L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un
centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société est
une colonie animale sans système nerveux central. La conscience d'un
peuple, la conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit toujours
d'une conscience particulière à laquelle par imitation s'agrègent les
consciences éparses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'être
absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, les divergences
qui se taisent ou qui n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par un
assentiment qui paraît unanime. Les hommes sont très souvent dupes des
métaphores qu'ils ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, on la
pousse un peu, une transformation s'opère. Paris est devenu le cerveau
de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, voici les
artères, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine
vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les
raisonnements qui agréaient à notre logique, appliqués au corps humain,
nous allons les répéter avec innocence sur un être fictif et qui, en
tant que matière à dissection psychologique, ne peut être sérieusement
comparé à rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en
revient pas là après quelques figures, on n'a fait qu'une excursion
ridicule dans la mauvaise littérature[65].
[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est
encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de la
_République, V_:
«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de la société,
et nous avons comparé en ce point une république bien gouvernée au
corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la
douleur d'un seul membre».]
Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et
d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément
essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les
sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils
ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches
de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des
boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les
images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout,
étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé
par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un
atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être
caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à
l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser
les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de
mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit
de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe
social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment
qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé
et la puissance de la république.
L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le
christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien
connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le
plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce
sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre
favori un mal plus grand encore.
Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur
éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble
de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles
chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable
traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une
société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne
sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits
de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des
aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles
mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il
est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus
révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce
sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il
ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de
renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que
l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce
que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même.
Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la
sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est
au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une
abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte?
Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires:
le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins
le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de
sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on
leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de
leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général
de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons
privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres
sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même
plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce.
Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être
très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas
inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme
châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins
l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés
de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les
diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale:
qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas
encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la
morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire
enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore
toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original,
s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser
son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes
sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y
suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut
dépecer de souvenir.
Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction.
L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus
faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact
avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les
sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un
fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une
société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y
aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas
d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un
fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute,
par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles
soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus
scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu
près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de
la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront
ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des
amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par
plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes
peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée
a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités
vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes
changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins
(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils
conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui
constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité.
Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui
accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il
sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les
maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être
cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage
sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains
appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient
occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la
mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis
des législateurs de l'amour.