M. Ranc approuve ces deux propositions et affirme à son tour que:

«Le but de la Révolution, c’est la suppression même de l’autorité,

c’est-à-dire du gouvernement.»

Et il donne, à son tour, cette définition de l’anarchie:

«L’élimination de l’autorité dans ses trois aspects politique, social,

religieux; la dissolution du gouvernement dans l’organisme naturel.»

Et il ajoute ces lignes que je livre à vos méditations:

«Pour les oisifs, pour les exploiteurs, pour les privilégiés, pour les

jouisseurs, toute idée de justice est une idée de désordre, toute

tentative contre les privilèges est une manifestation anarchique. La

pensée seule de se soustraire à l’exploitation est une pensée coupable.

Les oisifs, les privilégiés, veulent jouir en paix.»

Et il conclut:

«Liberté et ordre sont deux termes corrélatifs qui se résolvent dans un

troisième terme plus général, celui d’anarchie, tel que l’a défini

Proudhon, c’est-à-dire dans l’élimination radicale du principe

d’autorité.»

Voilà la théorie.

--C’est une maladie morale!--s’écrie M. l’avocat général.

Ah! quand une idée nouvelle surgit dans le monde, ne vous hâtez pas de

crier: c’est une maladie morale!

Il en est trop souvent des prétendues _maladies morales_ comme des

sciences dites _occultes_!

Qu’est-ce que la science occulte? C’est la science inconnue. Dès que la

science inconnue devient la science connue, elle cesse d’être occulte

pour devenir officielle.

Jadis, notre chimie s’appelait l’_Alchimie_, et l’on brûlait les

alchimistes. Aujourd’hui l’_Alchimie_ est devenue notre chimie, et l’on

décore les chimistes.

Il en est de la sociologie comme de toutes les sciences.

Toute idée qui n’est pas consacrée, vulgarisée, tombée dans le bagage de

nos opinions courantes, qui choque nos habitudes et notre éducation,

nous semble un monstre. Nous la traitons facilement de maladie morale,

et nous avons vite fait de répondre à qui nous l’expose: «Vous êtes un

détraqué!»

Si l’on avait dit à un vieux sénateur romain: «L’esclavage est une

honte, il faut abolir l’esclavage!», le vieux sénateur romain aurait

riposté:

«Détruire l’esclavage? Vous n’êtes qu’un anarchiste! L’esclavage! mais

c’est la base de la société! C’est la base de toute société! Point de

société sans esclavage!...» Et, la main sur le digeste, le vieux

sénateur aurait défendu l’esclavage, absolument comme aujourd’hui, la

main sur ses codes, M. l’avocat général défend le capital.

Pas une des institutions aujourd’hui défendues par M. l’avocat général

qui n’ait été jadis flétrie comme une maladie morale.

Si l’on avait prédit à un ancien la société du moyen âge, il aurait

répondu: «Vous êtes un malade!»

Si l’on avait prédit à un féodal la société moderne, il aurait répondu:

«Vous êtes un malade!»

Saint Grégoire de Nysse, l’immortel penseur du IVe siècle--Grégoire de

Nysse fut canonisé, et il a été cité par la _Révolte_: à ce double

titre, il ne doit guère être sympathique à M. l’avocat général;

n’importe, je lui emprunte quelques mots--Saint Grégoire de Nysse a

écrit ces lignes: «_Celui qui nommerait vol ou parricide l’inique

invention de l’intérêt ne serait pas très éloigné de la vérité.

