Dans l’isolement de sa petite maison d’Aldington, au cœur du comté de
Kent, Joseph Conrad, vers le milieu de l’année 1909, était, depuis
dix-huit mois, occupé à la composition d’un roman qui, par sa nature
même, exigeait un plus grand effort qu’aucun autre pour que fussent
maintenues cette impartialité et cette générosité de vues qui sont les
caractères essentiels de l’œuvre conradien. Ce roman, qui portait alors
le titre provisoire de «Razumow», devait s’appeler «Sous les Yeux
d’Occident». Polonais, dont la jeunesse avait profondément souffert de
la tyrannie russe, il lui était plus malaisé qu’à un autre de peindre
les personnages et les scènes de ce roman sans s’abandonner à quelque
secrète et légitime rancune: il y parvint au prix d’une épuisante
tension de son esprit. Quelques mois plus tard il devait écrire à son
ami John Galsworthy: «Il y a deux ans que je n’ai vu un tableau, entendu
une note de musique, eu un véritable moment de détente dans une
conversation.»
Il n’avait interrompu cet accablant labeur, quelques heures par semaine,
que pour noter avec facilité,--à l’intention d’une revue qu’un ami
venait de fonder,--quelques-uns de ses souvenirs d’enfance et de
jeunesse[1]. Il en avait tout justement écrit les dernières pages, le 19
juillet 1909, lorsque la poste lui apporta ce même jour une lettre de
six grandes pages, tracée d’une écriture fort lisible et régulière, et
signée Carlos M. Marris.
[1] Ils formèrent par le suite le volume dont la traduction française
a paru sous le titre de: «_Des Souvenirs_».
Ce correspondant inconnu lui exprimait d’abord, en son nom propre et au
nom de camarades de la marine à voile, leur admiration et leur gratitude
pour cet incomparable recueil d’impressions maritimes et de savoir
marin: _Le Miroir de la Mer_. «Mon exemplaire, disait ce correspondant,
a circulé de Timor Dali jusqu’à Pak Nam, et de Manille à Sourabaya, de
même, d’ailleurs, que les récits relatifs à Lingard et que _Typhon_,
_lord Jim_, _Jeunesse_. Cet homme n’ignorait pas les personnages mêmes
et les lieux dont Conrad avait fait les protagonistes et le décor de ses
romans de Malaisie: il avait, disait-il, recueilli des faits nouveaux de
la bouche même de Joshua Lingard, le neveu de ce fameux Lingard dont les
exploits avaient fait longuement rêver l’auteur de _la Folie Almayer_.
«J’ai navigué avec Joshua Lingard, sur le _Rajah Laut_», disait encore
cette lettre. «Jim Lingard est toujours à Béran, et sa vie est
exactement celle que vous avez décrite pour Almayer sur la rivière
Pantai. Presque tous ces gens sont morts à présent... Je crois bien
qu’il est impossible de voir maintenant une seule voile carrée depuis le
Yang Tsé jusqu’à Batavia: les beaux jours de la navigation à voile et
des ports remplis de voiliers, à Bangkok, Singapour, Sourabaya, sont
passés. Excepté les quelques _praus_ Bugis qui, de temps à autre, font
la traversée de Sourabaya à Singapour, on ne voit plus que des vapeurs.»
Au cours de sa lettre, cet inconnu lui donnait encore sur sa propre vie
des détails circonstanciés. Elle s’était passée presque toute entière
dans les parages de cet Archipel malais que Conrad avait parcouru à peu
près de bout en bout. Ce Carlos Marris l’avait longtemps sillonné comme
capitaine de petits voiliers qui faisaient le commerce dans ces îles et
fort souvent la contrebande de guerre. Il avait été,--comme un des
personnages de Conrad,--engagé dans mainte aventure, soit pour aider
quelque rajah, soit pour dépister les autorités hollandaises. La marine
se transformant à cette époque, il s’était résigné à commander des
vapeurs, des caboteurs entre Penang ou Singapour et les îles de la
Malaisie. Il avait même, parmi ces navires, commandé le «Vidar», ce
vapeur dont Joseph Conrad avait été autrefois le second pendant six mois
et sur lequel il avait fait la connaissance du fameux et déplorable
Almayer, héros de son premier livre et initiateur de sa carrière
littéraire.
