Faux dégel.--A propos de bottes.--Course de chiens.--Superbe
culbute.--Le fouet groenlandais.--Six lieues à l'heure.--Comment on
coupe une oreille.--Maître à bord.--Le capitaine des
chiens.--Glaces partout.--La gaieté ne se dément pas.--Pilote des
glaces.--Pack.--Floe.--La _Glace du Milieu_ et les _Eaux du
Nord_.--Le passage septentrional.--Alerte.
A mesure que la _Gallia_ s'approchait du continent si énergiquement
dénommé: _Terre de la Désolation_, le froid, tout en devenant assez vif,
était néanmoins très supportable.
Le thermomètre, après être descendu pendant deux jours à -24°
centigrades, avait marqué -4°, puis -7° et s'y était maintenu.
Par suite d'une de ces variations si fréquentes au Groenland, surtout à
la partie méridionale, il remonta brusquement à +12° le jour où la
goélette entra dans le havre de Julianeshaab.
Il y eut fusion partielle de certaines parties des glaces désagrégées
antérieurement par les coups de mer, et une fausse débâcle qui faisait
hocher la tête aux baleiniers.
«Sûr que le froid va repiquer,» disaient-ils à leurs camarades plus
inexpérimentés, qui, croyant l'hiver terminé, pensaient bonnement
pouvoir gagner d'emblée les latitudes hyperboréennes.
Pendant quarante-huit heures, la température demeura stationnaire, et
sans transition le thermomètre accusa -10° en l'espace de quatre heures.
La neige se mit à tomber avec une surabondance inconnue sous notre zone
tempérée, couvrant la terre de son blanc linceul, et le chenal disparut
instantanément sous un revêtement de glace, épais de cinq centimètres.
S'il y avait là une vague apparence de contretemps, d'Ambrieux s'en
consola bien vite en songeant que cet abaissement de température pouvait
le surprendre au large de Julianeshaab et l'empêcher de pénétrer dans le
port. Là du moins, son navire est à l'abri des glaces et surtout des
coups de vent terribles accompagnant la fin de l'hiver arctique.
Somme toute, quelques jours de perdus pour la navigation, mais très
utilement employés à l'achat des traîneaux et surtout des chiens qu'on
allait pouvoir essayer, comme les chevaux au champ de foire.
D'autre part, le capitaine voyant tous les habitants pourvus
d'excellentes bottes absolument imperméables et inaltérables à l'eau de
mer comme à la neige, pensa qu'il serait utile d'en pourvoir tout son
monde, en prévision de l'usure devant atteindre forcément celles qu'il
avait fait confectionner en Norvège.
La botte groenlandaise est en effet une oeuvre d'art que les
_cordonnières_ du pays savent accommoder d'une façon merveilleuse à la
forme du pied, tout en lui donnant une façon superlativement élégante.
Elles sont en peau de phoque, cousues avec des fils tirés des tendons de
l'animal et préparées de telle sorte, qu'elles conservent toujours une
souplesse incomparable. Au moyen d'expositions alternatives au soleil et
à la gelée complétées de frictions prolongées et d'onctions répétées,
elles acquièrent, avec cette souplesse, une superbe couleur blanche, de
façon à pouvoir être ensuite nuancées de rouge, de jaune, de violet et
même de bleu.
Séance tenante les bottières se mirent à l'oeuvre, pendant que leurs
époux, devenus maquignons, amenaient au capitaine les «meutes
d'attelage» dont ils vantaient à l'envi la vigueur et la sobriété.
Si Julianeshaab ne compte guère que deux cent cinquante citoyens, on y
trouve en revanche au moins un millier de chiens, répartis, en nombre
plus ou moins grand, dans toutes les habitations.
D'Ambrieux n'avait que l'embarras du choix.
Toutes les bêtes qu'on lui présentait offraient ce type bien connu,
depuis que les splendides publications du _Tour du Monde_ ont vulgarisé,
par la gravure, les voyages aux régions glacées. De moyenne taille, mais
singulièrement trapus et râblés, l'oeil vif, le museau pointu,
l'oreille droite et mobile du chacal dont ils ont la physionomie
narquoise et éveillée, la queue longue, touffue, fièrement arquée en
panache, ces braves chiens de course sont en outre enveloppés d'une
longue fourrure bigarrée, qui les protège efficacement contre les
morsures de la bise polaire.
Rien à dire présentement de leur sobriété ni de leur endurance à la
fatigue. On les verra plus tard à l'oeuvre.
Ne sachant, en somme, auxquels donner la préférence, le capitaine
imagina, tant pour distraire son équipage que pour apprécier les mérites
des concurrents, d'improviser une course en traîneaux.
Le Groenlandais adore les luttes de vitesse, sur l'eau comme sur la
terre. Ses chiens ou son kayak lui procurent alternativement cette
enivrante volupté de se sentir emporté sur les flots avec la vélocité
d'un squale ou de glisser sur la neige avec cette célérité qui donnerait
le vertige à un jockey.
La piste est toute prête et nivelée comme un billard. Un champ de neige
qui s'étend, au nord, jusqu'au Pôle; à l'est, jusqu'à l'Atlantique.
Ce n'est pas, croyez-le bien, un spectacle banal et dénué d'intérêt, que
la vue de six traîneaux, attelés chacun de douze chiens bien en voie,
parfaitement entraînés, se chamaillant, se mordillant, et attentifs au
coup de fouet qui doit servir de signal.
Aussi, hommes, femmes et enfants ont-ils tous déserté les maisons. Les
hoquetons fourrés se pressent curieusement de chaque côté, pendant que
les bottes multicolores piétinent la neige.
Inutile de dire si le grand atelier de cordonnerie fait relâche!
Le capitaine et le docteur, emmitouflés comme de véritables
Groenlandais, sont montés sur le traîneau de maître Hans Igalliko, leur
pilote, aussi habile canotier que cocher incomparable.
Sur chacun des autres traîneaux, une paire de matelots costumés aussi en
ours polaires, fument avec entrain et s'entourent d'un nuage de tabac.
Le «colonibestyrere[2]» de Julianeshaab[3] remplit les importantes
fonctions de starter, et tient, au bout de son bras levé, un fouet
groenlandais en guise de drapeau.
