Cet ouvrage n'a point pour objet de peindre des caractères qui sortent
des routes communes: mon ambition ne s'est pas élevée jusqu'à prétendre
étonner par ses situations nouvelles. J'ai voulu seulement montrer,
dans la vie, ce qu'on n'y regarde pas, et décrire ces mouvemens
ordinaires du coeur qui composent l'histoire de chaque jour. Si je
réussis à faire arrêter un instant mes lecteurs sur eux-mêmes, et si,
après avoir lu cet ouvrage, ils se disent: _Il n'y a là rien de
nouveau;_ ils en sauraient me flatter davantage.
J'ai pensé que l'on pouvait se rapprocher assez de la nature, et
inspirer encore de l'intérêt, en se bornant à tracer ces détails
fugitifs qui occupent l'espace entre les événemens de la vie. Des
jours, des années, dont le souvenir est effacé, ont été remplis
d'émotions, de sentimens, de petits intérêts, de nuances fines et
délicates. Chaque moment a son occupation, et chaque occupation a son
ressort moral. Il est même bon de rapprocher sans cesse la vertu de ces
circonstances obscures et inaperçues, parce que c'est la suite de ces
sentimens journaliers qui forme essentiellement le fond de la vie. Ce
sont ces ressorts que j'ai tâché de démêler.
Cet essai a été commencé dans un temps qui semblait imposer à une
femme, à une mère, le besoin de s'éloigner de tout ce qui était réel,
de ne guère réfléchir, et même d'écarter la prévoyance; et il a été
achevé dans les intervalles d'une longue maladie: mais, tel qu'il est,
je le présente à l'indulgence de mes amis.
.... A faint shadow of uncertain light,
Such as a lamp whose life doth fade away,
Doth lend to her who walks in fear and sad affright.
Seule dans une terre étrangère, avec un enfant qui a atteint l'âge où
il n'est plus permis de retarder l'éducation, j'ai éprouvé une sorte de
douceur à penser que ses premières études seraient le fruit de mon
travail.
Mon cher enfant! si je succombe à la maladie qui me poursuit, qu'au
moins mes amis excitent votre application, en vous rappelant qu'elle
eût fait mon bonheur! et ils peuvent vous l'attester, eux qui savent
avec quelle tendresse je vous ai aimé; eux qui si souvent ont détourné
mes douleurs en me parlant de vous. Avec quelle ingénieuse bonté ils me
faisaient raconter les petites joies de votre enfance, vos petits
bons-mots, les premiers mouvemens de votre bon coeur! Combien je leur
répétais la même histoire, et avec quelle patience ils se prêtaient à
m'écouter! Souvent à la fin d'un de mes contes, je m'apercevais que je
l'avais dit bien des fois: alors, ils se moquaient doucement de moi, de
ma crédule confiance, de ma tendre affection, et me parlaient encore de
vous!... Je les remercie... Je leur ai dû le plus grand plaisir qu'une
mère puisse avoir.
de F......
Londres, 1793.