Max me remercia sans empressement, mais non sans grâce, d’avoir répondu
à son appel. Il attendait, en effet, des hôtes qui ne tardèrent pas
d’arriver; il avait si bien pris ses mesures que, pendant plus de deux
mois, la maison ne désemplit pas. Ce fut un va-et-vient continuel de
visiteurs, les uns séjournant, les autres ne faisant que passer, tous
gens qu’il fallait loger, nourrir et amuser. Vous jugez bien que pendant
tout ce temps je ne fus pas sans occupation! Mille petites et grandes
affaires demandèrent mes soins: j’eus bien des arrangements à combiner,
je dus songer à bien des détails. Des logements à préparer, des grands
dîners, des courses à cheval, des parties champêtres, des concerts
improvisés, des charades, un théâtre de société,--à quoi ne fallait-il
pas penser! Dès le premier jour, Max s’était reposé sur moi du soin de
tout régler; il me regardait faire, et sans me flatter je crois que ma
présence d’esprit, la liberté et la vivacité de mon coup d’œil, mon
infatigable attention dépassèrent son attente. Je n’étais plus la femme
dont il avait vu à Paris les débuts embarrassés, car tandis qu’alors,
tout entière à mes rêves, je ne m’étais prêtée au monde qu’à regret,
maintenant je me donnais à lui volontiers, lui sachant gré de m’étourdir
et de me dissiper. Je vous ai dit, je crois, que pour aimer le monde il
faut y avoir affaire; je n’étais occupée que de m’éviter moi-même; c’est
à quoi il me servait.
* * * * *
Vous ferai-je le détail de ma vie pendant ces deux mois? Non, car ce
n’est pas de cela qu’il s’agit. Je vous dirai seulement, si vous le
voulez, que je jouai une comédie d’insouciance et de gaieté qui
peut-être n’en imposa pas à tout le monde, que chaque soir j’étais
brisée, que chaque matin les forces me revenaient, et que je bénissais
cette belle invention des indifférents qui fait passer le temps et qu’au
besoin on peut mettre comme un écran entre son cœur et soi. Je vous
dirai aussi que, parmi ces indifférents, plusieurs se lassèrent de leur
métier d’écran, qu’ils s’essayèrent à autre chose, qu’ils entrèrent
discrètement en campagne, que plus d’une fois des curiosités téméraires
rôdèrent à pas de loup autour de moi, que je pus lire dans plus d’un
regard une question plus humble que respectueuse, et que je répondis
toujours avec hauteur.
Je vous dirai encore (on dit toujours plus qu’on ne veut) qu’un peintre
célèbre dont je vous ai parlé passa quinze jours à Lestang, qu’il me
supplia de poser, que j’y consentis, qu’il fit un chef-d’œuvre, que le
dernier jour, dans un moment où nous étions seuls, il changea tout à
coup de visage, prit un air sombre, soupira, hasarda les premiers mots
d’une déclaration, et me demanda d’une voix étouffée une rose que je
portais dans mes cheveux, que cette petite scène ne m’émut point, que je
pris la rose, qu’en la prenant je la secouai, qu’elle s’effeuilla, et
que, présentant la tige dépouillée à ce beau ténébreux, je lui dis:
«Voilà tout ce que je peux donner.»
Trois heures plus tard, il était en route pour Paris.
Vous dirai-je enfin, que plus d’une fois la nuit, tourmentée d’insomnie,
j’eus avec moi-même des entretiens singuliers? Je me demandais: Le
pourrais-je, si je le voulais? et je me répondais: Je ne peux pas le
vouloir. Dans ces moments, j’avais la mesure exacte de ce qui m’était
possible, je voyais mon âme à nu; je sentais que j’étais également
incapable de tout entraînement irréfléchi et des calculs de la
coquetterie, que mon imagination avait une invincible répugnance pour
les aventures communes, que dussé-je m’aider, je ne m’enflammerais
jamais pour un caprice, que jamais non plus je ne m’abuserais sur l’état
de mes sentiments jusqu’à prendre pour de la passion une complaisance
passagère de mon cœur.
Mon âme, me disais-je, est tout d’une pièce; elle ne peut se prêter à
aucun partage; il faut qu’elle se donne ou se refuse tout entière: elle
n’a le choix qu’entre le trop-plein des affections violentes ou le vide
de l’indifférence. C’est que je suis à la fois raisonnable et
passionnée, trop raisonnable pour m’aveugler sur rien, trop passionnée
pour me contenter de peu.
