dans vos

ressentiments; mais je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup

de tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement. Dites-vous

qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui a failli achèterait au

prix de tous les plaisirs, de toutes les joies de l’amour, un peu de

cette considération que donne un passé sans tache. Oh! comme la pauvre

créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs, se mettre à

l’abri de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas, de certains sourires

qui la font trembler! La considération! tant qu’on est jeune et que la

passion parle, il semble que ce n’est rien; mais à peine avons-nous un

cheveu blanc, notre bonheur dépend de l’opinion, et nous voudrions

effacer de notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous

encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux à faire que de rester

honnête: c’est le seul métier qu’elle fasse bien; elle n’a pas de talent

pour autre chose; on est toujours gauche dans le mal quand on est

embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je vous parle avec une

entière conviction) que, quels que soient les torts de Max, et Dieu me

garde de les atténuer! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne

mettez rien entre le bonheur et vous!

--Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée Max a trouvée en

vous, madame! lui dis-je avec amertume. Je l’en félicite de tout mon

cœur; mais ne soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses

nouvelles; je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et qu’il

n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage que je puis faire de la

mienne.

--Mon Dieu! s’écria-t-elle, que les maris sont de sots animaux, et

qu’ils sont loin de se douter de ce que peut dire et faire une honnête

femme en colère!... Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez

en révolte; je relève le gant et vous préviens que je m’en vais de ce

pas à Réauville surprendre le lièvre au gîte.

--Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez pas d’instruire M. de

Lestang du zèle avec lequel vous épousez ses intérêts; mais je doute

fort qu’il y soit sensible: il a vraiment de bien autres affaires en

tête.»

Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard, en repassant devant

Lestang, elle me fit remettre un petit billet écrit au crayon, qui

contenait ces mots:

«Je m’étais sottement alarmée. Oh! la belle peur que j’ai eue! Vous vous

êtes moquée de moi, et vous avez eu raison. J’ai appris à Réauville que

M. Dolfin fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant. Votre

vieille amie vous embrasse.»

V

«L’aimez-vous?» Étrange question que je n’aurais jamais osé me faire à

moi-même. «Vous aime-t-il et l’aimez-vous?» Cela était donc possible?

Avec toute sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un simple mot,

suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des chemins qui semblaient

fermés.

Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient irritée,

révoltée. Eh quoi! le monde, l’amitié même, prenaient par sa bouche

parti pour Max contre moi! Tout lui était permis, tout m’était défendu;

ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles, et si je

m’avisais de me consoler de mon délaissement, si un sentiment un peu vif

se glissait dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je

disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le droit ni l’envie

de me contester, mes faiblesses ou mes entraînements me seraient imputés

à crime. Je sais que cette morale a cours dans le monde; mais quelle

femme pourrait souscrire à une si criante injustice?»

Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que la démarche de Mme

d’Estrel produisit un effet tout contraire à ce qu’elle espérait.

J’étais disposée à voir en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait

secrètement en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait

d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner les sentiments bien

faibles encore et bien indécis qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je

prenais à tâche de l’aimer; oui, mon cœur se portait au devant de

l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère la visite, et il

me semblait par instants que l’amour venait, qu’il était venu, que je

sentais en moi la présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui

accompagne son arrivée.

Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc? me direz-vous. A relire la

lettre de Mme de Ferjeux; à ouvrir et à refermer le carnet rouge,--le

plus souvent, la lettre et le carnet posés ensemble sur mes genoux, à

comparer entre eux deux hommes, l’un perverti par le monde et sa triste

science, l’autre simple et naïf comme un enfant; l’un n’ayant de sacré

que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné au démon de son

orgueil; l’autre enflammé d’une passion héroïque, humble et malheureuse

pour les grandes choses.

Et je pensais aussi que dans une cellule de la Trappe il y avait un cœur

en proie à de mortels combats. Rivales acharnées, nous nous le

disputions, la dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant

de chasser mon image; mais le fantôme revenait toujours, éclairant et

enchantant la cellule; je lui donnais mes ordres, à ce fantôme; je lui

commandais de ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la

désespérer... Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais malade. Les

brouillards de Paris, où j’avais erré comme une ombre; ce que j’y avais

vu, entendu... Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de

considération! Elle me vantait le prix de cette perle sans tache! Mais

vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui la beauté de votre

rivière de diamants! C’est un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour

l’avoir, il vendrait à vil prix tout un écrin.

