On a publié naguère dans une revue de vulgarisation[85] un article orné
de ce titre brillant: «La Guerre des langues». Malheureusement,
quoique muni d'une érudition toute fraîche et assuré des plus récentes
statistiques, l'auteur, qui est un étranger, n'a pu proférer les
conclusions qui se seraient tout naturellement imposées à un écrivain
français. Il voit la question par le côté extérieur: il est plein de
sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui
adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui veut que l'être unique
triomphe tout entier, même contre tout droit, toute justice et sagesse.
Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et
que même un poète partagerait, puisque la littérature se vend:--comme
[Note 85: On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait
dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle à
être dépouillée de tout caractère polémique.]
les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une
revue française le pourrait être, si son exode avait fourché, d'un
recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la
simplification de notre orthographe et, en vérité oui! de notre syntaxe,
ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, d'un
célèbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un
jésuite prénietzschéen, la plus haute parole échappée à l'instinct de
puissance, doit être rappelé avant toute discussion. Sa clarté dispense
de longs commentaires.
Il est toujours amusant de voir un Tchèque ou un Polonais offrir du
fond de son coeur à un Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats
d'améliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mère; on passe
sur l'impudence et l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine et
sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire à un sérieux judaïque
qu'aucune plaisanterie n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter
sérieusement d'un sujet qui semblait réservé jusqu'ici à égayer la fin
des vaines séances académiques.
En voici l'exposé, repris à son commencement:
Jadis, assure-t-on, le français était la langue parlée par le plus grand
nombre d'hommes. Ce jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits
bonshommes gradués comme des fioles d'officine (dont le démonstrateur
éclaire libéralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois
bien, dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez près par le
japonais et que, bien au-dessus de la française, la fiole russe dresse
sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmétiques qu'il y a
entre les chiffres 85, 58 et 40,--mais c'est tout, car il s'agit des
langues humaines, c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non pas
de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il y a presque deux fois plus
de moulins à parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à
moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois:
il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de
dépouiller les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent. Un
égale un, parfois; le plus souvent 1 = _x_. L'auteur, qui est israélite,
devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé sa religion
au monde entier. Le grec classique n'a jamais été parlé à la fois par un
peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois.
Mais le grec serait mort et sa littérature aurait péri sans la puissance
byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe
occidentale. La destinée d'une langue est déterminée par deux causes,
l'une intime et l'autre d'action extérieure, l'une toute littéraire et
l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle
peut anéantir la première; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la
contrarier, elle peut acquérir une puissance indestructible. L'avenir
sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre
raison ne doit pas nous intéresser fortement. Cependant il est évident
que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de
l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il
est probable que le russe soit le latin des prochains siècles. Le rôle
de la France, avilie par des gouvernements indignes, étant désormais
purement littéraire (à moins d'un improbable réveil), la question qui
peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion, à côté de la langue du
vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles espérer de vivre
littérairement?
C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de langues de parade ou de
cénacles. Car la vie et l'unité d'une langue sont intimement liées à
la vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire de la langue
française l'a montré clairement, quoique à rebours, et l'évolution de
l'espagnol dans l'Amérique du Sud sera prochainement un argument pour
cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les états de l'Europe
vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner
rapidement en une quantité de dialectes dont la différenciation sera
croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple,
qui sont encore vivants et fort nombreux, n'étant plus dominés par
un parler commun qui les régisse et les coordonne, deviendront de
véritables petites langues particulières aussi différentes entre elles
que le wallon et le provençal, le picard et le portugais. Les Français
de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de
Rennes. Il y aura des années et peut-être des siècles de grand trouble,
une anarchie linguistique analogue à la grande anarchie qui suivit la
destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur
fin, sont ingénieux à tourner les obstacles que la nature leur impose.
Ayant besoin d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun doute
celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans
l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bénévoles.
Mais si l'on réfléchit que les fonctions publiques, l'influence et la
richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la
langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives
du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire
absolument conformes à ce que l'on doit entendre de la nature humaine,
toujours inclinée du côté du bonheur sensible.
Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs langues au monde romain;
le latin, que les Vandales avaient respecté en Afrique, ne céda que
beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte,
dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence,
soit du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait résisté aux
Vandales ne put-il résister aux Arabes? Sans doute parce que, malgré que
leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce
et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis
et amusés par une civilisation dont tous les éléments n'étaient pas
étrangers à leur mentalité. Mais aucun contact ni de sentiment ni
d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les
vainqueurs exercèrent tous leurs droits et même celui du massacre.