Et je me disais encore: Que ces hommes à la mode sont peu de chose! Que
leur répertoire est court! Comme on les sait vite par cœur! Le plus
souvent leur fatuité est à fleur de peau, ou, si elle cherche à se
cacher, comme elle se trahit gauchement! Tout leur esprit ne leur sert
qu’à mettre en œuvre leur sottise. Tous taillés sur le même patron, il
n’est rien en eux qui soit à eux; leurs travers mêmes ne sont pas de
leur façon; on dirait qu’ils ont des faiseurs attitrés chez qui ils se
fournissent de vices comme ils commandent leurs bottes et leurs habits.
Et il en est de leurs idées comme de leurs sentiments, elles sont toutes
de fabrique. Ne cherchant rien, ils n’ont pas même le mérite de se
tromper, et ces petites âmes sont au-dessous de l’erreur. Ce qui est
fâcheux, c’est qu’ils gâtent tout ce qui les approche. Cet artiste de
l’autre jour est un homme de cœur et de grand esprit, j’avais de
l’amitié pour lui; mais je ne sais quelle mouche le piquant, il a voulu,
lui aussi, jouer le rôle d’un homme à prétentions; il lui en a mal pris:
je crois qu’en lui répondant j’avais aux lèvres un sourire qu’il
n’oubliera pas. Que Max est supérieur à tous ces gens-là! Il les domine
tous de la tête. Ses regards, ses attitudes, tout marque une âme et une
volonté; tel qu’il est, son caractère est à lui; il l’a fondu dans le
creuset de sa vie; il avait lui-même fait son moule, et il a jeté la
statue en bronze. Pauvres marionnettes que les autres! Comme il serait
aisé d’en tirer les fils! Il est d’une autre race, lui; il y a sous ses
vices une nature. Aussi l’ai-je aimé, et maintenant je suis condamnée à
le haïr; mais que lui importe ma haine? Que puis-je oser? Et quand
j’oserais, qu’a-t-il à craindre? Où frapper pour qu’il sente le coup?
Et là-dessus je recommençais à sonder, à interroger mon cœur, à calculer
ses chances, à me représenter tous les hasards possibles et la figure
que j’y ferais, et j’en revenais toujours à cette conclusion, qu’on est
ce qu’on est, qu’on dépend de son caractère, et que la plus dure des
servitudes est de se sentir l’esclave de sa liberté. Plus d’une fois
l’aube me surprit raisonnant encore avec moi-même et me débattant contre
l’évidence.
Mais je vous entends: «Et votre conscience, me criez-vous, et la
religion! n’avaient-elles pas un mot à dire dans ces débats?» Non, mon
père, elles ne disaient rien. Il me semblait que tout devoir est un
contrat et que la trahison m’avait affranchie. La conscience, la
religion! elles ont parfois d’effrayants silences qui m’étonnent autant
que vous.
Vers la fin de septembre, la vieille duchesse de C..., qui revenait des
eaux et se rendait dans sa terre de Provence, vint nous voir en passant,
et cette visite donna lieu à un incident qu’il faut que je vous
rapporte. Vous savez qu’à Paris je m’étais donné quelque peine pour
m’insinuer dans ses bonnes grâces et pour la mettre dans mes intérêts.
Mon brusque départ m’avait mal notée dans son esprit: elle y avait vu,
selon son expression, une escapade de pensionnaire, et j’imagine qu’elle
passa par Lestang à la seule fin de décocher quelques épigrammes aux
_deux pigeons fuyards_, du moins elle ne s’y épargna pas; mais je
résolus de la regagner, car c’est après avoir perdu le bonheur qu’on
commence à tenir au succès. Je réussis si bien que, dans un moment
d’effusion, elle me déclara qu’elle me trouvait singulière, mais
charmante, et il y parut bien, puisqu’au lieu de ne faire que toucher
barres, elle s’arrêta toute une semaine à Lestang.
Un jour, s’étant échappée pour faire toute seule le tour du parc, car
elle est ingambe, elle nous dit en revenant:
«Il serait bon de faire murer ce parc; c’est un lieu de rendez-vous, et
en battant vos buissons on fait lever un étrange gibier.»
Puis elle nous conta qu’arrivée à peu de distance du bois de pins, elle
avait entendu du bruit derrière un hallier.
«Je suis peureuse, dit-elle: je tressaillis, je regardai et je ne sus
d’abord si ce que je voyais était un sanglier, un serpent à sonnettes
ou un brigand; mais je nettoyai mon lorgnon, et j’aperçus
très-distinctement une jeune femme qui s’enfuyait devant moi; au dernier
détour du sentier, elle se retourna, me regarda, repartit et disparut.
--Était-elle jolie, madame? demanda Max.
--Cela va sans dire, répondit-elle; mais ne vous montez pas
l’imagination, mon cher marquis. Je l’ai bien lorgnée, et je n’ai vu
qu’un minois chiffonné, une toilette de carême-prenant, l’air évaporé et
un peu somnambule d’une chambrière qui a lu _Atala_ et qui attend
Chactas.»
