Il y a deux manières de penser: ou accepter telles qu'elles sont en
usage les idées et les associations d'idées, ou se livrer, pour son
compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare,
à d'originales dissociations d'idées. L'intelligence capable de tels
efforts est, plus ou moins, selon le degré, et selon l'abondance et la
variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s'agit ou
d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles
images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images unies par
la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et
à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle opération
désunira encore, jusqu'à la formation toujours équivoque et fragile
de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience ces
opérations se trouveraient limitées par la résistance de la matière et
l'intolérance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel,
elles sont soumises à la logique; mais la logique étant elle-même
un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies.
Véritablement l'association et la dissociation des idées (ou des images:
l'idée n'est qu'une image usée) évoluent selon des méandres qu'il est
impossible de déterminer et dont il est difficile même de suivre la
direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, d'images si
hétéroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins
pour un instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on entoure de chiffons
à l'endroit où il porte sur une arête vive, voit en même temps
les genoux des tragédiennes qui sont matelassés contre les chutes
dramatiques du cinquième acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage
amarré sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps
de notre lecture, évoquées dans un parallèle qui nous séduit parce que
les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli,
sont également «fourrés»[24], parce que le coude que fait un câble
ainsi jeté ressemble assez à une jambe pliée, parce que la situation de
Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant
la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la
délicieuse absurdité.
[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.]
[Note 24: Terme technique.]
De telles associations sont nécessairement des plus fugitives, à moins
que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle
aime à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que ce pli d'un câble
s'appelât le «genou» du câble. En tout cas, les deux images restent
prêtes à divorcer; le divorce règne en permanence dans le monde des
idées, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en
demeurent scandalisés; celui qui, pour la première fois, selon que l'un
ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la «bouche» ou la
«gueule» d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité soit de
grossièreté. S'il est malséant de parler du genou d'un cordage, il ne
l'est point d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» d'un flacon.
Mais ces exemples ne sont donnés que comme types élémentaires d'un
mécanisme dont la pratique nous est plus familière que la théorie.
Nous laisserons de côté toutes les images encore vivantes pour ne nous
occuper que des idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces qui
s'agitent éternellement effarées dans les cerveaux des hommes.
Il y a des associations d'idées tellement durables qu'elles paraissent
éternelles, tellement étroites qu'elles ressemblent à ces étoiles
doubles que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les appelle
volontiers des «lieux communs». Cette expression, débris d'un vieux
terme de rhétorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis
les développements de l'individualisme intellectuel, un sens péjoratif
qu'elle était loin de posséder à l'origine, et encore au dix-septième
siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la signification du «lieu
commun» s'est rétrécie jusqu'à devenir une variante de la banalité, du
déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits imprécis, le lieu
commun est un des synonymes de cliché. Or le cliché porte sur les mots
et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie la forme ou la
lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre
la pensée avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement
perceptible; le lieu commun se dérobe très souvent sous une parure
originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature,
d'idées nouvelles exprimées en une forme nouvelle; l'esprit le plus
difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces
plaisirs, trop heureux quand il n'est pas privé à la fois de tous les
deux; cela n'est pas très rare.
Le lieu commun est plus et moins qu'une banalité: c'est une banalité,
mais parfois inéluctable; c'est une banalité, mais si universellement
acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. La plupart des vérités
qui courent le monde (les vérités sont très coureuses) peuvent être
regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire des associations d'idées
communes à un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes
n'oserait briser de propos délibéré. L'homme, malgré sa tendance au
mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; c'est que
la vérité est son bâton de voyage à travers la vie, c'est que les lieux
communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés de la
vérité des lieux communs, les hommes se trouveraient sans défense, sans
appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités qu'ils
adoptent les vérités nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau
de l'homme civilisé est un musée de vérités contradictoires. Il n'en est
pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes
après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si
l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à du bouillon, à du vin,
à du café, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui
doivent former notre repas «successif»; l'horreur serait aussi forte si
l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires
qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques
ont essayé en vain d'opérer de sang-froid l'inventaire de leurs
contradictions; à chaque objection de la raison le sentiment opposait
une excuse immédiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqué
M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent la
permanence et la continuité. L'inventaire des contradictions d'autrui
n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se
heurte à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social d'être le voile
qui dissimule l'éclat trop vif des convictions bariolées. Il faudrait
donc interroger tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, ou du
moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y
compense l'hypocrisie des autres.