Le caractère orgueilleux des Romains avait eu le même résultat que
la stupidité des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Français
d'aujourd'hui, ils ne voulurent considérer comme un outil respectable la
langue des vaincus; les soldats de César ne songèrent pas plus à parler
gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulière, Cortez
avait trouvé un interprète au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait
dompter en quelques semaines; César en trouva autant qu'il y avait de
dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les défenses de la
nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe
rencontrera, non des dialectes sans intensité, mais les langues robustes
et résistantes, appuyées sur des littératures anciennes, respectées,
vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui,
en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la
langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprêmes,
les littératures seront encore une force; quand les armées auront été
anéanties, au-dessus des mâles égorgés les femmes se dresseront pleines
d'imprécations et de gémissements où la langue des vaincus affirmera sa
volonté de vivre, même pour la souffrance et pour le désespoir, et les
enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant
que les larmes, autant que les sanglots, pleuré leurs pères. Mais la
vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte
que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe périront toutes,
malgré ce qu'elles contiennent de beauté et d'humanité; elles périront
toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles
doivent échapper à la mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent
encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou
l'ancien français,--lesquelles?
Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple
russe, il faut d'abord éliminer toutes les autres langues slaves, qui
seront les premières détruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possède
une littérature qui puisse ou retarder ou même faire regretter beaucoup
leur disparition; on peut dès maintenant les considérer comme des
phénomènes passagers, et avec un peu d'application déterminer, à un
siècle près, tout cataclysme écarté, la date de l'extinction totale.
Ceci admis, on appliquera le même raisonnement aux parlers scandinaves
dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie, n'en est pas moins
factice et précaire. Même si l'Europe devait, au lieu de la conquête,
subir, châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique que lui
prédisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir
dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwégien.
Ces dialectes réservés à un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes
mêmes un embarras et un piège, et, plus encore, un tombeau.
Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destinée, ni le
portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore,
évoluer, l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré de singulières
modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour
faire douter de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux, mais
aussi dénué de force expansive, l'espagnol subirait le même sort et son
histoire se continuerait outre-mer, à travers les immensités de plus de
la moitié d'un continent immense.
L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à l'Allemagne, déjà enserrée
par une conquête presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance
linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littérature presque
toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et
les derniers siècles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravagé mais
non renouvelé un monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été presque
inféconds. La folie des analyses et des expériences socialistes ont
abruti définitivement le peuple allemand en développant sa double
tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance matérielle. Ses
dernières activités mentales ignorent, plus encore qu'au vingtième
siècle, les joies aristocratiques de la création; il est devenu tout
entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile.
C'est sans répugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur;
il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement l'utilité
hédémonique, les derniers restes de son énergie et son attention depuis
longtemps disciplinée. Sa littérature obscure, lourde et sans éclat
n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel océan
barbare. Les sentimentalités récalcitrantes trouveront dans la musique
un refuge suprême.
Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et
l'Italie. Une île est une proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle
est touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire n'a jamais
d'armée, quelle que soit sa volonté de se créer cet organe de défense;
au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse
d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timorés que chez
n'importe quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait comme
un Martien et n'y ferait pas régner un moindre désarroi ni une moindre
terreur[86]. La conquête linguistique des grandes îles est plus facile
encore que leur conquête militaire; il n'y faut que de la persévérance.
L'entêtement s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de lucre,
par les saines idées d'utilité; l'instinct commercial étouffe l'instinct
national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires,
la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu.
[Note 86: Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui
fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs
écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion des Boers! Que
doit donc être le terrien anglais?]
L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou n'a plus de langue
littéraire. Tels Anglais qu'on nous apprend à vénérer comme de grands
écrivains ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la phrase et du rythme;
ils écrivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et
comme ils pensent, en oubliant une partie des idées. Quand ils croient
composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs pensées à la bataille,
comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isolés.