Le portrait, quoique peu flatté, était parlant; je sentis que Max me
regardait, et j’évitai son regard.
«Mais ce n’est pas tout, reprit la duchesse. Je prends sur la droite,
j’avise un nouveau buisson; grand bruit de feuilles; un second lièvre
part à dix pas de moi.
--C’était Chactas? demanda Max.
--Chactas ou non, dit-elle, je n’ai vu cette fois qu’un dos, de grandes
boucles de cheveux châtains et un chapeau pointu de brigand d’opéra. Et
là-dessus je suis revenue en hâte sur mes pas, car chacun de vos
buissons me faisait l’effet d’une boîte à surprises, et je n’aime pas
les émotions.
--Le fait est, répondit Max, qu’on entre ici comme dans un moulin; je
suis bien tenté de faire une clôture, mais cela serait contraire aux
usages du pays.»
Le lendemain matin, Mme de C... me prit à part et me dit d’un air de
mystère:
«Je crains d’avoir été indiscrète hier au soir et qu’il n’y ait anguille
sous roche.
--Que voulez-vous dire, madame?
--La lune m’empêche de dormir; aussi veillai-je fort tard cette nuit.
Comme j’allais me coucher, je crus entendre des pas près de la maison;
je m’approchai de la fenêtre, et j’aperçus à travers la persienne une
ombre humaine qui se dessinait sur le gravier d’une allée. En ce moment,
les chiens aboyèrent, et l’ombre s’évanouit. Cette ombre, ma chère, a un
défaut grave pour un fantôme dont le premier devoir est la discrétion;
elle agit fort à l’étourdie, car dans sa fuite précipitée elle a laissé
tomber quelque chose qu’auraient pu ramasser d’autres mains que les
miennes... Tenez, voyez; tout à l’heure au pied d’un rosier j’ai trouvé
le carnet que voici. Les grands cheveux bouclés, le chapeau calabrais,
le carnet... Vraiment je crains que le rôdeur d’hier soir et celui de
cette nuit ne soient de la même couvée.»
J’ouvris le carnet qu’elle me présentait. Le premier feuillet était
écrit en italien; au bas, je lus ces mots en français: «Arsène, fuyez
les hommes, et vous serez sauvé.»
«Oh bien! dis-je, le rôdeur n’est pas un homme compromettant. Almaviva a
brisé sa mandoline et se dispose à prendre le froc.
--A moins qu’il ne l’ait jeté aux orties. D’ailleurs ne vous pressez pas
trop. «Arsène, fuyez les hommes!» Des femmes, pas un mot. Et puis
tournez, je vous prie, quelques feuillets: ce que vous allez voir vous
surprendra.»
Je tournai les feuillets, et j’avisai une suite de six croquis qui
étaient comme les épreuves successives du même portrait. On avait
cherché en tâtonnant une ressemblance, et on avait fini par la trouver,
car dans le dernier croquis je ne pus m’empêcher de me reconnaître.
Mme de C... m’étudiait avec attention; mon étonnement, qui n’était pas
joué, dissipa ses soupçons.
«Je me rappelle, lui dis-je, avoir rencontré un jour près d’ici un homme
qui avait à peu près les cheveux et le chapeau que vous dites. Vous
verrez que c’est quelque peintre chevelu qui fait des études de tête
pour un tableau de dévotion.
--En ce cas, dit-elle, il s’entend à choisir ses modèles, et je lui en
fais mon compliment, bien qu’au dire de Mme Ferjeux, qui n’a pas tort,
vous ressembliez plutôt à une Junon antique qu’à une madone; mais,
croyez-moi, brûlez ce carnet: j’imagine que Max est jaloux comme un
tigre.
--Autant que cela? lui demandai-je.
--Votre bel époux m’a toujours fait un peu peur, reprit-elle. C’est un
de ces caractères extrêmes qui ne gardent ni loi ni mesure; violents
dans le bien comme dans le mal, quoi qu’ils fassent, ils dépassent
toujours ce qu’on attendait.
--Savez-vous que vous m’effrayez, lui dis-je en souriant.