Dans les régions animales inférieures et dans le monde végétal, le
bourgeonnement est un des modes de création de la vie; on voit également
se produire la scissiparité dans le monde des idées, mais le résultat,
au lieu d'être une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes
les grammaires générales ou les traités élémentaires de logique
enseignent comment se forment les abstractions; on a négligé d'enseigner
comment elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi tel lieu
commun persiste à vivre sans postérité. C'est assez délicat, mais cela
prêterait à des remarques intéressantes; on appellerait ce chapitre les
lieux communs réfractaires ou impossibilité de certaines dissociations
d'idées. Il serait peut-être utile d'examiner d'abord comment les idées
s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opération
est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies
très lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont à la portée
de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine
historique: deux idées se sont unies un jour sous l'influence des
événements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant
vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux idées,
Byzance--Décadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable
vérité pour tous les hommes qui écrivent et qui lisent, et
nécessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrôler
les vérités qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'idées
s'est étendue à l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les
historiens sages et respectueux, qu'une suite de décadences. On lisait
récemment dans un journal grave: «Si la forme despotique avait une vertu
particulière, constitutive de bonnes armées, est-ce que l'avènement de
l'empire n'aurait pas été une ère de développement dans la puissance
militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la débâcle et de
l'effondrement[25]». Ce lieu commun d'origine chrétienne a été popularisé
dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par
Gibbon; il a été magistralement dissocié par M. Gaston Paris[26] et n'est
plus qu'une sottise. Mais comme sa généalogie est connue, comme on l'a
vu naître et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez
bien ce que c'est qu'une grande vérité historique.
[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.]
[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.]
Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une
vérité. Les idées isolées ne représentent que des faits ou des
abstractions; pour avoir une vérité il faut deux facteurs, il faut,
c'est le mode de génération le plus ordinaire, un fait et une
abstraction. Presque toute vérité, presque tout lieu commun se résout en
ces deux éléments.
Concurremment à lieu commun, on pourrait presque toujours employer le
mot «vérité», ainsi défini une fois pour toutes: un lieu commun non
encore dissocié; la dissociation étant analogue à ce qu'on appelle
analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les
qualités du corps qu'elle dissocie en divers éléments, souvent
dissociables à leur tour; elle se borne à libérer ces éléments et à les
offrir à la synthèse qui, en variant les proportions, en appelant des
éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, des corps entièrement
différents. Avec les débris d'une vérité, on peut faire une autre vérité
«identiquement contraire», travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore
excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et
l'acheminent vers l'état de noblesse dédaigneuse où elle doit aspirer.
Il y a cependant des vérités que l'on ne songe ni à analyser ni à nier;
elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient été fournies par
l'expérience séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent partie des
axiomes de la science. Le prédicateur qui s'écriait en chaire devant
Louis XIV: «Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait une vérité que le
froncement des sourcils du roi ne prétendait pas sérieusement contester.
Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal à
s'établir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement
admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent
ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de nécessité; beaucoup de
peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas
de mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque décès on consulte le
sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et
magique. Nous en sommes encore un peu à cet état d'esprit et toute
mort prématurée d'un homme célèbre fait aussitôt courir des bruits
d'empoisonnement, de meurtre mystérieux. Tout le monde se souvient des
légendes nées à la mort de Gambetta, de Félix Faure; elles se rejoignent
naturellement à celles qui émurent la fin du dix-septième siècle, à
celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le
seizième siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de
cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus
d'une victime judiciaire.
L'homme associe les idées non pas selon la logique, selon l'exactitude
vérifiable, mais selon son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que
la plupart des vérités ne sont que des préjugés; celles qui sont le
plus incontestables sont aussi celles qu'il s'efforça toujours de
sournoisement combattre par la ruse du silence. La même inertie est
opposée au travail de dissociation que l'on voit s'opérer lentement sur
certaines vérités.
