IL faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de
son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur
sa bouche.
Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien
bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait
cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait
presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre
un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans
vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la Lune, la
fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de
pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert.
Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un
encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du
doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient
d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les
moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle
qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle
admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle
jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être
elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les
spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide
de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage
gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude.
Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien
faite, ayant le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race
les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière,
les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure
féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait
pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée
à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres
minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable
le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la
nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre
italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques
sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la
passion les allumait.
Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée
ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de
Vénérande.
--Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue
de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle.
--Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc?
--Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir
dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à
l'Opéra, ce soir.
--Je n'irai pas, j'ai changé d'avis.
--Tu es malade?
--Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un
omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure...
Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue!
Mme Élisabeth se signa.
--Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte,
j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne
oeuvre. J'ai mis la main sur une bonne oeuvre...
Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel.
Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait
pas sans avoir le coeur un peu serré. L'antique construction possédait
deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du
château de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits,
descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des
mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés
d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la
grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de
ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui
forment des bordures si justes, que l'oeil le plus exercé ne saurait
se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient
s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur,
pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait
causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi
la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante,
aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise
un amateur d'oppositions picturales.
La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux
pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie
d'armes de tous genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet
féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le
plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur
fond azur-vert.
Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de
liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs
naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis
de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène
sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient
été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce.
Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient
aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de
travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie
masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un
chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet
ameublement profane.
La chambre de Mme Élisabeth, chanoinesse de plusieurs ordres, était
tout entière d'un gris d'acier désolant le regard.
Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ
amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond
peint de brumes comme un ciel du Nord.
Il y avait quelque vingt ans que Mme Élisabeth habitait l'hôtel de
Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq
ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de
ce monde, formulé le voeu que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait
après lui, fût élevé par sa soeur dont les qualités lui avaient
toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge
de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant
dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une
perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes
de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences
plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des
voisins. Son roman était simple. Elle le racontait aux jours solennels,
dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures
passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle
avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme
expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités
nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe
avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été
rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans
l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de
l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de
la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en
demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle
quand survint la mort de Jean de Vénérande. Mme Élisabeth fit taire
son coeur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule.
Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme,
une mère aurait eu de graves préoccupations pour son avenir. Cette
petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui
opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle
apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et
charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de
ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les
oeuvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que
celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très
robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux
appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses
couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi
d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs
disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme.
Mme Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres
matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les
aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de
son dédain pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit
atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète.
A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la
chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne
suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins
religieux.
Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre;
elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se
baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution
s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint
brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à
la fois. Mme Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse,
appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un
d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit
pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de
revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état.
Élisabeth recourut aux lumières de ses confesseurs. On lui conseilla le
véritable spécifique:--Mariez-la! lui répondit-on.
Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le
mariage.
Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans
l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait,
montrant Raoule:
--Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie
créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer
jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa
tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de
la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent,
puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît
pas le vice, mais elle l'invente!
Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et
Raoule n'était pas nonne.....
Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, Mlle de
Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la
réalisation d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à
son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci,
après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux
cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de
l'_artiste_. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de
Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa soeur
presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la
Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi
titrées que secourables.
--Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa
propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement!
Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans
un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir
la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui
sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple!
Raoule parlait avec chaleur.
--Il faut, se dit tante Élisabeth, que ma nièce ait rencontré de bien
belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de
la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la
piété!...
Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que _son neveu_, comme elle
appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons
d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux
saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de
_monde_, trop de race, trop de _parchemin_ dans le caractère, pour
douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante.
Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui
avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de
noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait
donc entièrement la jeune femme.
--Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser
un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire
parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand
il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est
dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!...
--Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara
tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu
récolteras là-haut!
--_Amen!_ riposta Raoule,--et la blasée eut un regard de mauvais ange à
l'adresse de la chanoinesse ravie.
Huit jours après, Mlle de Vénérande, belle, d'une beauté
excessivement originale sous son costume de _nymphe des eaux_, faisait
une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X...,
le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume
étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en
découvrit quelques-unes, ce soir-là, qui la supplièrent de leur indiquer
la demeure de son habile fleuriste.
Raoule s'y refusa.