Quelqu’un a dit que personne n’était jamais «resté au milieu d’une
semaine». Ce qui diminue le prix de cette consolation, c’est que la
semaine finie, personne n’est dispensé d’en recommencer une autre. C’est
l’expérience que je fis après votre départ. Les premières journées qui
le suivirent me parurent infinies. A la vérité, vos visites n’avaient
jamais été très fréquentes, mais elles revenaient à des époques réglées.
Je les espérais, je les attendais; c’était le seul événement de ma vie.
Et puis (ne vous fâchez pas!), vous aviez beau venir seul, un hôte
invisible vous accompagnait; c’était le monde, le monde en soutane, je
le veux, mais le monde enfin. Vous saviez des nouvelles, vous vous
plaisiez à les conter. Jamais piété ne fut plus enjouée ni plus aimable
que la vôtre, et je doute que dans votre ordre même, qui de tout temps
s’est piqué de rendre la religion agréable, vous ayez votre pareil. Au
risque de vous pousser à bout, j’ajouterai que jamais saint ne fut plus
instruit que vous des choses de la terre. Vous l’aimez, cette pauvre
terre, sans que le ciel ait le droit d’être jaloux. De quoi ne
causions-nous pas! Minuties, bagatelles, chiffons même, tout nous était
bon, car, ne vous en défendez pas, vous avez l’esprit de détail, et par
ce côté, monsieur l’abbé, vous êtes un peu femme. Les hommes, je parle
des plus subtils, résument tout; c’est le gros de l’affaire qui les
intéresse. Les femmes seules savent le prix d’un détail.
«Désormais, me dis-je, tous mes jours se ressembleront. Une porte vient
de se fermer, il n’entrera plus personne.» Et je songeais à ce bûcheron
qui avait charbonné cette inscription sur le devant de sa cabane: «Ici
il ne se passe rien.» Pendant longtemps, je ne pus regarder sans une
sorte de frémissement le fauteuil où vous aviez coutume de vous asseoir:
lui aussi semblait appeler tout bas l’infidèle; mais honteuse de ma
faiblesse, «je n’y penserai plus», me dis-je, et j’eus presque la force
de n’y plus penser.
Quant à mon bon et excellent père, il n’eut guère le loisir de vous
regretter. Vous vous rappelez que, s’il avait acheté Louveau, c’est
qu’il avait cru reconnaître dans le petit plateau qui termine la _combe_
l’emplacement d’une villa gallo-romaine. Bâtiments et terrain, il eut le
tout à bon compte. Le voilà grattant le sol. Les fouilles, longtemps
infructueuses, récompensèrent enfin ses peines. Infatigable, ne se
rebutant jamais, à force de questionner la terre, il l’obligea de
répondre. Une hache, des poteries, des débris d’amphores,... enfin la
villa parut. Habitant du Canada, avez-vous oublié les transports d’un
antiquaire du Jura le jour qu’il vous fit toucher du doigt d’antiques
murailles liées par du ciment romain, et qu’au fond d’un caveau il vous
montra des fresques dont les couleurs n’avaient point pâli? Dès lors sa
fortune ne se démentit pas, jusqu’à ce qu’une semaine après votre départ
il fit une trouvaille qui dépassait toutes ses espérances. Je m’entends
appeler, j’accours. Il était pâle comme un linge.
«Mon père, vous trouvez-vous mal?»
Mais il me fit signe de me taire, et d’une main tremblante il me
montrait l’extrémité d’un doigt de marbre qui sortait du sol. Dès que
ses esprits se furent calmés, il fit écarter les ouvriers et acheva le
déblaiement avec ses ongles. Un bras apparut, puis une tête, puis une
draperie, un bout d’aile, bref une charmante statue de trois pieds de
haut et d’une belle conservation. Le cou tendu, il demeura quelque temps
en extase, et je ne crois pas qu’aucune mère ait jamais regardé avec
plus de tendresse dans le berceau où sommeille son premier-né.
