IV

Max revint de Nîmes mécontent et irrité. M. de R... avait été mal

inspiré en l’instituant son héritier. Des collatéraux, frustrés dans

leurs espérances, contestaient la validité du testament. Dans la chaleur

du débat, des mots malsonnants avaient été prononcés; on avait osé

parler de captation, à quoi Max avait répondu par de hautains défis

qu’on n’avait eu garde de relever; mais ses adversaires ne s’étaient

point désistés de leurs prétentions, un procès était imminent. Généreux,

désintéressé, considérant toutes les affaires d’argent avec une

indifférence de gentilhomme, Max tenait peu à cet héritage, dont il se

promettait de se dessaisir jusqu’au dernier sou par une donation en

faveur de quelque établissement de charité; mais en revanche il tenait

beaucoup à son droit, et tout son sang bouillonnait à la seule idée

qu’on le pût contester. Dans un entretien que nous eûmes à ce sujet,

après qu’il m’eut conté les injurieuses chicanes dont on le menaçait, je

l’engageai à y couper court par une renonciation qui ne devait guère lui

coûter.

«A quoi bon, lui dis-je, vous exposer aux ennuis et aux aigreurs d’un

procès qu’il vous importe peu de gagner? Ce serait compromettre en pure

perte votre repos et votre dignité.»

Il me répliqua que j’en parlais à mon aise, que je traitais bien

légèrement une question grave, qu’il n’était pas dans son caractère de

refuser aucune sorte de combat, qu’en renonçant il aurait l’air de

douter de la bonté de sa cause, qu’il y allait de son honneur de

confondre l’injustice et la mauvaise foi. Peut-être avait-il raison;

mais ses reproches me contristèrent: j’y sentis une amertume qui

m’étonna: il ne m’avait jamais parlé sur ce ton.

De l’humeur dont il était, la surprise que je lui avais ménagée lui fit

peu d’impression. Il tenait à la main un projet de mémoire de son avoué,

et n’accorda à mon beau pavillon qu’une attention distraite, y trouva à

redire, prétendit contre l’évidence que le plan dont nous étions

convenus n’avait pas été suivi. Je fus piquée de ses injustes critiques;

il s’en aperçut, et me demanda si je ne me plaisais plus à Grignan, si

j’étais déjà revenue de mes adorations pour les demi-teintes. Je lui

répondis que toutes les fois qu’il aurait de l’humeur, je me sentirais

incapable de rien admirer.

«En ce cas, reprit-il en riant, je crains que vous ne vous condamniez à

l’admiration intermittente. J’ai le caractère inégal. Avais-je oublié de

vous en prévenir?... Heureusement, ajouta-t-il, ce n’est pas un vice

rédhibitoire.»

Le même jour, nous allâmes dîner à Chamaret, chez Mme d’Estrel. C’est

une vieille amie des Lestang. Malgré la différence de nos âges, dès

notre première entrevue, nous nous étions prises d’amitié l’une pour

l’autre. Sans être un esprit brillant, elle a une droiture et une

justesse de sens qui en font une femme d’excellent conseil. On peut à la

vérité lui reprocher trop d’indolence et une certaine paresse de la

volonté: elle a réduit son existence au moindre mouvement possible et

redoute tout ce qui pourrait agiter l’air autour d’elle; il semble que

son caractère, comme une médaille d’un métal trop mou, ait été effacé et

un peu usé par la vie. Elle-même déclare qu’à ses yeux la sagesse

consiste dans l’habitude de ne pas vouloir, et que de sa chaise longue

elle regarde couler les heures sans leur rien demander. «J’ai longtemps

cherché querelle à la vie, dit-elle encore; mais j’ai fini par découvrir

qu’elle est sourde, et j’ai juré de ne plus dire un mot.» Mais dans

l’intimité son âme a des réveils charmants, et en tout temps la grâce

négligée et la simplicité de ses manières lui donnent beaucoup

d’attrait. Personne ne possède comme elle l’art d’écouter, le premier

des arts libéraux, au dire de mon père.

En voiture, Max fut grave et taciturne, à peine pus-je tirer de lui

quatre mots. Je maudissais tout bas les héritages, les collatéraux et

les avoués. Nous arrivons. L’instant d’après, un domestique annonce Mme

Mirveil. A ce nom, je ne pus m’empêcher de tressaillir; Max ne sourcilla

pas et continua de feuilleter négligemment un album qu’il venait

d’ouvrir. Mme d’Estrel parut un peu déconcertée; elle cherchait

péniblement les mots d’une réponse qu’attendait le valet de chambre,

quand la porte se rouvrit, et Mme Mirveil entra, parée comme une châsse.

Tout en saluant Mme d’Estrel avec un empressement agité, elle laissa

tomber sur Max un regard qu’elle aurait voulu rendre insultant et qu’il

soutint avec une froideur impassible. Elle s’assit, débita tout d’une

haleine quelques phrases sans suite, où l’on sentait l’effort, après

quoi le silence régna, un silence de glace. Je le rompis en disant:

«L’autre jour, je vous ai fait grand’peur, madame, je vous en fais

toutes mes excuses; vous avez eu raison de me reprocher que je ne savais

pas tenir mon cheval.

--C’est à moi de m’excuser, répondit-elle, mes reproches étaient fort

injustes; on assure, madame, que vous avez tous les genres d’habileté.

--De l’habileté! interrompit Mme d’Estrel de sa voix lente et un peu

traînante. De l’habileté! Y pensez-vous? Mme de Lestang n’a que des dons

et point de mérites, tout en elle est involontaire; c’est le secret de

son charme. Aussi ne puis-je pas plus la louer de ses talents d’amazone

que de sa beauté; elle est ce qu’elle est, il n’y a vraiment pas de sa

faute.»

Je ne sais ce que je répondis. Nouveau silence. On annonça que le dîner

était servi. Comme Mme Mirveil semblait se disposer à partir, Mme

d’Estrel par politesse, l’invita à rester, mais d’un ton qui provoquait

un refus; contre toute attente, elle accepta. Que ce dîner me parut

long! Tout le monde était à la gêne; je ne parle pas de Max, dont les

regards voilés déconcertaient toute curiosité. Mme d’Estrel mit la

conversation sur la maladie des vers à soie, qui, depuis quelques

années, exerce des ravages dans nos départements; elle interrogea Max:

devait-elle arracher ses mûriers et planter de la vigne? Ils

approfondirent cette question. En vain, à plusieurs reprises, Mme

Mirveil tenta de détourner l’entretien: la pébrine, les magnaneries et

les nouveaux ventilateurs revenaient toujours sur le tapis. Cette

persistance l’irritait; je ne sais ce qu’elle avait préparé, mais on

traversait ses plans.

