VERS minuit, les invités aux noces de Jacques Silvert
s'aperçurent d'un fait bien étrange: la jeune mariée était encore parmi
eux, mais le jeune marié avait disparu. Indisposition subite, vexation
d'amoureux, incident grave, toutes les conjectures possibles furent
faites dans le clan des familiers que cette union préoccupait déjà au
dernier point. Le marquis de Sauvarès prétendit que le cartel d'un rival
éconduit avait été trouvé par Jacques, sous sa serviette, au début du
merveilleux repas qui leur avait été servi. René affirmait que tante
Élisabeth devait quitter le monde ce soir même et qu'elle remettait ses
pouvoirs à l'époux. Martin Durand, témoin du marié, bougonnait sans se
cacher, parce que les artistes ont toujours le droit de _faire leur
tête_ quand on a besoin d'eux. Il ne pouvait plus sentir ce Jacques,
maintenant. Au coin de la cheminée monumentale du salon où s'écroulait
en braises rouges le nouveau foyer conjugal, la duchesse d'Armonville,
pensive, son binocle entre ses doigts fins, suivait les mouvements de
Raoule, placée en face d'elle. Raoule déchiquetait machinalement son
bouquet d'oranger. De Raittolbe assurait tout bas à la duchesse que
l'amour est la seule puissance vraiment capable d'aplanir les
difficultés politiques sous le gouvernement du jour.
--Mais enfin, murmurait la duchesse, sans prendre garde aux étourderies
du baron, me direz-vous pourquoi cette chère mariée s'est aujourd'hui
fait coiffer de façon si... originale? Cela me rend perplexe, depuis la
cérémonie religieuse.
--L'hymen est, sans doute, pour Mme Silvert une prise de voile comme
une autre, répondait de Raittolbe, dissimulant un sourire sardonique.
Mme Silvert portait une longue robe de damas blanc argenté et une
sorte de pourpoint de cygne. Son voile avait été enlevé au moment du bal
et l'on voyait la coiffure de fleurs d'oranger naturelles reposer en
diadème sur des boucles pressées comme dans la chevelure d'un garçon; sa
physionomie hardie s'harmonisait admirablement avec ces boucles courtes,
mais ne rappelait en rien la pudique épousée, prête à baisser les yeux
sous ses tresses parfumées qu'allaient bientôt défaire les vives
impatiences de l'époux.
--Je vous assure, réitérait la duchesse, que Raoule a fait couper ses
cheveux.
--Une mode récente que j'adopte définitivement, chère duchesse, répondit
Raoule, qui venait d'entendre et sortait de sa rêverie.
De Raittolbe eut un applaudissement muet. Il frappa la paume de sa main
du bout de ses ongles. Mme d'Armonville se mordit la lèvre pour ne
pas rire. Cette pauvre Raoule, à force de se masculiniser, finirait par
compromettre son mari!
Les demoiselles d'honneur vinrent en tumulte offrir le gâteau, suivant
la nouvelle coutume importée de Russie et qui faisait fureur, cette
année-là, dans la haute société. L'époux ne se montrait toujours pas.
Raoule dut garder sa part entière. Minuit sonna; alors, la jeune femme
traversa le vaste salon de son pas altier; arrivée à l'arc de triomphe
dressé avec toutes les plantes de la serre, elle se retourna et eut pour
l'assemblée un salut de reine qui congédie ses sujets. D'une phrase
gracieuse mais brève, elle remercia ses compagnes, puis elle sortit à
reculons, les saluant encore d'un geste élégant et rapide, comme le
salut de l'épée. Les portes se refermèrent.
A l'aile gauche, tout à l'extrémité de l'hôtel, était la chambre
nuptiale. Le pavillon dans lequel elle se trouvait formait retour sur le
reste du bâtiment. La plus profonde obscurité, le plus discret silence
régnaient dans cette partie de la maison.
