II

L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un

centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société est

une colonie animale sans système nerveux central. La conscience d'un

peuple, la conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit toujours

d'une conscience particulière à laquelle par imitation s'agrègent les

consciences éparses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'être

absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, les divergences

qui se taisent ou qui n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par un

assentiment qui paraît unanime. Les hommes sont très souvent dupes des

métaphores qu'ils ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, on la

pousse un peu, une transformation s'opère. Paris est devenu le cerveau

de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, voici les

artères, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine

vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les

raisonnements qui agréaient à notre logique, appliqués au corps humain,

nous allons les répéter avec innocence sur un être fictif et qui, en

tant que matière à dissection psychologique, ne peut être sérieusement

comparé à rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en

revient pas là après quelques figures, on n'a fait qu'une excursion

ridicule dans la mauvaise littérature[65].

[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est

encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de la

_République, V_:

«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de la société,

et nous avons comparé en ce point une république bien gouvernée au

corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la

douleur d'un seul membre».]

Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et

d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément

essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les

sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils

ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches

de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des

boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les

images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout,

étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé

par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un

atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être

caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à

l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser

les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de

mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit

de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe

social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment

qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé

et la puissance de la république.

L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le

christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien

connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le

plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce

sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre

favori un mal plus grand encore.

Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur

éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble

de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles

chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable

traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une

société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne

sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits

de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des

aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles

mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il

est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus

révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce

sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il

ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de

renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que

l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce

que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même.

Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la

sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est

au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une

abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte?

Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires:

le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins

le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de

sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on

leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de

leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général

de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons

privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres

sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même

plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce.

Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être

très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas

inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme

châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins

l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés

de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les

diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale:

qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas

encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la

morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire

enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore

toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original,

s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser

son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes

sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y

suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut

dépecer de souvenir.

Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction.

L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus

faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact

avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les

sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un

fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une

société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y

aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas

d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un

fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute,

par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles

soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus

scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu

près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de

la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront

ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des

amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par

plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes

peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée

a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités

vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes

changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins

(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils

conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui

constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité.

Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui

accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il

sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les

maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être

cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage

sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains

appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient

occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la

mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis

des législateurs de l'amour.

La culture des idées · 第 32 / 64 题