--Riez, riez, dit-elle. Vous êtes une femme étonnante; vous avez
apprivoisé le monstre. Ce que j’ai vu hier m’a fort surprise. Il faut
vous dire qu’hier soir vous étiez ravissante avec votre fleurette sur
l’oreille; peut-être n’en savez-vous rien, je vous crois capable de
tout. Le petit vicomte, qui a de l’esprit, vous avait mise en verve;
pour la première fois, je vous ai entendue dire des folies, et la
galerie émerveillée vous contemplait bouche béante. Max se tenait à
l’écart; debout dans l’embrasure d’une fenêtre et les bras croisés sur
la poitrine, il vous regardait avec une fixité qui me parut bien étrange
après un an de mariage. Dès qu’il s’aperçut que je l’observais, il
détourna la tête et reprit cet air d’insouciance ironique qui lui est
familier; mais il n’échappa pas à mes lazzis... Brûlez ce carnet, ma
belle enfant, brûlez-le, défiez-vous d’Arsène, et Dieu maintienne en
paix le colombier!»
Je pris le carnet, mais je ne le brûlai pas; ce n’est point qu’il eût du
prix à mes yeux, toujours est-il que je ne le brûlai pas.
Vers le milieu d’octobre, nos derniers hôtes partirent. La maison se
désemplit tout à coup, et le silence y rentra, envahit tout, les
corridors, les escaliers, les appartements, un silence morne qui faisait
le vide autour de moi et permettait à mon cœur de s’entendre parler.
Plus de barrière entre Max et moi! Nos deux âmes se retrouvèrent en
présence et comme en champ clos, elles allaient de nouveau se regarder
de près et se toucher. D’avance j’avais redouté ce moment; je sentais
qu’il serait critique pour moi, et Max ne l’ignorait pas.
A une portée de fusil du château, dans un champ en friche attenant à la
terrasse, s’élève une vieille tour ronde à deux étages qui tombe en
ruine. Une après-midi, étant allée me promener au penchant d’une de nos
collines, je fus surprise au retour par une ondée subite; j’étais à deux
pas de la tour, je m’y réfugiai. L’intérieur est encombré de gravois et
des débris d’un plancher qui s’est récemment écroulé; un étroit escalier
en pierre, attaché au flanc de l’épaisse muraille, grimpe en spirale
jusqu’à la plate-forme à demi effondrée. La pluie cessa presque
aussitôt; au lieu de partir, bien que je sois sujette au vertige, j’eus
la tentation de m’aventurer sur ce périlleux escalier. Je devais avoir
dans ma vie de bien autres difficultés à surmonter que celle de grimper
au sommet d’une vieille tour; peut-être à mon insu éprouvais-je le
besoin de m’aguerrir avec les dangers.
Je me mis en marche et j’atteignis la plate-forme sans avoir ressenti la
moindre inquiétude. Un vent impétueux me fouettait le visage; debout
derrière un créneau, je regardais courir d’épaisses et sombres nuées qui
s’enfuyaient avec une rapidité folle vers le nord; au midi, le ciel,
d’un bleu pâle, se dégradait par des teintes fondues jusqu’au vert de
l’algue marine. Je contemplais depuis quelque temps ce contraste et
cette lutte de l’ombre et de la lumière, quand je vis venir Max, qui
m’avait aperçue et se dirigeait à grands pas vers l’entrée de la tour.
L’idée d’avoir un tête-à-tête avec lui sur cette plate-forme, dans cette
solitude, entre ciel et terre, m’épouvanta. Je m’empressai de
redescendre; mais l’émotion gênait et ralentissait mes mouvements. Max
eut le temps de pénétrer dans la tour et de gravir en courant l’escalier
jusqu’à la hauteur du premier étage. Ce fut là que nous nous
rencontrâmes.
Il s’appuya au mur et me regarda en souriant.
«Nous voilà, me dit-il, comme les deux chèvres de La Fontaine: qui de
nous deux cédera le pas à l’autre?»
Et il ajouta aussitôt d’une voix presque caressante:
«J’ai quelque chose à vous dire; nous serions bien là-haut pour causer.
--Nous serons mieux partout ailleurs, repartis-je d’un ton bref; on ne
cause pas d’affaires dans une tour en ruine.»
Il insista; mais, sans lui répondre, je fis mine de me remettre en
marche. Il me jeta un regard de reproche et fronça le sourcil. A sa
droite, de niveau avec le degré sur lequel il s’était arrêté,
s’allongeait dans l’espace une solive scellée dans la muraille et rompue
vers le milieu, seule pièce de charpente qui fût restée en place lors de
l’écroulement du plancher. Pour me laisser le champ libre, Max, au lieu
de redescendre, s’élança sur cet ais vermoulu, qui craqua et plia sous
lui. Je fus prise d’un frisson; je retins un cri et franchis
précipitamment quelques marches en détournant les yeux. Au même instant,
j’entendis un second craquement plus fort que le premier. La solive
s’était détachée et tomba avec fracas sur les poutres qui jonchaient le
sol; mais j’entendis aussi la voix de Max, qui, descendant derrière moi,
me cria:
«Prenez garde, Isabelle, serrez de près la muraille, l’escalier est fort
étroit.»