Cette lettre propre à réveiller bien des souvenirs à peine assoupis chez
l’ancien marin devenu romancier ne lui parvenait pourtant pas de l’autre
bout du monde: mais d’Angleterre: de Cookley, en Worcestershire, où ce
capitaine Marris était venu se reposer chez des parents après un excès
de fatigue et une attaque d’hémiplégie. Originaire de la
Nouvelle-Zélande, et ayant établi son foyer à Kedah, il avait hâte d’y
retourner et d’y retrouver sa femme indigène, Zahara, princesse de
Patani et leur petite fille de huit ans. «Remarquez, écrivait-il encore
à Conrad, la ressemblance entre Almayer à Bulungan et moi à Patani. J’ai
vécu vingt-deux ans loin d’Europe et d’Angleterre, et je suis ici
dégoûté du climat, de la langue, des coutumes; j’aspire à retourner dans
la jungle.» Et il émaille cette lettre anglaise de vers et de proverbes
malais: il parle de la petite plantation de cocotiers et de caoutchouc
qu’il possède à Kedah.
«J’espère beaucoup, disait-il en terminant sa lettre, que vous nous
donnerez d’autres récits d’Extrême-Orient et de nouveaux romans sur
«Rajah Laut»[2] et sur le bon vieux temps de 1870 à 1880. Si vous
désirez d’autres renseignements sur les coutumes et les mers
d’Extrême-Orient, je crois que je pourrais vous les fournir: peu de gens
connaissent mieux que moi la vie indigène de cette partie du monde.
J’espère bien dans trois mois reprendre la navigation en
Extrême-Orient... Avant de quitter l’Angleterre, j’aimerais bien vous
rencontrer et avoir une heure de conversation avec vous. La semaine
prochaine, je dois aller voir des parents de Lingard.»
[2] C’était le nom donné par les Malais à Tom Lingard.
Joseph Conrad, en 1909, n’était plus tout à fait un inconnu, mais sa
réputation ne commençait qu’à peine à franchir ce cercle restreint
d’admirateurs qui ne s’était guère accru depuis ses débuts en 1895. Il
avait assurément déjà reçu des lettres flatteuses, encourageantes,
intéressantes, de lecteurs, d’écrivains, de marins; mais celle-ci devait
lui causer un particulier étonnement.
Depuis plus de vingt ans qu’il avait cessé de parcourir l’Archipel
malais, c’était la première fois qu’une voix en ramenait vers lui non
seulement les images familières, mais la pensée même de gens qu’il avait
crus à jamais disparus de ce monde. Il était si persuadé qu’ils
n’entendraient jamais parler de ses livres qu’il n’avait pas hésité à
leur conserver dans ses romans ou dans ses contes leurs noms et leurs
apparences véritables. Almayer, Lingard, Babalatchi, Abdullah... Cette
lettre inattendue semblait un appel de ces fantômes.
Lorsqu’il écrivait «Sous les Yeux d’Occident» ou «Des Souvenirs», Joseph
Conrad, pendant les mois précédents, n’avait cessé de plonger dans les
lointains arcanes de son étrange passé, passé incompréhensible et
mystérieux pour son entourage anglais, douloureux le plus souvent pour
lui-même. Et soudain le hasard ramenait vers lui, colorées d’une vie
nouvelle, les images d’un passé moins ancien, riche de tous les feux
d’une jeunesse dont les reflets l’échauffaient encore.
Conrad ne laissa pas sans réponse cet appel de l’Orient: il n’a pas été
possible de retrouver cette réponse, mais le capitaine Carlos Marris y
fait allusion dans une seconde lettre que nous avons eue entre les
mains, et dans laquelle, exprimant de nouveau son désir de rencontrer le
romancier, il ajoutait: «Dites-moi si je puis vous envoyer
d’Extrême-Orient quoi que ce soit qui vous rappellerait les lieux et les
gens que vous avez connus, ou si je puis transmettre quelque message à
de vieux amis de là-bas, je serais trop heureux de vous être de quelque
utilité.»
A la suite de cette lettre, dans les premiers jours de septembre, Carlos
Marris rendit visite à Conrad. Quelques mois plus tard, en janvier 1910,
il lui écrivit encore une lettre de Poulo Tikus, Poulo Penang; puis ce
fut tout; ce messager du passé était rentré dans la nuit.