Les corridors étaient éclairés de lanternes de bohème bleu dont le gaz
avait été baissé, et dans la bibliothèque attenante à la chambre à
coucher une seule torchère, tenue par un grand esclave en bronze,
servait de fanal. Au moment où Raoule entra dans le cercle de lumière
projeté au centre de la pièce, une femme habillée simplement comme une
domestique se détacha de la tenture sombre.
--Que me voulez-vous? murmura la mariée redressant sa taille souple et
laissant à ses pieds se dérouler l'immense traîne de sa robe d'argent.
--Vous dire adieu, ma nièce, répliqua Mme Élisabeth, dont le visage
pâle, tout à coup éclairé, semblait surgir comme une évocation
spectrale.
--Vous! ma tante, vous partez?
Émue, Raoule lui tendit les bras.
--N'embrasserez-vous pas une dernière fois votre _neveu_? fit-elle d'un
son de voix plus respectueux et plus doux.
--Non! dit la chanoinesse secouant le front. Quand je serai là-haut!
peut-être! mais ici je ne puis me résigner à couvrir de mon pardon les
souillures de la fille perdue. Adieu, mademoiselle de Vénérande. Mais
avant mon départ, sachez-le: si sainte que Dieu veuille que je sois, il
m'a permis d'apprendre vos horribles débordements. Je sais tout: Raoule
de Vénérande, je vous maudis.
La chanoinesse parlait très bras et cependant Raoule crut entendre
retentir les éclats de cette malédiction jusque dans la tranquillité de
la chambre nuptiale.
Elle eut un tressaillement superstitieux.
--Vous savez tout? expliquez vos paroles, ma tante! Le chagrin de me
voir porter un nom roturier vous trouble-t-il la raison?
--Vous êtes la belle-soeur d'une prostituée. Elle était ici tout à
l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me
pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques
Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon
âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre
nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au
moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute
au moment où vous toucherez à la sécurité. Adieu... je vais prier sous
un autre toit.
Raoule, immobilisée dans l'impuissance de sa rage, la laissa se retirer
sans proférer un mot.
Lorsque Mme Élisabeth eut disparu, la mariée appela ses femmes qui
l'attendaient pour l'aider à sa toilette de nuit.
--Il est venu quelqu'un ici voir ma tante? interrogea-t-elle d'un ton
sourd.
--Oui, madame, répondit Jeanne, l'une de ses caméristes, une personne
très voilée qui lui a parlé longtemps.
--Et cette personne?
--S'est retirée emportant un petit coffret. Je pense que Mme la
chanoinesse a fait une dernière aumône avant de partir pour son couvent.
--Ah! très bien, une dernière aumône.
A ce moment le bruit d'une voiture fit trembler légèrement les vitres de
la bibliothèque.
--Votre tante a commandé le coupé, dit Jeanne en baissant la tête pour
ne pas laisser voir son émotion.
Raoule passa dans le cabinet de toilette, et, la repoussant:
--Je ne veux personne, allez-vous-en et faites dire au marquis de
Sauvarès, mon parrain, que désormais il reste seul pour faire les
honneurs du salon.
--Oui, madame.
Jeanne sortit à l'instant, complètement ahurie. L'air semblait devenu
irrespirable dans l'hôtel de Vénérande.
Un à un, les invités défilèrent devant le marquis, plus étonné qu'eux du
mandat qu'il venait de recevoir; puis, quand il n'y eut plus que de
Raittolbe, M. de Sauvarès lui prit le bras.
--Allons-nous-en, mon cher, dit-il avec un éclat de rire moqueur; cette
maison est décidément transformée en tombeau.
Le chasseur préposé à la garde du vestibule éteignit les lustres, et,
bientôt, dans les salons déserts, par tout l'hôtel, avec le silence,
régna l'obscurité profonde.
Après avoir fait glisser le verrou du cabinet de toilette, Raoule
s'était dépouillée de ses vêtements avec une orgueilleuse colère.
--Enfin! avait-elle dit, quand la robe de damas aux chastes reflets
était tombée à ses pieds impatients.
