I
Et ideo confiteatur eorum stultitia,
qui arte, scientiaque immnunes,
de solo ingenio confidentes, ad
summa summe canenda prorumpunt;
a tanto prosuntuositate
desistant, et si anseres naturali
desidia sunt, nolint astripetam
aquilam imitari.
DANTIS ALIGHIERI,
_De vulgari eloquio_, II. 4.
Déprécier «l'écriture», c'est une précaution que prennent de temps à
autre les écrivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de
leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dépit que
l'impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y
avoir de l'amertume dans le dédain public d'un homme qui confesse
l'ignorance première de son métier ou l'absence du don sans lequel
l'exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces
pauvres se glorifient de leur indigence; ils déclarent que leurs idées
sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus
neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le
néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c'est le fond et non
la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils
peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de
clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les
premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci:
qu'il y a deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.
Deux littératures: c'est une manière de dire provisoire et de prudence,
afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du
jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littératures et
deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les
écrivains français; cela serait une besogne bien malpropre et de
laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc; la
frontière est tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains qui
écrivent et les écrivains qui n'écrivent pas,--comme il y a les
chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.
Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de
quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l'ère démocratique, il n'avait jamais
été question que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent pas.
Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le monde civilisé est unanime sur
ce point: un écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient ainsi; les
Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par écrire très mal,
voulant écrire trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au point de
la considérer comme un des dons du Paraclet, _vox donus Spiritus_, et S.
Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son _Traité des Psaumes_,
n'hésite pas à dire que le mauvais style est un péché. Ce n'est donc pas
du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence présente
pour la littérature informe; mais comme le christianisme est
nécessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la
beauté extérieure, on pourrait supposer que le goût du mauvais style est
une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitième siècle,
souillée la terre de France: le mépris du style et l'hypocrisie des
moeurs sont des vices anglicans[1].
[Note 1: Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette
époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants
démarquent depuis vingt-cinq ans, _Histoire de la Restauration du
Protestantisme en France au XVIIIe siècle_ (1872).]
Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c'est sans le savoir; il
trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis
que la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet pas que la
philosophie soit une excuse de la grossièreté littéraire; on versifie
les traités d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et
jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre où il n'en faut pas de
l'art et du beau langage le conduisit à adopter un style moyen, propre à
rehausser tous les sujets vulgaires et à humilier tous les autres. Avec
de bonnes intentions, le dix-huitième siècle finit par écrire comme le
peuple du monde le plus réfractaire à l'art: l'Angleterre et la France
signèrent à ce moment une entente littéraire qui devait durer jusqu'à la
venue de Chateaubriand et dont le _Génie du Christianisme_ [2] fut la
dénonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il
n'y a plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de savoir écrire, et
non plus à la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition
invaincue, aussi vieille que le premier éveil du sens de la beauté dans
l'intelligence humaine.
[Note 2: Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses.
Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du premier
tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on trouve _René_ et
des tableaux statistiques, _Atala_ et le catalogue des peintres grecs.
C'est une histoire universelle de la civilisation et un plan de
reconstruction sociale. En voici le titre complet: Génie du
Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne par François-Auguste
Chateaubriand.--A Paris, chez Migneret imprimeur, rue du Sépulcre,
f.s.g., n° 28. An X, 1802.--5 vol. in-8.]
Mais la manière du dix-huitième siècle[3] répondait trop bien aux
tendances naturelles d'une civilisation démocratique; ni Chateaubriand,
ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui précipite le
troupeau vers la plaine verte où il y a de l'herbe et où il n'y aura
plus que de la poussière quand le troupeau aura passé. On jugea inutile
bientôt de cultiver un paysage destiné aux dévastations populaires; il y
eut une littérature sans style comme il y a des grandes routes sans
herbe, sans ombre et sans fontaines.
[Note 3: Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours mettre
à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Buffon, qui
fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un philosophe et un poète.]