Mais, enfin, qu’espériez-vous? me direz-vous encore. Ce que j’espérais!

Je ne sais. Je rêvais à mille choses vagues, et ces songes confus

flottaient devant moi comme ces nuages qui, d’instant en instant,

changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à suivre dans leur

métamorphose.

«Je crois que c’est un lion, Polonius.

--Oui, monseigneur.

--Je crois plutôt que c’est une gazelle.

--Je le crois comme vous, monseigneur.»

Ah! qu’il se passe de choses dans la tête d’une femme qui souffre! Que

ses pensées vont vite et vont loin! Comme elles volent sur les nuées et

comme elles courent sur la crête des précipices, et comme elles

regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur est doux!...

Faut-il croire que toutes ces pensées perdues se rassembleront un jour

pour nous accuser devant le tribunal d’un Dieu vengeur? Mon Dieu!

refaites, si vous le voulez, le monde et les hommes et nos cœurs, mais

ne condamnez pas ce que vous avez fait!

Et quel fut le dénoûment de ces rêveries? Ah! voici le dénoûment.

Au commencement de février, j’étais un soir au salon, seule comme à mon

ordinaire. La soirée était si belle et d’une douceur si printanière, que

j’avais laissée ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse.

Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais tristement, car ce

jour-là je ne voyais rien dans l’avenir et je me sentais comme à l’abri

de l’espérance. Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas, je

relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la porte, pousse un

cri, étend les bras, et, d’un bond, s’élance à mes pieds. C’était lui...

Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux mains sur mon cœur pour

l’empêcher d’éclater. Il restait là, dans une attitude suppliante, et

comme effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait, les

mains jointes, levant sur moi des yeux craintifs qui demandaient grâce.

Je lui ordonnai de se relever.

«Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non, madame, vous ne me

chasserez pas sans m’avoir entendu. Hier, avant-hier, je suis venu

jusqu’à cette porte; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui, j’oserai

tout, je dirai tout; je ne puis garder plus longtemps mon secret, il

m’étoufferait. Je vous ai aimée du premier instant que je vous ai vue.

Vous m’êtes apparue comme une vision; je fus ébloui, je crus rêver;

pourtant mon cœur avait pressenti cette rencontre; depuis longtemps il

vous cherchait. Tout ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde: la

lumière, la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers qui vous

annonçaient! Vous étiez son espérance, son attente secrète, car en vous

voyant, je dis: «La voilà donc, c’est elle!»

Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux lèvres, la joie dans

les yeux, il se serait effrayé des distances qui étaient entre nous, et

peut-être aurait-il eu la force de m’oublier; mais j’étais triste, je

venais de pleurer; il avait béni mes larmes, béni le malheur, cet ami

commun qui me rapprochait de lui et me mettait à portée de son cœur.

«Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore, qu’il était peut-être

dans ma destinée de consoler vos peines, je sentais le souffle me

manquer, et il me prenait des envies de mourir; mais quand je me disais,

revenant à moi: Aime et souffre, pauvre fou! elle n’en saura jamais

rien!--alors, dans ma rage, j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et

choses, tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait de me

voir...»

Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de jeunes gens, tous

plus beaux que lui, pensait-il, plus dignes d’être aimés, et qui

paraissaient se trouver à l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête

se perdre, et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers

de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par le sabot de mon cheval...

«Ah! j’ai cependant bien combattu! poursuivit-il; j’ai pleuré, j’ai

prié, je vous ai maudite; mais le fantôme se riait de mes exorcismes. Le

hasard, si le hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha: je reconnus

que vous étiez aussi bonne que belle: je vous ai raconté ma vie, et vous

n’avez pas souri. Je fis un suprême effort: je m’enfuis à la Trappe;

vous y étiez. Partout votre image passait et repassait devant moi; je la

voyais marcher le long des galeries du cloître; me réfugiant dans la

chapelle, à peine m’y étais-je recueilli, la dalle froide s’échauffait

sous mes genoux, et en relevant la tête je vous apercevais debout devant

l’autel. Vous, toujours vous! Je vous parlais, je vous suppliais, sans

pouvoir fléchir votre inexorable beauté. Où que je fusse, l’air

s’embrasait autour de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette

maison consacrée à la mort tout m’annonçait les délices de la vie. Le

soir, je n’osais me retirer dans ma cellule; je tremblais de m’y trouver

seul avec vous. Une nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant, il

m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront longtemps les

échos d’Aiguebelle. Le lendemain, je partis; à peine la porte du couvent

se fut-elle refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse! je regardai le

ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais affranchi de mes

folles superstitions. Mon cœur nageait dans la paix et dans la lumière;

la vie m’apparaissait parée d’une beauté mystique, des larmes de joie

inondèrent mes joues. Adieu mes tourments, mes vaines terreurs! Mes

chaînes étaient brisées, les tronçons ne se rejoindront pas.--Plus de

doute! m’écriai-je; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai pour elle.