Elle prit une petite clef de cuivre, ouvrit un placard dissimulé dans la
tenture et en tira un habit noir, le costume complet, depuis la botte
vernie jusqu'au plastron brodé. Devant la glace, qui lui renvoyait
l'image d'un homme beau comme tous les héros de roman que rêvent les
jeunes filles, elle passa sa main, où brillait l'alliance, dans ses
courts cheveux bouclés. Un rictus amer plissa ses lèvres estompées d'un
imperceptible duvet brun.
--Le bonheur, ma tante, fit-elle froidement, est d'autant plus vrai
qu'il est plus fou; si Jacques ne se réveille pas du sommeil sensuel que
j'ai glissé dans ses membres dociles, je serai heureuse malgré votre
malédiction.
Elle s'approcha d'une portière de velours, la souleva d'un geste
fébrile, et, la poitrine palpitante, s'arrêta.
Du seuil, le décor était féerique. De ce sanctuaire païen érigé au sein
des splendeurs modernes, émanait un vertige subtil, incompréhensible,
qui eût galvanisé n'importe quelle nature humaine. Raoule avait
raison... l'amour peut naître dans tous les berceaux qu'on lui prépare.
L'ancienne chambre à coucher de Mlle de Vénérande, arrondie aux
angles, avec un plafond en forme de coupole, était tendue de velours
bleu, lambrissée de satin blanc rehaussé d'or et de cannelures en
marbre.
Un tapis, dessiné d'après les indications de Raoule, recouvrait le
parquet de toutes les beautés de la flore orientale. Ce tapis, fait de
laine épaisse, avait des couleurs tellement vives et des reliefs si
accusés, qu'on aurait pu croire marcher dans quelque parterre enchanté.
Au centre, sous la veilleuse retenue par quatre chaînes d'argent, la
couche nuptiale avait les contours du vaisseau primitif qui portait
Vénus à Cythère. Une profusion d'amours nus accroupis au chevet
soulevaient de toute la force de leurs poings la conque capitonnée de
satin bleu. Sur une colonne en marbre de Carrare, la statue d'Eros,
debout, l'arc au dos, soutenait de ses bras arrondis d'amples rideaux de
brocart d'Orient, retombant en plis voluptueux tout autour de la conque,
et, du côté du chevet, un trépied en bronze portait un brûle-parfums
étoilé de pierres précieuses où se mourait une flamme rose dégageant
une vague odeur d'encens. Le buste de l'Antinoüs aux prunelles d'émail
faisait face au trépied. Les fenêtres avaient été reconstruites en ogive
et grillées comme les fenêtres de harems, derrière des vitraux de
nuances adoucies.
L'unique ameublement de la chambre était le lit. Le portrait de Raoule,
signé Bonnat, s'accrochait aux tentures, tout entouré de draperies
blasonnées. Sur cette toile, elle portait un costume de chasse du temps
de Louis XV et un lévrier roux léchait le manche du fouet que tenait sa
main magnifiquement reproduite.
Jacques était étendu sur le lit; par une coquetterie de courtisane qui
attend l'amant d'une minute à l'autre, il avait repoussé les couvertures
ouatées et le moelleux édredon. Au reste, une vivifiante chaleur régnait
dans la chambre bien close.
Raoule, les pupilles dilatées, la bouche ardente, s'approcha de l'autel
de son dieu, et dans son extase:
--Beauté, soupira-t-elle, toi seule existes; je ne crois plus qu'en toi.
Jacques ne dormait pas: il se souleva doucement sans quitter sa pose
indolente; sur le fond d'azur des courtines, son buste souple et
merveilleux de forme se détachait rose comme la flamme du brûle-parfums.
--Alors, pourquoi voulais-tu jadis la détruire, cette beauté que tu
aimes? répondit-il dans un souffle amoureux.
Raoule vint s'asseoir sur le bord de la couche et prit à pleines mains
la chair de ce buste cambré.