L'état de dissociation des lieux communs de la morale semble
en corrélation assez étroite avec le degré de la civilisation
intellectuelle. Il s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des
individus, mais des peuples constitués en nation contre des évidences
qui, en augmentant l'intensité de la vie individuelle, diminuent,
l'expérience permet de dire, par cela même, l'intensité de la vie et de
la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer
de l'immoralité même, de l'insoumission aux préjugés décalogués, un
grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement
intégral, mais une collectivité d'individus trop forts, trop
indépendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple médiocre.
On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct
individuel et des sociétés professer comme société une morale que
chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du
troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.
On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en
examinant l'état présent de la morale sexuelle. Cette morale,
particulière aux peuples chrétiens, est fondée sur l'association très
étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel et l'idée de
génération. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées
n'a pas rendu la liberté dans son esprit aux éléments de cette vérité;
qu'en dehors de l'acte proprement générateur accompli sous la protection
des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des
premières, dans nos civilisations essentiellement chrétiennes), les
relations sexuelles sont des péchés, des erreurs, des fautes, des
défaillances; quiconque adopte en sa conscience cette règle, sanctionnée
par les codes, appartient évidemment à une civilisation encore
rudimentaire. La plus haute civilisation étant celle où l'individu est
le plus libre, le plus dégagé d'obligations, cette proposition ne serait
contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou
pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale ou immorale, cela n'a ici
aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier
coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique
de la natalité européenne montrera aux raisonneurs les plus entêtés
qu'il y a un lien très strict, un lien de cause à effet, entre
l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il en est de même pour
les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse
intellectuelle que les ménages ouvriers se laissent déborder par la
progéniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant
procréé douze enfants, s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres
gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas
encore su dissocier l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération.
Chez eux la première détermine l'autre, et les gestes obéissent à une
cérébralité enfantine et presque animale. L'homme arrivé au degré
vraiment humain limite à son gré sa fécondité; c'est un de ses
privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir.
Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle délivre, cette dissociation
particulière l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle
favorisera le développement ultérieur de la civilisation en maintenant
sur la terre les vides nécessaires à l'évolution des hommes.
Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent à disjoindre l'idée
de femme et l'idée de génération; mais ils avaient dissocié très
anciennement l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel. Quand
ils cessèrent de considérer la femme comme uniquement génératrice,
ce fut le commencement du règne des courtisanes. Les Grecs semblent,
d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne
les a pas empêchés de faire une certaine figure dans l'histoire.
Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même encourager la
dissociation de l'idée de plaisir charnel d'avec l'idée de génération,
mais il provoqua au contraire avec succès, et ce fut une des grandes
conquêtes de l'humanité, la dissociation de l'idée d'amour et de l'idée
de plaisir charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir comprendre
une telle dissociation que l'amour du frère et de la soeur leur eût
semblé nul s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans les basses
classes des grandes villes, on est volontiers Égyptien sur ce point.
Les différentes sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre
connaissance témoignent qu'un état d'esprit analogue n'est pas
absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La
forme particulièrement chrétienne de l'amour chaste, dégagé de
toute idée de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit
s'épanouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment
l'amour pur, puisqu'il ne correspond à rien de définissable, c'est
l'intelligence s'adorant soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait
d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme tient à la disposition
même du corps humain et à la loi de dépendance des organes; on ne doit
donc pas en tenir compte dans une étude qui n'est pas physiologique.
Ce que l'on a appelé maladroitement l'amour platonique est aussi une
création chrétienne. C'est, en somme, une amitié passionnée, aussi vive
et aussi jalouse que l'amour physique, mais dégagée de l'idée de
plaisir charnel, comme cette dernière idée s'était dégagée de l'idée de
génération. Cet état idéal des affections humaines est la première étape
de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme l'état d'esprit où
toutes les idées sont dissociées.
Avec la décroissance de l'influence chrétienne, la première étape
de l'ascétisme est devenue un gîte de moins en moins fréquenté et
l'ascétisme, devenu également rare, est souvent atteint par une autre
voie. De notre temps, l'idée d'amour s'est rejointe très étroitement à
l'idée de plaisir physique et les moralistes s'emploient à réformer son
association primitive avec l'idée de génération. C'est une régression
assez curieuse.
