Audiences des 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22 février et 20 mars 1888.
Persistant dans son système, le ministère public ne voulut voir dans
le dossier Legrand (lire plaidoirie précédente) que la preuve d’une
escroquerie nouvelle, et Mme Ratazzi retourna devant la 10e chambre
correctionnelle, cette fois en compagnie de M. Wilson.
Mais, le 1er mars 1888, les juges de la 10e chambre, en présence des
documents versés au débat, acquittèrent la prévenue.
Seul M. Wilson fut condamné 2 ans de prison, 3.000 francs d’amende, et
déclaré privé de l’exercice de ses droits civiques pour une période de
cinq années.
On sait que, le 26 mars 1888, un arrêt de la cour de Paris infirma la
sentence de la 10e chambre et acquitta M. Wilson.
Messieurs,
Quand un accusé tel que M. Wilson comparaît devant la justice, il ne
reste plus de place pour les autres accusés. Innocent, il innocente tout
le monde; coupable, sa responsabilité est si vaste qu’elle couvre toutes
les autres et les absout aux yeux de tous. Il y a déjà plus d’un mois,
le loyal magistrat en face de qui je me trouve assignait à chacun sa
vraie place dans ce débat qui nous attriste et nous émeut jusqu’au plus
profond de notre être, parce que nous sentons bien que les questions
qu’il soulève touchent à l’honneur politique et à l’intérêt national.
Que m’importent, après cela, les qualifications juridiques? Que
m’importe qu’on me fasse parler le premier dans un procès où je n’aurais
pas dû avoir un mot à dire? Que m’importe qu’on me présente Mme Ratazzi
comme l’auteur principal d’un acte dont M. Wilson n’aurait été que le
complice? Dans l’affaire Legrand, pas plus que dans aucune autre, il
n’est possible d’abriter le nom de M. Wilson derrière celui de Mme
Ratazzi! Le ministère public n’y a pas songé une minute, il le
proclamait hier bien haut dans son réquisitoire; mon éminent confrère
Lenté n’y songe pas davantage; il vous le dira tout à l’heure, avec
cette franchise qui est l’arme des forts.
Une double question me semble à présent résolue: celle du crédit de M.
Wilson auprès des pouvoirs publics, et celle du crédit de Mme Ratazzi
auprès de M. Wilson.
Depuis longtemps déjà, la première ne faisait plus de doute. M. Wilson a
dû, beaucoup moins à ses titres politiques qu’à ses liens de parenté,
joints à un prodigieux savoir-faire, une influence gouvernementale
inouïe sur le compte de laquelle je me suis expliqué ailleurs et qui ne
connaissait guère de bornes que celles de ses désirs. Quel usage a-t-il
fait de cette influence? Quel prix en a-t-il retiré?
Ses actes ne tombent-ils que sous la loi de la morale?
Tombent-ils aussi sous le coup des lois du pays?
Autant de points d’interrogation qui se posent quand on étudie le
fonctionnement et l’existence de ce qu’on a tristement appelé, d’un nom
qui n’est que trop exact, l’agence de l’Élysée. Ailleurs, j’y ai
répondu[9]. Aujourd’hui, le procès n’est pas le même, et je ne
rappellerai de ces hontes que l’indispensable. M. l’avocat de la
République l’a plaidé avec sa conviction; c’est avec sa conviction que
Me Lenté le plaidera tout à l’heure, et c’est dans votre indépendance,
messieurs, que vous rendrez un jugement qui satisfera notre besoin de
justice, parce que votre conscience seule vous l’aura inspiré et qu’il
ne se fera pas plus l’écho des murmures de la foule que des sympathies
respectables qui accompagnent le malheur.
[9] Voir plaidoirie précédente.
Le second point, qui me sollicitait d’une façon particulière, était le
crédit de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson. Du jour où les circonstances
m’ont mêlé à ces débats, je me suis attaché à le mettre en lumière,
parce que je le considérais comme l’élément essentiel d’un état
juridique mal connu et mal défini.