[Note 2: Le _colonibestyrere_, dont le nom signifie à peu près
_pilote de colonie_, est le gouverneur du district. De Julianeshaab
jusqu'à Upernavik, le dernier point où l'on rencontre encore des
civilisés, on compte dix districts, administrés chacun par leur
colonibestyrere nommé par le gouvernement métropolitain.]
[Note 3: Le nom de Julianeshaab, signifie: Julie-Espérance. La
triste bourgade, fondée il y a environ cent vingt-cinq ans, reçut ce nom
en l'honneur de la reine de Danemarck, si bienfaisante à ses pauvres
colons d'Amérique.]
«Etes-vous prêt, capitaine? demande en mauvais anglais le starter
improvisé.
--Go ahead!» répond le capitaine qui se courbe en avant pour éviter le
choc du départ.
La lanière détonne comme un coup de pistolet, les chiens bondissent,
et... un éclat de rire homérique s'échappe de toutes les fourrures
indigènes qui se dandinent, se tordent, pendant que les bottes
trépignent et gigotent éperdument.
Quatre marins viennent d'exécuter en arrière une triomphante cabriole,
et sont restés affalés, jambes et bras écartés, au beau milieu de la
neige.
«Bagasse!... Pécaïre!... Nom d'un d'là!... Pétard!...»
Quatre jurons de provenance gasconne, provençale, normande et...
disons parisienne, retentissent avec un ensemble comparable à celui des
chutes, et se confondent avec les rires fous de la population, et les
claquements de fouet du starter qui vocifère à plein gosier.
«Ce n'est qu'un faux départ, dit le docteur qui partage l'hilarité
générale.
«Pas de bobo! hein! les gars?
--Quatre pipes de cassées, monsieur le docteur, répond une voix penaude,
celle de Plume-au-Vent.
--Fractures qui ne sont pas de mon ressort, continue le docteur.
«Allons, au temps!... remontez sur vos chars, et surtout, prenez garde
au coup dur du départ.
«Ces damnés bêtes ont du salpêtre dans les veines, et avec ça, un coup
de gigot!...
--Vous y êtes? demande le capitaine.
--C'est paré! commandant,» répondent les quatre mathurins après s'être
secoués comme des barbets.
Pour la seconde fois la lanière claque, et les conducteurs font entendre
un sifflement strident.
Les chiens qu'ils ne retenaient plus qu'avec peine, s'élancent au milieu
d'un tourbillon de neige et disparaissent accompagnés d'un long cri
d'enthousiasme.
C'est, pardieu! une sensation émouvante que de se sentir ainsi emporté
avec une vitesse de vingt-cinq kilomètres à l'heure, sans heurts, sans
cahots, avec ce glissement doux qui donne l'impression d'un capitonnage
de duvet. C'est tout au plus si la respiration ne manque pas, au milieu
de ce courant d'air, obscurci d'une impalpable poussière de neige
soulevée par les pattes des enragés coureurs.
Ma foi, on ferme la bouche, on cligne des yeux, et on respire comme on
peut, par le nez que protège le gros gant fourré.
Parfois un chien fait un faux pas, culbute et se trouve empêtré dans son
harnais. Croyez-vous que le conducteur se dérange pour si peu? Allons
donc!
Clac! Un solide coup de fouet au maladroit qui hurle, se remet d'aplomb
on ne sait comment, et repart à fond de train.
Ah! le fouet! N'en déplaise aux membres de la Société protectrice des
animaux, sans lui, pas d'obéissance, pas de discipline, et, pourrait-on
ajouter: pas d'attelage.
Comment, en effet, maintenir l'ordre dans cette meute assez nombreuse
déjà, et composée d'éléments ou de tempéraments si hétérogènes! Les uns
sont ou paresseux, ou rapides, ou courageux, les autres sont ou rageurs,
ou indociles, ou inintelligents, et tous aiment passionnément la chasse.
Qu'arriverait-il, si le conducteur ne possédait pas un moyen de
coercition d'autant plus efficace qu'il est plus cruel, alors que son
attelage, sans mors ni bride, et pourvu d'une simple bricole, serait
librement abandonné à ses fantaisies, ou s'aviserait au besoin de
chasser à vue un renard ou un lièvre polaire?
Le fouet esquimau, ce cousin germain du knout moscovite, répond à toutes
les exigences.
Ce spectre du conducteur de chiens doit avoir au moins un mètre et demi
de plus que les traits, quelle que soit la longueur totale de
l'attelage. Le manche seul est immuable et ne dépasse pas soixante-dix
centimètres.
La lanière est une mince bande de peau de phoque non tannée, terminée
par une mèche en tendon desséché, avec laquelle un conducteur un peu
habile frappe exactement où bon lui semble, et peut faire couler à
volonté le sang.
Un chien qui s'émancipe est rappelé d'abord à l'ordre par la voix du
maître qui prononce le nom du délinquant, et l'accompagne d'un
claquement.
S'il y a récidive, la mèche vient le frapper sur les reins, et lui
enlève, comme avec une paire de ciseaux, une mèche de poils.
Enfin, en cas de mauvais vouloir absolu, et pour réprimer une faute
grave, le maître n'hésite pas à frapper sans pitié l'épiderme, d'où
jaillissent quelques gouttes vermeilles.
Cinq minutes après le départ, le pilote, mécontent d'un de ses chiens
qui, placé au milieu de l'attelage, donnait pour la seconde fois des
signes d'insubordination, fournit au capitaine une singulière preuve de
cette adresse proverbiale à manier le fouet.
«Ach!... Ach! criait-il en colère, dans son anglais de fantaisie, la
damnée bête empêche les autres de marcher.
«Attendez un peu, capitaine, et je lui coupe le bout d'oreille.»
Et profitant d'une faute nouvelle, il brandit la terrible lanière, la
projette en avant d'un mouvement brusque si merveilleusement calculé,
que la mèche s'enroule exactement au petit bout de l'oreille du
délinquant, et la tranche tout net comme l'eût fait un rasoir.
Le chien poussa un long hurlement de douleur, bientôt couvert par les
jappements de ses congénères et se tint pour averti.
Après avoir ainsi parcouru avec une vélocité réellement vertigineuse un
espace désigné préalablement, les traîneaux obliquèrent à gauche sur un
simple mot, décrivirent un large cercle, et vinrent se ranger, de front,
devant le starter, et dans un ordre aussi parfait qu'au départ.