«C’est une Némésis! s’écria-t-il en se redressant. Voyez plutôt ses
ailes, son front noble et calme, sa fière chevelure qu’ombrage une
couronne de narcisses! Isabelle, incline-toi devant l’image de la
justice antique et embrasse ton père, il est le plus fortuné des
hommes.»
Dans l’ivresse de son triomphe, il envoya querir tous nos gens pour leur
faire part de sa découverte. Le valet de chambre, le cuisinier, les
fermiers, le ban et l’arrière-ban furent convoqués, jusqu’à Janicot, le
petit porcher.
«Némésis! Némésis!» criait mon père à pleine tête.
Némésis! répétait après lui Janicot, qui, à le voir si content, pleurait
de joie sans savoir pourquoi. La statue fut emportée comme en
procession, et quelques jours plus tard, dressée sur un socle, elle
occupait la place d’honneur dans ce sanctuaire où le plus digne et le
plus innocent des hommes a rassemblé ses vases antiques, ses poteries,
ses figulines, délices de son cœur, fruit précieux des recherches, des
voyages et des dépenses de toute sa vie. Après cela, monsieur l’abbé,
vous étonnerez-vous qu’on se soit consolé de votre départ?
Cette trouvaille, l’espoir d’en faire d’autres, inspirèrent à mon père
un goût si vif pour Louveau, qu’il me proposa d’y passer l’hiver.
«Que perdrons-nous, me dit-il, à ne pas retourner à ***? Dix méchants
platanes alignés en quinconce sur une petite place, quelques dîners
d’ennuyeuse mémoire, quelques parties de whist, des commérages, des
caquets de petite ville, des fâcheux à éconduire, force bâillements à
étouffer. Restons ici, ma reine, dans cette divine petite combe où l’on
déterre des chefs-d’œuvre. Nous y coulerons des jours tranquilles. Foin
des importuns et des sots! Que notre solitude sera douce! Loin du
tumulte du monde, j’aurai l’esprit plus libre, et je prétends, sous tes
auspices, achever en trois mois un mémoire dont il sera parlé dans les
deux hémisphères.»
Je lui fis quelques objections, je lui représentai que la divine petite
combe serait bientôt ensevelie sous la neige, que les caquets des
petites villes valent bien les hurlements des loups, et qu’à *** le
tumulte du monde n’avait rien d’effrayant; mais je le vis si épris de sa
fantaisie que je n’insistai pas. Cependant j’eus regret au quinconce;
croiriez-vous qu’à force de voir des sapins on finit par trouver de
l’esprit aux platanes?
L’hiver se passa comme il put. Les premiers mois, il tomba beaucoup de
neige; pendant quatre semaines, nous ne pûmes mettre le nez à l’air;
pendant dix jours au moins, le sucre et le café nous manquèrent; nous
étions au bout de nos provisions. Je ne parle pas des fureurs du vent ni
de nos cheminées qui fumaient; elles nous donnèrent bien du mal. Il
fallut s’ingénier, se débattre; mais rien ne prit sur la belle humeur de
mon père. Némésis lui tenait lieu de tout; je ne l’avais jamais vu si
épanoui: le moyen que je ne le fusse pas?
Le matin, il travaillait à son mémoire sur la villa gallo-romaine, et,
passant mes manches de serge grise, je remplissais mon office de
secrétaire. Vous savez qu’il dicte toujours, que ses idées, trop
abondantes, arrivent toutes à la fois, se pressent en bouillonnant, se
confondent, s’enchevêtrent, et qu’Isabelle la sérieuse s’entend
quelquefois à débrouiller ce chaos. Le soir, après dîner, nous passions
au salon, et le plus souvent mon père s’en allait chercher et plaçait
devant lui sur un guéridon ces deux vases grecs qu’il idolâtre, et qui
sont le plus précieux joyau de son musée. Vous-même, vous avez souvent
admiré cette amphore à support et à quatre anses, décorée de figures
noires sur un fond jaunâtre. Les proportions en sont belles, le profil
en est pur et fier. Quelle grâce fuyante dans les lignes! et qu’ils sont
nobles et ingénus ces deux enfants si bien drapés qu’une prêtresse
initie aux saints mystères! Mais vos préférences étaient, je crois, pour
cette petite urne de bronze à côtes saillantes que porte un trépied à
griffes de lion, et dont le couvercle est orné sur ses bords de quatre
gentils cavaliers galopant autour d’une ourse qui les regarde faire. En
conscience, moi, je tiens pour l’amphore. Quant à mon père, il ne se
prononce pas; il contemple, il adore et se tait.