--Je punissais une trahison involontaire cette nuit-là; songe à ce que
je ferais si jamais tu me trahissais réellement.
--Écoute, cher maître de mon corps, je te défends de rappeler le soupçon
entre nos deux passions, il me fait trop peur..... Pas pour moi!
ajouta-t-il, riant de son adorable rire d'enfant, mais pour toi.
Il posa sa tête soumise sur les genoux de Raoule.
--C'est bien beau, ici, murmura-t-il, avec un regard reconnaissant. Nous
allons y être très heureux.
Raoule, du bout de son index, caressait ses traits réguliers et suivait
l'arc harmonieux de ses sourcils.
--Oui, nous y serons heureux et il ne faut pas quitter ce temple de
longtemps, pour que notre amour pénètre chaque objet, chaque étoffe,
chaque ornement de caresses folles, comme cet encens pénètre de son
parfum toutes les tentures qui nous enveloppent. Nous avions décidé un
voyage, nous n'en ferons pas; je ne veux pas fuir l'impitoyable société
dont je sens grandir la haine pour nous. Il faut lui montrer que nous
sommes les plus forts, puisque nous nous aimons...
Elle pensait à sa tante... Jacques pensait à sa soeur.
--Eh bien, dit-il résolument, nous resterons. D'ailleurs, j'achèverai
mon éducation de mari sérieux; dès que je saurai me battre, j'essaierai
de tuer le plus méchant de tes ennemis.
--Voyez-vous cela, madame de Vénérande, tuer quelqu'un!
Il se renversa d'un mouvement gracieux jusqu'à son oreiller:
--Il faut bien qu'elle demande à tuer quelqu'un, puisque le moyen de
mettre quelqu'un au monde lui est absolument refusé.
Ils ne purent s'empêcher de rire aux éclats; et, dans cette gaieté à la
fois cynique et philosophe, ils oublièrent la société impitoyable qui
avait prétendu, en quittant l'hôtel de Vénérande, qu'elle quittait un
tombeau.
Peu à peu, la gaieté insolente se calma. Son rictus ne déforma plus
leurs deux bouches qui s'unissaient. Raoule attira le rideau jusqu'à
elle, plongeant le lit dans une demi-obscurité délicieuse, au sein de
laquelle le corps de Jacques avait des reflets d'astre.
--J'ai un caprice, dit-il, ne parlant plus qu'à voix basse.
--C'est le moment des caprices, répondit Raoule, mettant un genou sur le
tapis.
--Je veux que tu me fasses une vraie cour, comme, à pareille heure, peut
en faire un époux quand c'est un homme de ton rang.
Et il se tordait, câlin, dans les bras de Raoule, rejoints sous sa
taille nue.
--Oh! oh! fit-elle, retenant ses bras, alors je dois être très
convenable?
--Oui... tiens, je me cache, je suis vierge...
Et, avec une vivacité de pensionnaire qui vient de lancer une malice,
Jacques s'enveloppa de ses draps; un flot de dentelles retomba sur son
front et ne laissa plus entrevoir que la rondeur de son épaule, qui
semblait être, ainsi voilée, l'épaule large d'une femme du peuple,
admise par hasard dans le lit d'un riche viveur.
--Vous êtes bien cruelle, fit Raoule, écartant le rideau.
--Mais non, dit Jacques, ne pensant pas qu'elle commençait déjà le jeu.
Non, non, je ne suis pas cruel, je te dis que je veux m'amuser, là...
J'ai de la gaieté plein le coeur, je me sens tout ivre, tout aimant,
tout plein de désirs fous. Je veux user de ma royauté, je veux te faire
crier de rage et remordre mes plaies comme lorsque tu me déchirais par
jalousie. Je veux être féroce à ma manière, moi aussi.
--N'y a-t-il pas assez de nuits que j'attends et demande aux songes les
voluptés que tu me refuses? continua Raoule debout et le couvant de ce
regard sombre, dont la puissance avait doté l'humanité d'un monstre de
plus.