Je l’examinais à la dérobée; son dépit animait son teint et rendait sa

beauté plus piquante. Sa beauté! Est-elle belle? Mon Dieu! elle est

jolie, cela est certain: une petite tête frisottée, des yeux chinois

dont elle fait ce qu’elle veut; mais je vous assure qu’au repos son

visage ne dit rien, et que pourrait-il dire? Cette pauvre femme...

Songez, monsieur l’abbé, que lorsqu’elle était petite, sa mère la

condamnait chaque jour à se frotter pendant plusieurs heures les bras

avec des concombres pour leur donner le poli, et qu’en revanche à dix

ans elle savait à peine lire. Sans l’exercice des concombres, son

enfance n’eût été qu’un long somme; dans ce temps-là, disait-elle à Mme

d’Estrel, il lui arrivait souvent de dormir à poings fermés quatorze

heures; le reste du jour, elle dormait à poings ouverts. Ce qui plus

tard la réveilla, ce fut le désir de montrer ses bras; elle en avait le

droit, ils lui avaient coûté tant de travail! Ajoutez un goût effréné

pour la soie et le satin, un amour tout charnel pour le chiffon, amour

si extravagant que dans sa pauvreté, pour avoir des valenciennes elle se

condamne à vivre de coquilles de noix et que souvent elle a faim... Mais

ce qui la réveilla tout à fait, ce fut le bruit que firent les passions

en pénétrant d’assaut dans son cœur. Le retentissement de ces voix dans

le vide dissipa pour toujours sa torpeur: elle ne se rendormira plus,

elle vit dans la fièvre, dans la tempête, dans la folie, n’ayant ni une

idée qui la puisse distraire, ni une conscience qui l’avertisse.

Dangereuse aux autres, funeste à elle-même... Monsieur l’abbé, je ne

l’accuse pas, je la plains.

Sur la fin du dîner, Mme Mirveil imagina de se trouver mal. Je ne

prétends pas qu’elle jouât la comédie; plus d’une fois je l’avais vue

changer de couleur et j’avais remarqué une expression d’angoisse sur son

visage; l’indifférence de Max la mettait au supplice. Quand on ne se

résiste pas, on s’aide, et m’est avis que, notre volonté n’étant jamais

neutre, elle est secrètement complice des faiblesses qu’elle ne combat

pas. Mme Mirveil renversa sa tête sur le dossier de sa chaise, son sein

se soulevait à coups précipités, ses lèvres entr’ouvertes semblaient

prêtes à exhaler le dernier soupir, tandis que ses cheveux bouclés se

répandant sur son visage y formaient un charmant désordre. Était-ce un

effet de l’art, de l’habitude? Je me sentais incapable de tant de grâce

dans l’évanouissement. Elle prit pour recouvrer ses sens le moment où

Max, un flacon de sels à la main, se penchait vers elle. Ses yeux se

rouvrirent, elle poussa un faible cri, étendit le bras en se reculant.

On eût dit Armide repoussant Renaud. Puis elle fut prise d’un accès de

pleurs nerveux. C’étaient de vraies larmes qui tombaient en abondance de

ses yeux, et cependant les convulsions ne déformaient point ses

traits,--et je pensais à cette héroïne de Mme de Staël qui possédait

l’art _de travailler le vrai_.

Mme d’Estrel parvint à l’entraîner dans une autre pièce où elles

restèrent quelques instants enfermées, pendant que nous faisions, Max et

moi, un tour de jardin. Je ne sais quelles questions il m’adressa; mais

il paraît que j’y répondis tout de travers.

«A qui en avez-vous? me dit-il en souriant. On pourrait croire que nous

jouons au propos interrompu.»

Comme nous revenions sur nos pas, Mme Mirveil reparut, et, s’approchant

de moi, me dit d’un ton bref et saccadé qu’elle regrettait d’avoir été

un trouble-fête, que depuis quelque temps elle était souffrante, que

désormais elle resterait chez elle, et ne romprait plus son vœu de

retraite et de silence. Là-dessus elle partit; Max lui offrit son bras

qu’elle n’accepta point; il ne laissa pas de la reconduire jusqu’à sa

voiture. Je trouvai qu’il était longtemps à revenir; je comptais et je

recomptais les secondes; je me souviens que je tenais entre mes doigts

une longue herbe, et que je la tordais et déchirais sans pitié.

Mme d’Estrel fut frappée de ma pâleur; elle me regarda fixement.

«Ma chère Isabelle, me dit-elle, sauriez-vous par hasard...

--Oui, je sais, interrompis-je.

--Dans ce cas, poursuivit-elle en me prenant la main, ayez beaucoup

d’empire sur vous-même. Vous avez une âme élevée, faites usage de votre

supériorité; les sentiments communs vous perdraient. Assurément je ne

crains rien pour vous, cette femme ne vous va pas à la cheville du pied;

mais, si contre mon attente le danger se déclarait, surprenez Max par la

hauteur de votre caractère et la générosité de votre confiance. Oui, je

le connais, il est blasé sur tout, sauf sur l’étonnement. J’ai l’air de

dire une niaiserie; il n’importe, croyez-moi: c’est en l’étonnant que

vous le dominerez, et vous avez en vous de quoi l’étonner.»

Elle n’en put dire davantage. Max parut au bout du jardin, et elle

s’empressa de rompre l’entretien.

Nous repartîmes par le plus beau clair de lune. Depuis qu’il avait

reconduit en tête-à-tête Mme Mirveil, j’avais cru découvrir dans la

physionomie et l’accent de Max une sorte d’animation qui m’irritait. En

chemin, il fut gai, causant, revint sur le chapitre du pavillon,

s’excusa des injustes critiques qu’il en avait faites, le déclara

admirable, irréprochable, me prodigua les compliments. Ses aimables

vivacités contrastaient avec la froide réserve où il s’était retranché

en venant. Que s’était-il donc passé? Quel intérêt nouveau était venu

faire diversion à ses ennuis? Quels souvenirs, quels rêves mettaient en

branle son imagination? J’oubliai les conseils de Mme d’Estrel, je ne

sus me défendre des _sentiments communs_. La jalousie rend toutes les

âmes égales, elle les met toutes de niveau.