Je me hâtai de sortir de la tour et de reprendre le chemin du château.
Au bout d’un instant, Max me rejoignit et marcha à mes côtés. Je ne le
regardai pas; je ne trouvais pas un mot à lui dire; j’avais la gorge
serrée et j’éprouvais un tremblement nerveux dont il me fit la grâce de
ne pas s’apercevoir. Je m’en voulais de la violence de l’émotion que
j’avais ressentie, et j’étais indignée contre l’homme qui, ne me
comptant pour rien, cherchait cependant à m’étonner, à me troubler, et
qui, ne m’aimant pas, se plaisait en quelque sorte à se sentir vivre en
moi. Entre ses mains, mon cœur était un instrument docile sur lequel il
jouait à sa guise tous les airs que lui suggérait son caprice. Pour la
seconde fois, en s’exposant follement, il venait de me prouver qu’il
osait tout. Je me disais que, pour être admirable, il faut que le mépris
de la mort soit une vertu. Il y avait dans l’âme de Max des profondeurs
plus effrayantes que le vide sur lequel je l’avais vu suspendu, et c’est
sur cet abîme que flottait ma vie. Comme nous arrivions à la porte du
château, son valet de chambre vint l’avertir qu’un de ses fermiers
demandait à le voir, et il me quitta sans que nous eussions échangé une
parole ni un regard.
Quelques heures plus tard, j’étais au salon, assise près d’une lampe et
occupée d’un grand travail de broderie que je venais d’entreprendre;
j’espérais que le canevas dont je remplissais le fond serait tour à tour
un désennui pour mes heures de solitude et un tiers qui romprait en
quelque façon des tête-à-tête dont j’avais peur. Une femme qui brode a
le droit d’être distraite, de ne pas répondre; elle choisit ses laines,
elle compte ses points.
Du reste, je croyais rester seule ce soir-là; pendant le dîner, Max
avait été presque muet, et en sortant de table il s’était enfermé chez
lui. Je me sentais comme perdue dans ce grand salon où depuis quelques
jours tout bruit et tout mouvement avaient cessé. Je crois que toute la
maison dormait; il y régnait un profond silence qu’interrompait seul le
tic tac de la pendule. Qu’il est triste, le pas des heures! Je me
prenais à regretter les indifférents qui étaient partis, j’aurais voulu
les entendre encore marcher et parler autour de moi; des questions
oiseuses, de fades sourires, des sautillements de perruches, des propos
en l’air, des caquets, je sentais le prix de tout cela; jamais je
n’avais mieux compris combien l’inutile est nécessaire dans ce monde, et
que ce qui ne peut ni occuper ni consoler notre vie nous rend encore
service en la remplissant, car rien n’égale le tourment d’un tête-à-tête
entre un cœur vide et le vide du temps.
Cela me donnait à rêver, et je laissais reposer mon aiguille quand
j’entendis marcher dans le vestibule. Je me remis vivement au travail;
la porte s’ouvrit, Max entra. Sur-le-champ je devinai qu’il avait un
projet, car depuis longtemps son visage n’avait plus de secrets pour
moi. D’un air déterminé et de belle humeur, il approcha un fauteuil de
ma table à ouvrage, s’assit, et, tirant de son portefeuille deux
papiers:
«Tantôt vous n’avez pas voulu m’entendre, me dit-il, et il est certain
que j’avais mal choisi le moment et l’endroit. Serai-je plus heureux ce
soir? Vous êtes une femme d’excellent conseil; et je viens de recevoir
deux lettres auxquelles je ne veux pas répondre sans vous avoir
consultée.»
Je lui marquai par un signe de tête combien j’étais flattée de sa
confiance, et il me présenta un papier que je parcourus rapidement. Son
avoué lui mandait de Nîmes qu’il n’y aurait pas de procès, que les
héritiers naturels s’étaient désistés et que la succession était
ouverte.
«Je ne sais si je dois vous féliciter, lui dis-je, car je crois me
souvenir que vous vous promettiez d’agréables émotions de ce procès qui
n’aura pas lieu.
--C’est de l’histoire ancienne, mes idées ont bien changé, je suis
devenu très-pacifique, et je ne demande qu’à vivre en bonne harmonie
avec tout le monde.
--C’est bien pensé et facile à faire; j’imagine qu’il ne tiendra qu’à
vous.
--Ah! il faut toujours craindre les rechutes; mais avec votre aide...
--Assurément ce ne sont pas mes affaires, et je ne me sens aucun talent
pour la direction des consciences.
--Qui sait? répliqua-t-il, vous dirigez si bien la vôtre! Mais à propos
nous étions convenus, il vous en souvient, d’employer tous les fonds de
cette succession, qui nous a donné tant de tracas, à la fondation d’un
hospice.