* * * * *
Mais l’impression que Conrad ressentit de cette visite ne devait pas, ne
pouvait pas être de courte durée: nous en avons un témoignage direct
dans ce passage d’une lettre qu’il adressait peu de temps après à un
ami:
«J’ai eu la visite d’un homme qui arrive de Malaisie, ç’a été comme la
résurrection de nombreux morts,--morts pour moi du moins, car bon nombre
d’entre eux vivent encore là-bas et lisent même mes livres, et se sont
demandé qui diable avait bien pu venir prendre des notes dans leurs
parages. Mon visiteur m’a dit que c’est Joshua Lingard qui a mis le
doigt dessus: «Ce doit être ce garçon qui était à bord du _Vidar_ comme
second de Craig.» C’est bien moi assurément. Et ce qu’il y a de mieux,
c’est que tous ces gens-là d’il y a vingt-deux ans, ont une bonne
opinion du chroniqueur de leurs vies et de leurs aventures. On leur
donnera encore quelques-unes des histoires qu’ils aiment»[3].
[3] G. Jean-Aubry. «_Joseph Conrad: Life and Letters_» t. II, p. 103.
Lettre à J.-B. Pinker.
Cette visite du capitaine Carlos M. Marris est la cause première du
recueil dont nous publions aujourd’hui la traduction et Conrad tint à
préciser lui-même son rôle en dédiant ce volume à ce visiteur d’un jour.
Cette période de sa vie dont lui avaient été rappelés ainsi les lieux et
l’atmosphère, n’était assurément pas sortie de sa mémoire: elle
remontait à quelque vingt ans, c’était celle des derniers mois de
l’année 1887, des premiers de l’année suivante: c’était l’époque où,
comme second du vapeur _Vidar_, naviguant entre Singapour et la côte
orientale de Bornéo, il avait rencontré Almayer: pendant ces mois-là il
avait connu Willems, Abdullah, Babalatchi, Lakamba, Jim Lingard: c’était
aussi l’époque, où résignant brusquement son poste de second à bord de
ce vapeur, il avait, par le pur effet du hasard, obtenu son premier
commandement, cet _Otago_ à bord duquel il devait durant dix-huit mois,
sillonner l’Océan Indien, de Bangkok en Australie et d’Australie à l’île
Maurice.
Tous les éléments personnels qui entrent dans la composition des trois
contes réunis sous le titre de «Entre Terre et Mer» datent de cette
époque. Le premier reproduit avec exactitude une aventure authentique:
le second combine des circonstances particulières de la vie de Conrad
avec un fait essentiel qui lui est entièrement extérieur: le troisième
enfin recrée, dans un décor qui lui était familier, une tragédie qu’il
n’a connue que par ouï-dire.
L’impression produite par la visite du capitaine Marris avait été si
vive que Joseph Conrad n’attendit même pas d’avoir terminé «Sous les
Yeux d’Occident» et que, deux mois avant l’achèvement de ce roman, il
écrivit en une dizaine de jours, au début de décembre 1909, le premier
en date de ces trois contes, le second de ce recueil, «_The Secret
Sharer_» («le Compagnon Secret»).
Le 14 décembre, il écrivait à Edward Garnett: «Je viens de terminer un
conte de douze mille mots en dix jours. Ce n’est pas si mal. Il me
fallait mettre _Razumow_ de côté un moment, quoique je ne pensais pas
que cela dût prendre dix jours. Faire quelque chose de facile m’a donné
confiance.»
Il devait paraître l’année suivante dans les numéros d’août et de
septembre du _Harper’s Magazine_ de New-York.
Le début du «Compagnon Secret» s’inspire directement de circonstances
précises de la vie de Conrad, circonstances survenues à l’endroit même
où il place son récit, c’est-à-dire à la sortie de Bangkok, au débouché
du Ménam sur le golfe de Siam. Il s’y était trouvé lui-même au début de
1888. A peine avait-il, à Singapour, renoncé à son poste de second du
«Vidar», il s’était vu subitement investi du commandement d’une barque
britannique dont le capitaine venait de mourir à la mer. Il n’avait eu
que le temps de se rendre de Singapour à Bangkok à bord d’un paquebot,
de surveiller le chargement de son nouveau navire, et de descendre la
rivière. C’était son premier commandement; mais à la joie de voir, à
trente ans, couronnée sa plus vive ambition, se mêlait le malaise de se
sentir plus isolé, plus étranger que jamais. Il ne savait rien de ses
officiers, ni de ses hommes, ni de son navire.