On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanité en
recherchant à quel degré de dissociation se trouvèrent, dans la suite
des siècles, un certain nombre de ces vérités que les gens bien pensants
s'accordent à qualifier de primordiales. Cette méthode devrait même être
la base, et cette recherche le but même de l'histoire. Puisque tout dans
l'homme se ramène à l'intelligence, tout dans l'histoire doit se
ramener à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter
une explication qui ne fût pas diplomatique ou stratégique. Quelle est
l'association d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa
l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il
faut, pour répondre, trouver des idées qui aient pu se joindre également
dans les cerveaux français et dans les cerveaux anglais, ou une vérité
alors incontestablement admise par toute la chrétienté. Jeanne d'Arc
était considérée à la fois par ses amis et par ses ennemis comme en
possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière
très puissante; l'opinion est unanime et les témoignages abondent.
Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une
magicienne. La magie n'était pas nécessairement diabolique. Des êtres
surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'étaient ni des
anges, ni des démons, mais des Puissances que pouvait se soumettre
l'intelligence de l'homme. Le magicien était le bon sorcier: sans
cela aurait-on taxé de magie un homme de la science et de la sainteté
d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait
Jeanne d'Arc, sorcière ou magicienne, se faisaient d'elle, très
probablement, une idée identique dans son obscurité redoutable. Mais si
les Anglais criaient le nom de sorcière, les Français taisaient le nom
de magicienne, peut-être pour la même cause qui protégea si longtemps, à
travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela
est raconté dans l'admirable _Dragon impérial_ de Judith Gautier.
Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la société se faisait-elle
du soldat? N'y aurait-il pas dans la réponse à cette question tout un
cours d'histoire? En approchant de notre époque on se demanderait à quel
moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'idée d'honneur
et l'idée de militaire? Est-ce une survivance de la conception
aristocratique de l'armée? L'association s'est-elle formée à la suite
des événements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti
d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même? Il faut comprendre
cette idée d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les idées de
bravoure, de désintéressement, de discipline, de sacrifice, d'héroïsme,
de probité, de loyauté, de franchise, de bonne humeur, de rondeur,
de simplicité, etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé des
qualités dont la race française se croit l'expression. Déterminer son
origine serait donc déterminer, par cela même, l'époque où le Français
commença à se croire un abrégé de toutes les vertus fortes. Le militaire
est demeuré en France, malgré de récentes objections, le type même de
l'homme d'honneur. Les deux idées sont unies très énergiquement; elles
forment une vérité qui n'est guère contestée à l'heure actuelle que
par des esprits d'une autorité médiocre ou d'une sincérité douteuse. Sa
dissociation est donc très peu avancée, si l'on a égard à la totalité de
la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la
minute psychologique, entièrement opérée en quelques cerveaux. Il y
eut là, au seul point de vue intellectuel, un effort considérable
d'abstraction qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on regarde
froidement fonctionner la machine cérébrale. Sans doute le résultat
atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un
accès de fièvre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente,
et elle fut momentanée, mais elle fut, et c'est important pour
l'observateur. L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus se sépara de
l'idée de militaire, qui est là l'idée de fait, l'idée femelle prête
à recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y
avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'était pas
nécessaire. C'est là le point décisif. Une vérité est morte lorsqu'on
a constaté que les rapports qui lient ses éléments sont des rapports
d'habitude et non de nécessité; et comme la mort d'une vérité est
un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation eût été très
importante si elle avait été définitive, si elle fût restée stable.
Malheureusement, après cet effort vers l'idée pure, les vieilles
habitudes mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément
qualificatif fut aussitôt remplacé par un élément à peine nouveau,
moins logique que l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut que
l'opération avait avorté. L'association d'idées se refaisait, identique
à la précédente, quoique l'un des éléments eût été retourné comme un
vieux gant: à honneur on avait substitué déshonneur, avec toutes les
idées adventices de l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie,
indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, etc. Cette nouvelle
association d'idées peut avoir une valeur destructive; elle n'offre
aucun intérêt intellectuel.
Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous semblent les plus
claires, les plus évidentes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont
cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits
communs. Pour s'assimiler l'idée d'armée, un cerveau d'aujourd'hui
doit l'entourer d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de rencontre ou
d'opinion avec l'idée principale. On ne peut pas demander sans doute
à un humble politicien de se faire de l'armée l'idée simple que s'en
faisait Napoléon: une épée. Les idées très simples ne sont à la portée
que des esprits très compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait pas
absurde de ne considérer l'armée que comme la force extériorisée d'une
nation; et alors de ne demander à cette force que les qualités mêmes
qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore trop simple?
Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour étudier le mécanisme
de l'association et de la dissociation des idées! On parle souvent des
idées; on a écrit sur l'évolution des idées. Aucun mot n'est plus mal
défini ni plus vague. Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur
l'Idée, tout court; il y a des sociétés coopératives qui se mettent
tout d'un coup en marche vers l'Idée; il y a des gens qui se dévouent à
l'Idée, qui pâtissent pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent
les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question dans ces sortes de
divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul,
le mot est peut-être une déformation du mot Idéal; peut-être aussi
le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un débris erratique de
la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social
a déposé au passage en quelques têtes où il roule et sonne comme un
caillou? On ne sait pas. Employé sous une forme relative, le mot n'est
pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; on oublie
trop le sens primitif du mot et que l'idée n'est qu'une image parvenue
à l'état abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une notion, pour
avoir droit au nom d'idée, doit être pure de toute compromission avec le
contingent. Une notion à l'état d'idée est devenue incontestable; c'est
un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la
pensée. Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses. L'idée est
nécessairement vraie; une idée discutable est une idée amalgamée à
des notions concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de la
dissociation tend précisément à dégager la vérité de toute sa partie
fragile pour obtenir l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable.
Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et
absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur
laisser un peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage les a
doués et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abîme qui sépare
l'abstrait du concret. Il y a un état intermédiaire entre la glace et
l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se façonner en aiguilles,
quand elle craque et cède encore sous la main qui s'y plonge: peut-être
ne faut-il pas demander même aux mots du manuel philosophique d'abdiquer
toute prétention à l'ambiguité?
Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques, qui ne fut un
instant dégagée que pour s'obscurcir à nouveau, est de celles qui
touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses
références à la réalité; l'idée de justice, au contraire, peut se
considérer en soi, _in abstracto_. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur
les idées générales, presque tous les patients, prononcé devant eux le
mot Justice, virent en leur esprit la légendaire dame et ses balances.
Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une idée abstraite une
notion de l'origine même de cette idée. L'idée de justice n'est pas
autre chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice est le point
mort de la série des actes, le point idéal où les forces contraires se
neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait passé par ce
point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'idée
de vie, identique à l'idée de lutte de forces, est nécessairement l'idée
de justice. Le règne de la justice ne pourrait être que le règne du
silence et de la pétrification: les bouches se taisent, organes vains
des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés des membres n'écrivent
plus rien, dans l'air froid. Les théologies situèrent la justice au delà
du monde, dans l'éternité. C'est là seulement qu'elle peut être conçue
et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes
sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte d'arrêts, l'arrêt de
mort. L'idée de justice rentre donc bien dans la série des idées
incontestables et indémontrables; on n'en peut rien faire à l'état pur;
il faut l'associer à quelque élément de fait ou s'abstenir d'un mot
qui ne correspond qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée de
justice est peut-être dissociée ici pour la première fois. Sous ce
nom les hommes allègent tantôt l'idée de châtiment, qui leur est très
familière, tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre de la
première. Il s'agit de châtier le coupable et de ne pas inquiéter
l'innocent, ce qui impliquerait immédiatement, pour être perceptible,
une définition de la culpabilité et une définition de l'innocence.
Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une
signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on
demander, faut-il qu'un coupable soit châtié? Il semble, au contraire,
que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus
capable de supporter le châtiment que le coupable, qui est un malade
et un débile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a
des excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est ce que ferait
la justice si, au lieu d'être une conception théologique, elle était
encore, comme elle fut à Sparte, une imitation de la nature. Rien
n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de l'injustice; toute existence
est un vol prélevé sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit
que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la
négatrice des lois naturelles, l'humanité prendrait soin de protéger
les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau
le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende
désormais par la justice ce soit, en même temps que le châtiment des
coupables, l'extermination des puissants, et en même temps que le
non-châtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de
cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, doit donc être recherchée
dans l'évangile, dans le «malheur aux riches» des démagogues juifs.
Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît contaminée à la fois par la
haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire
et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'être dupe du sens
vulgaire des mots. Cependant on démêlerait, en y prenant garde, que
la première cause de la dépréciation de ce terme utile est venue d'une
confusion entre l'idée de droit et l'idée de châtiment; le jour où le
mot justice a voulu dire tantôt justice criminelle et tantôt justice
civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les
instituteurs du peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation,
ont aggravé une méprise qui d'ailleurs servait leurs intérêts. L'idée
réelle de justice apparaît donc finalement comme entièrement inexistante
dans le mot même qui figure au vocabulaire de l'humanité; ce mot
se résout à l'analyse en des éléments encore très complexes où l'on
distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment. Mais il y a tant
d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de
l'exactitude de l'opération, si les faits sociaux n'en fournissaient la
preuve.
Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le
peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il
semble même que, selon le degré de culture intellectuelle, le même mot
n'atteigne que des états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est plus
ou moins contaminée par le souci des intérêts personnels, ou de caste ou
de groupe, et le mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes
de significations particulières et limitées sous lesquelles disparaît,
écrasé, son sens suprême.
Dès qu'une idée est dissociée, si on la met ainsi toute nue en
circulation, elle s'aggrège en son voyage par le monde toutes sortes
de végétations parasites. Parfois, l'organisme premier disparaît,
entièrement dévoré par les colonies égoïstes qui s'y développent. Un
exemple fort amusant de ces déviations d'idées fut donné récemment par
la corporation des peintres en bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe
de la république». Ces ouvriers promenèrent une bannière où leurs
revendications de justice sociale se résumaient en ce cri: «A bas le
ripolin!» Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute préparée
que le premier venu peut étaler sur une boiserie; on comprendra alors
toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité. Le ripolin représente
ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous
avons tous notre ripolin et nous en colorions à notre usage les
idées abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilité
personnelle.
C'est sous un de ces bariolages que l'idée de liberté nous est présentée
par les politiciens. Nous ne percevons plus guère, en entendant ce mot,
que l'idée de liberté politique, et il semble que toutes les libertés
dont puisse jouir un homme civilisé soient contenues dans cette
expression ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de liberté
comme de l'idée pure de justice; elle ne peut nous servir à rien dans
l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus
que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune
prise sur de telles idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles
fausseraient nécessairement toutes les thèses où on voudrait les faire
entrer. Réduite à son sens social, l'idée de liberté est encore mal
dissociée; il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est difficile
qu'il s'en forme une, puisque la liberté d'un individu ne s'exerce
qu'aux dépens de la liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le
privilège; à tout prendre, c'est peut-être son véritable nom; encore
aujourd'hui, une de nos libertés relatives, la liberté de la presse,
est un ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté de la parole
concédée aux avocats; privilèges, la liberté syndicale, et demain, la
liberté d'association telle qu'on nous la propose. L'idée de liberté
n'est peut-être qu'une déformation emphatique de l'idée de privilège.
Les Latins, qui firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient tel
que le privilège du citoyen romain.
On voit qu'il y a souvent un écart énorme entre le sens vulgaire d'un
mot et la signification réelle qu'il a au fond des obscures consciences
verbales, soit parce que plusieurs idées associées sont exprimées par un
seul mot, soit parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement
d'une idée secondaire. On peut donc écrire, surtout s'il s'agit de
généralités, des suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert et un
sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi
des chiffres; le langage conventionnel inconscient est fort usité, et il
y a même des matières où c'est le seul en usage. Mais chiffre implique
déchiffrement. Il est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère
et l'auteur même de l'écriture y échoue souvent, parce que le sens des
mots varie non seulement d'un homme à un autre homme, mais, des moments
d'un homme aux autres moments du même homme. Le langage est ainsi une
grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction, et la vie évolue
dans la réalité la plus concrète; entre la parole et les choses que la
parole désigne il y a la distance d'un paysage à la description d'un
paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dépeignons
ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets
d'antérieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C'est un miracle
que je n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il sera plus à
propos, pour achever cette esquisse, qui n'est qu'une méthode, d'essayer
l'examen des idées toutes modernes d'art et de beauté.
