«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué la place considérable
que la langue française a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les
considérations historiques qui expliquaient dans une large mesure cette
situation privilégiée--création de nombreuses églises wallonnes et
d'écoles françaises--ont forcément perdu, par suite des circonstances,
beaucoup de leur valeur. Cependant, le français garde son prestige et,
si la connaissance de notre idiome n'est plus considérée comme la plus
utile, l'étude du français reste toujours la plus attrayante et la plus
nécessaire pour les classes aristocratiques et pour tous les hommes
cultivés.
»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française n'a trouvé un terrain
plus favorable qu'en Hollande. Dans les grands centres, elle a créé des
associations puissantes et dans beaucoup de petites villes de province
des sections vivantes. Tout récemment encore, une section s'est fondée à
Assen, la capitale de la province la moins importante du royaume.
»Cette année le choix des conférenciers a été particulièrement heureux.
Mme Thénard, M.Chailley--Bert etc., ont obtenu partout, et notamment à
la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et très mérité. En général,
les soirées dramatiques, qui offrent plus de variété et une note plus
gaie que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées du public.
Par tempérament ce dernier est plutôt froid, mais chaque fois que des
artistes parisiens entrent en contact avec lui la glace ne tarde à se
rompre et la soirée finit par une ovation.
»On continue à lire de préférence les ouvrages français. Nos écrivains,
les romanciers spécialement, se sont créé dans ce pays une excellente
clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation à Paris ne tarde pas à
faire son apparition à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans
chaque ville, des sociétés de lecture fournissent à leurs membres, à
prix fort modérés, une foule de revues françaises très demandées.
»En réalité, le français ne semble pas avoir perdu de terrain, comme on
avait pu le craindre un instant. On se souvient que le conseil municipal
de Rotterdam résolut, il y a quelques années, de supprimer l'étude du
français dans les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit grand
bruit. Or, d'après nos renseignements puisés à la meilleure source,
toute l'affaire se réduit à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un
essai et il a supprimé le français dans une seule école publique. Cette
dernière n'est fréquentée que par des enfants de la petite bourgeoisie.
Les parents jugent la connaissance de l'anglais et de l'allemand plus
utile à leurs enfants au point de vue commercial. Mais dans toutes
les autres écoles le français reste inscrit au programme comme branche
obligatoire.
»Même dans certains établissements libres, on consacre beaucoup de temps
et de soins à l'étude de la langue française. Ainsi, à l'institut de M.
Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines classes jusqu'à sept
heures par semaine à l'enseignement du français. Et les résultats sont
positivement remarquables.
»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur d'avoir introduit aux
Pays-Bas, pour l'étude des langues vivantes, la méthode directe ou
intuitive, qui consiste à parler à l'enfant et à le faire parler dès le
début. Le maître chargé d'enseigner le français proscrit dans ses leçons
l'usage de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué une vive
opposition de la part des défenseurs de la vieille méthode des
traductions. Mais les progrès des élèves sont si rapides, la supériorité
de la nouvelle méthode ressort si clairement que M. Esmeijer a eu
beaucoup d'imitateurs et que la cause paraît gagnée.
»Dans cet établissement modèle, les enfants commencent l'étude du
français dès l'âge de six ans, tandis que dans les autres écoles on ne
débute qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices--une demi-heure
par jour--ces petits garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment
avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures, les travaux des
élèves sont absolument remarquables. En narration française, beaucoup
d'entre eux dépassent la moyenne des jeunes Français aspirant au brevet
élémentaire.
»Naturellement, le français est aussi enseigné avec soin dans les
gymnases, dans les écoles secondaires et dans les classes supérieures
des écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans l'enseignement
libre, suffit pour montrer tout le prix qu'on attache à la connaissance
de notre langue».
(_Le Petit Temps_, 4 mars 1900.)