«Votre belle humeur vous est revenue? dis-je à Max. Cependant vous avez

dû souffrir pendant ce dîner, car vous n’aimez pas les scènes.

--Il faut distinguer, dit-il, il y a scènes et scènes.

--Vous conviendrez que celle que nous a donnée Mme Mirveil était fort

ridicule.

--Vous êtes bien sévère; je vous jure que je n’ai pas eu envie de rire;

la pauvre femme me faisait pitié.

--J’en suis fort aise; si jamais j’ai une attaque de nerfs, je pourrai

compter sur votre indulgence.

--Ah! permettez, ce serait bien différent. Vous n’avez pas le droit

d’avoir des nerfs; ce serait sortir de votre caractère, et je vous en

saurais mauvais gré.

--A merveille! votre femme est tenue d’avoir toutes les vertus romaines,

et vous réservez votre indulgence...

--Pour qui donc?

--Pour les femmes à qui vous pensez devoir des consolations.»

Il me regarda de travers.

«Oh! dit-il en riant, je ne me crois tenu de consoler personne; mais à

propos il me vient une idée; si nous mettions des clochettes à votre

pavillon?

--Après tout, vous avez raison, repris-je.

--Vous approuvez mes clochettes?

--J’approuve vos distinctions; il est certain que je n’aurai jamais le

talent de l’évanouissement ni le secret de cette grâce enchanteresse...

--Oh! ne vous moquez point. Il est certain qu’évanouie ou non, Mme de

Mirveil est une fort jolie femme. Consultez le premier venu...

--Pourquoi le premier venu plutôt que vous?

--Parce que vous semblez vous défier de mon impartialité.

--Impartial ou non, je vous croyais le goût plus difficile.

--Je vois ce qui vous blesse, répliqua-t-il; vous m’en voulez de mon

goût pour les clochettes; je vous assure que ce n’est point une passion

vulgaire: les Chinois...

--Ne parlons plus de ce malheureux pavillon, repris-je sèchement; il est

manqué de tout point, nous le ferons abattre demain.

--Mais en vérité, ma chère, s’écria-t-il, il ne tiendrait qu’à moi de

m’imaginer que vous me faites une scène de jalousie. Sans contredit,

elle serait plus ridicule cent fois que toutes les crises de nerfs de

Mme Mirveil.

--Moi, jalouse! lui dis-je; si jamais je le suis, croyez-moi, je saurai

m’arranger pour n’être pas ridicule.»

Il fit un léger haussement d’épaules, et, regardant la lune, fredonna

une ariette d’opéra. Je sentis sur-le-champ la gravité de ma faute, et,

regrettant ma promptitude, je cherchai un moyen de renouer l’entretien

et de réparer mon insigne maladresse; mais mon esprit troublé ne me

fournissait rien: plus le silence se prolongeait, plus il devenait

difficile de le rompre, et nous arrivâmes à Lestang avant que j’eusse

trouvé un mot.

Retirée chez moi, je repassai dans l’amertume de mes souvenirs toutes

les circonstances de cette journée. Je me reprochais d’avoir cherché de

gaieté de cœur le danger. Attaquer Mme Mirveil, c’était pousser Max à la

défendre; rabaisser une femme qu’il avait aimée, c’était piquer au jeu

son amour-propre. J’avais eu le tort plus grave d’irriter son orgueil

par un défi, surtout je m’étais rapetissée à ses yeux par mes

inquiétudes et mon dépit. Nous nous pardonnons aisément les fautes où

nous entraînent nos penchants naturels; mais il nous est cruel de nous

être démentis: nous ne croyons plus en nous-mêmes. Je me figurais qu’en

sortant de mon caractère j’avais donné des arrhes au malheur.

Un instant j’entendis des pas à l’entrée du vestibule qui conduit à ma

chambre, je me levai précipitamment dans l’espérance que Max allait

frapper à ma porte; mais les pas s’éloignèrent. Comme je traversais le

boudoir pour sonner ma femme de chambre, je vis mon ombre passer dans

une glace. Je m’approchai, je la regardai longtemps. J’étais un peu

pâle; mes yeux me semblaient plus grands que d’ordinaire; mes cheveux,

que je venais de dénouer, tombaient en désordre sur mes

épaules.--Serait-il aveugle à ce point? dis-je tout bas.--A cette

réflexion en succéda une autre; il me sembla, en me considérant de plus

près, que la figure que je voyais là, devant moi, était celle d’une

personne destinée à beaucoup souffrir, et que le malheur avait marquée

au front de son sceau. Comme pour en appeler de cette condamnation, je

m’efforçai de sourire, et la tristesse de ce sourire, reflétée par la

glace, me fit peur.

Le lendemain... Mais quand aurais-je fini ce récit, si j’entreprenais de

vous conter heure par heure les plus longues et les plus vides journées

de ma vie? Craindre, attendre, douter, se reprendre à espérer, se dire

cent et cent fois: Cela est impossible! et n’en rien croire, soutenir

avec la même conviction le pour et le contre, tour à tour tout admettre

et tout rejeter, n’avoir qu’une pensée et la retourner de mille façons,

lui donner mille formes, lui prêter mille visages, et ne gagner à tant

de métamorphoses que de sentir plus vivement la monotonie de la douleur,

peser des riens, des atomes, épier des ombres, interroger le vent qui

court, commenter un mot, un regard, un sourire, un geste, questionner et

les murs, et les chemins, et l’espace, et tout à coup s’irriter contre

ses soupçons, les forcer à se taire, assoupir ses défiances, endormir

ses angoisses, jusqu’à ce que, s’effrayant de son silence, le cœur se

réveille en sursaut et recommence à agiter sa douleur pour la faire

parler, comme un enfant qui s’ennuie secoue les grelots de son

hochet,--vains passe-temps d’une âme qui tremble pour son bonheur!

Mais, du moins, pendant ces cruelles journées, mon courage ne se

démentit pas. J’avais juré de ne faire à Max ni une question ni un

reproche; j’eus la force de me taire. J’avais juré de renfermer ma peine

en moi-même, et je l’y gardai à vue. J’avais juré que mon visage ne

trahirait pas mon secret, et durant quatre longues semaines mon front et

mes yeux mentirent. Par instants je me rassurais, je croyais recommencer

à vivre, je respirais, mais l’inquiétude et l’oppression revenaient bien

vite, un trouble insurmontable me révélait l’approche du danger, et je

frissonnais comme un pauvre oiseau qui a deviné, sans le voir, le milan

tournoyant dans la nue: son invisible ennemi s’annonce par je ne sais

quelle épouvante répandue dans l’air, et lui fait sentir à travers

l’espace la pesanteur de son aile.