On ne sait pas encore ce que veut dire _Hamlet_; on sait qu'enlevée la
broderie admirable des images il ne reste de _Roméo et Juliette_ qu'un
conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une
langue littéraire, et plus forte que la pensée même dont elle est
l'expression. Moment unique: les poètes anglais ne sont presque jamais
des artistes, et c'est l'inverse en Italie, où l'art verbal recouvre si
peu de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou
d'un Carlyle soit goûtée par un peuple glorieux de sa force et ardent à
la vie. Ce n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le passage de la
langue anglaise de l'état vivant à l'état classique ne pourra donc être
déterminé que par le respect dont même des barbares auront appris à
entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de
son oeuvre est déclaré sacré, des centaines de noms et de livres
anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du génie sauveur; mais ce
triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare,
dans les derniers siècles de l'Europe, aura été fort négligé par une
Angleterre de plus en plus méthodiste et commerciale. La mort de
Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du moins de tentatives
intéressantes pour l'impossible fusion des idées de beauté et de vie
humaine. Après la disparition du prophète de la lumière, l'Angleterre
est revenue avec délices à ses joies sombres et closes. La peinture
claire et les étoffes transparentes sont incompatibles avec la nécessité
de la houille; là où il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer
des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des
choses fortes, de boire en écoutant la pluie battre les vitres. Quelques
distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les
revers militaires et des difficultés sociales ont encore durci le
caractère de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enfermés
dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-même
pour oublier les blessures qu'elle a reçues de l'étranger et c'est la
religion qui a bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié dans le
reste de l'ancienne Europe ou retourné parmi les peuples latins à
l'état de superstition païenne, le christianisme est encore vivant
en Angleterre au jour même de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se
liquéfier en une résignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que
Dieu l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel Israël, il faut que
l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées
ont inspiré toute une vaste et basse littérature. Depuis deux ou trois
siècles, les femmes seules écrivent, la baisse des salaires dans les
travaux intellectuels ayant à la fin écarté les hommes d'une profession
dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire auquel de tout temps
elles aient été propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles
sont sans concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le même et
toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrarié par
l'état de péché d'un des amoureux (l'homme, la femme étant le lys parmi
les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine
a besoin de copie) permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune fille
de dix-huit ans, aucun homme dépassant la trentaine, aucun personnage
marié, ni mâle ni femelle, hormis de vénérables parents, ne figurent
jamais dans ces histoires dévotes, sinon tout au fond du tableau. De
même que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur
crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement sans doute, comme les
coléoptères, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu.
Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement de l'Angleterre, une
seule romancière osa une timide allusion au mécanisme de l'amour; elle
dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais dont le nom,
pendant cette longue période, fut connu sur le continent.
[Note 87: C'est au nom du christianisme que, cette année même,
les juges anglais poursuivent comme _obscènes_ les livres de libre
philosophie scientifique édités par l'_University Press_: la _Pathologie
des Émotions_, la _Psychologie sexuelle_, le _Vieil et le nouvel Idéal_,
le _Rythme des pulsations_, _Responsabilité de déterminisme_. Ce dernier
ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fêré. Ce sont des livres
que le cléricalisme protestant envoie maintenant au bûcher de Servet.
L'Angleterre est manifestement à la veille d'un renouveau de fanatisme.]
(Ici on pourrait supposer que la décadence de l'Europe du Nord avait été
singulièrement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du
seigle était descendue à Christiana; celle du froment à Newcastle et à
Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée.
Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et le centre de l'Europe,
par suite d'une déviation du grand courant équatorial, la température
de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc
reculé vers le sud, Rome était redevenue la vraie capitale du monde, et
la Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur. Un nouvel empire
s'étendait, limité au nord par le Danube, de Vienne à Palerme et de
Gênes à Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis océan entre
deux mondes, arrête longtemps les Slaves, malgré les complicités qui
travaillaient pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait
toute une histoire future.--Mais c'est trop facile.)
L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse) une résistance
imprévue. Sa défense, c'est l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une
vie extérieure régie par la recherche de la volupté, l'envahisseur
s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armées fondent; Capoue renaît
dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au
sourire milanais la rudesse d'une langue mal élevée? Si une des langues
de l'Europe doit survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien,
la moins souillée, la plus souple, la plus fraîche et, en même temps, la
plus égoïste et la plus fière des soeurs romanes. La paresse du peuple
italien, sa délicieuse ignorance lui ont forgé à son insu une force
linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun mot
étranger sans le dépouiller d'abord de son harnais d'origine: cette
délicatesse a donné au peuple l'illusion que toutes les nouveautés
verbales sont des filles légitimes du génie italien, et la conviction
de parler une langue pure lui a inspiré un grand dédain pour tous les
autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent
pas de sa flûte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui,
en ces siècles éloignés, a gardé son prestige sacré. La connaissance
d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité, et comme elles
évoluèrent sur le même sol, on les trouve historiquement enlacées dès
qu'on éventre une colline, dès qu'on remue les ruines d'une église ou
d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien
porterait aux hommes futurs la connaissance où le souvenir des
civilisations modernes. Devoir peut-être un peu lourd pour une langue
qui s'est perfectionnée dans la bouche du peuple plutôt que dans le
cerveau des écrivains. La littérature italienne des derniers siècles
est lumineuse et légère, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et
c'est peut-être ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront
se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé; les hommes, las des
philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins.
