Max revint de Nîmes mécontent et irrité. M. de R... avait été mal
inspiré en l’instituant son héritier. Des collatéraux, frustrés dans
leurs espérances, contestaient la validité du testament. Dans la chaleur
du débat, des mots malsonnants avaient été prononcés; on avait osé
parler de captation, à quoi Max avait répondu par de hautains défis
qu’on n’avait eu garde de relever; mais ses adversaires ne s’étaient
point désistés de leurs prétentions, un procès était imminent. Généreux,
désintéressé, considérant toutes les affaires d’argent avec une
indifférence de gentilhomme, Max tenait peu à cet héritage, dont il se
promettait de se dessaisir jusqu’au dernier sou par une donation en
faveur de quelque établissement de charité; mais en revanche il tenait
beaucoup à son droit, et tout son sang bouillonnait à la seule idée
qu’on le pût contester. Dans un entretien que nous eûmes à ce sujet,
après qu’il m’eut conté les injurieuses chicanes dont on le menaçait, je
l’engageai à y couper court par une renonciation qui ne devait guère lui
coûter.
«A quoi bon, lui dis-je, vous exposer aux ennuis et aux aigreurs d’un
procès qu’il vous importe peu de gagner? Ce serait compromettre en pure
perte votre repos et votre dignité.»
Il me répliqua que j’en parlais à mon aise, que je traitais bien
légèrement une question grave, qu’il n’était pas dans son caractère de
refuser aucune sorte de combat, qu’en renonçant il aurait l’air de
douter de la bonté de sa cause, qu’il y allait de son honneur de
confondre l’injustice et la mauvaise foi. Peut-être avait-il raison;
mais ses reproches me contristèrent: j’y sentis une amertume qui
m’étonna: il ne m’avait jamais parlé sur ce ton.
De l’humeur dont il était, la surprise que je lui avais ménagée lui fit
peu d’impression. Il tenait à la main un projet de mémoire de son avoué,
et n’accorda à mon beau pavillon qu’une attention distraite, y trouva à
redire, prétendit contre l’évidence que le plan dont nous étions
convenus n’avait pas été suivi. Je fus piquée de ses injustes critiques;
il s’en aperçut, et me demanda si je ne me plaisais plus à Grignan, si
j’étais déjà revenue de mes adorations pour les demi-teintes. Je lui
répondis que toutes les fois qu’il aurait de l’humeur, je me sentirais
incapable de rien admirer.
«En ce cas, reprit-il en riant, je crains que vous ne vous condamniez à
l’admiration intermittente. J’ai le caractère inégal. Avais-je oublié de
vous en prévenir?... Heureusement, ajouta-t-il, ce n’est pas un vice
rédhibitoire.»
Le même jour, nous allâmes dîner à Chamaret, chez Mme d’Estrel. C’est
une vieille amie des Lestang. Malgré la différence de nos âges, dès
notre première entrevue, nous nous étions prises d’amitié l’une pour
l’autre. Sans être un esprit brillant, elle a une droiture et une
justesse de sens qui en font une femme d’excellent conseil. On peut à la
vérité lui reprocher trop d’indolence et une certaine paresse de la
volonté: elle a réduit son existence au moindre mouvement possible et
redoute tout ce qui pourrait agiter l’air autour d’elle; il semble que
son caractère, comme une médaille d’un métal trop mou, ait été effacé et
un peu usé par la vie. Elle-même déclare qu’à ses yeux la sagesse
consiste dans l’habitude de ne pas vouloir, et que de sa chaise longue
elle regarde couler les heures sans leur rien demander. «J’ai longtemps
cherché querelle à la vie, dit-elle encore; mais j’ai fini par découvrir
qu’elle est sourde, et j’ai juré de ne plus dire un mot.» Mais dans
l’intimité son âme a des réveils charmants, et en tout temps la grâce
négligée et la simplicité de ses manières lui donnent beaucoup
d’attrait. Personne ne possède comme elle l’art d’écouter, le premier
des arts libéraux, au dire de mon père.
En voiture, Max fut grave et taciturne, à peine pus-je tirer de lui
quatre mots. Je maudissais tout bas les héritages, les collatéraux et
les avoués. Nous arrivons. L’instant d’après, un domestique annonce Mme
Mirveil. A ce nom, je ne pus m’empêcher de tressaillir; Max ne sourcilla
pas et continua de feuilleter négligemment un album qu’il venait
d’ouvrir. Mme d’Estrel parut un peu déconcertée; elle cherchait
péniblement les mots d’une réponse qu’attendait le valet de chambre,
quand la porte se rouvrit, et Mme Mirveil entra, parée comme une châsse.
Tout en saluant Mme d’Estrel avec un empressement agité, elle laissa
tomber sur Max un regard qu’elle aurait voulu rendre insultant et qu’il
soutint avec une froideur impassible. Elle s’assit, débita tout d’une
haleine quelques phrases sans suite, où l’on sentait l’effort, après
quoi le silence régna, un silence de glace. Je le rompis en disant:
«L’autre jour, je vous ai fait grand’peur, madame, je vous en fais
toutes mes excuses; vous avez eu raison de me reprocher que je ne savais
pas tenir mon cheval.
--C’est à moi de m’excuser, répondit-elle, mes reproches étaient fort
injustes; on assure, madame, que vous avez tous les genres d’habileté.
--De l’habileté! interrompit Mme d’Estrel de sa voix lente et un peu
traînante. De l’habileté! Y pensez-vous? Mme de Lestang n’a que des dons
et point de mérites, tout en elle est involontaire; c’est le secret de
son charme. Aussi ne puis-je pas plus la louer de ses talents d’amazone
que de sa beauté; elle est ce qu’elle est, il n’y a vraiment pas de sa
faute.»
Je ne sais ce que je répondis. Nouveau silence. On annonça que le dîner
était servi. Comme Mme Mirveil semblait se disposer à partir, Mme
d’Estrel par politesse, l’invita à rester, mais d’un ton qui provoquait
un refus; contre toute attente, elle accepta. Que ce dîner me parut
long! Tout le monde était à la gêne; je ne parle pas de Max, dont les
regards voilés déconcertaient toute curiosité. Mme d’Estrel mit la
conversation sur la maladie des vers à soie, qui, depuis quelques
années, exerce des ravages dans nos départements; elle interrogea Max:
devait-elle arracher ses mûriers et planter de la vigne? Ils
approfondirent cette question. En vain, à plusieurs reprises, Mme
Mirveil tenta de détourner l’entretien: la pébrine, les magnaneries et
les nouveaux ventilateurs revenaient toujours sur le tapis. Cette
persistance l’irritait; je ne sais ce qu’elle avait préparé, mais on
traversait ses plans.