Qu’importe, en effet, que vous vous rendiez maître du bien d’autrui en

escaladant les murs ou en tuant les passants, ou que vous acquériez ce

qui ne vous appartient pas par l’effet impitoyable du prêt?..._»

Si l’on avait fait à Saint Grégoire la prophétie suivante:

«Un jour viendra où ce que tu traites de vol et d’assassinat deviendra

la loi du monde, et où un avocat général traduira en cour d’assises les

écrivains qui partagent ton avis. La société tout entière sera fondée

sur l’usure. On bâtira un temple qu’on appellera la =Bourse=. Ce temple

remplacera tes cathédrales, comme les cathédrales ont remplacé le temple

de Vénus ou de Jupiter. Les desservants de ce temple nouveau se

nommeront Lévy, Arton, Reinach, Hugo Oberndœrffer. Ils escroqueront tout

l’or qui leur assurera la toute-puissance. Ils achèteront tout ce qui

est achetable, et même quelques-unes des choses qui ne le sont pas. Et

de vaines révoltes contre leur effroyable empire ne serviront qu’à

rendre plus manifeste sa terrifiante solidité!...»

Si l’on avait prophétisé cela à Saint Grégoire, Saint Grégoire qui, lui,

croyait en Dieu, eût joint les mains et se fût écrié: «Seigneur,

préservez-nous d’une pareille maladie morale!»

La maladie a fait son cours. De temps à autre, pour affirmer son méchant

virus, elle fait éclore des Panamas--ces accidents tertiaires d’un corps

social qui se décompose et s’effondre; et chaque jour grandit le chancre

qui, bientôt, nous pourrira tous! (Vive émotion).

Ah! ne vous pressez pas de dire: ceci est une maladie morale!

Ceci, bon ou mauvais, ceci, c’est la Pensée humaine.

Ne mettez pas la Pensée en prison.

Toujours elle s’échappe.

Ne cherchez pas à tuer la Pensée: elle ressuscite toujours!

Voyez! On l’a pendue à tous les gibets, on l’a clouée à tous les

piloris: elle a éclairé tous les gibets de ses rayons, elle a illuminé

tous les piloris du feu de ses auréoles!

On l’a décapitée, brûlée, torturée, crucifiée! Dans des enceintes très

semblables à la nôtre, des magistrats, vêtus des mêmes pourpres et

coiffés des mêmes bonnets que M. l’avocat général, l’ont écrasée sous

les mêmes foudres sociales, en des périodes meurtrières bercées par les

mêmes inflexions de voix, rythmées par les mêmes balancements de gestes,

car, au milieu des évolutions, des révolutions, des cataclysmes, quand

tout change et quand tout craque, l’immobile justice humaine, cette

éternelle victorieuse de la veille qui est toujours la vaincue du

lendemain, garde le même geste et la même physionomie!

Pour la Pensée, la Conciergerie est l’antichambre du Panthéon!

Et les magistrats ne peuvent plus sortir sans croiser la statue d’une de

leurs victimes!

On croyait étouffer la Pensée: la Pensée est rayonnante!

Chaque jour, au coin des carrefours, sur les places publiques, les

Étienne Dolet, couronnés d’immortelles, sourient aux clartés matinales

qui saluent le réveil de Paris!

Que la Pensée suive sa route, messieurs, ne l’arrêtez pas!

Qu’êtes-vous donc pour barrer son chemin? La Pensée! Elle est l’univers!

Vous, vous n’êtes que des atomes!

Dites-vous bien que, quoi qu’on lui fasse, qu’on l’outrage ou qu’on la

salue, la Pensée reste la Pensée--la Pensée qui raisonne et qui croit,

qui espère et qui rêve--un rêve peut-être dangereux, peut-être

irréalisable, mais enfin un rêve sacré par cela seul qu’il est le rêve!

Fils d’une société issue des révoltes du rêve, laissez rêver tout à sa

guise le cerveau de l’humanité!

Défendez-vous; ne persécutez pas!

Messieurs, c’est mon dernier cri, je vous l’envoie du fond de ma

poitrine, avec toutes les énergies de ma foi et de ma jeunesse: Jurés de

la fin de ce siècle, ne soyez pas persécuteurs!... (Applaudissements).

L'histoire sociale au Palais de justice. Plaidoyers philosophiques · 第 50 / 66 题