Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer le catholicisme,
s'évertuèrent à démontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la
perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont réussi, tant
la haine a de persévérance et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à
reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme
que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort
illustré, _vir admodum illustris;_ il était du moins fort savant,
comme en témoignent ses «Conformités des cérémonies modernes avec
les anciennes où l'on prouve par des autorités incontestables que les
cérémonies de l'Église romaine sont empruntées des payens[47]». Ce livre
du dévot pasteur est agréable et reste, complété par les diatribes de
quelques fanatiques plus récents, la meilleure preuve de l'antiquité et
aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble
très complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes
se rendent favorables les divinités. On ne perfectionne pas de pareils
systèmes; il faut les accepter tels que les générations les ont
organisés, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les
meilleurs; c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables les
jeux des enfants et une grande folie de vouloir épurer les religions.
Les jeux surveillés par des maîtres taquins n'en restent pas moins des
jeux, quoique moins amusants; les religions réformées n'en restent pas
moins des religions, mais dépouillées de toutes leurs grâces puériles.
Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un
seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une piété plus
large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthéon et de leur
offrir à tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le
seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré leur existence objective mieux que
les héros ou les saints? En ôtant au christianisme le culte des saints,
les protestants lui ont ôté tout ce qui faisait sa vérité humaine. Les
vrais dieux, il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur choix
sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il se fait de l'état divin,
c'est-à-dire de l'état héroïque. L'accord est plus facile avec des dieux
qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur
corps, même perfectionné, par leurs passions, leurs amours; et presque
toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat.
[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. Celle
de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage encore.
On suit celle d'Amsterdam, 1744.]
On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte,
d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à
cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème.
Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition
religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à
lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples,
s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui
pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme
apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens
terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu
de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour
que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée
par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui
démontre sa vérité.
«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe Berger[48], un
contrat perpétuel avec la divinité». Mais la vie de l'homme pieux ou
du croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, et le mystique
lui-même n'échappe pas à cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y
a pas d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi:
sainte Thérèse veut être aimée alors même qu'elle sacrifie ses joies
à sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les
oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le marché
qu'il sauvera l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas moins
naïf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythéistes, car
vraiment on offre alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait,
à la toute-puissante idole intellectuelle. La prière est tout au moins
l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce
demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prière inexaucée à
l'avenir, de se conformer aux règles établies par les prêtres; mais il y
a un accommodement.
[Note 48: _Phénicie_, dans la _Grande Encyclopédie_.]
Dans le _Journal_ inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces
cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que
tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie,
seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner,
de me soutenir jusqu'à la mort..». Il cite à son Dieu les dates où cette
promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern
en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin
contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en
pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur
ta bonté». C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de
ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion
abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en
eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de
moins humain dans l'homme.
Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes
indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat
religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie
humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la
religion, qui est encore à peine pressentie.
La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle
s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle
consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des
formules. Le