Je l’examinais à la dérobée; son dépit animait son teint et rendait sa
beauté plus piquante. Sa beauté! Est-elle belle? Mon Dieu! elle est
jolie, cela est certain: une petite tête frisottée, des yeux chinois
dont elle fait ce qu’elle veut; mais je vous assure qu’au repos son
visage ne dit rien, et que pourrait-il dire? Cette pauvre femme...
Songez, monsieur l’abbé, que lorsqu’elle était petite, sa mère la
condamnait chaque jour à se frotter pendant plusieurs heures les bras
avec des concombres pour leur donner le poli, et qu’en revanche à dix
ans elle savait à peine lire. Sans l’exercice des concombres, son
enfance n’eût été qu’un long somme; dans ce temps-là, disait-elle à Mme
d’Estrel, il lui arrivait souvent de dormir à poings fermés quatorze
heures; le reste du jour, elle dormait à poings ouverts. Ce qui plus
tard la réveilla, ce fut le désir de montrer ses bras; elle en avait le
droit, ils lui avaient coûté tant de travail! Ajoutez un goût effréné
pour la soie et le satin, un amour tout charnel pour le chiffon, amour
si extravagant que dans sa pauvreté, pour avoir des valenciennes elle se
condamne à vivre de coquilles de noix et que souvent elle a faim... Mais
ce qui la réveilla tout à fait, ce fut le bruit que firent les passions
en pénétrant d’assaut dans son cœur. Le retentissement de ces voix dans
le vide dissipa pour toujours sa torpeur: elle ne se rendormira plus,
elle vit dans la fièvre, dans la tempête, dans la folie, n’ayant ni une
idée qui la puisse distraire, ni une conscience qui l’avertisse.
Dangereuse aux autres, funeste à elle-même... Monsieur l’abbé, je ne
l’accuse pas, je la plains.
Sur la fin du dîner, Mme Mirveil imagina de se trouver mal. Je ne
prétends pas qu’elle jouât la comédie; plus d’une fois je l’avais vue
changer de couleur et j’avais remarqué une expression d’angoisse sur son
visage; l’indifférence de Max la mettait au supplice. Quand on ne se
résiste pas, on s’aide, et m’est avis que, notre volonté n’étant jamais
neutre, elle est secrètement complice des faiblesses qu’elle ne combat
pas. Mme Mirveil renversa sa tête sur le dossier de sa chaise, son sein
se soulevait à coups précipités, ses lèvres entr’ouvertes semblaient
prêtes à exhaler le dernier soupir, tandis que ses cheveux bouclés se
répandant sur son visage y formaient un charmant désordre. Était-ce un
effet de l’art, de l’habitude? Je me sentais incapable de tant de grâce
dans l’évanouissement. Elle prit pour recouvrer ses sens le moment où
Max, un flacon de sels à la main, se penchait vers elle. Ses yeux se
rouvrirent, elle poussa un faible cri, étendit le bras en se reculant.
On eût dit Armide repoussant Renaud. Puis elle fut prise d’un accès de
pleurs nerveux. C’étaient de vraies larmes qui tombaient en abondance de
ses yeux, et cependant les convulsions ne déformaient point ses
traits,--et je pensais à cette héroïne de Mme de Staël qui possédait
l’art _de travailler le vrai_.
Mme d’Estrel parvint à l’entraîner dans une autre pièce où elles
restèrent quelques instants enfermées, pendant que nous faisions, Max et
moi, un tour de jardin. Je ne sais quelles questions il m’adressa; mais
il paraît que j’y répondis tout de travers.
«A qui en avez-vous? me dit-il en souriant. On pourrait croire que nous
jouons au propos interrompu.»
Comme nous revenions sur nos pas, Mme Mirveil reparut, et, s’approchant
de moi, me dit d’un ton bref et saccadé qu’elle regrettait d’avoir été
un trouble-fête, que depuis quelque temps elle était souffrante, que
désormais elle resterait chez elle, et ne romprait plus son vœu de
retraite et de silence. Là-dessus elle partit; Max lui offrit son bras
qu’elle n’accepta point; il ne laissa pas de la reconduire jusqu’à sa
voiture. Je trouvai qu’il était longtemps à revenir; je comptais et je
recomptais les secondes; je me souviens que je tenais entre mes doigts
une longue herbe, et que je la tordais et déchirais sans pitié.
Mme d’Estrel fut frappée de ma pâleur; elle me regarda fixement.
«Ma chère Isabelle, me dit-elle, sauriez-vous par hasard...
--Oui, je sais, interrompis-je.
--Dans ce cas, poursuivit-elle en me prenant la main, ayez beaucoup
d’empire sur vous-même. Vous avez une âme élevée, faites usage de votre
supériorité; les sentiments communs vous perdraient. Assurément je ne
crains rien pour vous, cette femme ne vous va pas à la cheville du pied;
mais, si contre mon attente le danger se déclarait, surprenez Max par la
hauteur de votre caractère et la générosité de votre confiance. Oui, je
le connais, il est blasé sur tout, sauf sur l’étonnement. J’ai l’air de
dire une niaiserie; il n’importe, croyez-moi: c’est en l’étonnant que
vous le dominerez, et vous avez en vous de quoi l’étonner.»
Elle n’en put dire davantage. Max parut au bout du jardin, et elle
s’empressa de rompre l’entretien.
Nous repartîmes par le plus beau clair de lune. Depuis qu’il avait
reconduit en tête-à-tête Mme Mirveil, j’avais cru découvrir dans la
physionomie et l’accent de Max une sorte d’animation qui m’irritait. En
chemin, il fut gai, causant, revint sur le chapitre du pavillon,
s’excusa des injustes critiques qu’il en avait faites, le déclara
admirable, irréprochable, me prodigua les compliments. Ses aimables
vivacités contrastaient avec la froide réserve où il s’était retranché
en venant. Que s’était-il donc passé? Quel intérêt nouveau était venu
faire diversion à ses ennuis? Quels souvenirs, quels rêves mettaient en
branle son imagination? J’oubliai les conseils de Mme d’Estrel, je ne
sus me défendre des _sentiments communs_. La jalousie rend toutes les
âmes égales, elle les met toutes de niveau.
