25 décembre 1891.

Si le vol ne vaut rien comme principe révolutionnaire, il vaut encore

moins comme moyen d’action.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais, nous dira-t-on, on a bien condamné l’estampage (une sorte de

filouterie qualifiée) entre compagnons?

Entre compagnons? Mais où donc commence le compagnonnage, où commence

le «bourgeois»?

La blouse ne trace pas de limite, car on a bien parlé de voler ces

affreux «bourgeois, les vendeurs de châtaignes grillées».

«C’est pour les rendre révolutionnaires», a-t-on ajouté, tout comme

Torquemada, le jésuite, qui brûlait les hommes pour sauver leurs âmes,

ou comme l’État, qui dépouille le paysan pour «l’instruire» et le

faire «progresser».

On voit dans quel labyrinthe inextricable de sophismes et d’absurdités

on s’embourbe en érigeant le vol en théorie.

Comme principe révolutionnaire, la théorie ne tient pas debout. Le

vol, c’est la propriété, c’est l’appropriation, non l’expropriation;

c’est le faible qui vole: la force exproprie.

Voilà ce que veut Jean Grave: l’_expropriation par la révolution_. Il

veut faire aux bourgeois ce que les bourgeois firent naguère aux nobles

et aux bourgeois.

Mais le vol!... Vous voyez comment la _Révolte_ le traite? et vous dites

que sa propagande enfanta les voleurs?...

Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction! elle s’est

nettement séparée de l’autre doctrine anarchiste qui veut faire des

_distinguo_; et c’est à cause de cela que, d’après une pièce même du

dossier, une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier, sinon brouillé,

du moins en froid avec Jean Grave, à la suite des discussions qui

s’élevèrent sur le vol.

Quelle _entente_! Et dire que l’on présente Paul Reclus et Jean Grave

comme formant à eux deux le comité directeur de l’anarchie!...

(Mouvement prolongé).

Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande par le fait! Voilà

comment il a approuvé les propagandistes! Voilà comment il en a fait

l’apologie!

Ah! Cette apologie, je la trouve bien mieux faite dans un journal

conservateur, le _Nouvelliste de Bordeaux_, que les griffes de vos lois

nouvelles ne manqueraient pas.

Écoutez:

Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et pourrie, et

quelques barbares audacieux qui se dressent devant elle pour la

détruire, c’est pour les barbares que sont mes sympathies.

... Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants qui se

remplacent de période en période, sans changer rien à leur bêtise

initiale et à leur routinière incapacité.

Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, des

républiques; et tous, qu’ont-ils fait? Rien, rien, moins que rien. Ils

ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis, tracassé les valets

des autres, jetant partout des ferments de discorde, esquissé des

semblants de lois populaires, et clamé beaucoup de discours où l’on

parlait d’une certaine liberté, d’une lointaine égalité et, je crois

même, d’une vague fraternité.

Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres; des barbus à

des moustachus; mais, à part ce léger détail de toilette, c’est

toujours la même chanson. Les réformes sont toujours «prochaines», les

sacrifices toujours «provisoires».--Il existe un code qui est le plus

sordide monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y

embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant les grands

chemins; toutes les exactions y peuvent creuser impunément leur

caverne.

--Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans leurs

livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la violence et

consacré la révolte. Ah! ils sont vraiment bien plaisants, tous ces

massacreurs en chambre, ces terroristes de brasserie, ces autoritaires

de boulevard, dont toute la vie se passe à célébrer de hauts faits

révolutionnaires, et qui poussent des cris d’oie embrochée quand c’est

contre eux que se tournent les révolutions!

Ouais! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter vos maisons!

Croyez-vous par hasard que les guillotinés de 1793 trouvaient la

plaisanterie de leur goût?

Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient pas rêvé

un sort meilleur? Poussons plus loin: Croyez-vous que les protestants

et les catholiques, massacrés de part et d’autre durant les guerres du

seizième siècle, prenaient un plaisir extrême à ce genre de

propagande?