En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui crée et recrée
sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes à manier cet instrument
délicat et terrible sont en très petit nombre. Dès que les écrivains
sont légion, dès que la culture littéraire s'épand sur la nation
entière, substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie
de l'action volontaire et préméditée, il se produit une déviation
esthétique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation
est un gâteau et que les parts sont d'autant plus petites que les
convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais
la notion deviendra évidente. Comme tout se tient, si la houille venait
à manquer, la production littéraire baisserait de moitié. Les aphorismes
de Malthus sont applicables au génie. Parce que des millions d'imbéciles
veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-être un jour de la
rame de papier nécessaire pour faire connaître un nouveau _Zarathoustra_
aux mille cerveaux d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On écrira
là-dessus des choses très belles et très inutiles quand les Barbares
auront incendié Paris.
A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature française que celle
des siècle anciens, et la langue, déformée par les étrangers auxquels on
l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchâssés
chacun dans une orthographe superstitieuse. Déjà pour bien parler
français à la mode des bureaux de rédaction et des cercles sportifs,
il faut connaître la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six
langues étrangères; à la veille de l'invasion, la langue française sera
un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni même les Français,
qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques
poètes, ils useront du latin ou de telle vieille forme séculaire: on
écrira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin
socialisée, se composera de romans historiques où la civilisation
d'aujourd'hui sera représentée sous les couleurs que nous attribuons
maintenant à l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de science
élémentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La
contradiction étant impossible, toute puissance appartenant à l'État,
seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'État; mais personne
n'aura l'inutile courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés
pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas à l'admirable
organisation française de l'esclavage socialiste; ce bagne sera
l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante
dans le reste de l'Europe. Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que
tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88].
[Note 88: M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à
Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne».
Voici l'anecdote résumée par _le Temps_ (7 février), d'après le
_Litterarische Echo_ de Berlin:
«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut
peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le poussa à rendre
visite, en passant la Manche, au plus grand des poètes français vivant.
Il débarqua donc à Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Dès le
jardin, il eut de Victor Hugo une première vision à laquelle, certes, il
ne s'attendait guère. Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat
de sa maison, «vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements
gymnastiques après avoir pris une douche froide.
Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec une grande
affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme il était naturel
entre Français et Allemand et à cette époque, sur les rapports des
peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc demanda à Victor Hugo s'il était
jamais allé en Allemagne. «Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du
Rhin, que je considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi
il n'y ait pas de frontières».
Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que Nietzsche
devait développer plus tard: «Un jour viendra où l'Europe ne connaîtra
que des Européens, et non plus des Français, des Allemands, des Russes.
Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de différence
(Waldmüller reproduit cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des
langues prendra fin: une seule suffira.
--Laquelle?
--Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien,
l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour
les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands avoir trop de
mollesse: reste le français, la langue où se fondent l'énergie et la
douceur.
Et Hugo continua, poursuivant son idée:
--Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout que
des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui
connaît cette langue absurbe?
--Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre
le français?
--Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte.
Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République.
--Et puis!
--Les républicains français tendront la main aux Allemands. Ceux-ci
chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimées,
etc».]
La France périra ainsi ou de toute autre façon, mais elle périra, et
tout périra. Cependant, cette part faite au prophète pessimiste qui
vaticine en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il n'est pas
inutile de se livrer à quelques réflexions d'un autre ordre, moins
amères et plus vérifiables.
Si l'influence linguistique de la France a diminué, surtout depuis
trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute
politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort;
dans cette force, la littérature est un appoint, elle n'est que cela. Le
patronage littéraire de la France s'étend encore aujourd'hui sur la plus
grande partie du monde civilisé; il est plus vaste qu'au dernier siècle;
s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie
militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui
a le plus gagné, peut-être, au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au
génie littéraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il
s'est obstiné à se taire ou parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que
les lettres françaises ont maintenu et peut-être étendu leur vieille
domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontières, la vraie
littérature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre,
n'existerait peut-être plus. Qu'il le veuille ou non, un écrivain
français a trois clientèles dont voici l'importance décroissante:
Paris, l'Étranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence
littéraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la
politique et par le commerce. Les livres français sont lus par des
hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi
qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques.
D'autre part les Français de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre
unique et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment que se permet
leur génie égoïste et national.