«Votre belle humeur vous est revenue? dis-je à Max. Cependant vous avez
dû souffrir pendant ce dîner, car vous n’aimez pas les scènes.
--Il faut distinguer, dit-il, il y a scènes et scènes.
--Vous conviendrez que celle que nous a donnée Mme Mirveil était fort
ridicule.
--Vous êtes bien sévère; je vous jure que je n’ai pas eu envie de rire;
la pauvre femme me faisait pitié.
--J’en suis fort aise; si jamais j’ai une attaque de nerfs, je pourrai
compter sur votre indulgence.
--Ah! permettez, ce serait bien différent. Vous n’avez pas le droit
d’avoir des nerfs; ce serait sortir de votre caractère, et je vous en
saurais mauvais gré.
--A merveille! votre femme est tenue d’avoir toutes les vertus romaines,
et vous réservez votre indulgence...
--Pour qui donc?
--Pour les femmes à qui vous pensez devoir des consolations.»
Il me regarda de travers.
«Oh! dit-il en riant, je ne me crois tenu de consoler personne; mais à
propos il me vient une idée; si nous mettions des clochettes à votre
pavillon?
--Après tout, vous avez raison, repris-je.
--Vous approuvez mes clochettes?
--J’approuve vos distinctions; il est certain que je n’aurai jamais le
talent de l’évanouissement ni le secret de cette grâce enchanteresse...
--Oh! ne vous moquez point. Il est certain qu’évanouie ou non, Mme de
Mirveil est une fort jolie femme. Consultez le premier venu...
--Pourquoi le premier venu plutôt que vous?
--Parce que vous semblez vous défier de mon impartialité.
--Impartial ou non, je vous croyais le goût plus difficile.
--Je vois ce qui vous blesse, répliqua-t-il; vous m’en voulez de mon
goût pour les clochettes; je vous assure que ce n’est point une passion
vulgaire: les Chinois...
--Ne parlons plus de ce malheureux pavillon, repris-je sèchement; il est
manqué de tout point, nous le ferons abattre demain.
--Mais en vérité, ma chère, s’écria-t-il, il ne tiendrait qu’à moi de
m’imaginer que vous me faites une scène de jalousie. Sans contredit,
elle serait plus ridicule cent fois que toutes les crises de nerfs de
Mme Mirveil.
--Moi, jalouse! lui dis-je; si jamais je le suis, croyez-moi, je saurai
m’arranger pour n’être pas ridicule.»
Il fit un léger haussement d’épaules, et, regardant la lune, fredonna
une ariette d’opéra. Je sentis sur-le-champ la gravité de ma faute, et,
regrettant ma promptitude, je cherchai un moyen de renouer l’entretien
et de réparer mon insigne maladresse; mais mon esprit troublé ne me
fournissait rien: plus le silence se prolongeait, plus il devenait
difficile de le rompre, et nous arrivâmes à Lestang avant que j’eusse
trouvé un mot.
Retirée chez moi, je repassai dans l’amertume de mes souvenirs toutes
les circonstances de cette journée. Je me reprochais d’avoir cherché de
gaieté de cœur le danger. Attaquer Mme Mirveil, c’était pousser Max à la
défendre; rabaisser une femme qu’il avait aimée, c’était piquer au jeu
son amour-propre. J’avais eu le tort plus grave d’irriter son orgueil
par un défi, surtout je m’étais rapetissée à ses yeux par mes
inquiétudes et mon dépit. Nous nous pardonnons aisément les fautes où
nous entraînent nos penchants naturels; mais il nous est cruel de nous
être démentis: nous ne croyons plus en nous-mêmes. Je me figurais qu’en
sortant de mon caractère j’avais donné des arrhes au malheur.
Un instant j’entendis des pas à l’entrée du vestibule qui conduit à ma
chambre, je me levai précipitamment dans l’espérance que Max allait
frapper à ma porte; mais les pas s’éloignèrent. Comme je traversais le
boudoir pour sonner ma femme de chambre, je vis mon ombre passer dans
une glace. Je m’approchai, je la regardai longtemps. J’étais un peu
pâle; mes yeux me semblaient plus grands que d’ordinaire; mes cheveux,
que je venais de dénouer, tombaient en désordre sur mes
épaules.--Serait-il aveugle à ce point? dis-je tout bas.--A cette
réflexion en succéda une autre; il me sembla, en me considérant de plus
près, que la figure que je voyais là, devant moi, était celle d’une
personne destinée à beaucoup souffrir, et que le malheur avait marquée
au front de son sceau. Comme pour en appeler de cette condamnation, je
m’efforçai de sourire, et la tristesse de ce sourire, reflétée par la
glace, me fit peur.
Le lendemain... Mais quand aurais-je fini ce récit, si j’entreprenais de
vous conter heure par heure les plus longues et les plus vides journées
de ma vie? Craindre, attendre, douter, se reprendre à espérer, se dire
cent et cent fois: Cela est impossible! et n’en rien croire, soutenir
avec la même conviction le pour et le contre, tour à tour tout admettre
et tout rejeter, n’avoir qu’une pensée et la retourner de mille façons,
lui donner mille formes, lui prêter mille visages, et ne gagner à tant
de métamorphoses que de sentir plus vivement la monotonie de la douleur,
peser des riens, des atomes, épier des ombres, interroger le vent qui
court, commenter un mot, un regard, un sourire, un geste, questionner et
les murs, et les chemins, et l’espace, et tout à coup s’irriter contre
ses soupçons, les forcer à se taire, assoupir ses défiances, endormir
ses angoisses, jusqu’à ce que, s’effrayant de son silence, le cœur se
réveille en sursaut et recommence à agiter sa douleur pour la faire
parler, comme un enfant qui s’ennuie secoue les grelots de son
hochet,--vains passe-temps d’une âme qui tremble pour son bonheur!
Mais, du moins, pendant ces cruelles journées, mon courage ne se
démentit pas. J’avais juré de ne faire à Max ni une question ni un
reproche; j’eus la force de me taire. J’avais juré de renfermer ma peine
en moi-même, et je l’y gardai à vue. J’avais juré que mon visage ne
trahirait pas mon secret, et durant quatre longues semaines mon front et
mes yeux mentirent. Par instants je me rassurais, je croyais recommencer
à vivre, je respirais, mais l’inquiétude et l’oppression revenaient bien
vite, un trouble insurmontable me révélait l’approche du danger, et je
frissonnais comme un pauvre oiseau qui a deviné, sans le voir, le milan
tournoyant dans la nue: son invisible ennemi s’annonce par je ne sais
quelle épouvante répandue dans l’air, et lui fait sentir à travers
l’espace la pesanteur de son aile.