Ah! la superbe ironie! On ne peut faire un pas sans se cogner la tête

à la statue d’un beau rôtisseur de foules; de doux universitaires à

lunettes vont bêler des périodes à panaches devant le socle de tous

les Dantons, et quand des inconnus ont la prétention de suivre ces

nobles traces:

«Le monstre! l’horrible monstre! tuez-le!» C’est bon dans l’histoire,

n’est-ce pas? Cela procure aux cuistres de tous les temps quelques

amples développements de rhétorique, mais cela vous gêne qu’on s’avise

de continuer la tradition!--O comédiens! toute votre histoire n’est

que l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et vous

vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement parce que c’est

vous qui la vivez?--O imbéciles!

Ah! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent la bourgeoisie!

Je comprends que la _Révolte_ reproduise leurs articles!... (Longue

sensation dans l’audience).

Maintenant vous connaissez, Messieurs les Jurés, la _propagande écrite_

de la _Révolte_? Vous savez si elle masque la _propagande par le fait_?

Est-ce à dire qu’elle soit sans responsabilité?

Ah! Messieurs les Jurés, écoutez-moi bien: anarchistes ou non, nous

autres penseurs, nous en avons tous une dans l’histoire des choses

humaines!

Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions, n’en ont-ils pas

assumé une plus terrible que celle de Jean Grave? L’œuvre de Jean Grave

est-elle aussi meurtrière que la leur?

Comment! on a le courage de requérir contre un homme vingt ans de

travaux forcés, de flétrir son idée sous prétexte qu’elle n’a pas été

bien sage, qu’elle a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires,

manqué de respect à l’armée;--comment! on a ce courage, quand on est le

fils de la pensée jacobine dont les rapacités dépouillèrent la vieille

France, dont les fureurs la rougirent de sang; quand on est l’officielle

incarnation d’un régime qui, dans nos rues et sur nos places, grandit la

statue de Danton: la statue du crime; celle de Jean-Jacques: la statue

du vol; celle de Voltaire: la statue de la révolte; celle d’Étienne

Marcel: la statue de la trahison; et, le plus carrément du monde, on

soutient au jury qu’il faut déporter Jean Grave, parce que les écrits de

Jean Grave dynamitent la bourgeoisie!

Pas plus, Monsieur l’Avocat général, que les écrits de Voltaire n’ont

guillotiné Marie-Antoinette--peut-être autant, pas davantage!...

Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant ironiste, vous

pourriez, avec lui, chanter la ronde macabre:

«Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des

Tuileries!

«Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les spectres d’autrefois!

«Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore!

«Dames de cour en toilette!

«Leur taille est fine! Les jupes à panier bouffent!

«Ah! si seulement elles avaient des têtes!...

«Mais voilà! Elles n’ont pas de têtes!... Voltaire les a coupées!...»

Ah! Messieurs les Jurés, quel que soit leur nom, ce sont de terribles

dynamiteurs que les penseurs!

Oui! Leur rêve d’avenir dynamite le présent!

L’Idée, quels que soient son but, sa physionomie, son allure--l’Idée

haute, pure, sainte, comme l’Idée troublée, égarée, dévoyée,--l’Idée

n’est jamais, ne peut être une pacifique. L’Idée est une guerrière.

L’Idée s’indigne des ténèbres, des tyrannies, des turpitudes ambiantes.

L’Idée veut sauver, émanciper, régénérer, illuminer. L’Idée a l’horreur

du présent; le présent est son ennemi. L’Idée rêve l’avenir. L’Idée veut

changer le monde. L’Idée est une révoltée!...

Le rêveur--cet amant de l’Idée--est quelquefois un halluciné.

Mais c’est quelquefois aussi un visionnaire! Et l’avenir seul peut nous

dire ce qui est une vision ou une hallucination.

Le penseur ressemble à Moïse:

Devant les multitudes souffrantes, altérées de bonheur, il découvre les

champs du _Futur_, un peu comme Moïse, du haut de la montagne,

découvrait à son peuple les splendeurs de la Terre Promise!