Chose réellement prodigieuse, il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus!
Aussi, d'Ambrieux ayant plus que jamais l'embarras du choix entre des
bêtes également méritantes, prit le parti, ne voulant mécontenter aucun
propriétaire, de leur acheter à chacun cinq chiens, pris au hasard dans
chaque attelage.
Total, trente chiens payés sans marchander cinquante francs chacun et
embarqués séance tenante, avec trois traîneaux, sur la _Gallia_.
Sans être aucunement dépaysés, les braves toutous, séduits d'ailleurs
par une ample distribution de poisson sec, s'accommodèrent fort bien du
petit local agencé à leur intention, par le charpentier sur le gaillard
d'avant.
Et dès lors, Plume-au-Vent, qui adore les bêtes, ne les quitte plus d'un
instant, s'improvise leur pourvoyeur et sollicite du capitaine le
plaisir d'être préposé à leur garde.
«Mais, mon garçon, dit l'officier, tu vas te créer là un surcroît de
besogne.
--Capitaine, je vous en prie! voyez, ils me connaissent déjà.
--Tu ne pourras même pas te faire comprendre d'eux... ils n'entendent
que l'esquimau.
--Avant quinze jours je veux en avoir fait des chiens savants.
--Allons! comme tu voudras.
«Te voici, à dater d'aujourd'hui, capitaine des chiens.
--Merci de tout mon coeur! et je vous jure, foi de Parisien, que
jamais bêtes n'auront été mieux soignées.»
Deux jours après, chaque homme recevait sa paire de bottes
groenlandaises, les vivres supplémentaires pour l'usage des chiens
étaient embarqués, et la _Gallia_, pilotée de nouveau par son lamaneur
indigène, quittait Julianeshaab, malgré la persistance du froid.
L'escale avait duré dix jours, et l'on était alors au 23 mai.
En vain maître Igalliko avait insisté près du capitaine pour lui faire
prolonger son séjour. Il alléguait, non sans apparence de raison, la
subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la goélette.
Même en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires
baleiniers qui ne se montreraient pas avant la fin du mois.
D'Ambrieux fut inébranlable. Il voulait à tout prix faire de la route,
arriver le premier là-bas, se frayer, coûte que coûte, un passage, au
moins jusqu'à la Glace du Milieu; dût-il pour cela entamer sérieusement
son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner à la mine de
lignite, découverte par la _Discovery_, et à celle trouvée plus loin
encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortuné
compagnon du lieutenant américain Greely.
Vingt-quatre heures seulement après l'appareillage, les événements
semblèrent légitimer les appréhensions du pilote.
Du jour où la première glace flottante avait été signalée, la
navigation, d'abord plus étrange que périlleuse, plus accidentée que
difficile, devint tout à coup dangereuse à l'excès.
Les matelots, ceux du moins qui n'ont jamais fait les rudes campagnes à
la baleine, s'aperçoivent brusquement qu'ils viennent de pénétrer dans
un monde entièrement nouveau.
Glaces par l'avant et par l'arrière! glaces par tribord et par bâbord,
glaces partout! C'est le règne du chaos!... un mouvant chaos de glaces,
un composé indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque
sans corps... une fantasmagorie de décors à chaque instant modifiés par
les courants ou les pressions sous-marines, à travers laquelle s'avance,
toute sombre, sous son panache de fumée, la _Gallia_, dont la présence,
en pareil lieu, semble un défi audacieusement jeté à la prudence
humaine.
Les blocs errants, sous l'irrésistible poussée du courant, s'approchent
en tournoyant avec leur impassible lenteur de masses brutales, se
heurtent, s'écrasent et s'éboulent avec des fracas qui se répercutent
comme des tonnerres lointains et menacent à chaque instant d'écraser le
petit navire, seule parcelle de matière intelligente, perdue au milieu
de l'inénarrable tohu-bohu!
La _Gallia_ navigue le plus souvent à travers un brouillard plus ou
moins épais, que déchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil
surgit alors avec des flamboiements qui font ruisseler des torrents de
feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un éclat
incomparable. Puis la féerique vision s'efface, les teintes s'estompent,
les images pâlissent au milieu des impalpables vapeurs, et le
merveilleux décor disparaît dans un anéantissement de spectre, laissant
aux hommes éblouis le regret des splendeurs passées, avec l'idée du
péril imminent.
Aussi, la vigilance est extrême sur le pont du navire. Tous ceux qui ne
sont pas de quart à la machine se tiennent en permanence à leur poste
respectif, brandissant de longs crocs avec lesquels ils repoussent les
glaçons qui, à chaque instant, menacent l'avant.
En dépit d'efforts incessants et d'une attention qui ne se dément
jamais, l'éperon heurte rudement un iceberg dont la base est cachée sous
la vague et dont le sommet demeure invisible dans le brouillard.
Le navire frémit, s'arrête un moment et repart, sans autre inconvénient
que de secouer un peu trop rudement les chronomètres. Car tout ce qui
est, à bord, susceptible de détérioration, a été soigneusement saisi et
arrimé, de façon à permettre, plus tard, à la _Gallia_, de remplir sa
fonction de bélier.
Quant au capitaine, confiant dans la solidité de son bâtiment dont il
éprouve à chaque instant la résistance, il conserve son impassibilité,
et n'a qu'une seule idée en tête: faire de la route.
Encouragés par la présence de leur chef qui prêche vaillamment
d'exemple, les matelots supportent sans fléchir les écrasantes fatigues
de ce rude noviciat et trouvent encore moyen de plaisanter.
Jamais la gaîté gauloise ne se trouve à court, même dans les
circonstances les plus difficiles; on pourrait dire qu'elle semble
s'accroître avec elles.
«Bon! crie une voix joyeuse, celle du Parisien qui vient de quitter sa
chaufferie, encore de la glace!
«Il y a donc des gens qui passent ici leur vie à en fabriquer!
«Ma parole! si c'est pas à leur faire payer patente!»
Le soleil luit, par hasard. On aperçoit l'ennemi arriver en colonnes
serrées.
«Empoigne un croc, bavard, et pique-moi cet obélisque, dont la pointe
menace la vergue...