V
A la fin de mars et dans la première semaine d’avril, le mistral souffla
par violentes rafales auxquelles succéda l’épanouissement du printemps
dans sa gloire. Par une belle après-midi, je me rendis à Chamaret; Mme
d’Estrel m’avait écrit une lettre de reproches: je la négligeais, je
l’oubliais. Fort souffrante depuis quelque temps, elle n’avait pas
quitté sa chaise longue.
«Votre vieille et maladive amie, m’écrivait-elle, a découvert qu’elle
vous aime un peu comme sa fille. Ne soyez pas ingrate; une telle
affection est peu de chose si vous voulez, mais c’est quelque chose
enfin.»
Je m’acheminai seule, laissant mon cheval Soliman régler son pas à sa
guise. Autour de moi, tout était dans cette fleur de grâce et de vie
dont le printemps a le secret. Un esprit de fête régnait dans les bois
et sur les collines; le ciel était d’un bleu sans tache, les feuillages
d’un vert reluisant. La beauté du jour adoucit ma tristesse; je me
sentis renaître quelques instants à la confiance, mon cœur se dilata.
Sur tous les visages que je rencontrai, je vis de la gaieté; on me
souhaitait la bienvenue avec empressement, personne ne doutait de mon
bonheur. L’aspect des campagnes était animé; bêtes et gens travaillaient
ou musaient en paix au soleil; j’entendais des voix, des chants,
quelques notes de pinsons. Tout me conviait à espérer; tout publiait que
la vie est bonne, et je ne pouvais croire que le sort me refusât ma part
de ces joies faciles qu’il répandait à pleines mains sur la terre.
Mme d’Estrel m’accueillit à bras ouverts et avec un sourire vraiment
maternel. Nous causâmes du mistral, du soleil; elle me regardait avec
attention, semblait lire dans mes yeux. Il y avait par instants dans son
accent comme une nuance de pitié qui me frappa.
«Je suis restée longtemps sans venir vous voir, lui dis-je. J’étais
occupée à me taire; c’est la plus fatigante des occupations. Aujourd’hui
je veux me reposer, je veux parler, tout vous dire.»
Et je lui contai en détail mes inquiétudes et mes soupçons.
«Les symptômes sont donc bien graves, ma pauvre enfant? me dit-elle.
--Je ne sais, mais il me semble que je cherche à remonter un courant.
J’ai beau lutter, me roidir, je me sens entraînée, et quelque chose
m’avertit qu’on n’évite pas son destin. Depuis le jour où j’ai eu la
faiblesse de lui parler de Mme Mirveil avec quelque amertume, j’ai
descendu dans l’estime de Max. En vain, pour réparer ma faute, j’affecte
la confiance, la gaieté même; il a d’ironiques sourires qui me glacent
le cœur, et je sens percer sous sa politesse (quel affreux mot, grand
Dieu!) un fond de secrète hauteur... Mais sait-il bien lui-même ce qu’il
veut? Je le crois partagé, combattu; il a quelquefois l’air irrésolu
d’un homme qui voudrait sortir d’un mauvais pas où l’a engagé son
imprudence, et qui hésite entre deux issues. Faut-il avancer?
reculer?... Quelquefois aussi il cherche à s’étourdir par une activité
fiévreuse, par des excès de fatigue. Il passe des jours entiers à la
chasse... Oh! madame, je n’ai là-dessus aucun doute qui m’inquiète:
c’est bien dans les bois qu’il demeure depuis l’aube jusqu’au soir; j’en
crois le carnier plein qu’il rapporte au retour, j’en crois sa
lassitude, j’en crois surtout son orgueil, qui lui fait mépriser le
mensonge. Bon Dieu! Max ne s’abaissera jamais à me tromper; quand il
m’aura condamnée, je l’apprendrai de sa bouche, et il foulera aux pieds
mon bonheur sans pitié et sans remords... Parfois aussi on dirait qu’il
a pris son parti, qu’il renonce à tout, se résigne,--autre affreux mot
qui lui a échappé l’autre jour, et que je ne puis répéter sans frémir.
Le plus souvent il est brusque, agité, et s’efforce de me communiquer
son agitation: il voudrait me faire perdre cette supériorité que donne
le calme, me mettre dans mon tort, m’arracher quelque parole amère ou
violente qui l’irritât. Peut-être se flatte-t-il qu’il puiserait dans sa
colère la force de surmonter ses derniers scrupules. En de tels moments,
je crois découvrir dans ses yeux une expression funeste qui m’épouvante;
il me semble que son cœur vient de décider mon sort, et qu’il va s’en
expliquer. Ah! madame, le bonheur était venu trop vite; j’aurais dû
m’attendre à la foudroyante rapidité du malheur. Est-il donc possible
qu’en quelques mois?... Mais à votre tour qu’avez-vous appris?
qu’avez-vous deviné?... Je veux tout savoir!
--Je ne sais rien, répondit-elle; j’en suis réduite comme vous aux
conjectures. Je crains, parce que je vous aime; j’espère, parce que je
vous connais; si une femme telle que vous perdait son procès, qui
pourrait se flatter de le gagner? Mme Mirveil est venue deux fois ici;
je voulais lui parler, la sermonner. Hélas! mon expérience personnelle
m’a appris que nous ne pouvons rien ni sur les choses, ni sur les
hommes, que tout va comme il peut, que le mieux est de s’abandonner et
de se rendre indifférent à tout, même au bonheur. Une telle sagesse est
trop austère, ma chère Isabelle, pour que je vous la prêche, sans
compter que, fort bonne à pratiquer pour moi-même, elle me deviendrait
odieuse si elle m’empêchait de travailler pour mes amis.
«J’ai donc reçu Mme Mirveil, bien que je n’eusse aucun espoir de rien
gagner sur elle. A sa première visite, elle fit paraître une gaieté
folle et bruyante dont je n’augurai rien de bon; je réussis à la
démonter par la froideur de mon accueil, elle me demanda des
explications; je lui en donnai qui ne lui plurent point; elle se récria,
s’indigna, me reprocha d’avoir laissé surprendre ma bonne foi par
d’indignes calomnies,--et tout à coup, changeant de ton et de langage,
elle s’écria avec un geste dramatique que les droits de la passion sont
sacrés. Une si grande maxime dans une telle bouche m’aurait fait rire,
si je n’avais eu envie de pleurer. On eût dit une perruche s’essayant à
répéter un air de bravoure.