V

A la fin de mars et dans la première semaine d’avril, le mistral souffla

par violentes rafales auxquelles succéda l’épanouissement du printemps

dans sa gloire. Par une belle après-midi, je me rendis à Chamaret; Mme

d’Estrel m’avait écrit une lettre de reproches: je la négligeais, je

l’oubliais. Fort souffrante depuis quelque temps, elle n’avait pas

quitté sa chaise longue.

«Votre vieille et maladive amie, m’écrivait-elle, a découvert qu’elle

vous aime un peu comme sa fille. Ne soyez pas ingrate; une telle

affection est peu de chose si vous voulez, mais c’est quelque chose

enfin.»

Je m’acheminai seule, laissant mon cheval Soliman régler son pas à sa

guise. Autour de moi, tout était dans cette fleur de grâce et de vie

dont le printemps a le secret. Un esprit de fête régnait dans les bois

et sur les collines; le ciel était d’un bleu sans tache, les feuillages

d’un vert reluisant. La beauté du jour adoucit ma tristesse; je me

sentis renaître quelques instants à la confiance, mon cœur se dilata.

Sur tous les visages que je rencontrai, je vis de la gaieté; on me

souhaitait la bienvenue avec empressement, personne ne doutait de mon

bonheur. L’aspect des campagnes était animé; bêtes et gens travaillaient

ou musaient en paix au soleil; j’entendais des voix, des chants,

quelques notes de pinsons. Tout me conviait à espérer; tout publiait que

la vie est bonne, et je ne pouvais croire que le sort me refusât ma part

de ces joies faciles qu’il répandait à pleines mains sur la terre.

Mme d’Estrel m’accueillit à bras ouverts et avec un sourire vraiment

maternel. Nous causâmes du mistral, du soleil; elle me regardait avec

attention, semblait lire dans mes yeux. Il y avait par instants dans son

accent comme une nuance de pitié qui me frappa.

«Je suis restée longtemps sans venir vous voir, lui dis-je. J’étais

occupée à me taire; c’est la plus fatigante des occupations. Aujourd’hui

je veux me reposer, je veux parler, tout vous dire.»

Et je lui contai en détail mes inquiétudes et mes soupçons.

«Les symptômes sont donc bien graves, ma pauvre enfant? me dit-elle.

--Je ne sais, mais il me semble que je cherche à remonter un courant.

J’ai beau lutter, me roidir, je me sens entraînée, et quelque chose

m’avertit qu’on n’évite pas son destin. Depuis le jour où j’ai eu la

faiblesse de lui parler de Mme Mirveil avec quelque amertume, j’ai

descendu dans l’estime de Max. En vain, pour réparer ma faute, j’affecte

la confiance, la gaieté même; il a d’ironiques sourires qui me glacent

le cœur, et je sens percer sous sa politesse (quel affreux mot, grand

Dieu!) un fond de secrète hauteur... Mais sait-il bien lui-même ce qu’il

veut? Je le crois partagé, combattu; il a quelquefois l’air irrésolu

d’un homme qui voudrait sortir d’un mauvais pas où l’a engagé son

imprudence, et qui hésite entre deux issues. Faut-il avancer?

reculer?... Quelquefois aussi il cherche à s’étourdir par une activité

fiévreuse, par des excès de fatigue. Il passe des jours entiers à la

chasse... Oh! madame, je n’ai là-dessus aucun doute qui m’inquiète:

c’est bien dans les bois qu’il demeure depuis l’aube jusqu’au soir; j’en

crois le carnier plein qu’il rapporte au retour, j’en crois sa

lassitude, j’en crois surtout son orgueil, qui lui fait mépriser le

mensonge. Bon Dieu! Max ne s’abaissera jamais à me tromper; quand il

m’aura condamnée, je l’apprendrai de sa bouche, et il foulera aux pieds

mon bonheur sans pitié et sans remords... Parfois aussi on dirait qu’il

a pris son parti, qu’il renonce à tout, se résigne,--autre affreux mot

qui lui a échappé l’autre jour, et que je ne puis répéter sans frémir.

Le plus souvent il est brusque, agité, et s’efforce de me communiquer

son agitation: il voudrait me faire perdre cette supériorité que donne

le calme, me mettre dans mon tort, m’arracher quelque parole amère ou

violente qui l’irritât. Peut-être se flatte-t-il qu’il puiserait dans sa

colère la force de surmonter ses derniers scrupules. En de tels moments,

je crois découvrir dans ses yeux une expression funeste qui m’épouvante;

il me semble que son cœur vient de décider mon sort, et qu’il va s’en

expliquer. Ah! madame, le bonheur était venu trop vite; j’aurais dû

m’attendre à la foudroyante rapidité du malheur. Est-il donc possible

qu’en quelques mois?... Mais à votre tour qu’avez-vous appris?

qu’avez-vous deviné?... Je veux tout savoir!

--Je ne sais rien, répondit-elle; j’en suis réduite comme vous aux

conjectures. Je crains, parce que je vous aime; j’espère, parce que je

vous connais; si une femme telle que vous perdait son procès, qui

pourrait se flatter de le gagner? Mme Mirveil est venue deux fois ici;

je voulais lui parler, la sermonner. Hélas! mon expérience personnelle

m’a appris que nous ne pouvons rien ni sur les choses, ni sur les

hommes, que tout va comme il peut, que le mieux est de s’abandonner et

de se rendre indifférent à tout, même au bonheur. Une telle sagesse est

trop austère, ma chère Isabelle, pour que je vous la prêche, sans

compter que, fort bonne à pratiquer pour moi-même, elle me deviendrait

odieuse si elle m’empêchait de travailler pour mes amis.

«J’ai donc reçu Mme Mirveil, bien que je n’eusse aucun espoir de rien

gagner sur elle. A sa première visite, elle fit paraître une gaieté

folle et bruyante dont je n’augurai rien de bon; je réussis à la

démonter par la froideur de mon accueil, elle me demanda des

explications; je lui en donnai qui ne lui plurent point; elle se récria,

s’indigna, me reprocha d’avoir laissé surprendre ma bonne foi par

d’indignes calomnies,--et tout à coup, changeant de ton et de langage,

elle s’écria avec un geste dramatique que les droits de la passion sont

sacrés. Une si grande maxime dans une telle bouche m’aurait fait rire,

si je n’avais eu envie de pleurer. On eût dit une perruche s’essayant à

répéter un air de bravoure.