J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures aux langues
classiques qui n'ont pas de mots fixes et précis pour les dire, bien
que les anciens fussent à même, mieux que nous, de jouir de la réalité
qu'elles contiennent. Elles sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la
dépendance de l'idée de beauté; mais cette dernière idée elle-même
n'est autre chose que l'idée d'harmonie et l'idée d'harmonie se réduit
à l'idée de logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De là les
sentiments de plaisir que nous donne la beauté. Ou plutôt, la beauté
est une logique qui est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela,
on comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté, dans les sociétés
féministes, s'est presque toujours restreinte à l'idée de beauté
féminine. La beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant sujet
d'analyse, mais la question est assez compliquée. Il faudrait démontrer
d'abord que la femme n'est pas plus belle que l'homme; que, située dans
la nature sur le même plan, construite sur le même modèle, faite de la
même chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible extérieure
à l'humanité, exactement la femelle de l'homme, exactement ce que, pour
les hommes, une pouliche est à un poulain. Et même, en y regardant de
plus près, le Martien qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des
formes terrestres observerait que, s'il existe une différence de beauté
entre un homme et une femme de même race, de même caste et de même âge,
cette différence est presque toujours en faveur de l'homme; et que si
d'ailleurs ni l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux, les défauts
de la race humaine sont plus accentués chez la femme, où la double
saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit
disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est
presque infléchie sous l'influence du dos qui a une tendance à se
voûter. Les nudités de Cranach avouent naïvement ces éternelles
imperfections de la femme. Un autre défaut auquel les artistes remédient
instinctivement quand ils ont du goût, c'est la brièveté des jambes, si
accentuée dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie
des beautés féminines a souvent été faite; il est donc inutile
d'insister, d'autant plus que la vérification en est malheureusement
trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste si mal à la critique,
comment se fait-il qu'elle demeure, malgré tout, incontestable, qu'elle
soit devenue pour nous la base même et le ferment de l'idée de beauté?
C'est une illusion sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée
pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir charnel. Stendhal
a obscurément perçu ce raisonnement quand il a défini la beauté «une
promesse de bonheur». La beauté est une femme, et pour les femmes
elles-mêmes, qui ont poussé la docilité envers l'homme jusqu'à adopter
cet aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que dans l'extrême
perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type
particulier de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri du nom de
«bellâtre». Si les femmes étaient sincères, elles auraient également
depuis longtemps infligé un nom péjoratif au type de beauté féminine par
lequel l'homme se laisse le plus volontiers séduire.
Cette identification de la femme et de la beauté va si loin aujourd'hui
qu'on en est arrivé innocemment à nous proposer «l'apothéose de la
femme»; cela veut dire la glorification de la beauté avec toutes les
promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu érotique. La
beauté est une femme et la femme est la beauté; les caricaturistes
accentuent le sentiment général en accouplant toujours à une femme,
qu'ils tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur
jusqu'à la vulgarité la plus basse alors que les jolies femmes sont si
rares dans la vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est presque
toujours inférieure en beauté plastique, âge pour âge, à son mari ou
à son amant. Il est vrai que cette infériorité n'est pas plus facile
à démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la
page achevée, pour celui qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est
fort heureux.
L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que par les esthéticiens; le
commun des hommes s'en donne la définition de Stendhal. Autant dire que
cette idée n'existe pas et qu'elle a été absolument dévorée par l'idée
de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donné par une femme. C'est
pour cela que le culte de la beauté est suspect aux moralistes qui ont
analysé la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela
par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme
ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus
naturelles à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en s'opposant aux
excessives apothéoses de la femme ils ont touché aux droits de l'art.
L'art étant l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant être
comprise que sous les espèces matérielles de la véritable idée qu'elle
contient, l'art est devenu presque uniquement féministe. La beauté,
c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins
absolu. La notion de l'art est même assez nette, pour les artistes et
pour l'élite; l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art pur qui
se soucie uniquement de se réaliser soi-même. Aucune définition n'en
doit même être donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant
l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et qui tendraient à
l'obscurcir et à la salir.