«Elle revint avant-hier. Quel changement! Elle avait les yeux creusés,
les lèvres pâles, elle parlait de se retirer au couvent. Cependant elle
était plus parée que jamais, et, me montrant ses dentelles, elle
marmottait entre ses dents: «Il faut donc quitter tout cela!» A ces
mots, elle partit d’un éclat de rire auquel succéda un de ces accès de
pleurs que vous connaissez. Elle fut longtemps à se remettre; je la
grondai avec douceur, et, tout en lui disant son fait, je tâchai de
tirer d’elle quelque éclaircissement; elle ne me répondit pas, se leva
brusquement et s’enfuit. La pauvre femme avait deviné la joie cruelle
que me causait son désespoir.
«Cette joie fut troublée par une visite de M. de Malombré. Mes voisins
ont toujours eu la manie de me mettre dans leurs confidences. Je crus
voir entrer un foudre de guerre; notre hobereau était tout émoustillé,
le sang lui petillait dans les veines; il avait l’air ravi d’un sot qui
vient de faire à son corps défendant une action d’éclat et qui s’est
découvert plus de caractère qu’il ne s’en croyait. Je frémis, je connais
la maladresse du personnage. Il me conta que la veille au soir il avait
rencontré M. de Lestang sortant de chez Mme Mirveil...
--Il l’a donc vue! m’écriai-je en déchirant un de mes gants.
--Fort heureusement pour vous, reprit-elle, témoin les larmes que cette
folle est venue répandre ici. Ce qui me chagrine, c’est que dans son
dépit M. de Malombré fit une incartade à Max, qui lui répondit par
d’insolentes railleries. Piqué au vif,... vous savez que l’avenue qui
conduit chez Mme Mirveil traverse le domaine de M. de Malombré.
«--Je vous préviens que chaque soir, s’écria-t-il, je détacherai mes
chiens, mes gros dogues de la Camargue.
«--Tant pis pour vos chiens, monsieur», repartit Max en lui tournant le
dos.
--J’ai vivement grondé mon innocent voisin sur son imprudence et sa
stupidité; je l’ai conjuré de ne plus se mêler de rien... Oh! ne vous
agitez pas, ma chère Isabelle. Je suis bien trompée, ou Max ne prendra
jamais cette femme au sérieux; il n’a eu pour elle qu’un caprice, et
vous savez ce que vivent les caprices. Un poëte a dit qu’il y a deux
sortes de femmes, les _poupées_ et les _natures_. Les hommes ont un
faible pour les poupées; ils peuvent se mettre à l’aise avec elles et
les traiter sans façons; sont-ils las de leur jouet, ils le brisent. O
les hommes, les hommes! les plus nobles, les plus généreux, les plus
délicats, si vous cherchez bien, vous découvrirez en eux je ne sais quel
besoin brutal de ne pas respecter ce qu’ils aiment et d’aimer pendant
vingt-quatre heures au moins ce qu’ils ne respectent pas.
--C’est ainsi que vous me consolez? lui dis-je en m’efforçant de
sourire.
--Je ne vous console pas, répondit-elle. Vous êtes une âme forte, ma
chère nature, et c’est ce qui vous sauvera, car Max n’estime au monde
que la force, et si jamais il vous échappe, soyez sûre qu’il vous
reviendra.
--Ma force! ma force! m’écriai-je. Vous en parlez à votre aise. Aurai-je
celle d’oublier, de pardonner?...»
Je vis deux larmes rouler lentement le long de ses joues amaigries.
«Vous avez bien souffert dans votre vie? repris-je.
«--Oh! dit-elle, je serais bien folle de m’en souvenir!
«Et, m’embrassant sur le front:
«--J’aurai toujours à votre service des caresses de mère. Dès que le
cœur vous en dira, venez les chercher.»
Je partis. Pendant mon entretien avec Mme d’Estrel, il s’était levé un
vent chaud qui prit bientôt de la force; il ne charriait pas de nuages,
mais soulevait de longs tourbillons de poussière. En un clin d’œil la
campagne avait changé d’aspect; la lumière était morne, les arbres
prenaient des attitudes tourmentées. Ce vent brûlant me donna de
l’oppression; respirer, vivre, tout me semblait difficile.
Pendant le dîner, Max fut sombre et d’une taciturnité désolante. Je
m’efforçai en vain d’animer l’entretien, il expirait à chaque instant;
on ne cause pas longtemps avec une statue, je finis par me taire.
«Combien de temps encore, pensais-je, en serai-je réduite à épier et à
questionner les ombres qui passent sur son front? et pourtant il y a un
mois il m’aimait; du moins je pouvais le croire.»
Après dîner, il se promena quelques minutes en silence dans le salon;
puis, s’adossant à la cheminée, il me dit avec un accent âpre et
ironique:
«Avez-vous revu dernièrement M. de Malombré?»
A cette question que je n’attendais pas, je demeurai interdite; je ne
savais où il en voulait venir.
«Oh! je ne m’étonne pas, reprit-il que vous l’honoriez de votre amitié;
ce n’est pas à vous qu’on peut reprocher de n’avoir pas le goût
difficile. M. de Malombré est un homme supérieur qui unit une prudence
éprouvée au plus brillant courage. La grande lunette qu’il braque comme
une coulevrine sur les passants, ses grisons qu’il charge de battre le
pays et de porter ses poulets, ses airs de furet, ses habitudes de
limier, son adresse, son étonnante industrie, ses audaces opportunes,
tout le recommandait à votre confiance, et le succès d’une campagne est
assuré quand on possède à ses côtés un pareil allié.
--Votre plaisanterie est une énigme pour moi, lui répondis-je. M. de
Malombré m’a fait une visite pendant votre absence, et je vous assure...
--Vous ai-je interrogée? interrompit-il. Je m’en ferais un reproche.
Rien n’est plus impertinent qu’une question, car répondre est toujours
une fatigue et souvent un embarras. Soyez sûre, madame, que je ne vous
infligerai jamais ce tourment.»