J’ai dit à la cour: Prenez garde; la situation n’est pas nette; avant de
la juger, il faut la rétablir. Cette femme est peut-être une coupable; à
coup sûr, ce n’est pas un escroc. Condamnez-là, si vous pouvez, pour
autre chose; mais ne la condamnez pas pour cela. On l’accuse d’avoir
promis des croix imaginaires. Eh bien! voici une croix qu’en fait elle a
procurée, et cette croix, elle l’a procurée grâce au pouvoir d’un
personnage qu’il faut appeler en cause pour qu’il nous défende tous.
Une enquête fut ouverte; elle confirma tous mes dires; et à l’audience
du 6 janvier dernier, M. le substitut rendait un témoignage public à la
sincérité de cette femme qui, hélas! a encouru bien des reproches, mais
à laquelle, du moins, on ne saurait refuser ce mérite que tout le monde,
ici, ne pourrait pas revendiquer, d’avoir, par sa franchise, rétabli la
réalité, rendu aux événements leur physionomie véritable et dégagé tous
ces faibles, tous ces humbles, tous ces petits, qui ont pu être des
comparses, mais qui, Dieu merci pour l’idée de justice! ne serviront
plus de plastrons.
Qu’on ne dise pas, maintenant, qu’elle a cherché le scandale! Si elle
avait cherché cela, elle aurait pu choisir une autre voix que la mienne.
Qu’on ne dise pas, non plus, qu’elle a fait de la vengeance! De la
vengeance? Personne n’en fait ici; plusieurs, peut-être, pourraient en
témoigner. Et, en tous cas, si on fait de la vengeance dans l’affaire
Legrand, ce n’est pas Mme Ratazzi...
Ce qu’elle cherchait, c’était une défense, où elle a trouvé une
accusation.
On lui jetait à la face d’avoir dupé la crédulité publique. On lui avait
répété pendant une instruction entière: «Prouvez que vous avez fait
décorer une personne, une seule, et vous bénéficierez d’un non-lieu.»
C’était le temps où elle pensait acheter l’acquittement au prix du
silence. Elle s’est tue, mais, en fait d’acquittement, 13 mois de prison
l’attendaient à cette barre pour s’être targuée d’un crédit imaginaire.
Ce n’est pas tout. Au début de l’affaire, elle s’était abritée sous le
couvert d’un nom qu’alors on n’osait à peine balbutier dans les
prétoires. Des prières, des souvenirs, une pression morale que vous
devinez, et à laquelle de plus forts ne résistent pas toujours, avaient
vaincu son courage et arraché sa rétractation! Cette rétractation avait
été son unique mensonge. Le lendemain, on répandait dans le public et
dans la presse que, pour se sauver, elle avait tenté de perdre un
innocent!
C’en était trop. Elle s’est révoltée. Non, s’est-elle écriée, je ne suis
pas un escroc; j’ai peut-être prêté la main à des actes coupables; j’ai
mérité, c’est possible, le blâme des honnêtes gens; mais je n’ai trompé
personne; et, surtout, je n’ai calomnié personne; j’ai là un dossier qui
le prouve; ce dossier, le voilà, je vais le lire, c’est mon droit, c’est
mon droit et c’est mon devoir, car c’est toujours un devoir de dire la
vérité; et, quelles qu’en soient les conséquences, cette divulgation
s’impose, car devant Dieu et devant les hommes, il est une chose plus
infâme qu’une condamnation pour escroquerie: c’est une accusation de
calomnie!
J’ai compris, messieurs, cette attitude et ce langage; j’ai compris
l’intérêt moral auquel ils donnaient satisfaction; j’ai accepté la tâche
d’être l’interprète de cette accusée qui, ayant pris un courageux parti,
faisait appel à mon ministère, et cette tâche, je l’ai remplie, à défaut
d’autre mérite, avec tout ce que je puis avoir de dévouement et
d’énergie...
Voilà l’histoire de la livraison du dossier Legrand, voilà les mobiles
qui l’ont inspirée. Cette femme avait-elle menti? S’était-elle targuée
d’un crédit imaginaire? Avait-elle calomnié M. Wilson?
