Ce livre-ci est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu'il me
choque. Des gens très graves n'en furent pas scandalisés davantage, mais
amusés, étonnés, intéressés; il ont placé _Monsieur Vénus_ dans l'enfer
de leur bibliothèque, avec quelques livres du siècle dernier qui
effrayent le goût et font songer.
_Monsieur Vénus_ décrit l'âme d'une jeune fille très singulière. Je prie
qu'on regarde cet ouvrage comme une anatomie. Ceux qui se piquent
uniquement des nuances élégantes du bien dire n'ont que faire de
feuilleter ici; mais les livres où ils se plaisent auront peut-être
disparu depuis longtemps qu'on cherchera encore dans celui-ci l'émotion
violente que donne toujours à des esprits curieux et refléchis le
spectacle d'une rare perversité.
* * * * *
Ce qui est tout à fait délicat dans la perversité de ce livre, c'est
qu'il a été écrit par une jeune fille de vingt ans. Le merveilleux
chef-d'oeuvre! Ce volume estampillé de Belgique, qui d'abord révolta
l'opinion, et ne fut lu que par un vilain public et quelques esprits
très réfléchis, toute cette frénésie tendre et méchante, et ces formes
d'amour qui sentent la mort, sont l'oeuvre d'une enfant, de l'enfant
la plus douce et la plus retirée! Voilà qui est d'un charme extrême pour
les véritables dandys. Ce vice savant éclatant dans le rêve d'une
vierge, c'est un des problèmes les plus mystérieux que je sache,
mystérieux comme le crime, le génie ou la folie d'un enfant, et tenant
de tous les trois.
Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et
coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean
Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite
chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres
et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire
studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains
inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune
Français amoureux... et des yeux--oh! les yeux! longs, longs, alourdis
de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent
tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle
en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments
enragés dont elle relève ses oeuvres.» Et voilà, bien exprimées dans
ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse.
Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous
n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une
enfant équivoque. Nous aimons _Monsieur Vénus_, parce qu'il analyse un
des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade
d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec
toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le
psychologue au même titre qu'_Adolphe_, que _Mlle de Maupin_, que
_Crime d'Amour_, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la
sensibilité amoureuse.
Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux _Monsieur Vénus_
n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous
donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»?
Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une
malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà, toute jeune,
lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses
parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord.
C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge
singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette
fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de
Joseph Delorme aux _Fleurs du mal_ et plus profond encore,--elle roula
gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre
éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes».
Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que
nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées
uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et
ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un
peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa
plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de
pareils instincts.
Dans toute son oeuvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a
guère fait que se raconter soi-même.
Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans
_Monsieur Vénus_; tout lecteur un peu au courant des exagérations
romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les
embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine
que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de
l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande
et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des
plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie
du siècle dans l'âme d'une jeune femme.
Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'oeuvre:
* * * * *
Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très
nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans
l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des
roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très
foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine,
et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et
puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague
humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent,
vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort
romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie
de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux
roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un
cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine
d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait
rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre
qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié,
s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car,
Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin,
son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de
caractère par une suite de procédés ingénieux, devient _la maîtresse_ de
Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle
s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la
ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à
frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon
admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une
fiancée morte.»
Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,--dépouillé des
équivoques qui ne font que diminuer l'oeuvre et qui se sentent trop de
l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce
qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des
esprits une place très définie:
Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il
serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît
même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de
Vénérande.
Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles
complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune
femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une
telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles
impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans
notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir
un pareil monstre.
Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se
préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son oeuvre.
Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni
psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses
scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des
esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle
écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses
frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les
écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des
sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins
à ne pas divulguer.
Peut-être _Monsieur Vénus_ est-il dans le fond une histoire très réelle;
mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier.
J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve,
qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à
le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un
être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme,
avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois
qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface
de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de
Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave
le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les
différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de
Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop
gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites
d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de
Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui
ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu
aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour
véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les
sens, la bête.»
Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux
les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir
s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant
celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses
nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une
pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des
complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme
supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme.
Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en
écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides;
aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné
par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle
ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte
après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse
insatiable.
A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces
femmes que _l'amour de soi_ écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques
singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent
compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale?
La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont _Monsieur Vénus_
signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite
en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu
jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités
qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans
insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est
principalement aux oeuvres de M. de Custine, un grand romancier
inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions
(évidemment très enveloppées) sur l'amour _compliqué_, compliqué pour
avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns
arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que _Monsieur
Vénus_ proclame la haine de la force mâle.
Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de
la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces
imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand
_Monsieur Vénus_ est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se
lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille!
* * * * *
Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui
intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. _Monsieur Vénus_
est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément,
je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une
ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe.
Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus
étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois,
être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce
livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au
même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore
après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne
substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité
pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une oeuvre les esprits
les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et
de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve
dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que _Monsieur Vénus_, en plus
des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce
temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les
rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'oeuvre d'art au
cerveau qui l'a mise debout?
Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande
et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont
sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant.
Un éminent psychologue, M. Jules Soury, qui s'intéresse méthodiquement
aux curieuses variétés de la sensibilité humaine, disait un jour de
Restif: «Qui compose de tels livres ne s'appartient peut-être pas plus
qu'un monstre double; c'est un trop beau cas de tératologie. La tombe et
l'oubli ne sont que pour le vulgaire. Lui, il a les honneurs de la salle
de dissection et du musée Dupuytren.» Voilà ce que j'appliquerais
judicieusement au camarade que j'ai l'honneur d'étudier, si je ne
craignais de lui paraître un peu lourd.