Je dus faire un grand effort pour contenir mon indignation. Je sentais
bien que par cette audacieuse offensive il espérait me faire perdre mon
sang-froid; je ne voulus pas lui donner ce triomphe; je n’aurais pu lui
répondre sans émotion, je gardai le silence. Il attendit quelques
instants ma réponse, parut s’irriter de l’attendre en vain, me regarda
fixement et sortit.
Je montai dans mon appartement, où je restai trois heures en proie à une
indicible agitation. Je me sentais incapable de supporter plus longtemps
l’incertitude de mon sort. Las d’interroger sans relâche ses
pressentiments et de tourmenter en quelque sorte l’avenir pour lui
arracher son secret, mon pauvre cœur appelait à grands cris la lumière;
il exigeait que ma vie se fixât, dût-elle se fixer dans la douleur.
Je résolus d’avoir ce soir même avec Max une explication décisive; mais
malgré moi mon émotion m’en faisait reculer le moment. Le véritable
sirocco qui régnait portait le trouble et la langueur dans tous mes
nerfs; j’étais agitée de mouvements fébriles; par mes fenêtres que
j’avais ouvertes pour respirer, il entrait des bouffées d’un air sec et
suffocant dont les ardeurs me consumaient. Onze heures sonnèrent; je
rassemblai tout mon courage, je me levai, réparai le désordre de mes
cheveux. En ce moment, Marguerite, ma femme de chambre, entra; je lui
dis que je comptais veiller, que je me passerais de ses soins. Dès
qu’elle fut partie, je jetai une mantille sur ma tête et sortis.
L’appartement de Max et le mien, situés l’un au nord, l’autre au midi,
communiquaient tous deux à la galerie vitrée qui borde l’une des faces
du château, du côté du jardin. Je m’avançai le long de cette galerie. A
mi-longueur, la muraille fait retraite entre deux avant-corps et
s’arrondit en forme de niche. C’est au centre de cet hémicycle décoré de
caissons et de pilastres que trônait la Némésis; autour de son piédestal
se pressaient des bustes, des étagères chargées de pots de fleurs, des
jardinières d’où sortaient de véritables buissons qui parfumaient l’air;
suspendue au-dessus de sa tête par des chaînettes, une lampe brûlait
toute la nuit. Je ne pus retenir un sourire amer en songeant qu’un jour
j’avais été jalouse de cette rivale de marbre. «O mes soucis
d’autrefois, pensai-je, comme je vous regrette! O mes chagrins de jeune
fille, vous étiez le bonheur au prix des tourments de la femme!» Je
hâtai le pas; je craignais que ma résolution ne vînt à faiblir.
J’arrive; je frappe un coup, deux coups; point de réponse. Je frappe
encore, j’ouvre, j’entre, je regarde, personne. Dans un coin, une
veilleuse jetait une faible lueur; je m’emparai de cette veilleuse,
j’allai de chambre en chambre, je fis le tour de l’appartement. En
rentrant dans le salon, j’avais l’esprit si troublé que je me surpris à
fureter sous les tables, sous les chaises, sans savoir ce que je
cherchais. Je fis un violent effort pour reprendre possession de
moi-même, et je dis à haute voix, comme pour me rassurer: «Il se
promène, il va rentrer, je l’attendrai.»
J’attendis; je comptais les minutes, les secondes; le temps était un
abîme où je jetais une à une mes pensées, sans pouvoir le combler.
J’écoutais le tic tac de la pendule et la voix lamentable du vent; par
instants ces bruits étaient couverts par le battement précipité de mon
cœur. Je me levai, je m’approchai d’une grande table à écrire où des
papiers étaient répandus en désordre; je parcourus ces papiers; j’y
cherchais un mot qui me révélât ma destinée. C’étaient la plupart des
lettres d’affaire; il me paraissait étrange qu’il y eût des affaires
dans ce monde. De quoi s’agissait-il donc, sinon de la grande, de
l’unique question?
«Où est Max? L’a-t-on vu sortir? Il est allé dans les bois, n’est-ce
pas? Il tournait le dos à la Berre, à Chamaret? Peut-être est-il ici
près. On dirait un bruit de pas sur la terrasse. Si en cet instant cette
porte s’ouvrait... Le mal est que je ne pourrais m’empêcher de me jeter
à son cou en pleurant; mais où sera le mal? Il pleurera aussi, et tout
sera dit...»
Je parcourais ces paperasses l’une après l’autre avec un étonnement et
une impatience croissante. J’allais me rasseoir, mais j’avisai à l’autre
bout de la chambre une petite table ronde, et sur cette table un
encrier, un buvard. Je traversai la chambre, j’ouvris le buvard, et mes
regards tombèrent sur deux lettres inachevées et barrées dont l’écriture
était fraîche. Voici ce que je lus:
«Pleurez-vous encore, ma chère Emmeline? Prenez-y garde, vous allez
gâter vos beaux yeux. J’ai été dur, j’en conviens; mais vos reproches,
qui n’avaient pas le sens commun, m’avaient irrité. Vous m’accusez de
m’être joué de vous. Qu’aviez-vous exigé? Que vous avais-je promis?
Pendant quelques mois, nous avons trompé par une illusion le morne ennui
de la vie. Ne soyons pas ingrats; les illusions sont des grâces dont le
ciel est avare.
«Il est vrai que plus tard, un matin, une nuit, que sais-je? il vous
vint des remords. Vous êtes trop légère, ma pauvre Levantine, pour être
tout à fait vraie; vous êtes trop passionnée pour être tout à fait
fausse. Je vous conseillai de bercer votre conscience pour l’endormir;
je n’ai jamais pu croire qu’elle vous incommodât bien sérieusement. A
des insinuations moins voilées je répondis (vous n’avez pas dû
l’oublier) que je ne comprenais pas qu’un homme épousât sa maîtresse;
que c’était folie de vouloir concilier les contraires; que le mariage
est une institution, et l’amour un reste de la vie sauvage; qu’on ne
pend pas la crémaillère dans les bois, et que les confusions d’idées
blessaient la justesse de mon esprit. Je fus éloquent; je vois d’ici le
vieux chêne sous lequel nous étions assis, et le mouvement que vous
imprimiez à votre éventail.