Six longues audiences ont répondu à cette double question; aujourd’hui
la page est écrite: je n’ai rien à y ajouter.
On a essayé, depuis, de transformer l’argument en délit. Mais l’argument
est resté, et je crois qu’il a porté. C’est, du moins, l’opinion de M.
Wilson, qui a déclaré maintes fois, d’accord avec Me Lenté, que la
production du dossier avait été la cause directe de la réduction de
peine, et qui même, il vous en souvient, attribue les aveux soi-disant
mensongers de M. Legrand à M. Dulac, au miséricordieux désir d’assurer
cette réduction.
Mais n’est-ce pas, au point de vue moral comme au point de vue
judiciaire, une étrange et piquante contradiction?
Accusée d’escroquerie, ma cliente lira un dossier qui rend sa situation
meilleure, parce qu’il établit son crédit, et que, même avec la
jurisprudence nouvelle, le bon sens et la logique interdisent de traiter
les escrocs qui tiennent leurs promesses tout à fait comme les escrocs
qui ne peuvent pas les tenir. Et voilà que ce dossier, qui diminue
largement sa peine, deviendra le point de départ d’une inculpation
nouvelle, laquelle ramènera, comme escroc, devant un tribunal, celle
qu’aux yeux d’une cour il a plus d’à moitié lavée du reproche
d’escroquerie!
C’est la première fois, je crois, qu’une circonstance atténuante se
transforme subitement en infraction à la loi pénale! Jamais les faits et
les textes n’avaient possédé une pareille élasticité: le même article
réprime à la fois les crédits réels et les crédits imaginaires; et le
même fait sert, à un mois d’intervalle, d’excuse et d’accusation!
Jamais la théorie toute neuve que la cour d’appel a consacrée dans
l’affaire de Kœlhn, qu’elle a timidement reproduite dans son arrêt
d’Andlau, et qui prête à quelque équivoque dans l’arrêt de la cour
suprême, laquelle n’a voulu rendre, dit-on, qu’une décision d’espèce,
puisqu’à présent il paraît que la cour suprême juge en fait,--jamais,
dis-je, cette théorie toute neuve ne se heurtera à une hypothèse aussi
rétive que la nôtre et qui en fasse mieux ressortir la périlleuse
bizarrerie.
On nous avait appris, jusqu’ici, à l’école et à l’audience, qu’un crédit
fictif était un crédit inexistant. On nous a révélé, depuis, qu’il n’y a
rien de contradictoire entre la fiction et l’existence et qu’un crédit
peut tout à la fois être imaginaire et réel.
On devra ajouter, pour plier à l’affaire Legrand l’article 405, ce texte
de droit étroit, devenu de droit si large, que ce qui est vrai du crédit
l’est aussi des événements, et qu’un événement peut très bien rester
chimérique quoiqu’il se soit réalisé.
Cette méthode est commode et d’un usage facile; elle ne nécessite pas de
grands efforts de raisonnement; elle doit être agréable à la paresse
législative, et lui permet de se remettre au pouvoir judiciaire du soin
d’atteindre, et de punir, par un emploi ingénieux des lois existantes,
les combinaisons imprévues qu’engendre sur notre sol politique le
progrès d’une civilisation raffinée!...
Je ne sais ce que vous en penserez, messieurs; moi, je trouve ces
subterfuges indignes de la justice; et j’estime qu’il y a quelque chose
de plus préjudiciable que l’impunité du coupable, c’est le byzantinisme
du procédé employé pour le punir.
Il y avait bien un texte: l’article 177. Ce sous-secrétaire d’État était
un fonctionnaire; ce député est aussi un fonctionnaire; cette thèse a
été soutenue devant moi, contre moi, par M. Bernard, alors avocat
général, aujourd’hui procureur de la République, qui ne peut l’avoir
oubliée.
Mais j’ai prévu l’objection: l’article 177 ne vise pas seulement le
fonctionnaire, il vise le fonctionnaire dans l’exercice de sa fonction.