«Elle revint avant-hier. Quel changement! Elle avait les yeux creusés,

les lèvres pâles, elle parlait de se retirer au couvent. Cependant elle

était plus parée que jamais, et, me montrant ses dentelles, elle

marmottait entre ses dents: «Il faut donc quitter tout cela!» A ces

mots, elle partit d’un éclat de rire auquel succéda un de ces accès de

pleurs que vous connaissez. Elle fut longtemps à se remettre; je la

grondai avec douceur, et, tout en lui disant son fait, je tâchai de

tirer d’elle quelque éclaircissement; elle ne me répondit pas, se leva

brusquement et s’enfuit. La pauvre femme avait deviné la joie cruelle

que me causait son désespoir.

«Cette joie fut troublée par une visite de M. de Malombré. Mes voisins

ont toujours eu la manie de me mettre dans leurs confidences. Je crus

voir entrer un foudre de guerre; notre hobereau était tout émoustillé,

le sang lui petillait dans les veines; il avait l’air ravi d’un sot qui

vient de faire à son corps défendant une action d’éclat et qui s’est

découvert plus de caractère qu’il ne s’en croyait. Je frémis, je connais

la maladresse du personnage. Il me conta que la veille au soir il avait

rencontré M. de Lestang sortant de chez Mme Mirveil...

--Il l’a donc vue! m’écriai-je en déchirant un de mes gants.

--Fort heureusement pour vous, reprit-elle, témoin les larmes que cette

folle est venue répandre ici. Ce qui me chagrine, c’est que dans son

dépit M. de Malombré fit une incartade à Max, qui lui répondit par

d’insolentes railleries. Piqué au vif,... vous savez que l’avenue qui

conduit chez Mme Mirveil traverse le domaine de M. de Malombré.

«--Je vous préviens que chaque soir, s’écria-t-il, je détacherai mes

chiens, mes gros dogues de la Camargue.

«--Tant pis pour vos chiens, monsieur», repartit Max en lui tournant le

dos.

--J’ai vivement grondé mon innocent voisin sur son imprudence et sa

stupidité; je l’ai conjuré de ne plus se mêler de rien... Oh! ne vous

agitez pas, ma chère Isabelle. Je suis bien trompée, ou Max ne prendra

jamais cette femme au sérieux; il n’a eu pour elle qu’un caprice, et

vous savez ce que vivent les caprices. Un poëte a dit qu’il y a deux

sortes de femmes, les _poupées_ et les _natures_. Les hommes ont un

faible pour les poupées; ils peuvent se mettre à l’aise avec elles et

les traiter sans façons; sont-ils las de leur jouet, ils le brisent. O

les hommes, les hommes! les plus nobles, les plus généreux, les plus

délicats, si vous cherchez bien, vous découvrirez en eux je ne sais quel

besoin brutal de ne pas respecter ce qu’ils aiment et d’aimer pendant

vingt-quatre heures au moins ce qu’ils ne respectent pas.

--C’est ainsi que vous me consolez? lui dis-je en m’efforçant de

sourire.

--Je ne vous console pas, répondit-elle. Vous êtes une âme forte, ma

chère nature, et c’est ce qui vous sauvera, car Max n’estime au monde

que la force, et si jamais il vous échappe, soyez sûre qu’il vous

reviendra.

--Ma force! ma force! m’écriai-je. Vous en parlez à votre aise. Aurai-je

celle d’oublier, de pardonner?...»

Je vis deux larmes rouler lentement le long de ses joues amaigries.

«Vous avez bien souffert dans votre vie? repris-je.

«--Oh! dit-elle, je serais bien folle de m’en souvenir!

«Et, m’embrassant sur le front:

«--J’aurai toujours à votre service des caresses de mère. Dès que le

cœur vous en dira, venez les chercher.»

Je partis. Pendant mon entretien avec Mme d’Estrel, il s’était levé un

vent chaud qui prit bientôt de la force; il ne charriait pas de nuages,

mais soulevait de longs tourbillons de poussière. En un clin d’œil la

campagne avait changé d’aspect; la lumière était morne, les arbres

prenaient des attitudes tourmentées. Ce vent brûlant me donna de

l’oppression; respirer, vivre, tout me semblait difficile.

Pendant le dîner, Max fut sombre et d’une taciturnité désolante. Je

m’efforçai en vain d’animer l’entretien, il expirait à chaque instant;

on ne cause pas longtemps avec une statue, je finis par me taire.

«Combien de temps encore, pensais-je, en serai-je réduite à épier et à

questionner les ombres qui passent sur son front? et pourtant il y a un

mois il m’aimait; du moins je pouvais le croire.»

Après dîner, il se promena quelques minutes en silence dans le salon;

puis, s’adossant à la cheminée, il me dit avec un accent âpre et

ironique:

«Avez-vous revu dernièrement M. de Malombré?»

A cette question que je n’attendais pas, je demeurai interdite; je ne

savais où il en voulait venir.

«Oh! je ne m’étonne pas, reprit-il que vous l’honoriez de votre amitié;

ce n’est pas à vous qu’on peut reprocher de n’avoir pas le goût

difficile. M. de Malombré est un homme supérieur qui unit une prudence

éprouvée au plus brillant courage. La grande lunette qu’il braque comme

une coulevrine sur les passants, ses grisons qu’il charge de battre le

pays et de porter ses poulets, ses airs de furet, ses habitudes de

limier, son adresse, son étonnante industrie, ses audaces opportunes,

tout le recommandait à votre confiance, et le succès d’une campagne est

assuré quand on possède à ses côtés un pareil allié.

--Votre plaisanterie est une énigme pour moi, lui répondis-je. M. de

Malombré m’a fait une visite pendant votre absence, et je vous assure...

--Vous ai-je interrogée? interrompit-il. Je m’en ferais un reproche.

Rien n’est plus impertinent qu’une question, car répondre est toujours

une fatigue et souvent un embarras. Soyez sûre, madame, que je ne vous

infligerai jamais ce tourment.»

