Qu'on se le dise.
Quiconque n'a pas vu le peuple de Paris faire queue, un jour de 14
juillet, devant l'Académie nationale de musique, la Comédie-Française,
l'Opéra-Comique ou même l'Odéon, concevra difficilement l'enthousiasme
et l'impatience des marins de la _Gallia_, quand le programme élaboré
par Plume-au-Vent annonça ces merveilles inattendues.
Encore, ce brave public, très gobeur et déjà emballé avant l'ouverture
de nos grandes scènes, accessibles à tout venant, ce jour-là, n'est-il
pas sevré de distractions comme les malheureux hivernants polaires,
grelottants sous un ciel de fer, et submergés dans un océan de ténèbres.
Aussi, quelle attente nerveuse, après les applaudissements soulevés par
la seule lecture de l'affiche! Quel déploiement d'imagination pour tuer
les heures, avant que les chronomètres, entêtés à marcher, contre toute
vraisemblance, ne marquent midi!
Enfin, la scène est installée, comme jadis, avec sa bonnette en guise de
rideau... la toile! sans métaphore, derrière laquelle se dissimulent au
dernier moment les artistes.
Les trois coups sacramentels retentissent: Pan!... Pan!... Pan!...
Et soudain apparaissent, au milieu d'un décor de pavillons, les deux
champions, Pontac et Bédarrides, appuyés chacun sur un sabre de bois.
--A vous l'honneur!...
--Je n'en ferai rien!...
--Par obéissance!...
Bédarrides, agile comme un singe, se met à asticoter Pontac, qui, solide
et trapu comme un bloc, s'entoure de moulinets vertigineux.
Coups de tête et coups de banderole, coups de flanc et coups de
manchette se succèdent avec une rapidité inouïe qui n'a d'égale que
celle des parades.
Les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre, et ils y vont bon jeu
bon argent, en hommes qui ne pensent guère à se ménager.
Et les espadons claquent, ronflent, tourbillonnent, à la grande joie du
public, très connaisseur, qui n'épargne ni les encouragements ni les
bravos.
Bédarrides est fantaisiste, mais Pontac est classique. Le premier
s'excite, mais le second demeure imperturbable. Ce que l'un gagne en
vitesse, l'autre le récupère en sang-froid.
En somme, de vaillants escrimeurs, à ce point qu'après un rude assaut de
quinze minutes, il n'y a ni vainqueur ni vaincu.
Allons, tant mieux! Et cette lutte pacifique n'aura même pas occasionné
une blessure d'amour-propre.
--Bravo! camarades!... Bravo!... et encore bravo!
Après un entr'acte assez long, car il faut faire durer le plaisir, la
toile s'ouvre de nouveau, et on voit apparaître en scène... Constant
Guignard!
Mais le programme n'annonce pas la collaboration du Normand; du reste,
il est parmi les spectateurs...
Son Sosie, alors. Parbleu! Plume-au-Vent, qui inaugure ses imitations
par celle de son matelot. Plume-au-Vent grimé, déhanché, camard comme
nature, et aussi Constant Guignard que Constant Guignard lui-même.
Il parle, c'est Guignard et son accent de terroir. Il marche, essaie de
mettre ses lunettes, raconte ses transes au sujet du boni, c'est
toujours et de plus en plus Guignard.
Tant et si bien que le docteur qui rit à en être malade, propose de
mettre en présence les deux Guignard sur la scène.
Alors, un fou rire qui gagne le Normand et sa doublure s'empare de
l'assistance, car la charge est si bien réussie, qu'on ne peut plus les
distinguer au milieu du dialogue incohérent qu'ils improvisent.
On peut juger si les imitations si bien commencées obtiennent un succès
complet.
C'est fini pour Guignard, à un autre. L'endiablé Parisien se grime en un
tour de main, se costume en un clin d'oeil, et apparaît sous l'aspect
formidable de Dumas, vêtu en cuisinier, le coutelas professionnel au
flanc, la carabine sur l'épaule, et faisant ronfler les _r_ avec son
exubérance provençale.
C'est ensuite le camarade Nick, dit Bigorneau, puis Courapied, dit
Marche-à-Terre, et, pour terminer, Oûgiouk! Le Grand-Phoque lui-même,
qui, tout ahuri, croit à la présence d'un esquimau véritable et
l'interpelle dans sa langue!
Après celle-là, il faut tirer l'échelle, et le Parisien est décidément
un grand artiste.
Vinrent ensuite les exercices de force, par Pontac, le prévôt herculéen,
également très goûtés, puis un des «clous» de la soirée, les chiens
savants.
Plume-au-Vent, muni d'un falot, s'en alla au chenil chercher les
artistes, et les amena, fumants comme des tisons, au milieu du poste où
ils pénétraient pour la première fois.
Eblouis à la vue de la lumière électrique et la prenant pour celle du
soleil, stupéfaits et ravis de cette bonne chaleur qui les enveloppe,
ils se mettent à japper éperdument, à cabrioler, et tendent des narines
avides vers les succulents reliefs du festin.