On arrive de la sorte à des résultats bien ridicules; car, tandis qu’on
fera passer un sous-chef de bureau aux assises, sous prétexte que l’acte
qui a sollicité sa vénalité relevait de son ministère, on se trouve
impuissant à atteindre celui qui, pendant cinq ans, a disposé de toutes
choses, sous prétexte que ces choses ne rentraient pas dans ses
attributions. Voilà la législation que le monde entier nous envie!...
Ajoutez un paragraphe à l’article 177. Renvoyez devant le jury l’homme
public qui trafique de son crédit, avec celui qui achète. Vous aurez
ainsi l’avantage d’ouvrir un grand débat devant la justice du peuple et
aussi de faire asseoir à leur vraie place ces pitoyables témoins qui ne
peuvent pas nous regarder sans rire et qui ne contribuent certes pas à
rehausser le prestige de la preuve testimoniale et du serment
judiciaire!... En attendant, à défaut d’armes de juristes, gardez pour
vous vos indignations d’honnêtes gens!
Mais acceptons la nouvelle méthode: ma prétention est que, même en
l’admettant, ma cliente échapperait encore aux rigueurs du texte visé.
Précisons bien le fait, et puis nous verrons le droit.
Un monsieur Pierre Legrand, de son petit nom, Périque, si j’en crois des
copies de lettres qui, comme papiers de famille, me paraissent jouir
d’une authenticité douteuse, a une envie phénoménale d’être décoré. Il a
vainement frappé à trois portes; il y en a bien une quatrième, qui est
la bonne, celle de l’Élysée; mais il faut se la faire ouvrir, et pour
cela, il est indispensable de connaître quelqu’un qui en possède une
clef. C’est ici que la Providence apparaît à l’ambitieux Périque sous
les traits d’un sien cousin, charmant garçon d’ailleurs, M. Hanniquet,
celui-là même qui disait à l’instruction: «On m’appelle toujours Paul,
parce que je me nomme Louis.» (Hilarité).
M. Hanniquet était un ami de Mme Ratazzi; or, je n’apprendrai rien de
nouveau à personne, en rappelant que cette dernière avait alors ses
entrées dans le cabinet de M. Wilson, lequel cabinet était bien près de
celui du chef de l’État, puisque tous deux étaient situés dans le même
corps de logis! M. Hanniquet demande à Mme Ratazzi la permission de lui
présenter son cousin; Mme Ratazzi accepte; la présentation a lieu. On
expose ses ambitions, on dit à Mme Ratazzi quel espoir se fonde sur ses
influences et ses hautes relations; Mme Ratazzi proteste qu’elle n’est
pas si puissante et fait d’abord quelques difficultés; puis elle cède,
présente son protégé à son protecteur, et, en fin de compte, grâce à ses
recommandations et à ses démarches, obtient du second ce que désirait le
premier.
Voilà le fait. Est-ce vrai? Ici, deux systèmes. Le premier, celui de MM.
Wilson et Legrand, est des plus simples: il consiste à tout nier, à dire
que tout cela est une fable, inventée à plaisir, qui n’a eu d’autre but
que d’établir par un mensonge le soi-disant crédit de Mme Ratazzi.
Jamais Mme Ratazzi n’a présenté M. Legrand à M. Wilson; jamais M. Wilson
ne s’est occupé de faire décorer M. Legrand; dans son ardeur négative,
M. Legrand est allé jusqu’à affirmer, un jour, à M. Atthalin, que jamais
M. Wilson n’avait connu Mme Ratazzi! (Hilarité générale). Je m’empresse
de dire que M. Wilson, qui n’a pas toujours eu dans M. Legrand
l’intelligent interprète de sa pensée, a nettement décliné la
responsabilité de cette audacieuse assertion.
Si ce système, qui repose sur une négation absolue, était exact,
puisqu’il n’y aurait pas de fait, il est clair qu’il n’y aurait pas de
délit, et votre jugement ne pourrait que reproduire le texte du fameux
décret de Voltaire: «Article premier. Il n’y a rien; Art. 2. Personne
n’est chargé de l’exécution du présent décret.»