«Je ne pus vous convaincre; vos résistances me déplurent; vous n’étiez
plus dans votre caractère; vous me parliez sans cesse de votre
conscience, ou plutôt vous la faisiez parler, et je m’apercevais qu’elle
savait mal sa leçon; j’entendais la voix du souffleur. Je partis, et
quand je revins je n’étais plus libre. Mais ne m’attribuez pas une
profondeur de desseins dont je suis incapable. Le hasard est le maître
de nos actions. Je vous répète qu’une statue qui me parut belle me fit
rester quelques jours dans un coin perdu du Jura, où m’avait attiré le
désir de vous fuir et de me dérober à vos désolantes litanies. Cette
statue est la cause première de ce que vous appelez ma trahison et vos
malheurs. Vous devriez la bénir. Il était temps de nous séparer; l’amour
ne survit pas à la curiosité, et que nous restait-il à deviner? Mais à
quoi bon raisonner? Il faut vous parler comme à un enfant. Si je savais
une chanson...»
Sa mémoire l’ayant mal servi, faute de chanson, il n’avait pas achevé
cette lettre. Sur une autre feuille il avait écrit ce qui suit:
«Vous êtes malheureuse, madame. Pensez-vous que je sois moins malheureux
que vous? Nous avons été, vous et moi, bien aveugles. Dans quelle
aventure nous sommes-nous embarqués! Vous vous plaindrez, vous me
condamnerez; c’est un droit que je n’ai garde de vous contester.
Convenez, pourtant, que j’ai tout fait pour prendre l’esprit de mon
nouveau métier. Quelque temps je me flattai d’y réussir; vous-même avez
pu vous y tromper... Par malheur, comme je commençais à m’habituer,
quelques jours d’absence m’ont rendu à moi-même, à mes insurmontables
instincts, à ce besoin de liberté qui se confond en moi avec le besoin
de vivre.
«Que vous vous croyez habile! Vous imaginez-vous que je ne lise pas dans
vos plus secrètes pensées? Vous avez juré de guérir malgré lui votre
malade; vous avez profondément réfléchi sur le régime et le traitement à
lui prescrire; en médecin prudent, vous ne brusquez rien, vous
m’administrez à petites doses votre sagesse, mais vous ne cachez pas
assez votre jeu; plus d’une fois vos regards satisfaits ont témoigné de
votre confiance dans vos remèdes; vous vous flattiez qu’ils commençaient
à opérer; vos airs de tête, vos sourires, tout m’annonçait votre espoir
de changer mon cœur et de gouverner ma vie. Est-ce à moi de vous
apprendre que de telles prétentions me révoltent? D’où vous vient, je
vous prie, un si hautain courage? Êtes-vous de marbre? êtes-vous de
bronze? La statue du Commandeur est-elle descendue de son piédestal? La
foudre et les éclairs attendent-ils vos ordres?
«Pardonnez-moi de dissiper vos illusions: vous n’avez pour toute arme
qu’un cœur de femme dont les faiblesses me sont bien connues; vos
inquiétudes, votre fuite précipitée de Paris, vos soupçons, vos
terreurs, vos reproches, autant d’inconséquences qui démentent vos
étonnantes prétentions. Croyez-moi, mesurez mieux vos forces et ne
tentez pas l’impossible.
«Que ne puis-je vous tromper! Un autre s’en serait fait un jeu et vous
eût fait goûter ce charme de l’erreur qui est le suprême bienfait de la
vie. Mais tromper n’est pas en mon pouvoir; j’ai senti que tout cœur a
ses bornes; le mien...»
Il avait rayé ce commencement de lettre et tracé au-dessous quelques
lignes d’une écriture tourmentée et à peine lisible. Je sus déchiffrer
ces hiéroglyphes.
«A quoi bon lui écrire? Elle ne comprendra pas. C’est à peine si je me
comprends. Elle s’imaginera toujours que j’aurais pu m’accoutumer à ma
chaîne. Pouvoir! pouvoir! que peut-on? J’étais parvenu à m’assoupir;
cette affaire d’héritage, mon honneur offensé, ma colère, m’ont
réveillé; mon imagination et mon sang sont entrés en effervescence. En
arrivant ici, l’air m’a manqué, et j’ai trouvé à ces murailles une face
lugubre de cachot. Elle n’a rien deviné; elle raisonnait paisiblement
sur ce procès: elle s’efforçait de me calmer, sans se douter que ce qui
m’irritait, c’était elle-même; sa présence, le son de sa voix, me
semblaient une effrayante nouveauté; je sentais percer sous ses paroles
une tyrannie molle dont je m’étais subitement désaccoutumé. Dans quels
espaces avais-je donc voyagé? Je rentrais en étranger dans ma vie. Quel
dépaysement! Elle a des yeux qui semblent dire: «Demain comme
aujourd’hui; rien de plus simple.» Mais c’en est fait de l’habitude
naissante; est-ce ma faute? La plante a été arrachée avec sa racine;
elle ne repoussera plus. De ce jour, l’ennui me ronge. Chaque matin, en
entendant le bruit de ses pas, je frissonne. Aujourd’hui, j’ai crié:
Voilà l’ennemi! Elle est si persuadée de ses droits! C’est le comble du
ridicule; mais je ne ris pas, je frémis. La vie est si longue! Il faut
partir. Ce vieux pêcheur qui me disait: «Défendez-moi de courir au
large, je me tuerai...» il avait fini par dormir dans sa barque. Les
flots étaient ses frères et les tempêtes ses sœurs. Il faut que ma vie
se mette au large; les orages et moi, nous avons un air de famille. Je
partirai demain; je lui écrirai de Marseille...»
Puis il avait écrit en travers:
«Quel temps! ce sirocco allume mon sang; j’ai la tête en feu. Je ne puis
demeurer en place. Écrirai-je toute la nuit? la Berre à traverser, les
dogues de M. de Malombré, escalader un balcon... Aventure vieille comme
le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle. Et demain? Demain je
partirai pour l’Afrique, je chasserai le lion dans l’Atlas. Pauvre
invention! J’ai l’esprit aussi usé que le cœur...»