Antérieurement à cette dissociation, qui est récente et dont on connaît
l'origine, l'idée d'art était liée à diverses idées qui lui sont
normalement étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité, l'idée
d'enseignement. L'art était l'image édifiante qu'on intercale dans les
catéchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux
derniers siècles. Nous nous étions affranchis de ce collier; on voudrait
nous le remettre au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à l'idée
d'utilité; l'art est appelé social par les prêcheurs modernes. Il est
aussi appelé démocratique, épithètes bien choisies, si ce fut en vertu
de leur signification négatrice de la fonction principale. Admettre
l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est
admettre les roses parce qu'on en tire un remède utile aux yeux;
c'est confondre deux séries de notions que l'exercice régulier de
l'intelligence place sur des plans différents. Les arts plastiques
ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases.
L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthétique et
à lui seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible pour nos
autres facultés ne vaut pas la peine d'être écouté. Cependant, c'est
cette partie caduque qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils
sont le nombre et comme nous sommes régis par la loi du nombre, leur
triomphe semble assuré. L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée
que pendant un petit nombre d'années et pour un petit nombre
d'intelligences.
Il y a donc un très grand nombre d'idées que les hommes n'emploient
jamais à l'état pur, soit qu'elles n'aient pas encore été dissociées,
soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en état de stabilité;
il y a aussi un très grand nombre d'idées qui existent à l'état
dissocié, ou que l'on peut provisoirement considérer comme telles, mais
qui ont une affinité particulière pour d'autres idées avec lesquelles
on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent
réfractaires à certaines associations, alors que les faits auxquels
elles correspondent dans la réalité sont extrêmement fréquents. Voici
quelques exemples de ces affinités et de ces répulsions pris dans le
domaine si intéressant des lieux communs ou des vérités.
Les étendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme
de Saint-Denis, et leur utilité symbolique est demeurée au moins
aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, hors de la guerre,
sont-ils devenus des symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à
expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans
presque tous les pays civilisés, l'idée de patrie et l'idée de drapeau
sont invinciblement associées; les deux mots se disent même l'un pour
l'autre. Mais ceci touche à la symbolique autant qu'à l'association des
idées. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie
du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire.
S'il est amusant que le bleu du drapeau français soit la dévote couleur
de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que
la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole
révolutionnaire. Semblables aux atomes d'Épicure, les idées s'accrochent
comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des
accidents.
Certaines associations, quoique très récentes, ont pris rapidement
une autorité singulière; ainsi celles d'instruction et d'intelligence,
d'instruction et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction
peut témoigner pour une des formes particulières de la mémoire ou pour
une connaissance littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité
de ces rapports forcés apparaît très clairement en ce qui concerne les
femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle
qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence,
l'engourdit. Depuis qu'on les instruit sérieusement, elles n'ont plus
aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on
compare à ce propos nos trente dernières années avec les trente
dernières années de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées n'en
sont pas moins devenues de véritables lieux communs, de ces vérités
qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent
à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dégénérés des
hommes; aux vieilles et vénérables vérités telles que: vertu-récompense,
vice-châtiment, Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur,
autorité-respect, malheur-punition, avenir-progrès, et des milliers
d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles à l'humanité.
On ferait également un long catalogue des idées que les hommes se
refusent à associer, alors qu'ils se complaisent aux plus déconcertants
stupres. Nous avons donné plus haut l'explication de cette attitude
rétive; c'est que leur occupation principale est la recherche du
bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt
que selon la logique. De là l'universelle répulsion à joindre l'idée
de néant à l'idée de mort. Quoique la première idée soit évidemment
contenue dans la seconde, l'humanité s'obstine à les considérer
séparément; elle s'oppose de toutes ses forces à leur union, elle
enfonce entre elles infatigablement un coin chimérique où retentissent
les coups de marteau de l'espérance. C'est le plus bel exemple
d'illogisme que nous puissions nous donner à nous-mêmes et la meilleure
preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le
sentiment qui vient toujours à bout de la raison.
Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-être.
Novembre 1899.