Je dus faire un grand effort pour contenir mon indignation. Je sentais

bien que par cette audacieuse offensive il espérait me faire perdre mon

sang-froid; je ne voulus pas lui donner ce triomphe; je n’aurais pu lui

répondre sans émotion, je gardai le silence. Il attendit quelques

instants ma réponse, parut s’irriter de l’attendre en vain, me regarda

fixement et sortit.

Je montai dans mon appartement, où je restai trois heures en proie à une

indicible agitation. Je me sentais incapable de supporter plus longtemps

l’incertitude de mon sort. Las d’interroger sans relâche ses

pressentiments et de tourmenter en quelque sorte l’avenir pour lui

arracher son secret, mon pauvre cœur appelait à grands cris la lumière;

il exigeait que ma vie se fixât, dût-elle se fixer dans la douleur.

Je résolus d’avoir ce soir même avec Max une explication décisive; mais

malgré moi mon émotion m’en faisait reculer le moment. Le véritable

sirocco qui régnait portait le trouble et la langueur dans tous mes

nerfs; j’étais agitée de mouvements fébriles; par mes fenêtres que

j’avais ouvertes pour respirer, il entrait des bouffées d’un air sec et

suffocant dont les ardeurs me consumaient. Onze heures sonnèrent; je

rassemblai tout mon courage, je me levai, réparai le désordre de mes

cheveux. En ce moment, Marguerite, ma femme de chambre, entra; je lui

dis que je comptais veiller, que je me passerais de ses soins. Dès

qu’elle fut partie, je jetai une mantille sur ma tête et sortis.

L’appartement de Max et le mien, situés l’un au nord, l’autre au midi,

communiquaient tous deux à la galerie vitrée qui borde l’une des faces

du château, du côté du jardin. Je m’avançai le long de cette galerie. A

mi-longueur, la muraille fait retraite entre deux avant-corps et

s’arrondit en forme de niche. C’est au centre de cet hémicycle décoré de

caissons et de pilastres que trônait la Némésis; autour de son piédestal

se pressaient des bustes, des étagères chargées de pots de fleurs, des

jardinières d’où sortaient de véritables buissons qui parfumaient l’air;

suspendue au-dessus de sa tête par des chaînettes, une lampe brûlait

toute la nuit. Je ne pus retenir un sourire amer en songeant qu’un jour

j’avais été jalouse de cette rivale de marbre. «O mes soucis

d’autrefois, pensai-je, comme je vous regrette! O mes chagrins de jeune

fille, vous étiez le bonheur au prix des tourments de la femme!» Je

hâtai le pas; je craignais que ma résolution ne vînt à faiblir.

J’arrive; je frappe un coup, deux coups; point de réponse. Je frappe

encore, j’ouvre, j’entre, je regarde, personne. Dans un coin, une

veilleuse jetait une faible lueur; je m’emparai de cette veilleuse,

j’allai de chambre en chambre, je fis le tour de l’appartement. En

rentrant dans le salon, j’avais l’esprit si troublé que je me surpris à

fureter sous les tables, sous les chaises, sans savoir ce que je

cherchais. Je fis un violent effort pour reprendre possession de

moi-même, et je dis à haute voix, comme pour me rassurer: «Il se

promène, il va rentrer, je l’attendrai.»

J’attendis; je comptais les minutes, les secondes; le temps était un

abîme où je jetais une à une mes pensées, sans pouvoir le combler.

J’écoutais le tic tac de la pendule et la voix lamentable du vent; par

instants ces bruits étaient couverts par le battement précipité de mon

cœur. Je me levai, je m’approchai d’une grande table à écrire où des

papiers étaient répandus en désordre; je parcourus ces papiers; j’y

cherchais un mot qui me révélât ma destinée. C’étaient la plupart des

lettres d’affaire; il me paraissait étrange qu’il y eût des affaires

dans ce monde. De quoi s’agissait-il donc, sinon de la grande, de

l’unique question?

«Où est Max? L’a-t-on vu sortir? Il est allé dans les bois, n’est-ce

pas? Il tournait le dos à la Berre, à Chamaret? Peut-être est-il ici

près. On dirait un bruit de pas sur la terrasse. Si en cet instant cette

porte s’ouvrait... Le mal est que je ne pourrais m’empêcher de me jeter

à son cou en pleurant; mais où sera le mal? Il pleurera aussi, et tout

sera dit...»

Je parcourais ces paperasses l’une après l’autre avec un étonnement et

une impatience croissante. J’allais me rasseoir, mais j’avisai à l’autre

bout de la chambre une petite table ronde, et sur cette table un

encrier, un buvard. Je traversai la chambre, j’ouvris le buvard, et mes

regards tombèrent sur deux lettres inachevées et barrées dont l’écriture

était fraîche. Voici ce que je lus:

«Pleurez-vous encore, ma chère Emmeline? Prenez-y garde, vous allez

gâter vos beaux yeux. J’ai été dur, j’en conviens; mais vos reproches,

qui n’avaient pas le sens commun, m’avaient irrité. Vous m’accusez de

m’être joué de vous. Qu’aviez-vous exigé? Que vous avais-je promis?

Pendant quelques mois, nous avons trompé par une illusion le morne ennui

de la vie. Ne soyons pas ingrats; les illusions sont des grâces dont le

ciel est avare.

«Il est vrai que plus tard, un matin, une nuit, que sais-je? il vous

vint des remords. Vous êtes trop légère, ma pauvre Levantine, pour être

tout à fait vraie; vous êtes trop passionnée pour être tout à fait

fausse. Je vous conseillai de bercer votre conscience pour l’endormir;

je n’ai jamais pu croire qu’elle vous incommodât bien sérieusement. A

des insinuations moins voilées je répondis (vous n’avez pas dû

l’oublier) que je ne comprenais pas qu’un homme épousât sa maîtresse;

que c’était folie de vouloir concilier les contraires; que le mariage

est une institution, et l’amour un reste de la vie sauvage; qu’on ne

pend pas la crémaillère dans les bois, et que les confusions d’idées

blessaient la justesse de mon esprit. Je fus éloquent; je vois d’ici le

vieux chêne sous lequel nous étions assis, et le mouvement que vous

imprimiez à votre éventail.