«Attention! Tonnerre!...» interrompt le camarade, qui fait terriblement
vibrer les R, et qu'à son accent on reconnaît pour un Basque.
[Illustration:--Attention!--interrompit le camarade.]
C'est en effet le baleinier Michel Elimberri, élevé depuis le départ de
Julianeshaab à la dignité de «pilote des glaces»; ce que les Anglais
appellent: «icemaster».
Silencieux jusqu'à la taciturnité, le Basque, dont la vive intelligence
n'avait pas eu jusqu'alors occasion de se produire, s'est tout à coup
révélé au capitaine comme un homme absolument hors de pair pour tout ce
qui a trait à la navigation dans les mers arctiques.
Il a longtemps pratiqué la pêche à la baleine, connaît parfaitement les
parages au moins jusqu'au détroit de Smith et la baie de Melville, où il
a hiverné deux fois. Son instruction technique est bien supérieure à
celle de la moyenne des matelots, à ce point qu'il a été embarqué une
fois en qualité de second sur un baleinier.
Le capitaine le jugea un soir, en l'entendant expliquer, à ses
camarades, comment il comprenait l'expédition, et se convainquit de sa
valeur après un entretien sommaire.
«L'obélisque! riposte Plume-au-Vent, toujours goguenard, tu me fais
penser à Paris, ma ville, où de bons licheurs toujours altérés, font en
ce moment les yeux doux à des carafes frappées!
«Et ici!... oh!... là! là!... mince de frigorifique!
«Faut croire que nous sommes à l'entrepôt général du grand magasin des
degrés au-dessous de zéro.
«Michel?
--Après? répond brièvement le Basque.
--Une idée! Si après la campagne nous frétions, avec nos parts, un joli
bateau pour venir ici chercher de la glace et en vendre aux gens qui
tirent la langue sous un Equateur quelconque?
--Enfoncée, l'idée!
--Ah! bah,... ça se fait.
--Oui! En Amérique... Dans la baie d'Hudson... des vapeurs... on
coupe la glace comme des pavés... à la scie... on l'emballe dans du
feutre et de la sciure de bois et on la porte aux Antilles... au
Mexique... à la Louisiane... à Cayenne...
--Ça doit coûter cher la livre, hein!
--Quatre sous!
--Pétard! Sont-y malins, ces Américains.
«Michel!
--Quoi encore?
--Toi qui la connais dans les coins, la chose des glaces, tu devrais
bien m'expliquer...
--Pas le temps... faut ouvrir l'oeil.
--C'est pas une raison pour clore le bec et fermer les oreilles.
«Ça m'empêche pas de turbiner, quand je parle, moi.
«Tiens, vois, ça s'éclaircit un peu... y a relâche... nous sommes dans
un chenal d'eau libre.
--Je vois bien... mais, là-bas... par tribord... _le floe_...
--Tu dis?...
--Floe... champ de glace marine... l'eau de mer gelée sur place...
là!
«La goélette devra le contourner... impossible de passer.
--... Et là-bas... vois donc... à bâbord...
«Des collines, des dunes, des rochers de glace... ça s'étend à perte de
vue.
«On dirait que ça rejoint le... le... floe, comme tu dis.
--C'est un _pack_.
«Glaces venues du Nord... mêlées par les courants et les tempêtes...
entassées... superposées... gelées et réunies par le froid.
«Le soleil fera tout craquer... partira en morceaux... icebergs qui
s'en iront en dérive...
--Tonnerre!... y en a-t-y... mais y en a-t-y encore et toujours!
«Et avec ça un froid qui me coupe le nez... preuve que mon piton est
d'un cramoisi!
--Thermomètre à 20° au-dessous de zéro.
--Mais alors, tout va geler ici, et je ne m'explique pas comment le
navire flotte encore.
--Il y a le courant qui empêche l'eau de se prendre.
--Mais, plus loin?
--Nous trouverons le _Pack du Milieu_, la grande banquise formant
barrière devant les eaux libres du Nord.
--Comment passerons-nous?
--Il y aura débâcle.»
Et profitant de la loquacité insolite de son camarade auquel l'état de
la mer donne un peu de répit, le chauffeur se fait expliquer ce qu'il
ignore, s'étonnant de la forme et de la consonnance des mots servant à
désigner la glace sous ses différents aspects, cherchant en vain leur
équivalent dans notre langue.
«Les étrangers... surtout les Anglais, sont venus les premiers, et ils
ont donné aux choses des noms de chez eux.»
Et le Basque, poursuivant ainsi son entretien à bâtons rompus, continue
ses définitions, dont le Parisien, ennuyé de ne pas savoir, se promet de
tirer bon profit.
Plume-au-Vent apprend ainsi du baleinier, que le _Pack du Milieu_, ou
comme il préfère l'appeler, _la banquise_, l'effroi des vaillants
pêcheurs de cétacés, obstrue les détroits de Smith, de Jones et de
Lancastre, même pendant l'été arctique, et qu'ils doivent, pour gagner
l'espace libre des _Eaux du Nord_, contourner vers l'Est la terrible
barrière afin de trouver le passage, trop heureux quand il n'est pas
intercepté par la soudure de la banquise avec la glace des côtes qui,
presque en tout temps, obstrue la baie de Melville.
Que de fatigues, de peines et de dangers, pour atteindre cette portion
de mer ouverte qui ne s'étend guère au Sud du soixante-seizième
parallèle, et doit souvent être cherchée plus haut! Etant donné surtout
que le redoutable pack, appelé aussi: _Glace du Milieu_, s'étend du 76e
au cercle polaire! soit un espace d'environ huit degrés, près de 900
kilomètres, à travers lequel il faut cheminer, Dieu sait comment!
Cet effroyable amas de glace n'est pas immobile comme le croyait le
chauffeur. Bien au contraire. Toujours plus ou moins en mouvement, il
semble obéir à une impulsion continuelle produite par les courants venus
du Nord, comme d'ailleurs le prouvent certains faits indéniables.
Notamment la dérive extraordinaire du _Fox_, le petit vapeur monté en
1857 par Mac-Clintock, parti à la recherche de l'expédition Franklin. Le
_Fox_, soudé à la banquise par le travers du cap York, descendit avec
les glaces pendant neuf mois et ne fut délivré que sous le cercle
polaire.