--Tant pis, riposta Jacques, mettant sur sa lèvre pourpre le bout de sa
langue humide, je me moque un peu de tes songes, la réalité sera
meilleure après, je te supplie de commencer tout de suite, ou je me
fâche.
--Mais c'est le martyre le plus atroce que tu puisses m'imposer, reprit
la voix frémissante de Raoule, qui avait l'intonation grave du mâle:
attendre quand j'ai la félicité suprême à ma portée; attendre quand tu
ne sais pas encore combien je suis fier de te tenir en mon pouvoir;
attendre quand j'ai tout sacrifié pour avoir le droit de te garder à mes
côtés, jour et nuit; attendre quand le bonheur inouï serait de t'écouter
seulement me dire: «Je suis bien le front sur ton sein, je veux dormir
là.» Non, non, tu n'auras pas ce courage!
--Je l'aurai, déclara Jacques, sincèrement dépité de voir qu'elle ne se
prêtait pas à la comédie sans en avoir le bénéfice voluptueux. Je te
répète que c'est un caprice.
Raoule tomba sur les genoux, les mains jointes, ravie de le voir dupe
lui-même, et _par habitude_, de la supercherie qu'il implorait, sans se
douter qu'elle l'employait dans son langage passionné depuis vingt
minutes.
--Oh! tu es d'une méchanceté? je te trouve tout à fait détestable, fit
Jacques énervé.
Raoule s'était reculée, la tête rejetée en arrière.
--Parce que je ne puis te voir sans devenir fou, dit-elle, se trompant à
son tour; parce que ta divine beauté me fait oublier qui je suis et me
donne des transports d'amant; parce que je perds la raison devant tes
nudités idéales... Et, qu'importe à notre passion délirante le sexe de
ses caresses? Qu'importent les preuves d'attachement que peuvent
échanger nos corps? Qu'importe le souvenir d'amour de tous les siècles
et la réprobation de tous les mortels?... Tu es belle... Je suis homme,
je t'adore et tu m'aimes!
Jacques avait compris enfin qu'elle lui obéissait. Il se leva sur un
coude, les yeux pleins d'une joie mystérieuse.
--Viens!... dit-il dans un frisson terrible, mais n'ôte pas cet habit,
puisque tes belles mains suffisent à enchaîner ton esclave... Viens.
Raoule se rua sur le lit de satin, découvrant de nouveau les membres
blancs et souples de ce Protée amoureux qui, à présent, n'avait plus
rien conservé de sa pudeur de vierge.
Durant une heure, ce temple du paganisme moderne ne retentit que de
longs soupirs entrecoupés et du bruit rythmé des baiser; puis, tout à
coup, un cri déchirant retentit, pareil au hurlement d'un démon qui
vient d'être vaincu.
--Raoule, s'écria Jacques, la face convulsée, les dents crispées sur la
lèvre, les bras étendus comme s'il venait d'être crucifié dans un spasme
de plaisir, Raoule, tu n'es donc pas un homme? tu ne peux donc pas être
un homme?
Et le sanglot des illusions détruites, pour toujours mortes, monta de
ses flancs à sa gorge.
Car Raoule avait défait son gilet de soie blanche, et, pour mieux sentir
les battements du coeur de Jacques, elle avait appuyé l'un de ses
seins nus sur sa peau; un sein rond, taillé en coupe avec son bouton de
fleur fermé qui ne devait jamais s'épanouir dans la jouissance sublime
de l'allaitement. Jacques avait été réveillé par une révolte brutale de
toute sa passion. Il repoussa Raoule, le poing crispé:
--Non! non! n'ôte pas cet habit, hurla-t-il, au paroxysme de la folie.
Une seule fois ils avaient joué sincèrement la comédie tous les deux,
ils avaient péché contre leur amour, qui, pour vivre, avait besoin de
regarder la vérité en face, tout en la combattant par sa propre force.