«Je ne pus vous convaincre; vos résistances me déplurent; vous n’étiez

plus dans votre caractère; vous me parliez sans cesse de votre

conscience, ou plutôt vous la faisiez parler, et je m’apercevais qu’elle

savait mal sa leçon; j’entendais la voix du souffleur. Je partis, et

quand je revins je n’étais plus libre. Mais ne m’attribuez pas une

profondeur de desseins dont je suis incapable. Le hasard est le maître

de nos actions. Je vous répète qu’une statue qui me parut belle me fit

rester quelques jours dans un coin perdu du Jura, où m’avait attiré le

désir de vous fuir et de me dérober à vos désolantes litanies. Cette

statue est la cause première de ce que vous appelez ma trahison et vos

malheurs. Vous devriez la bénir. Il était temps de nous séparer; l’amour

ne survit pas à la curiosité, et que nous restait-il à deviner? Mais à

quoi bon raisonner? Il faut vous parler comme à un enfant. Si je savais

une chanson...»

Sa mémoire l’ayant mal servi, faute de chanson, il n’avait pas achevé

cette lettre. Sur une autre feuille il avait écrit ce qui suit:

«Vous êtes malheureuse, madame. Pensez-vous que je sois moins malheureux

que vous? Nous avons été, vous et moi, bien aveugles. Dans quelle

aventure nous sommes-nous embarqués! Vous vous plaindrez, vous me

condamnerez; c’est un droit que je n’ai garde de vous contester.

Convenez, pourtant, que j’ai tout fait pour prendre l’esprit de mon

nouveau métier. Quelque temps je me flattai d’y réussir; vous-même avez

pu vous y tromper... Par malheur, comme je commençais à m’habituer,

quelques jours d’absence m’ont rendu à moi-même, à mes insurmontables

instincts, à ce besoin de liberté qui se confond en moi avec le besoin

de vivre.

«Que vous vous croyez habile! Vous imaginez-vous que je ne lise pas dans

vos plus secrètes pensées? Vous avez juré de guérir malgré lui votre

malade; vous avez profondément réfléchi sur le régime et le traitement à

lui prescrire; en médecin prudent, vous ne brusquez rien, vous

m’administrez à petites doses votre sagesse, mais vous ne cachez pas

assez votre jeu; plus d’une fois vos regards satisfaits ont témoigné de

votre confiance dans vos remèdes; vous vous flattiez qu’ils commençaient

à opérer; vos airs de tête, vos sourires, tout m’annonçait votre espoir

de changer mon cœur et de gouverner ma vie. Est-ce à moi de vous

apprendre que de telles prétentions me révoltent? D’où vous vient, je

vous prie, un si hautain courage? Êtes-vous de marbre? êtes-vous de

bronze? La statue du Commandeur est-elle descendue de son piédestal? La

foudre et les éclairs attendent-ils vos ordres?

«Pardonnez-moi de dissiper vos illusions: vous n’avez pour toute arme

qu’un cœur de femme dont les faiblesses me sont bien connues; vos

inquiétudes, votre fuite précipitée de Paris, vos soupçons, vos

terreurs, vos reproches, autant d’inconséquences qui démentent vos

étonnantes prétentions. Croyez-moi, mesurez mieux vos forces et ne

tentez pas l’impossible.

«Que ne puis-je vous tromper! Un autre s’en serait fait un jeu et vous

eût fait goûter ce charme de l’erreur qui est le suprême bienfait de la

vie. Mais tromper n’est pas en mon pouvoir; j’ai senti que tout cœur a

ses bornes; le mien...»

Il avait rayé ce commencement de lettre et tracé au-dessous quelques

lignes d’une écriture tourmentée et à peine lisible. Je sus déchiffrer

ces hiéroglyphes.

«A quoi bon lui écrire? Elle ne comprendra pas. C’est à peine si je me

comprends. Elle s’imaginera toujours que j’aurais pu m’accoutumer à ma

chaîne. Pouvoir! pouvoir! que peut-on? J’étais parvenu à m’assoupir;

cette affaire d’héritage, mon honneur offensé, ma colère, m’ont

réveillé; mon imagination et mon sang sont entrés en effervescence. En

arrivant ici, l’air m’a manqué, et j’ai trouvé à ces murailles une face

lugubre de cachot. Elle n’a rien deviné; elle raisonnait paisiblement

sur ce procès: elle s’efforçait de me calmer, sans se douter que ce qui

m’irritait, c’était elle-même; sa présence, le son de sa voix, me

semblaient une effrayante nouveauté; je sentais percer sous ses paroles

une tyrannie molle dont je m’étais subitement désaccoutumé. Dans quels

espaces avais-je donc voyagé? Je rentrais en étranger dans ma vie. Quel

dépaysement! Elle a des yeux qui semblent dire: «Demain comme

aujourd’hui; rien de plus simple.» Mais c’en est fait de l’habitude

naissante; est-ce ma faute? La plante a été arrachée avec sa racine;

elle ne repoussera plus. De ce jour, l’ennui me ronge. Chaque matin, en

entendant le bruit de ses pas, je frissonne. Aujourd’hui, j’ai crié:

Voilà l’ennemi! Elle est si persuadée de ses droits! C’est le comble du

ridicule; mais je ne ris pas, je frémis. La vie est si longue! Il faut

partir. Ce vieux pêcheur qui me disait: «Défendez-moi de courir au

large, je me tuerai...» il avait fini par dormir dans sa barque. Les

flots étaient ses frères et les tempêtes ses sœurs. Il faut que ma vie

se mette au large; les orages et moi, nous avons un air de famille. Je

partirai demain; je lui écrirai de Marseille...»

Puis il avait écrit en travers:

«Quel temps! ce sirocco allume mon sang; j’ai la tête en feu. Je ne puis

demeurer en place. Écrirai-je toute la nuit? la Berre à traverser, les

dogues de M. de Malombré, escalader un balcon... Aventure vieille comme

le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle. Et demain? Demain je

partirai pour l’Afrique, je chasserai le lion dans l’Atlas. Pauvre

invention! J’ai l’esprit aussi usé que le cœur...»