Mais ce n’est pas le récit de ma cliente. Et ma cliente, à laquelle on a
fait bien des reproches, dont quelques-uns peuvent être fondés, et dont
quelques autres sont peut-être excessifs, a mérité un compliment, dont
son défenseur est heureux de se faire l’écho à cette barre. «Dans ce
procès il n’y a que vous de sincère», lui a dit, un jour, un juge
d’instruction qui n’est pas cet homme farouche, si dur aux estomacs
d’autrui, sauf à celui de M. Ribaudeau, mais cet homme doux, gracieux,
poli et affable, dont un prévenu reconnaissant nous esquissait, à l’une
des dernières audiences, le portrait en termes aussi littéraires
qu’exacts.
On n’en a pas dit autant à M. Wilson qui a eu un mot malheureux pour le
début d’une instruction: «Niez, niez tout, ils n’ont pas de
preuves!»--«Niez tout ce que dit Mme Ratazzi», a-t-il expliqué par la
suite. Mais comme Mme Ratazzi disait alors la vérité, il n’y avait pas
entre les deux recommandations une bien grande différence.
Quand à M. Legrand, il l’a dite une fois, la vérité. Il l’a même dite
deux fois; mais la seconde ne compte pas: c’était par le téléphone!...
Reste la première, qui suffit à la justice. C’était devant M. Dulac.
Vous vous rappelez la scène.
«Je reconnais, s’écrie M. Legrand dans un mouvement d’honnête homme, qui
hélas! ne s’est plus reproduit, que c’est grâce aux démarches de Mme
Ratazzi auprès de M. Wilson à qui elle m’a présenté, que j’ai obtenu la
croix de la Légion d’honneur.» (Vive émotion dans l’auditoire).
Et, à cet aveu, expression de la vérité qui s’échappe de sa conscience,
il ajoute ces mots que je vous prie de retenir: «Je n’ai versé aucune
somme d’argent à Mme Ratazzi.»
Quel intérêt aurait eu ma cliente à déguiser la vérité? M. Atthalin a
posé la question à M. Wilson qui a répondu ceci:
«En prétendant avoir fait décorer Legrand par mon influence, Mme Ratazzi
voulait établir qu’elle jouissait d’un crédit réel, et elle
l’établissait bien plus sûrement en m’attribuant l’obtention de la croix
qu’en l’attribuant au général d’Andlau.»
M. Wilson se trompe. Que voulait Mme Ratazzi devant la cour? Se défendre
contre une accusation d’escroquerie; commise par qui? Par le général
d’Andlau. C’était donc, avant tout, le crédit du général d’Andlau qu’il
s’agissait d’établir; et, si elle avait eu ce bonheur de posséder un
dossier prouvant que le général d’Andlau avait fait décorer quelqu’un,
elle aurait administré une preuve directement applicable à sa cause, au
lieu de n’apporter qu’une preuve indirecte et par ricochet.
Mme Ratazzi n’avait donc aucun intérêt à déguiser la vérité. En
revanche, M. Wilson en a un très visible: supposez, en effet, que vous
reteniez cette prévention d’escroquerie; s’il réussit à vous faire
croire qu’il n’est pour rien dans la décoration Legrand, il se retourne
vers vous et vous dit: Peu importe que Mme Ratazzi ait touché de
l’argent: cela prouve-t-il qu’elle me l’ait donné? Peu importe qu’elle
ait promis la croix à Legrand: cela prouve-t-il qu’elle m’en ait parlé?
Et voilà Mme Ratazzi, auteur principal, condamnée toute seule, tandis
que M. Wilson, complice, est acquitté!
Vous comprenez la manœuvre! Retenez-là: c’est la seule que l’on
rencontre dans ce procès d’escroquerie... (Mouvement prolongé).
C’est donc bien M. Wilson qui a fait décorer Legrand.
L’a-t-il fait décorer moyennant finances? Ceci m’amène à examiner la
question du préjudice.