Le _Pack du Milieu_, ou _banquise_, se forme donc, selon toute évidence,
à l'extrême Nord, par l'agrégation des _floes_ ou champs de glaces
détachés, qui atteignent là-bas des hauteurs énormes, quarante et
cinquante mètres, et viennent se souder à la barrière, après avoir
notablement fondu en route, mais de façon à émerger encore de douze à
quinze mètres et plus. Chaque floe qui constitue un des éléments de la
banquise, a une configuration à peu près invariable. Il est profondément
entaillé en plan horizontal au niveau des eaux, dont il subit
continuellement l'action dissolvante, mais à une certaine profondeur il
s'élargit énormément, de façon à posséder une base très considérable, et
n'émerge jamais que du quart de sa hauteur totale.
Que l'on juge par là des dimensions d'un glaçon qui se dresse à quinze
mètres seulement au-dessus du niveau de la mer!
Ainsi appelé par les circonstances à enfourcher son dada favori, le
Basque devenait intarissable, peut-être pour la première fois.
Et le Parisien jubilait de cette condescendance, et enrichissait sa
prodigieuse mémoire de faits à ce point intéressants, qu'il ne
s'apercevait pas du givre collé à ses sourcils, et des glaçons formant
stalactites à chacun des poils de sa barbe.
L'entretien se fût peut-être continué fort longtemps encore, s'il n'eût
été brusquement interrompu par un cri bref du Basque, auquel succède une
longue clameur d'étonnement, peut-être d'effroi.
V
Chute d'une montagne de glace.--Broyé ou submergé.--Un homme à la
mer!--Héroïsme joyeux.--La récompense d'un brave.--Possessions
danoises.--A travers la brume.--Dans le «Nid de Pie».--Regrets d'un
pêcheur de baleines.--Toujours en avant!--Le comble de la misère
humaine.--Près de pénétrer dans le _cimetière des navires_.
Malgré le froid intense, les matelots, tout chauds encore du soleil
natal, trouvent que cette monotonie, parfois si éclatante et plus
souvent lugubre, est relevée par le charme de la nouveauté.
Ils ont des étonnements naïfs, des admirations bruyantes, des métaphores
audacieuses à l'aspect du tableau mouvant, si extraordinairement
accidenté qui, bien que formé d'un seul élément, et n'affectant qu'une
seule nuance, ne se ressemble jamais.
C'est au point que leur vigilance est parfois en défaut, tant ce
féerique décor, sans cesse modifié, surexcite leur curiosité jusqu'à
leur enlever l'appréhension du danger.
Du reste, ils n'ont pas eu le temps de se familiariser avec la
configuration des icebergs ne montrant, comme on sait, au-dessus des
eaux, que le quart de leur masse entière, et cachant sournoisement, sous
les flots, une base très large, d'autant plus redoutable qu'on en ignore
la forme et les dimensions.
Aussi, arrivera-t-il qu'un monticule errant, passant à une quinzaine de
mètres, et regardé comme inoffensif, eu égard à son éloignement relatif,
heurtera, par un de ses prolongements sous-marins, les oeuvres vives
du navire.
C'est ce qui se produit au moment où des cris violents interrompirent
l'entretien du Basque et du Parisien.
Le chenal où s'avançait la _Gallia_ rasait de près un immense glacier
collé aux falaises de la côte, et le courant, assez rapide, en érodait
profondément l'invisible piédestal.
Il y avait là des ébauches colossales d'une architecture fruste et
tourmentée, où se confondaient, au milieu d'un pêle-mêle inouï, des
piliers déjetés, des croupes de cathédrales, des tours balafrées de
lézardes, des ogives rompues, des monolithes informes tombés on ne sait
d'où, des pans ruinés, une cité de géants après un tremblement de terre.
Toutes ces masses, reliées entre elles par le froid, et solidaires comme
si le meilleur ciment les unissait, éprouvaient, par cela même, des
trépidations violentes, quand l'effort incessant des eaux, sapant leur
base, en détachait un fragment.
Des craquements sonores, produits par le travail de désagrégation,
retentissaient sans relâche, précédant, puis accompagnant la chute du
bloc qui s'abîmait dans une pluie diamantée, puis soulevait une vague
qui s'en allait mourir en clapotant sous les anfractuosités.
En raison de cette solidarité, l'ébranlement se répercutait sur la
totalité du glacier, produisant des dégringolades incessantes, et un
fracas rappelant celui d'un champ de bataille, mais avec une sonorité en
quelque sorte exaspérée.
La goélette venait de s'écarter sur bâbord pour éviter l'approche d'un
iceberg colossal, haut de plus de vingt mètres, taillé presque à pic, et
dont la configuration bizarre rappelait celle d'un gigantesque bonnet de
grenadier.
Le navire allait le laisser à trente mètres environ sur tribord, quand
tout à coup un pan tout entier se détache de la falaise de glace, tombe
dans le chenal, s'enfonce, disparaît, puis émerge, en soulevant une
vague monstrueuse.
Celle-ci bondit et s'avance comme un mascaret, attaque le glaçon
flottant, le fait osciller comme un fétu, et finalement le culbute sens
dessus dessous.
Cette scène, longue à raconter, n'a pas duré plus de quinze secondes, et
provoqua le cri d'angoisse échappé aux matelots.
Cependant, le navire n'eût couru aucun péril, sans la présence de
l'iceberg malencontreusement placé par son travers.
Mais la fatalité permit que, au moment précis où il culbutait sous
l'irrésistible poussée de la lame, la portion immergée heurtât, dans son
mouvement de rotation, la coque...
La masse de bois gémit et semble près de se désarticuler. Les mâts
oscillent, craquent jusque dans leur emplanture et menacent de venir en
bas.
Un faux mouvement, une seconde d'hésitation, un de ces incidents qui
déroutent les prévisions humaines, et c'en est fait!
La _Gallia_ soulevée, puis brusquement jetée sur un de ses bords, va
chavirer sur place.
Un frisson rapide secoue les plus braves qui se cramponnent
machinalement au premier objet venu, et jettent sur leur chef un regard
angoissé.
Le capitaine a vu et pressenti le danger.
Impassible au milieu du cataclysme d'où surgit une effroyable menace
d'anéantissement, il s'écrie d'une voix qui domine le tonnerre des
glaces et le rugissement des flots:
«Tiens bon, matelots!