Et il arrive que, dans la hâte de la douleur, des miséreux se

précipitent sur la fraîcheur des oasis qui, hélas! quelquefois, ne sont

que des mirages!

Mais, parce qu’il peut y avoir des mirages dans les lointains de

l’avenir, croyez-vous arrêter le bras de Moïse? Croyez-vous, par le

bagne, par le cachot, par l’épouvante, glacer le geste ardent de la

Pensée humaine?

Vous êtes le pouvoir social, Messieurs les Jurés, et, comme pouvoir

social, vous avez le droit d’endiguer les élans de l’Idée frémissante.

Mais l’Idée, elle aussi, a des droits contre vous, et si vous

l’enchaînez, l’Idée vous engloutira!

Vous est-il arrivé quelquefois d’errer le long des grèves, et de

promener vos regards sur l’immensité des flots?

La vague vient mordre le roc! Et le roc brise la vague! Et, souriant,

vous dites: «Jamais la vague ne détruira le roc!»

Et puis, le bruit des houles dissipe votre rêverie. Vous regardez à vos

pieds, et l’effritement des roches vous apprend la victoire des vagues;

vous regardez à vos côtés, et vous voyez que leur courroux creusa de

larges avalures!

Eh bien, le roc c’est vous; c’est, messieurs, le pouvoir social. La

vague, c’est l’Idée, c’est la Pensée humaine! Le pouvoir social, qui est

fait d’intérêts, de possessions et d’égoïsmes, arrête pour quelque temps

les fièvres de l’Idée; mais les frissons, les ardeurs de l’Idée

finissent par briser la digue sociale!

Ne vous en inquiétez pas! et ne maudissez pas les tempêtes de l’Idée!

Les tempêtes, c’est vrai, causent quelques naufrages; mais savez-vous le

rôle et le but de la tempête? Il est un péril plus sinistre que

l’agitation de la houle, c’est le miasme du marais! Et, si la mer

cessait d’être la grande agitée, elle deviendrait la grande

empoisonneuse...

Songez à cela, messieurs, oubliez les spectres qu’on agite sous vos

yeux.

Ne collaborez pas à des œuvres innommables! Ne jetez pas Jean Grave en

pâture aux appétits!

Ils ne sont pas associés, ces hommes! Vous le savez, messieurs! Ne dites

pas qu’ils le sont! Vous parlez sous la foi du serment!

Aucune considération n’excuserait votre parjure!

Jadis, un danger se dressa devant le monde féodal, comme le danger

anarchiste menace le monde bourgeois. Mais c’était un danger plus

terrible.

Les Albigeois soutenaient les principes qui devinrent plus tard ceux de

la Révolution. Le monde féodal se leva, épouvanté; il revêtit son casque

et sa cuirasse; mais il ne dérangea pas les Parlements; il ne jugea pas:

il tua; il massacra, il inonda de sang la terre; mais il ne commit pas

cette infamie qui pèse lourd, je vous l’assure, sur les épaules de ceux

qui s’en rendent responsables: essayer de donner la couleur d’une

sentence de justice à ce qui n’est, au fond des choses, que la brutalité

d’une exécution!

La justice! Messieurs les Jurés!... Elle est l’âme des sociétés

humaines!

Un corps sans âme est un corps mort; si vous voulez sauver votre société

branlante, ah! je vous en supplie, ne tuez pas la justice!

Quand on vous dira: «Ces hommes sont des anarchistes, cela suffit,

coupables ou non, frappez-les!», répondez:

«Non, ce sont là des propos de fusilleurs et non des phrases de

justiciers! Si la justice est impuissante, s’il faut faire encore autre

chose, eh bien, faites cette besogne: elle ne nous regarde pas!...»

(Applaudissements).

L'histoire sociale au Palais de justice. Plaidoyers philosophiques · 第 62 / 66 题