--Ne leur donnez pas à manger! s'écrie Plume-au-Vent, ou j' pourrais
plus rien en faire.
Déçus dans leur convoitise, les toutous avisent le calorifère dont la
brûlante haleine sollicite violemment leur épiderme arctique.
--Sapristi! murmure Plume-au-Vent, y sont habitués à travailler en plein
air, y aura du tirage, car ils m'ont l'air tout décontenancés.
«Faut un boniment... Allons-y!
«Mesdames et Messieurs, avant de vous présenter mes élèves, je
réclamerai toute votre indulgence. C'est la première fois qu'ils
affrontent le feu de la rampe qui dans l'espèce est le feu du
calorifère, et ils ressentent l'émotion inséparable d'un premier début.
J'aurai, en outre, l'honneur de vous faire observer qu'ils ont étudié à
temps perdu, qu'ils étaient encore, il y a six mois, sauvages comme des
phoques, et que par conséquent leur instruction est fort incomplète.
«Je ferai néanmoins tout mon possible pour vous être agréable.
«Encore une fois, Mesdames et Messieurs, soyez indulgents.
«Et vous, mes chers toutous, montrez votre savoir-faire à honorable
assemblée.»
Amenés à grand'peine sur la scène, les quatre artistes qui témoignent
au calorifère une tendresse excessive, restent la tête et la queue
basse, très piteux.
--Allons, assis! commande le professeur d'une voix brève.
Et l'on s'assied gravement, avec des bâillements alanguis.
--Vous avez faim?
--Ouap!... ouap!... glapit d'une seule voix le quatuor.
--Très bien! Voici pour vous mettre sous la dent, continue le Parisien
en distribuant équitablement quatre morceaux de sucre.
«Dites-moi, Monsieur Pompon, où allons-nous?...
«En France?...
Pas de réponse.
--Est-ce en Amérique?... en Chine?... à Constantinople?...
Rien encore.
--Au Pôle Nord?...
--Ouap!... oû... ouap!...
--C'est parfait! vous êtes en géographie de la force de douze
chevaux-vapeur.
«Et vous, Monsieur Cabo, qu'aimez-vous le mieux?
«La moutarde?... le verre pilé?... les coups de bâton!...
--...
--Le sucre?
--Ouap!... ouap!...
--A merveille, puisque vous préférez le sucre, grignotez à loisir ce
morceau que vous offre ma blanche main.
«Quant à vous, Monsieur Bélisaire, vous allez nous dire quel est notre
chef.
«Voyons, réfléchissez bien et ne faites pas de gaffe!...
«Est-ce Constant Guignard?... Non, n'est-ce pas?
«Est-ce votre ami Monsieur Dumas qui vous confectionne de si bonne
soupe? Pas davantage, hein!
«Ne serait-ce pas le capitaine?...
--Ouap!... ouap!...
«Bravo! mon fils!... vous avez le sentiment de la hiérarchie...
«Vous, monsieur Ramonat, je me suis laissé dire que vous étiez patriote,
est-ce vrai?...
«Voyons cela. Criez: Vive l'Angleterre!...
«Paraît que vous n'aimez pas les Anglais.
«Eh bien, criez: Vive l'Autriche!
«Ce n'est pas encore cela?... criez donc: Vive l'Allemagne.
«Vous grognez et vous montrez les dents... tous mes compliments.
«Criez alors: Vive la France!...»
Et soudain, Ramonat se met à clamer d'une si belle voix que ses trois
camarades, par sympathie, font chorus, à s'érailler la gorge.
Un ouragan de bravos accueille cette démonstration patriotique d'autant
plus méritoire, que les artistes sont seulement Français d'adoption, et
depuis si peu de temps!
Plume-au-Vent, très fier de voir que tout marche sans embardées, salue,
la main sur son coeur, attend la fin des applaudissements et ajoute:
--Mesdames et Messieurs, je vous remercie au nom de mes élèves qui, pour
vous témoigner leur gratitude, vont avoir l'honneur de vous montrer le
fond et le tréfond de leur savoir-faire.
«Ils ont répondu jusqu'à présent avec une précision parfaite à mes
questions, maintenant ils vont faire plus fort.
«Je prétends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le prouver.
--Attention!
A ce mot, les chiens qui se sont levés, s'accroupissent de nouveau sur
leur derrière et demeurent immobiles.
Plume-au-Vent leur met à chacun un morceau de sucre sur le bout du nez
et commande:
--Bougeons pas!... A... B... C... D... E... F... G... Pompon, ton
nez remue... H... Cabo!... I... ne nous pressons pas... J... K...
L... M!...
En même temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une brusque
saccade, le morceau de sucre jusqu'alors d'aplomb sur leur nez jaillit
en l'air, et retombe dans chaque gueule béante.
--Ceci, Mesdames et Messieurs, est pour avoir l'honneur de vous
remercier, termine le professeur, dont la voix est couverte par des
bravos retentissants.
Nouvel intermède pendant lequel on ne ménage ni les applaudissements, ni
les commentaires, ni les toasts variés qui allument encore un peu
l'assistance et la rendent singulièrement loquace.
Une fois n'est pas coutume.