Le préjudice, en notre matière, c’est le sacrifice consenti par la dupe
dans l’espoir d’un événement chimérique. Ici, Legrand ayant, paraît-il,
joué le rôle de dupe, le préjudice consisterait dans la somme par lui
versée dans l’espoir d’obtenir une croix qu’à l’heure où je parle il a
le droit d’étaler à sa boutonnière. Ah! je regrette pour la moralité du
débat, que cette dupe d’un nouveau genre ne se soit pas portée partie
civile et n’ait pas conclu à une indemnité pour le dommage que lui cause
l’obtention de sa croix! C’eût été complet!...
Mais, étant donné ce singulier préjudice, discutons-en les éléments que
lui donne la prévention.
La question est des plus graves, messieurs, car le quantum du préjudice
est la base principale de l’appréciation du juge pour l’application de
la peine. Eh bien, je reproche à l’avocat de la République de n’avoir
peut-être pas, sur un sujet aussi délicat, apporté toute la prudence
désirable. Il a jeté dans la discussion des chiffres que rien ne
justifie: 94.000 fr.! 40.000 francs! Pourquoi hasarder de pareils
chiffres? Un simple coup d’œil sur les dates l’eût préservé d’une erreur
facile à éviter.
Parlons d’abord des 94.000 francs. Ils ont été donnés par Mme Legrand
mère à son fils, le 4 janvier 1885. Or, M. Legrand n’a connu Mme Ratazzi
que six mois après, en mai 1885. Quand Mme Legrand mère a donné 94.000
francs à son fils, ce n’était donc pas pour les remettre à Mme Ratazzi
qu’il ne connaissait pas et dont il n’avait jamais entendu parler.
Quant aux 40.000 francs, Legrand les a empruntés au mois d’octobre 1885,
c’est-à-dire deux mois après l’époque où M. Wilson déclare lui-même
avoir consigné sa porte à Mme Ratazzi: ce n’est donc pas Mme Ratazzi qui
a pu porter ces 40.000 francs à M. Wilson.
Restent 21.000 francs mentionnés dans ces fameuses copies de lettres que
vous avez entre les mains.
_Me de Saint-Auban_ discute le procédé par lequel ces copies ont été
mises à l’instruction. Il déclare que, si M. de Boislisle, juge
rapporteur de la deuxième chambre, n’en a pas saisi le parquet, c’est
que dans les faits qu’elles relatent il ne voyait aucun délit. En tout
cas, à supposer que ces 21.000 francs aient passé par les mains de Mme
Ratazzi, ils n’y sont pas restés. Mme Ratazzi a prêté aux Legrand ses
services à titre gratuit; la preuve morale en existe au dossier.
_Me de Saint-Auban_ rappelle à ce propos les lettres pleines de
reconnaissance adressées, aux mois de septembre et de décembre 1885,
par Mme Legrand à sa cliente: est-ce là le langage, dit-il, d’une
personne à laquelle on a extorqué de l’argent? Puis, il continue en
ces termes:
On se tromperait, d’ailleurs, messieurs, si on croyait Mme Ratazzi femme
à réaliser de grands profits. Écoutez le portrait qu’en trace M. Wilson
qui connaît bien son monde: «Il est dans la nature de cette dame de
s’occuper avec une grande ardeur des affaires d’autrui, même lorsqu’elle
ne peut espérer en tirer un bénéfice.» Voilà son portrait fidèle.
Et c’est ce caractère qui en fait un instrument aussi profitable que peu
coûteux entre les mains des d’Andlau et consorts, ces écumeurs de la
politique, vrais flibustiers du parlementarisme, dont on peut discuter
la moralité mais non l’intelligence, et qui figurent certainement parmi
les esprits les plus souples et les plus ingénieux de notre galerie
contemporaine. Il y a un point commun entre ces agences véreuses et les
administrations honnêtes: dans les unes comme dans les autres, on paie
les petits employés d’une façon déplorable!... (Hilarité).
Mais j’aborde le point capital: l’absence de manœuvres.