Pour propager la littérature française à l'étranger, il suffit que nous
écrivions de bons livres dans une langue à la fois traditionnelle et
renouvelée par les conseils d'une sensibilité originale; propager
la langue française, en tant que langue de commerce et d'usage, il
suffirait peut-être, à l'heure actuelle d'une politique ferme, et au
besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas
un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles
hommes d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé en France le
rôle de pasteurs de peuples.
Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance française qui
pourront suppléer à notre atonie politique, et encore moins tels petits
remèdes de bonne femme sérieusement préconisés par des journalistes:
nommer des correspondants étrangers de l'Académie française, instituer
un Prix de Paris pour les étudiants étrangers! L'inutilité de ces
mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une
maison de commerce qui donnerait des primes à ses clients; ni elle
n'est une dame qui doive condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses
faveurs.
S'il faut simplifier çà et là notre orthographe, ou désencombrer de trop
puériles règles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques,
c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous ôterons des baleines au
corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais
non afin de favoriser les mains grossières.
La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de
vouloir accommoder au goût des sauvages comme une fabrication de
cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait, malgré la logique,
le moindre rapport vrai entre la difficulté du français et sa présente
inertie d'expansion[89]. Le français est-il plus difficile aujourd'hui
qu'il y a un siècle? Loin de là ; il l'est beaucoup moins par l'abondance
des excellentes méthodes répandues dans le public, par l'abondance aussi
des livres à bon marché. L'orthographe est la même, mais plus régulière;
la syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs, à côté de
l'orthographe anglaise, ce résumé de toutes les incohérences, toutes les
orthographes, même la française, apparaissent cristallines.
[Note 89: Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de
la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école commerciale
de Rotterdam a rayé de son programme le cours de français; il transforme
cette école unique en «certains établissements pédagogiques...» et
pousse une hargneuse allusion à l'Affaire... La langue française est
fort répandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question
difficile à résoudre, mais il est manifestement absurde d'écrire: «Les
Hollandais s'éloignent de plus en plus de notre langue et de notre
littérature». Pour permettre d'apprécier la question,--et la bonne
foi du pamphlétaire, nous donnons en appendice, une _pièce
justificative_.--De temps en temps les journaux (encore!) nous informent
que le français va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la
connaissance de l'anglais était absolument indispensable à Jersey;
aujourd'hui le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la
collection des carres et prospectus distribués aux étrangers, et
tous sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si
prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre
information avant d'en faire état.]
Mais je ne professe pas tout à fait les idées communes sur les obstacles
qu'apporté en une langue la complication de son orthographe. Les mots
dont l'épellation est la plus anormale sont précisément ceux qui
se gravent avec le plus de netteté dans la mémoire. Personnellement
j'aurais moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise que sur
l'italienne, et pourtant autant l'une est démente, autant l'autre est
raisonnable. Comment oublier que _Brougham_ se prononce _Brôme_ ou
que _viz_ se lit _nameley_: N'exagérons pas cependant l'attrait de ces
chinoiseries. Il en est un peu de la facilité de l'anglais comme de la
supériorité des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura
de bonnes jambes. Une langue très utile est beaucoup plus facile à
apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté, la vérité, la beauté,
autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits
graphiques amusants que l'auteur a fait graver à la fin de son article
pour conquérir l'aveu immédiat de sa clientèle. Six échelles de hauteur
arbitrairement graduée affirment aux plus obtus (et au besoin à ceux qui
ne sauraient pas lire) que, trois échelons gravis, on peut se délecter à
lire les poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser le dixième
pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages
suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison de perspective et que,
vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout à fait
la même que si on contemple ces symboliques échelles d'Amsterdam ou de
Hambourg.
C'est par ces moyens qu'un commerçant établi en France travaille à
l'extension de la langue française. Ils doivent lui sembler bons,
puisqu'il est intéressé dans cette question qu'un écrivain aurait
traitée avec plus de désintéressement ou un savant avec plus de
compétence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation réelle de
notre langue à l'étranger les renseignements précis et valables que ne
m'a pas donnés une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il
faudrait s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui parcourent
sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls
savent la vérité sur le pouvoir d'échange de la langue française, sur la
valeur monétaire d'un mot français à Batavia, à Buenos-Ayres, au Caire
ou à San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la
revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire seraient consultés,
et il faudrait les croire, car la littérature, par dernier privilège,
échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et
on saurait quelque chose.
Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous,
écrivains orgueilleux, dire notre vaine pensée sans nous demander si
elle retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds.
Janvier 1900.