«La barre à bâbord!... toute!...»
Puis, il met la main sur le télégraphe de la machine, et commande:
«A toute vapeur!»
Pour la seconde fois l'organisme de bois et de métal frémit, et une
poussée furieuse le projette d'arrière en avant.
Pendant un instant bien court et qui paraît affreusement long, chacun
entend la fausse quille racler la glace, et l'hélice tourbillonner à
vide.
Cela dure huit ou dix secondes à peine, mais quel moment terrible!
Et brusquement, la _Gallia_ qui, chose à peine croyable, a glissé sur
l'obstacle, comme sur le plan incliné d'un chantier, se trouve soulevée
par l'arrière, pique de l'avant et menace de s'abîmer.
Par bonheur, l'iceberg est franchi au moment où la lame s'abat sur le
gaillard d'avant.
En un clin d'oeil le spardeck se trouve submergé. Les matelots, qui
étreignent les haubans, les étais, et tout ce qui peut leur donner
prise, enflent le dos sous cette formidable douche. Les chiens, par
bonheur attachés solidement, poussent un hurlement lugubre.
La goélette, un moment alourdie, s'enfonce, puis se redresse à mesure
que l'eau embarquée s'écoule par les dallots. Le pont est si
parfaitement étanche que pas une goutte n'a pénétré dans l'intérieur.
La téméraire mais admirable manoeuvre de son capitaine l'a sauvée!
«Pas de bobo! crie une voie joyeuse... la douche est seulement un peu
fraîche...»
Mais un cri lugubre qui terrifie les plus braves interrompt soudain la
plaisanterie de Plume-au-Vent.
«Un homme à la mer!
--Paraît qu'y en a un qu'en a pas eu assez, reprend l'enragé loustic en
se dépouillant de sa veste fourrée.
«Il fait pourtant un peu frisquet, pour s'offrir un bain froid.
«L'animal est capable de me faire piger un rhume de cerveau.
--Stop!»
Pendant que la goélette marche encore sur son erre, un canot est armé.
La bouée de sauvetage a déjà été lancée à la mer.
A cinquante mètres, on aperçoit un homme qui se débat convulsivement,
près d'être englouti.
«Mais il va y rester!...
«Y barbotte comme quelqu'un ne sachant pas nager, reprend le Parisien...
un amateur, quoi!
«A moi de faire le terre-neuve!»
Et le voilà, sans plus tarder, debout sur la lisse, piquant, par
principe, une tête superbe, sans paraître songer à ce froid atroce de
20°.
«Courage! Parisien... courage!...» crient les camarades, pendant que le
vapeur s'éloigne encore, et avant que le canot ait glissé sur ses
palans.
Et il va, l'intrépide sauveteur, filant comme un poisson sur les flots
glacés, se dressant parfois jusqu'à mi-corps, pour chercher la place où
se débat le malheureux.
Il l'aperçoit enfin, à une trentaine de mètres, n'ayant plus la force de
se mouvoir, déjà raidi par le froid, et pouvant à peine râler un appel
suprême.
«Au... secours!
--Mais il a manqué la bouée, grogne le Parisien.
«Croche donc la bouée!... cachalot en détresse!
«Bon le v'là qui coule!»
En cinq ou six brasses Plume-au-Vent arrive au point où l'autre a
disparu. Il plonge à deux reprises et reparaît enfin, nageant d'une main
et hâlant de l'autre la fourrure dans laquelle s'agite faiblement le
pauvre diable.
Par bonheur, la bouée a dérivé à portée de sa main.
Il s'y accroche, à bout de force et d'haleine, mais joyeux toujours,
joyeux par caractère, et plus encore du devoir accompli.
«Et tu sais, faut pas faire des manières et essayer de me faire boire un
coup... sinon, je recommence à taper, comme tout à l'heure, là-dessous,
chez les phoques.»
Puis un éclat de rire s'échappe de ses lèvres violacées.
«Diable m'emporte! C'est Constant Guignard, dit-il en reconnaissant
l'homme qu'il vient d'arracher à la mort.
«Guignard... le bien nommé... vrai!... quelle guigne!...
«Ohé! du canot!... ohé!... par ici... s. v. p...! dépêchez-vous... je
crois qu'on a oublié le robinet d'eau chaude.»
L'embarcation, qui volait sur les flots, arrive en ce moment.
Le Parisien, transi jusqu'aux moelles, claquant des dents, raide comme
un glaçon, mais blaguant quand même, est hissé à bord en même temps que
l'autre, cramponné à la bouée avec l'inconsciente énergie des noyés.
Le maître, Guénic, est à la barre.
«Tiens, petit, dit-il au sauveteur en lui tendant une vaste et chaude
fourrure, entortille-toi là dedans.
--C'est pas de refus, maître, vu que... ça doit être un déplorable
métier que celui de phoque dans ces parages.
--Et siffle-moi ça, continue le maître en lui offrant une bouteille
pleine d'un liquide ambré.
«C'est du vrai lait de tigre, mon gars, de la pure essence de vitriol...
ça te réchauffera.
«Et puis, tu sais, petit, ajoute le vieux marin d'une voix attendrie,
t'es un matelot... un vrai... je m'y connais.»
Pendant ce temps, Constant Guignard, frictionné à tour de bras, ouvrait
lentement des yeux atones et demeurait incapable de prononcer un mot.
«Allons, mon pauvre vieux, reprend le Parisien après une ample rasade,
sirote aussi une bonne goutte.
«C'est souverain contre les pâmoisons...
«Ben oui! c'est nous... les copains... t'es pas noyé... rassure-toi
donc... t'es pas encore à point pour faire un figurant à la Morgue.»
Cinq minutes après, la baleinière accostait la _Gallia_.
Pendant que le Parisien sautait allégrement sur le pont au milieu des
matelots qui ne lui ménageaient pas leur sympathie, le docteur faisait
transporter Guignard au poste des blessés, puis engageait le sauveteur à
l'y accompagner.
«Pardon excuse, monsieur le docteur, mais, avec votre permission,
dit-il, je vais aller me faire un brin rissoler devant mon fourneau de
chauffe.
«Voyez-vous, après une bonne suée, il n'y paraîtra plus.