--C’était bien votre projet, lui dis-je.
--Et le vôtre aussi, reprit-il avec un peu d’impatience. Donnez-moi, je
vous prie, vos instructions, j’aurai soin de m’y conformer.»
Et il me fit à ce sujet force questions auxquelles je répondis de mon
mieux, c’est-à-dire le plus brièvement que je pus. Puis, me présentant
le second panier:
«Lisez encore ceci, me dit-il, je tiens beaucoup à en avoir votre avis.»
Je crus que c’était encore une lettre d’affaires, mais je vis des pattes
de mouches qui n’étaient point sorties de la plume d’un avoué; quelle ne
fut pas ma surprise en apercevant au bas le nom d’Emmeline! Ma main
trembla, j’eus un frémissement de colère.
«Que vous êtes étourdi, monsieur! lui dis-je en m’efforçant de me
contenir, missives d’avoué et poulets galants, tout se mêle dans vos
poches. Ces confusions-là sont aussi dangereuses que des quiproquos
d’apothicaire. Qu’en penseraient vos maîtresses?
--Il n’y a point là de méprise, me répondit-il avec une assurance qui me
confondit. Je vous demande en grâce de lire cette lettre, car je ne sais
qu’y répondre. Tout à l’heure j’irai chercher de l’encre, une plume, je
m’assiérai à cette petite table que voici, et j’écrirai mot pour mot la
réponse que vous voudrez bien me dicter.»
L’audace de cette requête me révolta; je refusai. Il insista; ma fierté,
se ravisant, me conseilla de céder; il ne me convenait pas d’avoir l’air
de rien craindre.
«Vos fantaisies sont étranges, dis-je, et ma complaisance ne l’est pas
moins; mais j’imagine que vous voulez compléter mon éducation et former
mon style par l’étude des bons modèles. Fort bien, j’y consens.»
Je pris le billet et le lus à haute voix. Dès les premiers mots, je ne
m’étonnai plus qu’il tînt à me le faire lire; ce billet était ainsi
conçu:
«Je ne me lasserai pas de vous le demander: est-il vrai qu’un soir, il y
a aujourd’hui six mois, je m’étais endormie de lassitude dans un
fauteuil, que je me suis réveillée en sursaut, qu’à la faveur d’un rayon
de lune je vous ai aperçu debout et immobile devant moi, que vous m’avez
regardée un instant en silence, et que vous avez disparu comme une
ombre? De ce moment je ne vous ai pas revu, et mon cœur en est, vous le
pensez bien, tout consolé; mais je voudrais savoir ce qui s’est passé,
ce que vous vouliez, ce que vous espériez, et je n’ai cherché à vous
rencontrer que dans le désir de m’en informer. Un mot de réponse et vous
en aurez fini avec moi. Je vous le demande pour la vingtième fois:
avez-vous eu l’audace de pénétrer de nuit chez moi? ai-je rêvé? suis-je
une hallucinée? La curiosité me dévore, et j’en deviendrai folle.»
En lisant, je n’avais pu me défendre d’un violent transport de joie;
mais j’en sentis bien vite la folie. Durant six mois, pensai-je, il m’a
laissé croire... Que suis-je donc à ses yeux?
Je rendis le billet à Max sans mot dire, et je me remis à broder.
Il me regarda un instant en silence.
«Eh bien! madame, dit-il, venez donc à mon aide. Dois-je répondre? Et
que répondrai-je?
--Ah! monsieur, lui dis-je, partez à l’instant, courez chez cette pauvre
femme qui me fait pitié; une réponse ne suffit pas, vous lui devez des
consolations.
--Mais vous l’avez vu, reprit-il, elle est toute consolée, et si j’en
crois mon valet de chambre qui sait les nouvelles, avant peu de jours M.
de Malombré sera le plus heureux des hommes.
--J’en suis charmée, repartis-je, je lui veux du bien; mais que vous
coûte-t-il donc de donner l’éclaircissement qu’on vous demande?
--Vous en parlez à votre aise, dit-il; le cas est embarrassant, et
moi-même j’aurais besoin d’être éclairci. Il me semble bien qu’une nuit
qu’il faisait grand vent je fus pris d’un accès de folie, que je sortis
en courant, que je traversai une rivière je ne sais comment, que je me
débarrassai d’un chien qui me barrait le passage, que j’escaladai un
balcon, que je me trouvai dans une chambre où une femme dormait. Elle
s’éveilla; un rayon de lune donnait sur son visage; je la regardai, je
n’avais qu’à étendre le bras pour prendre sa main, mon bras demeura
pendant. Il me semblait qu’entre cette femme et moi il y avait un fossé,
une barrière, que sais-je? un fil peut-être, rien qu’un fil, mais un de
ces fils qui ne rompent pas. Je la regardai, vous dis-je, et je partis.