Le programme annonce _Les Cerises_, chantées _sans accent_ par M. Dumas.
Certes le Provençal est doué d'un organe superbe et il expectore la
romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour atténuer ce
diable d'accent donnent lieu à des effets tellement inattendus, que la
langoureuse cantilène devient d'un comique achevé.
On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provençal, ou un provençal
imitant l'auvergnat.
C'est d'un cocasse inouï, et M. Dumas, qui est de très bonne foi, ne
peut s'expliquer son formidable succès d'hilarité.
Maintenant, les DEUX AVEUGLES dont l'audition est impatiemment attendue.
Dumas-Patachon, «pauvre aveugle atteint de cécité et même privé de la
lumière», apparaît, et entonne le couplet:
Dans sa pau...vre vi' malhûreuse,
Pour l'aveugle pas de bonheur...
et soudain l'auditoire est pris d'un rire colossal, tordant,
inextinguible!
Les chiens, demeurés près du calorifère, font chorus, et le poste est
empli d'un vacarme tellement intense, que la représentation est
interrompue.
Non! vraiment, c'est trop... Le rire, atteignant de telles proportions,
est presque douloureux.
Et cette nouvelle explosion, quand Giraffier-Plume-au-Vent fait son
entrée, avec sa pancarte: «_Aveugle par axidans..._» et ce dialogue
épique entre les deux sycophantes, et cette romance de Bélisario, hurlée
du nez par le Parisien:
Justinien, ce monstre odieux,
Après m'être couvert de gloire,
Il m'a dépouillé de mes yeux,
Plaignez-moi, je n'y peux plus voir...
Ah! le bon moment d'oubli, après tant de fatigues!... la puissante
diversion aux horreurs de l'hivernage!... la délirante gaieté, peut-être
sans lendemain, hélas!
Amusez-vous, braves matelots que guette l'enfer de glaces!... soyez
enfants pour quelques heures encore!... Fermez les yeux aux tortures de
l'avenir, et faites en sorte de ne pas apercevoir le pli soucieux qui
parfois assombrit le front de votre vaillant chef.
Oubliez et soyez tout entiers à cet instant de bonheur furtif!
Et maintenant que vous vous êtes grisés de gaieté, recueillez-vous avant
d'entendre ce chant plein de colère et de regrets, qui va terminer votre
fête.
LA VIEILLE ALSACE! Cette protestation indignée d'une infortune
imméritée, cette fière bravade au vainqueur qui a volé le sol, mais n'a
pas courbé les fronts.
Le Parisien, débarrassé de son grimage et de ses oripeaux, commence
d'une voix sourde, un peu voilée, presque tremblante, et qui n'en est
que plus sympathique:
Dis-moi quel est ton pays,
Est ce la France ou l'Allemagne?
C'est un pays de plaine et de montagne,
Une terre où les blonds épis
En été couvrent la campagne;
Où l'étranger voit, tout surpris,
Les grands houblons en longues lignes,
Pousser joyeux au pied des vignes
Que couvrent les vieux coteaux gris;
La terre où vit la forte race
Qui regarde toujours les gens en face!...
C'est la vieille et loyale Alsace!
[Illustration:--Dis-moi quel est ton pays.
--Est-ce la France ou l'Allemagne?]
La voix du chanteur s'est bientôt affermie. Elle éclate avec une chaleur
qui se communique aux matelots, les étreint, les fait frissonner et
précipite les battements de leurs coeurs.
Dis-moi quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne?
C'est un pays de plaine et de montagne,
Que les vieux Gaulois ont conquis
Deux mille ans avant Charlemagne...
Et que l'étranger nous a pris!
C'est la vieille terre Française.
De Kléber, de la Marseillaise!...
La terre des soldats hardis,
A l'intrépide et froide audace,
Qui regardent toujours la mort en face!...
C'est la vieille et loyale Alsace!
L'émotion grandit, et se traduit par un silence plein de recueillement.
Nul ne songe à troubler d'un applaudissement cette héroïque protestation
que sa simplicité rend plus poignante encore.
On croit entendre gronder l'âme d'un peuple vaincu, mais non asservi,
tant la voix de cet enfant de Paris, tout à l'heure débordante de verve
comique, se fait digne, émue, passionnée, tragique!
Dis-moi quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne?
C'est un pays de plaine et de montagne,
Où poussent avec les épis,
Sur les monts et dans la campagne,
La haine de tes ennemis
Et l'amour profond et vivace,
O France, de ta noble race!...
Allemands, voilà mon pays!...
Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,
On changera plutôt le coeur de place
Que de changer la vieille Alsace!...
Une sourde rumeur accompagne la fin de cette strophe. Puis le bruit d'un
rauque sanglot échappé au mécanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien.
Il se lève, sans chercher à dissimuler les larmes qui coulent sur son
mâle visage, et serrant, à les briser, les mains du jeune homme, s'écria
d'une voix entrecoupée:
--Merci, matelot!
«Tu as bien dit!... La France... Voilà notre patrie...
«Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!...
«Et nous _les_ battrons là-bas, après _les_ avoir vaincus ici.»