La manœuvre, c’est, en matière d’escroquerie, l’ensemble des
circonstances qui ont induit la dupe en erreur. Or, avec la
jurisprudence nouvelle, on se passe de bien des choses, on se passe de
crédit imaginaire, d’événement chimérique; mais on ne se passe pas
encore de manœuvres. Cela viendra peut-être: mais cela n’est pas encore
venu. Eh bien! dans l’affaire Legrand, dites-moi où est la manœuvre?
L’arrêt d’Andlau en constate avec soin la présence dans ses
considérants; il constate que Mme Ratazzi se faisait appeler de La Motte
du Portal, qu’elle se donnait comme veuve du général de La Motte-Rouge,
qu’elle dissimulait ainsi soigneusement son état civil véritable à des
gens qui, peut-être, n’auraient pas traité avec elle s’ils avaient su
avoir affaire à l’héroïne de l’aventure Michelin.
Et puis il constate ces présentations successives, ces conversations
préparées, en un mot toute cette mise en scène qui attire la dupe et
abuse de sa crédulité.
Nous discutions tout cela; mais l’arrêt l’a retenu contre nous, et tout
cela est, au premier chef, constitutif de la manœuvre.
Ici, prenez garde, il n’y a rien de pareil. Comment les choses se
passent-elles? Un sieur Legrand se fait présenter par son cousin, le
sieur Hanniquet, à Mme Ratazzi. Ce n’est pas elle qui va le chercher;
c’est lui qui prend les devants. Elle ne le rencontre pas, comme cela se
pratiquait dans l’affaire d’Andlau, dans le salon d’un tiers plus ou
moins suspect qui pouvait être accusé d’avoir préparé la scène.
Non, encore une fois, c’est lui, Legrand, qui vient rendre visite à Mme
Ratazzi, et lui demande un service, à elle qui ne le connaissait pas,
qui n’en avait jamais entendu parler. Lui propose-t-elle quelque chose?
C’est lui qui la sollicite. Se porte-t-elle garante de sa décoration?
C’est lui qui insiste pour être présenté à M. Wilson, et c’est sur ses
insistances réitérées qu’elle défère à son désir.
Est-ce vrai? Établissez le contraire. Montrez-moi dans ces faits
l’apparence d’une manœuvre capable d’abuser Legrand--Legrand, difficile
à duper en semblable matière, depuis le temps qu’il traîne dans les
antichambres, en quête de protections pour satisfaire son incroyable
vanité!
Si la manœuvre n’existe pas au début de l’opération, que m’en importe la
suite?
C’est le point initial qu’il faut envisager; c’est à ce moment précis
qu’il faut faire une étude psychologique et descendre dans le for
intérieur des prévenus en cause pour sonder leurs intentions et saisir
sur le vif l’état de leur esprit.
Or, livrez-vous à cette analyse en ce qui concerne Legrand, et voyez
s’il a pu exister la moindre illusion soit sur la nature de l’acte qu’il
commettait, soit sur les suites probables ou possibles de cet acte, chez
cet homme ferré sur la matière, qui, après s’être vainement adressé à M.
d’Andlau, au général Boulanger, à une dame Lambert, venait de son plein
gré frapper à la porte de Mme Ratazzi qui ne le connaissait pas la
veille, pour quémander son appui auprès de M. Wilson!
Je me résume, messieurs: quelle que soit mon opinion sur le fait et sur
le droit, il n’y a pas de délit, parce qu’il n’y a pas de manœuvre.
D’ailleurs, y aurait-il un délit, que ce n’est pas sur cette femme que
s’appesantirait votre main. Chaque péripétie, chaque incident de l’œuvre
de justice à laquelle vous présidez, diminue son importance; et la part
qui lui revient dans cette page d’histoire, remplie par le nom d’un
autre, devient de moins en moins sérieuse au fur et à mesure que la page
va grandissant...
L’affaire Wilson est un drame trop grand pour que Mme Ratazzi puisse y
jouer le premier rôle. Seul, le trafiquant de l’Élysée a les épaules
assez larges pour porter un pareil fardeau. A côté d’un Wilson, les
complicités disparaissent: il ne reste plus que des dupes...