--Ma foi, mon garçon, c'est une idée.
«Cependant, venez me voir quand vous serez réchauffé.»
Le brave Parisien allait enfiler l'escalier de la machine, quand il se
trouve en présence du capitaine qui le regarde de ses yeux tranquilles
et lui tend la main.
Confus de cet honneur et certes bien plus intimidé qu'au moment où il se
précipitait dans les flots, Plume-au-Vent met respectueusement sa main
dans celle de son chef et demeure bouche béante, interloqué.
«Farin, mon brave, dit le capitaine de sa voix chaude et sympathique, au
nom de l'équipage et du mien, merci!...»
Et le chauffeur, de plus en plus troublé, ne trouvant pas un mot à
répondre, mais tout fier de ce témoignage d'estime, porte la main à son
bonnet, salue militairement et disparaît dans l'écoutille.
«Que ne puis-je entreprendre avec de tels hommes! dit à part lui le
capitaine en se rendant lui-même à l'infirmerie.
«Oh! j'arriverai _là-bas_!... je le sens... je le veux.»
La goélette avait repris sa marche à travers le chenal où les obstacles
semblaient s'accumuler à plaisir. Mais du moins l'incident qui faillit
dès le début anéantir l'expédition, ou tout au moins porter le deuil
dans l'équipage, eut cela de bon que chacun redoubla de vigilance.
Et certes, jamais on n'en a plus besoin en remontant le cercle polaire
qui semble fuir devant l'étrave de la _Gallia_.
Le passage toujours obstrué par les glaces flottantes se maintenait
libre, c'est-à-dire, que sa surface ne gelait pas. Du reste, la
température, tout en restant assez basse, était moins rigoureuse depuis
que le soleil ne disparaissait presque plus à l'horizon. La série des
interminables journées arctiques allait commencer. Tout faisait prévoir
une prochaine désagrégation du colossal amas de glaçons contre lequel on
allait bientôt se heurter.
Depuis longtemps on avait dépassé le fiord d'Arsuth, où se trouve la
fameuse mine de cryolithe, nommée Iviktutk. Puis, Friedricshaab,
Fiskernaes et enfin Godthaab, la seconde _ville_ de l'inspectorat du
Sud. Une triste bourgade plus froide, plus désolée que Julianeshaab. Le
65° était franchi, mais aussi quelles fatigues écrasantes, pour un
résultat aussi modeste!
L'implacable brume persistait toujours et s'interposait obstinément
devant le soleil, qui, pendant trois mois, allait rayonner sur le désert
de glaces.
Et toujours la lutte sans trêve contre les écueils mouvants, aperçus
vaguement à travers l'énervante opacité du brouillard! Les manoeuvres
incessantes qui courbaturaient l'équipage, les arrêts interminables, les
retours précipités, la vapeur instantanément renversée, tout cela pour
arriver à s'élever de quelques minutes!
Cependant cette brume, en dépit de son opacité, couvre la mer d'une
couche très mince, à ce point que les matelots de vigie dans le
gréement, se trouvent en plein soleil[4].
[Note 4: C'est du reste un fait observé fréquemment sur les
paquebots faisant la traversée d'Amérique. Par le travers de
Terre-Neuve, les mâts sortent à moitié du brouillard, pendant que la
partie inférieure du navire demeure invisible.]
Là-haut, d'incomparables jeux de lumière sur les sommets des icebergs et
des falaises, en bas, une houle de vapeurs humides, tourbillonnant comme
un suaire de gaze, et se résolvant en gouttelettes qui recouvrent d'un
enduit de givre les hommes et les choses.
Grâce à cette particularité, le capitaine, toujours alerte comme un
gabier, put prendre des hauteurs astronomiques en se hissant dans le
tonneau fixé au sommet du grand mât et auquel les baleiniers donnent le
nom de _nid-de-pie_.
C'est ainsi que, le 30 mai, son observation lui donna la certitude que
le cercle polaire était enfin franchi.
Il y eut à bord une petite fête remplaçant la cérémonie classique et
démodée du passage de la ligne, un bon repas, double ration de vin et
de spiritueux et quelques chansons joyeuses où Plume-au-Vent déploya ses
talents de virtuose.
Puis le soleil, après la vue duquel on soupirait depuis longtemps,
apparut enfin, et pour ne plus disparaître de trois mois.
Les oiseaux, invisibles jusqu'alors, se montrent en essaims
innombrables, jacassant à tue-tête, familiers d'ailleurs, au point de
venir tourbillonner à travers le gréement du navire. Mouettes, damiers,
pétrels, eiders, guillemots, zigzaguent et s'ébattent en pleine lumière,
piquent des têtes au milieu des eaux vertes, vont s'éplucher sur les
blocs errants, et repartent pour recommencer, indéfiniment.
Les monstres marins, sortis de l'hivernale torpeur, éveillés par cette
incandescence qui les met en belle humeur, folâtrent lourdement dans les
eaux libres. On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec
délices sur quelque fragment bien horizontal d'icefield en dérive, et
venir plonger curieusement jusque sous l'étrave du navire.
[Illustration: On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec
délices.]
Une ourse même se montra, flanquée de ses deux oursons, humant de loin
les émanations parties du vapeur, inquiète du branle-bas occasionné par
sa présence.
Le docteur Gélin, grand chasseur, parlait même de lui envoyer une balle
express, alléguant la saveur exquise d'un jambon d'ours, fût-il polaire.
Mais le capitaine lui fit observer en souriant que le gibier se trouvait
au moins à mille mètres, et que la balle de sa bonne carabine Dougall
serait inévitablement perdue.
«Damnée réfraction! dit le docteur en reconnaissant qu'il est victime
d'une illusion d'optique très fréquente là-bas.
«Je m'y laisse pourtant prendre comme un conscrit.
--Baleine par l'avant! s'écrie le maître d'équipage dont les yeux
luisants aperçoivent une colonne de vapeur chassée par l'évent d'un
cétacé.
--Une baleine! riposte une voix bien connue.
«Plus que ça de goujon!
--Ris tant que tu voudras, failli Pantinois, n'empêche que ça me
chavire, de ne pas seulement pouvoir lui loger quinze pouces de harpon
entre les côtes.
--Voyons, maître Guénic, il y a temps pour tout.