Je revins lentement; je restai longtemps assis sur une pierre, au bord
de l’eau. Je me demandais: Si j’étais tenté de retourner sur mes pas, le
pourrais-je? Je me répondais: Non, et j’écoutais le vent.
--Le cas est vraiment bizarre, lui dis-je; mais à supposer que cela
m’intéressât, je voudrais en savoir davantage. Un fossé, une barrière...
comparaison n’est pas raison. Peut-on savoir ce que signifient au fond
tous ces grands mots?
--Il ne faut pas être trop rigoureux pour les actions humaines,
répondit-il en souriant; si j’étais législateur, j’interdirais la
recherche des motifs comme celle de la paternité. Mon Dieu! il est déjà
fort beau de bien faire sans savoir pourquoi; mais si l’on vous disait
que ce qui vint se placer entre cette femme et moi, ce fut l’ombre d’une
autre femme, et que la comparaison qui s’établit dans mon esprit fut
cause que je partis sans retourner la tête, ne conviendrez-vous pas que
comparaison est quelquefois raison?
--Je pourrais vous dire qu’il en est d’odieuses, lui repartis-je; mais
vos ombres sont pour moi une énigme comme vos barrières, et je me soucie
des unes autant que des autres.»
Un peloton de laine que je tirai de ma corbeille s’échappa de ma main et
roula sur le tapis. Max se baissa vivement pour le ramasser; il me le
présenta à genoux, et après que je l’eus pris, il ne se releva pas. Il
était là à mes pieds, me regardant fixement; je ne l’avais jamais vu si
séduisant. Ses yeux brillaient d’un feu sombre, et je voyais errer sur
ses lèvres un sourire de sphinx, à la fois doux et terrible.
Nous nous regardâmes un instant les yeux dans les yeux; puis il
m’échappa un rire amer, et je lui dis:
«Savez-vous à quoi je pense? Si vous aviez un couteau à la main, je vous
prendrais pour un sacrificateur en fonctions. Mes genoux sont l’autel,
vous vous apprêtez à immoler solennellement la victime. Hélas! cette
victime n’est qu’un sot et pauvre caprice qui depuis longtemps est mort
de sa belle mort. Trompe-t-on ainsi le ciel, et quelle divinité serait
assez indulgente pour s’accommoder d’une si méchante offrande?...
Allons, relevez-vous; cette comédie n’a que trop duré.»
Et cela dit, je me remis à broder.
Je pensais l’avoir mis en colère; il n’y parut pas. Se relevant:
«Pourquoi broder avec tant d’acharnement? me dit-il. A la lumière de la
lampe, on ne peut distinguer un vert-pomme d’un vert-bouteille; je suis
sûr que vous vous y trompez et que demain vous devrez défaire votre
ouvrage.»
Et comme je ne répondais pas:
«Vous avez tort, poursuivit-il; vous avez pris un parti et juré de n’en
pas démordre. Ce n’est pas de la sagesse, ni de la fermeté, c’est de
l’entêtement. Quand tout change sans cesse autour de vous, pourquoi vous
piquer de ne pas changer? Et qu’est-ce que cette hauteur intraitable qui
croirait s’abaisser en pardonnant? Vous parliez tout à l’heure de
prêtres et de divinités. Moi, j’imagine que Dieu voulut que le pardon
eût un asile et un sanctuaire dans ce monde, et qu’à cette fin il créa
le cœur de la femme; mais ce n’est pas à votre cœur que je m’adresse,
c’est à votre raison. Qu’est-ce que la vie? Un perpétuel compromis. Nous
commençons toujours par trop demander; on nous marchande; bien fou qui
par orgueil s’en tient à son premier mot! Oui, débattre et rebattre,
voilà la vie! Eh! je vous prie, n’avez-vous pas observé cent fois que
l’extrême justice est toujours injuste, et qu’user de tout son droit,
c’est abuser? Bon Dieu! les choses sont ainsi faites que tout sentiment
vif est nécessairement outré: nos vieilles colères nous étonnent, on ne
se comprend plus, et pourtant on était sincère en se fâchant; mais nos
colères sont de toutes nos illusions les plus trompeuses; la passion
exagère tout, la raison vient ensuite à pas comptés et souffle sur le
fantôme... Ah! madame, ne nous piquons pas de conséquence, ne craignons
pas de nous démentir; puisque le monde change, changeons aussi. Les
idées, les sentiments, tout se renouvelle comme les eaux d’un fleuve, et
l’homme que nous punissons aujourd’hui n’est plus celui qui avait failli
hier. Quant à moi, si j’étais juge, je voudrais que la condamnation
suivît la faute dans les vingt-quatre heures; quinze jours plus tard, je
craindrais de n’avoir devant ma barre qu’un crime et plus de criminel...