Les vases placés devant lui, quand il leur avait payé son tribut de
muette admiration, il tirait un volume de ses grandes poches, et
renversé dans son fauteuil, me traduisait à livre ouvert quelques
centaines de vers d’un poëte grec; puis, pour mettre le comble à sa
béatitude, il m’envoyait au piano et se faisait jouer un thème de
Mozart, le seul grand musicien, disait-il, qui fût un Athénien. Alors en
vain vous vous déchaîniez, vents du Jura; en vain vous faisiez trembler
nos vitres et craquer nos solives! Mon père n’avait cure de vos fureurs.
Cri funèbre des girouettes rouillées, aboiements désespérés des chiens
de garde, grondements lugubres et houleux des sapinières, tous ces
bruits funestes n’arrivaient pas jusqu’à lui. Entendre du Mozart en
contemplant deux vases grecs! Son âme nageait dans les délices, et par
intervalles il se frottait les mains avec frénésie jusqu’à s’enlever la
peau. C’étaient de véritables rages de joie qui ne sont connues, je
crois, que des hellénistes.
Si vous le voulez savoir, monsieur l’abbé, je crois que j’aimais autant
que lui les deux vases grecs, mais je les aimais autrement. Je n’ai
jamais osé vous dire tout ce que je ressentais en les regardant.
Quelquefois la vénération qu’ils m’inspiraient se mêlait de pitié.
«Pauvres exilés! pensais-je, vous rêvez en grelottant à votre ciel bleu!
Qu’y a-t-il entre vous et nos brouillards, nos sapins en deuil, notre
air sans couleur et sans parfum?» Mais le plus souvent ils me
répondaient: Partons!--Et nous partions. Mon père, qui avait visité la
Grèce dans sa jeunesse, la revoyait, je pense, à volonté. Moi, qui ne
l’avais pas vue, je l’imaginais à ma façon, ou, pour mieux dire, les
deux vases me racontaient je ne sais quels champs élyséens où je me
perdais avec eux. Je voyais une mer d’un bleu foncé, tachetée par
endroits de violet et de pourpre, et que des rivages onduleux
embrassaient étroitement, et sur ces rives fleuries je me représentais
des statues d’ivoire, des colonnes, des frontons étincelants d’or et
d’azur, des marbres qui semblaient respirer, des bois d’oliviers, des
brises délicieuses, des chants, des danses, des plis flottants, une vie
libre et pourtant réglée, des âmes à la fois douces et passionnées, des
vertus couronnées de beauté, des sages aux lèvres d’or, d’aimables fous,
des dieux indulgents et familiers... Ah! j’en dis trop. Quand je
m’abandonnais à ces imaginations, il me semblait qu’autrefois, dans un
passé lointain, j’avais vu tout ce qu’aujourd’hui j’étais réduite à
rêver. Des souvenirs endormis se réveillaient en moi, et je comparais
mon âme au château de la Belle au bois dormant. Vous en souvient-il? à
peine le prince eut passé le seuil du palais, le charme fut détruit: la
princesse se dressa sur son séant, ses filles d’honneur se frottèrent
les yeux, les broches recommencèrent à tourner, le canari chanta...
Ainsi faisaient mes souvenirs. «Prenons garde! me disais-je. Silence, ne
réveillons pas ceux qui dorment!»
Un soir de février, mon père me dit (ses paroles me sont demeurées dans
l’esprit, car j’eus l’occasion d’y repenser depuis): «Mon Dieu! que nous
sommes heureux, mon enfant! Non, le sort de l’empereur de la Chine n’est
pas comparable au mien; mais au fond, à le bien prendre, c’est une chose
très-simple que le bonheur, et à la portée de tous. Ce matin, en
m’habillant, je faisais réflexion que le grand fléau de notre pauvre
espèce, ce sont les idées confuses. Folles ambitions, sottes vanités,
tout vient de là. Quiconque voit clair découvre que le bonheur est de
vivre au fond d’une retraite avec son Isabelle.