«Que diable feriez-vous d'une pareille sardine?
«Son huile!... demandez-voir à notre camarade, Monsieur Dumas, dit
Tartarin, ce qu'il en pense pour la cuisine.
«Y aurait donc ses baleines qui pourraient vous tenter...
«Est-ce que vous voudriez vous mettre marchand de parapluies?
--Gamin, va! dit le maître, incapable de tenir son sérieux.
--C'est p't-ête pour offrir à madame votre épouse une garniture pour son
corset.
--Oui!... oui!... tu trouves toujours autant de trous que de chevilles,
toi.
«Mais si t'avais évu celui de pratiquer la grande pêche, tu verrais
voir, comme ça vous emballe un homme, de capturer un gibier de ce
gabarit!»
Mais la _Gallia_ n'avait pas de temps à perdre, quelques pressantes que
fussent les occasions.
Oiseaux, plantigrades et cétacés ne furent point inquiétés.
Le surlendemain, à huit heures du matin, par trois degrés au-dessous de
zéro, on se trouvait en vue de l'île Disco, dont la pointe est par 69°
11´ de latitude Nord.
C'est le chef-lieu de l'inspectorat septentrional du Groenland et le
lieu de résidence du second «colonibestyrere» qui séjourne à Godhawn,
situé au Nord de la baie du même nom, défendu contre la haute mer par un
immense éperon granitique dont le prolongement s'étend fort loin.
La goélette, profitant de l'état du chenal pour l'instant débarrassé des
icebergs, passa au large de l'île, continuant imperturbablement sa route
vers les régions septentrionales.
Elle reconnut le détroit de Waïgatz, puis le vaste fiord Onemak, barré
en son milieu par l'île Oubekjend; côtoya les gigantesques falaises et
le hardi promontoire découvert en 1587 par le vieux John Davis. Cet amas
de rochers que domine un cône majestueux de treize cents mètres, le
Kresarsoak des Esquimaux, nommé par l'intrépide navigateur «Hope
Sanderson», du nom d'un de ses commanditaires, faillit lui être fatal,
alors qu'il courait à l'aventure, sur son petit navire de cinquante
hommes, le _Sunshine_ (clair de soleil). Il trouva par bonheur une large
ouverture conduisant au Nord, et put se réfugier là où se trouve
aujourd'hui la station danoise d'Upernavik.
La goélette avait mieux à faire que de s'arrêter au mouillage, sinon
dangereux du moins incommode et difficile, au fond duquel s'élèvent
quelques huttes désolées où végètent les infortunés sujets de Sa Majesté
Danoise. Si Julianeshaab est lugubre et Godhawn atroce, Upernavik est
pire; aussi l'Européen se demande avec un serrement de coeur comment
des êtres humains peuvent exister au milieu d'une pareille abjection.
Passons sur la lèpre qui les ronge, sur l'effroyable pourriture dans
laquelle ils se vautrent, l'odeur qui s'exhale de leurs tanières
transformées en charniers, sur les mangeailles en décomposition dont ils
se gorgent...
Aussi, le capitaine s'empressa-t-il de laisser sur tribord le chef-lieu,
faisant autant que possible forcer de vapeur afin de s'élever à tout
prix, craignant, non sans raison, d'être serré par la banquise, et de
perdre, comme le fait s'est souvent présenté, une année entière.
Il est en effet une question urgente, essentielle, que le voyageur à la
recherche des «eaux libres du Nord» ne doit jamais oublier, c'est de se
trouver de bonne heure en présence de la _banquise_ ou _Pack du Milieu_.
Si la saison navigable dure de juin à septembre, l'expérience chèrement
acquise par les baleiniers démontre que le moment le plus favorable pour
gagner la baie de Melville est le mois de juin. Car, à cette époque, on
peut toujours, en cas d'insuccès partiel, renouveler une ou plusieurs
fois la première tentative, sans courir trop grand risque d'être pris
dans les glaces. On se rappelle, à ce sujet, les échecs éprouvés en 1849
par l'_Etoile-du-Nord_, parce qu'elle n'atteignit la banquise qu'en
juillet, et en 1857 par le _Fox_ de Mac-Clintock arrivé en août, et
presque aussitôt enserré.
Une fois à la baie de Melville en temps opportun, le navigateur n'a plus
alors qu'à prendre corps à corps, et résolument, le dernier obstacle,
mais le plus redoutable de tous, car aussitôt ces colonnes d'Hercule
franchies, il vogue enfin dans les eaux libres.
C'est alors qu'il lui faut redoubler d'habileté, de vigilance et
d'énergie, car malgré l'énorme supériorité des navires à vapeur sur les
anciens voiliers, la baie de Melville, autrefois la terreur des
baleiniers, ne vaut guère mieux aujourd'hui que sa réputation.
Encore, comme en font foi les annales de la navigation arctique,
arrive-t-il trop souvent que tous les efforts demeurent inutiles, en
présence de catastrophes que la vaillance humaine est impuissante à
conjurer, notamment quand le vent du Sud souffle avec violence et pousse
les glaçons en dérive sur le pack. Alors, les navires, pressés entre les
deux masses, sont écrasés comme des noix. C'est ainsi que périrent en
quelques minutes, quatorze baleiniers, pendant la campagne de 1819. En
1821, il y en eut onze de broyés, et sept en 1822. Le désastre de 1830
fut épouvantable. Le 19 juin, le vent se mit à souffler du
Sud-Sud-Ouest, chassa les glaces dans la baie, et serra la flotte
entière contre la banquise. Dans la soirée, la tempête augmenta, et des
masses énormes montèrent les unes sur les autres. Pendant la nuit, une
véritable montagne de glace s'écroula sur les navires et en fracassa
dix-neuf, à ce point que les fragments en étaient méconnaissables. L'un
deux, le _Ratler_, complètement retourné, fut aplati, la quille en
l'air!
Quelle résistance, en effet, peut opposer, aux forces infinies de la
nature, un bateau, quelle que soit sa solidité?
D'Ambrieux, qui connaissait ce douloureux martyrologe des baleiniers, se
préparait pourtant, avec son habituelle sérénité, à affronter la
terrible baie, sans s'émouvoir de l'appellation sinistre sous laquelle
on la désigne encore à notre époque: _Le Cimetière des Navires_.