«Et d’ailleurs n’y a-t-il pas crimes et crimes? Doit-on poursuivre à la
dernière rigueur une faute qui ne fut qu’une sottise ou une folie
passagère, une faute qui, à vrai dire, n’a pas été commise, parce qu’au
dernier moment, averti par une ombre, atteint d’un remords subit, le
coupable recula devant son action et dut s’avouer à lui-même qu’il avait
trop présumé de son audace? Quel gage pour l’avenir qu’un tel aveu de
faiblesse! Comme ce pauvre homme a expié sa forfanterie! Il se croyait
libre, il s’est senti lié; il se flattait de ne relever que de son
caprice et de sa volonté, son caprice s’est évanoui, sa volonté s’est
brisée comme un fer mal trempé, et, tout ému de cette trahison, il a
découvert que son cœur ne lui appartenait plus et que son servage lui
était cher. Ah! madame, les femmes sont si fines! Elles ne se trompent
pas sur ces choses-là, elles lisent dans nos plus secrètes pensées, il
n’est pas besoin que nous leur apprenions nos défaites et leurs
victoires; leur sagacité devance toujours nos aveux, et quand elles sont
bonnes et sages, elles se disent qu’il est des absolutions qui lient et
que se confier à propos est la moitié de l’art de régner...»
Pendant qu’il parlait, je me ressouvenais de ces mots qu’une nuit
j’avais lus et relus: _Aventure vieille comme le monde, mais qui me
semblera peut-être nouvelle_. A chacun son tour; ce soir, c’était à moi
de fournir à son ennui cette aventure. Je me souvenais aussi de cet
autre mot: _Et demain!_ «Oui, me disais-je, si je cédais aujourd’hui,
demain de quel œil me verrait-il? Oh! les sourires du lendemain!» Et je
pensais encore: «Langage d’avocat; dans tout ce qu’il dit, il n’y a pas
un mot, pas un accent du cœur!»
Cependant il parlait avec chaleur et avec une émotion qui me gagnait,
celle d’un homme désireux de convaincre; il me semblait que ses regards
traçaient autour de ma tête comme un cercle de feu qui allait se
rétrécissant d’instant en instant.
Alors je me levai et je lui dis:
«Vous êtes éloquent; mais quelqu’un a remarqué qu’on a toujours plus
d’esprit quand on offense que quand on s’excuse, et ce quelqu’un-là
n’était pas un sot. Il se fait tard, je suis lasse, permettez-moi de me
retirer.»
Il se leva aussi, et comme je vis qu’il se disposait à me suivre, au
lieu de monter chez moi par le grand escalier intérieur, je changeai de
chemin; je m’avançai sur la terrasse, longeai la façade de la maison, me
dirigeant vers la tourelle et le petit degré tournant qui aboutit sur la
galerie. Il comprit, je pense, mon intention, mais ne laissa pas de me
suivre. Arrivée à la petite porte: «Vous devez en avoir la clef», lui
dis-je. Il la chercha, la trouva et ouvrit. Je montai, et quand j’eus
atteint la dernière marche, je retournai la tête pour le saluer; mais il
vint se placer devant moi et attacha sur mon visage des yeux de désir et
d’audace; je reconnus ce regard ou cet éclair dont j’avais été éblouie
le jour qu’il m’avait offert un lis et sa vie.
«On pourrait détruire cette clef, me dit-il d’une voix frémissante, ou
mieux encore condamner et murer cet escalier.»
A ces mots, mon cœur éclata.
«Cela ne suffirait pas, m’écriai-je. Il faudrait aussi faire disparaître
cette statue qui m’a vue pleurer, cette galerie où j’ai attendu pendant
quatre heures, ce pliant, ces fleurs, ces balustres, ces arbres, cette
terrasse, ces étoiles mêmes, tous ces témoins d’un horrible désespoir et
qui tous crient contre vous. Et quand ils se tairaient, comment vous y
prendrez-vous pour réduire au silence un cœur qui ne sait pas oublier et
qui a juré de ne jamais pardonner?»
Sa figure prit une expression farouche et terrible, et je ne sus ce qui
allait se passer; mais au bout d’un instant son front s’éclaircit, ses
traits s’adoucirent, un sourire moqueur effleura ses lèvres.
«Ah! fi donc, madame, dit-il, vous déclamez!»
Et, pirouettant sur ses talons, il se dirigea vers son appartement,
tandis que, pour gagner le mien, je parcourais la galerie d’un pas mal
assuré.