Conrad a fait, dans la «Ligne d’Ombre», le récit très précis des
premières semaines de ce commandement et des circonstances
particulièrement troublantes qui s’y trouvèrent associées. Dans le
«Compagnon Secret», il a amalgamé les éléments d’une situation
personnelle à une aventure d’autrui. Le fait qui forme le fond même de
ce récit, c’est-à-dire l’aventure d’un officier qui a tué un homme
d’équipage et se sauve à la nage, était arrivé,--comme Conrad le dit
dans sa «Note de l’Auteur»,--à bord du «Cutty Sark», vers 1880. Les
éléments personnels du récit, ce sont le sentiment d’étrangeté du
capitaine vis-à-vis de son équipage et de son navire, et la disposition
particulière de la chambre de ce même capitaine. Ces deux éléments sont
empruntés directement aux expériences de l’auteur, à bord de _l’Otago_.
Le sentiment intérieur du récit n’est pas entièrement isolé dans l’œuvre
de Conrad, et, quoique d’un développement plus limité, le «Compagnon
Secret» peut se rattacher par plusieurs points au grand roman qu’est
«Lord Jim». Ils ont en commun l’idée d’une faute commise sous le coup
d’une impulsion et d’un homme qui s’enfonce dans l’inconnu pour se
racheter. Lorsque l’on sait, par maint exemple, ce que signifient dans
l’œuvre de Conrad les similitudes de noms, on ne peut pas penser que ce
soit par hasard qu’il ait donné au héros de ce conte le nom de Leggatt
qui n’est pas éloigné de celui de Jim Lingard, et qu’il ait fait de l’un
et de l’autre un fils de pasteur et un ancien élève de l’école maritime
de Conway. Ce n’est point non plus simple hasard probablement si le
navire à bord duquel le «compagnon secret» était officier s’appelle
«Sephora», comme un navire dont il est question au chapitre XIII de
«Lord Jim».
Dans toute la correspondance de Conrad qui est venue entre mes mains, je
n’ai trouvé, au sujet du «Compagnon Secret», que cette allusion,
postérieure de quatre années à la composition du conte, dans une lettre
adressée en 1913 à John Galsworthy:
«Je ne puis vous dire quel plaisir m’a fait ce que vous m’écrivez du
«Compagnon Secret», et particulièrement du nageur. Je n’ai lu que très
peu de comptes rendus,--trois ou quatre en tout: mais dans l’un d’eux on
l’appelle une sombre brute ou quelque chose de la sorte. Qui sont donc
ces gens qui écrivent dans les journaux? D’où sortent ces gens-là. J’en
ai été littéralement ahuri, car, à la vérité, je voulais en faire ce que
vous, vous avez immédiatement vu qu’il était. Et du moment que vous
l’avez vu, je me sens réconforté et bien payé de la peine que j’ai prise
à sa création, car ce n’était pas une tâche facile. Il était extrêmement
malaisé de le maintenir en accord avec le type d’un être qu’a modelé
dans une certaine mesure son existence maritime, et qui se trouve en
outre affecté, comme il doit l’être, par sa situation.»
* * * * *
Dans une lettre du 17 mai 1910 à ce même ami, Conrad disait: «Je vais me
mettre demain à un conte, si le diable le permet. Ce doit être comique,
dans un cadre nautique, et le sujet est une affaire de pommes de terre.
Comme titre: «Un Sourire de la Fortune.» Puisse ce titre être d’un bon
présage! Seulement, je ne crois guère aux présages.»
Il habitait alors encore à Aldington où l’avait retenu la maladie qui
semblait n’avoir attendu pour s’emparer de lui que le moment même, au
début de l’année, où il aurait terminé «Sous les Yeux d’Occident».
Conrad, que son extrême nervosité faisait aisément prendre en aversion
les maisons où il habitait, ne voulut plus demeurer dans celle-là et,
dans les derniers jours de juin, il alla s’installer à Capel House,
cette maison d’Orlestone, près d’Ashford (Kent) où il devait passer les
huit années suivantes qui devaient être particulièrement favorables à
son travail. Il y apportait les premiers feuillets du «Sourire de la
Fortune».
A peine fut-il dans cette nouvelle maison qu’il trouva mauvais ce qu’il
avait écrit dans l’autre, et durant les mois de juillet et d’août 1910,
il reprit et acheva entièrement ce conte auquel il avait pensé un moment
à donner comme titre «A Deal in potatoes» (Une affaire de pommes de
terre), et qui parut sous son titre définitif «A Smile of Fortune» dans
le _London Magazine_ en février 1911.