Mon cœur, qu’elle habite, est un temple; voilà mes autels, voilà mon

tabernacle, voilà l’adoration perpétuelle! Elle est en moi; je possède

Dieu, et c’est lui qui me commande de vivre et de mourir pour elle; mais

le voudra-t-elle?...--Oui, le voudrez-vous, madame? Qu’allez-vous me

répondre? Ah! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez me tuer

avec un mot.»

Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil?) et surtout son

accent, sa voix,--toute cette musique de la passion que je n’avais

jamais entendue me remua si profondément que je fus quelques instants

comme hors de moi. Heureusement il était trop novice et trop sincère

pour profiter de mon trouble, il n’y songea même pas; il craignait

d’avoir trop osé et de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma

réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une main tremblante

l’un des rubans de ma ceinture, et le pressa doucement et humblement sur

ses lèvres comme une relique.

J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus maîtresse de mon

émotion, je lui dis d’un ton un peu sévère:

«Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une femme. Que parlez-vous

d’autel, de tabernacle? Il me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre

amour. De telles adorations sont de méchantes fièvres qui passent. Dans

quelques jours peut-être, vous rougirez de votre erreur. Que Dieu est

grand! direz-vous, et que mettais-je à sa place?»

Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche.

«Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous pouviez lire dans mon

cœur. Vous ne savez pas ce que vous avez fait de moi. Je suis un homme

nouveau. Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même, je les

ai follement employées à tourmenter mon âme et ma vie; mais, grâce à

vous, je me possède enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi; je

me sens capable de vouloir et d’agir; il n’est pas de résolution si

hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi à l’épreuve, ordonnez, je suis

prêt à tout, et si demain...»

Je l’interrompis d’un geste.

«Écoutez-moi, repris-je; ce qui se passe ici est bien sérieux. Je me

suis trompée une fois, une seconde erreur me tuerait. Je crois à la

sincérité de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de

m’offenser de votre amour; mais me connaissez-vous bien, et saurez-vous

m’aimer comme je veux qu’on m’aime? Je suis malheureuse, on s’est chargé

de vous l’apprendre; la seule consolation que je rêve serait une amitié

vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir un ami qui m’appartînt cœur

et âme, qui conformât entièrement ses sentiments aux miens, qui fût

capable de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui ne demandât

rien, n’espérât rien et sût souffrir sans se plaindre. Je voudrais que

cet ami tour à tour se tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon

appel, qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il unît la

patience au courage, ne connût ni les inquiétudes de la vanité ni les

angoisses de la jalousie, et que, sans jamais m’interroger, jamais il ne

doutât de moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve?... Ah!

croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons nos cœurs. Bon Dieu!

je ne sais ce que me réserve l’avenir; je marche à tâtons dans mon

malheur; j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine

de ce que je veux, incertaine de ce que je sens, j’exige de qui s’offre

à m’aider à vivre un dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien

donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi le temps de voir

clair en moi-même; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir trompé, ni

surtout de m’être trompée.» Il se releva.

«Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton triste, mais résolu. Je

jure d’être l’ami que vous dites, je saurai souffrir et me taire;

pourtant j’ai besoin de croire qu’un jour...»

Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient.

Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur son front le secret

de mon avenir. Tout à coup je tressaillis, je venais d’entendre un

roulement de voiture dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se

présentait si tard? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait de me surprendre?

«Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me revoir avant que je

vous appelle; songez que par-dessus tout je veux être obéie.»

Il me prit la main et se contenta de la serrer dans la sienne; il

s’essayait à son rôle d’ami.

«Que je suis ingrat! murmura-t-il; je devrais être heureux.»

Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut dans la nuit.

L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra.

Le roman d'une honnête femme · 第 24 / 34 题