Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être absolument sûr de
l'impunité. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit où rôde
quelque idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour
où vous serez assez fort pour braver toute réclamation. Ce système est
utile quand il s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose
que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec
n'importe quel dialogue.
Quand vous démarquerez un confrère, citez son nom, en passant; ainsi, il
ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous,
moins une phrase, choisie exprès parmi les plus insignifiantes.
N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on
vous adressera; les écritures sont souvent mal déguisées, un hasard peut
vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez de même tous les
petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa
discrétion. Plusieurs journalistes ne doivent qu'à cette persévérance la
situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse.
Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme
secrétaire chez un homme influent, et là, tout en acceptant les
ordinaires obédiences: promener les enfants, sortir le chien à l'heure
de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies empruntés,
et plusieurs autres besognes qui préparent merveilleusement à la vie
littéraire; là, s'offrir, un jour que le maître est malade, à rédiger
son article, peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un jour
aller dire la vérité au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure,
qui ne réussit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur
pour un journal et pour le public.
Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutôt
les idées que je soumets aux méditations de votre esprit précoce. Jeune,
ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés ni scrupules, vous
avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espère que cette petite
collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes.
Septembre 1896.