Bien que dans sa «Note de l’Auteur» Conrad semble refuser à «Un Sourire
de la Fortune», le caractère d’une aventure vécue et personnelle, il
faut admettre comme exacte la note qui accompagnait la description du
manuscrit de ce même conte lorsqu’il passa en vente à New-York en 1924,
du vivant de l’auteur; cette note disait: «Un Sourire de la Fortune» est
basé, en ce qui concerne l’histoire des pommes de terre, sur un incident
arrivé à l’auteur, à l’île Maurice, lorsqu’il commandait un navire qui y
faisait son chargement.» C’est bien, en effet, l’île Maurice, chère à
P.-J. Toulet et qu’il nous a rendue plus chère, que Conrad désigne ici
par cette périphrase «la Perle de l’Océan».
Il suffit de comparer ce récit avec _la Ligne d’Ombre_ et avec _le
Compagnon Secret_ pour reconnaître dans le second du navire une seule et
même personne, ce Burns, le second de _l’Otago_. C’est bien à bord de
_l’Otago_ que Conrad, après avoir ramené son navire de Bangkok à
Adélaïde en Australie, en repartit au début d’août 1888 pour aller
prendre un chargement de sucre à l’île Maurice où il resta du début
d’octobre au 18 novembre.
C’est également au retour de ce voyage que, pour des raisons qui
semblent bien être celles qu’il prête au capitaine dans «Un Sourire de
la Fortune», il renonça à son commandement et rentra en Europe, ainsi
que l’indique la lettre de ses armateurs, datée du 2 avril 1889 que j’ai
eue entre les mains.
Pour ma part, je crois à l’entière authenticité de l’aventure rapportée
dans «Un Sourire de la Fortune», et cela à cause d’une question assez
étrange que Conrad lui-même me posa un jour que nous parlions de ce
récit et où, faisant allusion à la scène où Jacobus survient inopinément
sur la véranda, le romancier me demanda: «Croyez-vous qu’il l’ait vu?»
Et comme je lui avouais que je ne pouvais en décider et comme je lui
demandais ce qu’il en pensait lui-même: «Je ne l’ai jamais su», me
déclara-t-il, donnant ainsi à l’aventure un caractère d’expérience
personnelle que j’avais déjà soupçonné et que la précision des détails
ne fait que confirmer.
* * * * *
Le manuscrit de _Freya des Sept-Iles_ porte très précisément de la main
de Conrad l’indication du temps qu’il prit à l’écrire, 26 décembre
1910--28 février 1911. Il fut publié d’abord dans le numéro d’avril 1912
du _Metropolitan Magazine_, de New-York.
La source de _Freya_ nous est indiquée dans la lettre que Joseph Conrad
écrivit, le 4 août 1911, à son ami Edward Garnett: «C’est l’histoire du
_Costa-Rica_ qui ne remontait pas à plus de cinq ans lorsque j’étais à
Singapour. L’homme s’appelait Sutton. Il est mort exactement de cette
façon... Il était sur le point de rentrer au pays pour épouser une jeune
fille (dont il parlait à qui voulait l’entendre) qu’il voulait ramener
dans l’archipel, lorsque son navire fut jeté sur un récif par le
commandant d’une canonnière hollandaise qu’il avait offensée d’une façon
quelconque. Il hanta le rivage à Macassar pendant des mois et y est
enterré dans le fort.
Il y a seulement dix-huit mois, Charles Marris, patron et armateur de
_l’Araby Maid_, qui fait le cabotage dans les îles, me rendit visite à
Aldington. Il était venu en Angleterre pour voir les siens qui ont une
ferme en Somerset. Il m’a dit: «Nous lisons, tous, vos livres là-bas!»
Nous avons eu une longue conversation sur les gens et les choses de
l’Archipel. Vous devriez, m’a-t-il dit, écrire l’histoire du
_Costa-Rica_. Il y en a encore beaucoup parmi nous qui se rappellent
Sutton.» Et je lui ai dit que je le ferais avant peu. C’est ainsi que
«Freya» fut écrit. Mais naturellement les faits ne sont rien à moins
qu’on ne les rende croyables.»
Dans cette même lettre Conrad dit encore que ce conte vient d’être
refusé par la revue de New-York, le «_Century_», qui avait émis la
prétention de demander à l’auteur de refaire à son récit une fin
heureuse pour ménager la sensibilité de ses lecteurs. Et Conrad achevait
en disant à Edward Garnett: «Quant à faire en sorte que mon histoire
finisse bien, j’aimerais mieux voir tous les magazines américains et
tous les éditeurs américains au diable plutôt que de me mettre à cette
tâche; je n’en ai jamais eu la moindre envie.»
La strophe qui figure comme épigraphe à l’ensemble du recueil fut écrite
par Arthur Symons, immédiatement après avoir lu le manuscrit de «Freya»
que l’auteur lui avait communiqué.