Quand un innocent est condamné à mort, le meilleur service à lui rendre

est de rédiger sa sentence en des termes dont l’odieux le révolte;

l’indignation lui rend le courage et le préserve du désespoir. Dans

l’affreux malheur qui m’accablait, cette faveur du moins ne m’était pas

refusée; grâce au ciel, l’arrêt que je venais de lire était assez cruel

pour que ma fierté révoltée me donnât la force de supporter et pour

ainsi dire de braver ma douleur. Si ce funeste papier m’eût appris

seulement que Max ne m’avait jamais aimée, que Max était las de sa

chaîne, que Max songeait à me fuir, j’aurais succombé à mon chagrin;

mais quel mépris il faisait paraître pour mon caractère, pour mes

droits! Cédait-il en me trahissant aux irrésistibles entraînements d’une

passion? Le temps était à l’orage, il faisait du vent, et il recourait à

une aventure vieille comme le monde pour tromper sa fièvre et amuser un

instant son ennui, car à qui donc étais-je sacrifiée? A une illusion

détruite, à un caprice épuisé, à l’une de ces femmes que l’on traite en

enfant et qu’on console avec des chansons. Chose étrange, dans le

premier moment je détestais plus la faute que le coupable; Max

m’inspirait un peu de cette pitié qu’on ressent pour un fou, pour un

malade; mais je prenais en horreur la vie et le monde où les événements

qui décident d’une destinée dépendent d’un coup de vent, du nombre des

battements du pouls, d’un accident, d’un frisson, et où nos cœurs sont à

la merci des insolentes surprises du hasard.

Quelle nuit! monsieur l’abbé! Tantôt je relisais l’écrit fatal; j’en

savourais lentement le poison, je répétais vingt fois un mot, une ligne,

et je cachais mon visage dans mes mains en pleurant. Tantôt un nuage se

répandait sur mes yeux, tout devenait obscur dans mon esprit; alors je

me levais, je marchais, j’allais et je venais, cherchant en vain dans le

chaos où elles se perdaient mes pensées disparues, ne retrouvant que le

souvenir vague et confus d’un indicible outrage, et sentant le sol se

dérober sous mes pas, comme si l’orage qui grondait en moi eût fait

vaciller les murailles et que la terre eût tremblé devant ma colère.

J’étais décidée à attendre Max, mais je ne pus demeurer plus longtemps

dans cette chambre pleine d’intelligences secrètes avec mon malheur; les

murs qui l’avaient vu écrire, la chaise où il s’était assis, la plume

dont l’encre était à peine séchée, tous ces complices de la faute

blessaient cruellement mes yeux. Je m’avançai sur la galerie,

j’approchai du petit escalier en limaçon qui la termine; c’est par là

qu’il avait dû sortir; accoudée sur la balustrade, je croyais le voir

descendre, la tête haute, le cœur libre de remords, serein, impitoyable,

n’apercevant pas, debout sur le seuil qu’il allait franchir, la justice

céleste qui plaidait ma cause et lui criait mon nom.

Pendant des heures, j’errai le long de la galerie, croyant sans cesse

entendre un bruit de pas, toujours trompée par le vent, dont les jeux

lugubres semblaient insulter à mon angoisse.

«Je souffre, me disais-je. Qui le sait? qui s’en soucie? qui me

plaindra?»

Je songeai à Mme d’Estrel. Quand je lui aurai tout conté, pensai-je,

elle se renversera dans sa chaise longue, me représentera que ces sortes

d’aventures sont communes, qu’il faut tout endurer sans se plaindre, que

nous ne pouvons rien, que le plus sage est de ne rien vouloir et de se

taire, après quoi nous pleurerons ensemble, et, quand nous aurons bien

pleuré, qu’y aura-t-il de changé ou de réparé dans ma vie?...

«Comment cela finira-t-il?» me disais-je encore et en vain je cherchais

une issue, ma pensée se heurtait partout contre un mur d’airain. Je

voyais d’avance mes jours s’écouler dans un éternel tête-à-tête avec une

idée fixe et déchirante; je pressentais ces mille détails de la vie

réelle qui multiplient la souffrance sans la varier; à ma douleur

présente s’ajoutait déjà le fardeau des longs ennuis et des amers

dégoûts qui m’attendaient, et je me sentais fléchir sous la pesanteur de

mon avenir.

Épuisée de fatigue, je me laissai tomber sur un pliant placé en face de

la statue. Je fus quelque temps sans la voir; enfin je levai

machinalement les yeux sur elle; et, en la reconnaissant, ma colère, qui

s’était changée en une morne tristesse, se ralluma tout à coup: cette

statue n’avait-elle pas servi d’entremetteuse entre le malheur et moi?

Mais au bout d’un instant ma colère tomba, je m’attendris. La déesse me

transporta dans les lieux qu’elle avait habités avec moi; je revis

Louveau, la fumée qui sortait de son toit, la cour où m’attendaient mes

pigeons, ma chienne accroupie sur le seuil, l’humble vallon perdu dans

la brume, la face triste, mais amie, de mes rochers grisâtres, l’étoile

qui se levait sur les sapins, ces collines qui m’avaient longtemps

cachée au monde, ces chemins creux, ces sentiers déserts où j’avais

promené mes oisivetés et mes rêveries, et qui m’avaient entendue plus

d’une fois soupirer follement après l’inconnu.

Que j’avais été ingrate et aveugle! A quelles perfides amorces

m’étais-je laissé prendre? D’où m’étaient venus ces rêves, ces désirs

insensés qui appelaient tout bas le malheur? Il était enfin venu, et,

avide de ses embrassements, je m’étais élancée d’un bond au-devant de

lui; il tenait sa proie, il ne devait plus la lâcher...

Je tressaillis; je venais d’entendre au loin des aboiements de chiens de

garde.

«Ah! m’écriai-je en joignant les mains, qu’on me le rapporte blessé,

meurtri, sanglant, peut-être aurai-je la force de lui pardonner; mais

s’il revenait heureux et triomphant...»

Je n’en pus dire davantage; ce que venait d’entrevoir mon imagination me

rendait muette.

Déjà le jour s’annonçait; une teinte grise se répandait au ciel; je

distinguais vaguement les contours des collines et la forme des arbres;

les fureurs du vent s’étaient ralenties. Au pied de la maison, des pas

firent crier le sable. Tout mon sang reflua vers mon cœur. Bientôt une

porte s’ouvrit, un frôlement se fit entendre, une ombre parut au haut de

l’escalier.

Je me levai, je m’avançai. Max était resté immobile sur la dernière

marche. M’arrêtant à deux pas de lui, la tête penchée, je le regardai.

Il avait fait un geste de surprise, puis il s’était accoudé sur la

balustrade, et il attendait. Je crus découvrir dans ses yeux un regard

d’insulte et de défi. Alors je voulus parler; mais ma langue se glaça,

mes jambes se dérobèrent sous moi, et je tombai sans connaissance.

Le roman d'une honnête femme · 第 14 / 34 题