--Vous oubliez, lui dis-je, les fouilles heureuses, les Elzévirs, les
vases grecs.
--Ce sont les accessoires; Isabelle est le principal.
--C’est le cas de dire, repris-je, que l’incident emporte quelquefois le
fond.
--Allons, ne me taquine pas, répondit-il. Veux-tu que je mette cette
amphore en pièces? Morbleu! j’en sens le prix, et je tiens que la vue
d’un ove bien tourné peut consoler de tous les chagrins; mais encore
faut-il qu’Isabelle soit là.
--Bien, lui dis-je; mais ne parlons pas trop haut de notre bonheur.
Némésis nous entend, et vous savez qu’elle est jalouse des heureux.
--Au nom du ciel, ne la calomnie pas!» me répondit-il avec feu.
Et, me conduisant devant la statue: «Regarde-la bien: a-t-elle l’air
méchant?
--Je ne sais, lui dis-je; mais ses coins de bouche, ses sourcils...
--Ne sont sévères, ma fille, qu’aux parjures, aux orgueilleux, aux
grands coupables, et franchement nous ne sommes pas de ces gens-là.
L’abbé lui-même en conviendrait. Je sais bien que le bonhomme Hérodote
nous a conté certaines historiettes de la jalousie des dieux; mais, à le
bien interpréter, il savait comme moi de quoi il retourne. Qu’est-ce que
Némésis? La règle souveraine qui ramène chaque chose à sa juste mesure,
car, suis-moi bien, tous les êtres ont leur destinée, leur lot, et il
convient qu’ils s’y tiennent. Par malheur, la plus forte tendance de
notre nature est d’abuser:
De tous les animaux l’homme a le plus de pente
A se porter dedans l’excès.
C’est alors, ma fille, que Némésis intervient: _vouloir tromper le ciel,
c’est folie à la terre_. Dans sa juste aversion pour tout ce qui est
excessif et qui entreprend sur les lois communes de la vie, elle frappe
sans pitié de sa lance les fronts superbes, et, en terrassant leur
insolente prospérité, elle donne du jour et de l’air aux humbles et aux
petits. Adorons Némésis, mon enfant: elle représente la mesure suprême.
La mesure! nom sacré et la plus belle définition de Dieu: car beauté,
sagesse, bonheur, la mesure est le secret de tout. Après cela, je te le
demande, qu’avons-nous à craindre d’elle? Nous n’abusons de rien; notre
maison n’est pas un palais, pas plus que Janicot n’est un page; depuis
tantôt dix jours, nous buvons notre thé sans sucre; nos cheminées sont
vastes, mais elles fument; tu es la plus belle fille de l’univers, mais
tu n’en sais rien; je suis un très-savant homme et je le sais un peu,
mais je ne le crie pas sur les toits. Allons, rassure-toi; Némésis nous
veut du bien, et j’en reviens à mon dire: pour être heureux, il suffit
d’y voir clair.»
Alors je lui récitai ce mot d’un poëte grec qu’il m’avait lu la veille:
«Prenez garde aux hasards dont la vie est pleine; il n’est pas de pierre
sous laquelle un scorpion ne puisse se glisser.»
Mais il me répondit: «Les scorpions! les scorpions! Je ne crois pas aux
scorpions!»
Vers la fin de février, l’hiver s’adoucit, la neige fondit. J’en
profitai pour faire chaque après-midi une promenade à cheval. Un jour
que, montée sur ma chère jument grise, je traversais ce bois que vous
aimiez, à défaut d’un scorpion, je fis rencontre d’un loup. J’eus peur,
mais je fus fâchée d’avoir eu peur. Les loups du Jura sont courtois.
Celui-ci me devina et fit à ma fierté la grâce de s’enfuir.