Quand un innocent est condamné à mort, le meilleur service à lui rendre
est de rédiger sa sentence en des termes dont l’odieux le révolte;
l’indignation lui rend le courage et le préserve du désespoir. Dans
l’affreux malheur qui m’accablait, cette faveur du moins ne m’était pas
refusée; grâce au ciel, l’arrêt que je venais de lire était assez cruel
pour que ma fierté révoltée me donnât la force de supporter et pour
ainsi dire de braver ma douleur. Si ce funeste papier m’eût appris
seulement que Max ne m’avait jamais aimée, que Max était las de sa
chaîne, que Max songeait à me fuir, j’aurais succombé à mon chagrin;
mais quel mépris il faisait paraître pour mon caractère, pour mes
droits! Cédait-il en me trahissant aux irrésistibles entraînements d’une
passion? Le temps était à l’orage, il faisait du vent, et il recourait à
une aventure vieille comme le monde pour tromper sa fièvre et amuser un
instant son ennui, car à qui donc étais-je sacrifiée? A une illusion
détruite, à un caprice épuisé, à l’une de ces femmes que l’on traite en
enfant et qu’on console avec des chansons. Chose étrange, dans le
premier moment je détestais plus la faute que le coupable; Max
m’inspirait un peu de cette pitié qu’on ressent pour un fou, pour un
malade; mais je prenais en horreur la vie et le monde où les événements
qui décident d’une destinée dépendent d’un coup de vent, du nombre des
battements du pouls, d’un accident, d’un frisson, et où nos cœurs sont à
la merci des insolentes surprises du hasard.
Quelle nuit! monsieur l’abbé! Tantôt je relisais l’écrit fatal; j’en
savourais lentement le poison, je répétais vingt fois un mot, une ligne,
et je cachais mon visage dans mes mains en pleurant. Tantôt un nuage se
répandait sur mes yeux, tout devenait obscur dans mon esprit; alors je
me levais, je marchais, j’allais et je venais, cherchant en vain dans le
chaos où elles se perdaient mes pensées disparues, ne retrouvant que le
souvenir vague et confus d’un indicible outrage, et sentant le sol se
dérober sous mes pas, comme si l’orage qui grondait en moi eût fait
vaciller les murailles et que la terre eût tremblé devant ma colère.
J’étais décidée à attendre Max, mais je ne pus demeurer plus longtemps
dans cette chambre pleine d’intelligences secrètes avec mon malheur; les
murs qui l’avaient vu écrire, la chaise où il s’était assis, la plume
dont l’encre était à peine séchée, tous ces complices de la faute
blessaient cruellement mes yeux. Je m’avançai sur la galerie,
j’approchai du petit escalier en limaçon qui la termine; c’est par là
qu’il avait dû sortir; accoudée sur la balustrade, je croyais le voir
descendre, la tête haute, le cœur libre de remords, serein, impitoyable,
n’apercevant pas, debout sur le seuil qu’il allait franchir, la justice
céleste qui plaidait ma cause et lui criait mon nom.
Pendant des heures, j’errai le long de la galerie, croyant sans cesse
entendre un bruit de pas, toujours trompée par le vent, dont les jeux
lugubres semblaient insulter à mon angoisse.
«Je souffre, me disais-je. Qui le sait? qui s’en soucie? qui me
plaindra?»
Je songeai à Mme d’Estrel. Quand je lui aurai tout conté, pensai-je,
elle se renversera dans sa chaise longue, me représentera que ces sortes
d’aventures sont communes, qu’il faut tout endurer sans se plaindre, que
nous ne pouvons rien, que le plus sage est de ne rien vouloir et de se
taire, après quoi nous pleurerons ensemble, et, quand nous aurons bien
pleuré, qu’y aura-t-il de changé ou de réparé dans ma vie?...
«Comment cela finira-t-il?» me disais-je encore et en vain je cherchais
une issue, ma pensée se heurtait partout contre un mur d’airain. Je
voyais d’avance mes jours s’écouler dans un éternel tête-à-tête avec une
idée fixe et déchirante; je pressentais ces mille détails de la vie
réelle qui multiplient la souffrance sans la varier; à ma douleur
présente s’ajoutait déjà le fardeau des longs ennuis et des amers
dégoûts qui m’attendaient, et je me sentais fléchir sous la pesanteur de
mon avenir.
Épuisée de fatigue, je me laissai tomber sur un pliant placé en face de
la statue. Je fus quelque temps sans la voir; enfin je levai
machinalement les yeux sur elle; et, en la reconnaissant, ma colère, qui
s’était changée en une morne tristesse, se ralluma tout à coup: cette
statue n’avait-elle pas servi d’entremetteuse entre le malheur et moi?
Mais au bout d’un instant ma colère tomba, je m’attendris. La déesse me
transporta dans les lieux qu’elle avait habités avec moi; je revis
Louveau, la fumée qui sortait de son toit, la cour où m’attendaient mes
pigeons, ma chienne accroupie sur le seuil, l’humble vallon perdu dans
la brume, la face triste, mais amie, de mes rochers grisâtres, l’étoile
qui se levait sur les sapins, ces collines qui m’avaient longtemps
cachée au monde, ces chemins creux, ces sentiers déserts où j’avais
promené mes oisivetés et mes rêveries, et qui m’avaient entendue plus
d’une fois soupirer follement après l’inconnu.
Que j’avais été ingrate et aveugle! A quelles perfides amorces
m’étais-je laissé prendre? D’où m’étaient venus ces rêves, ces désirs
insensés qui appelaient tout bas le malheur? Il était enfin venu, et,
avide de ses embrassements, je m’étais élancée d’un bond au-devant de
lui; il tenait sa proie, il ne devait plus la lâcher...
Je tressaillis; je venais d’entendre au loin des aboiements de chiens de
garde.
«Ah! m’écriai-je en joignant les mains, qu’on me le rapporte blessé,
meurtri, sanglant, peut-être aurai-je la force de lui pardonner; mais
s’il revenait heureux et triomphant...»
Je n’en pus dire davantage; ce que venait d’entrevoir mon imagination me
rendait muette.
Déjà le jour s’annonçait; une teinte grise se répandait au ciel; je
distinguais vaguement les contours des collines et la forme des arbres;
les fureurs du vent s’étaient ralenties. Au pied de la maison, des pas
firent crier le sable. Tout mon sang reflua vers mon cœur. Bientôt une
porte s’ouvrit, un frôlement se fit entendre, une ombre parut au haut de
l’escalier.
Je me levai, je m’avançai. Max était resté immobile sur la dernière
marche. M’arrêtant à deux pas de lui, la tête penchée, je le regardai.
Il avait fait un geste de surprise, puis il s’était accoudé sur la
balustrade, et il attendait. Je crus découvrir dans ses yeux un regard
d’insulte et de défi. Alors je voulus parler; mais ma langue se glaça,
mes jambes se dérobèrent sous moi, et je tombai sans connaissance.