Quelques centaines de mètres à soi, où des choses de nature poussent,
verdissent, fleurissent: l'intime et particulière jouissance pour un
vieux Parisien, pour un homme d'appartement! Et la _passionnette_ qui
vous prend pour ce coin de terre, et les folies qu'on y fait!
Que de journées de novembre, pendant lesquelles, levé avec le jour, je
battais les horticulteurs et les pépiniéristes de la grande banlieue,
pataugeant dès dix heures dans la boue de mauvais chemins, revenant
dans la nuit, mouillé, gelé, harassé, affamé! Et que de journées
encore de ce même mois de novembre, passées à voir planter, à planter
moi-même, les arbustes arrivant par charretées; et où, le soir venu, la
fatigue de tout le jour dans la bise et le vent, l'heureuse et immense
lassitude du plein air, me faisaient bien souvent coucher sans dîner!
Et la Providence, qu'est vraiment un jardin, au milieu des grands
chagrins, quand toutes les volontés d'un homme sont brisées, quand il
n'a plus le courage du travail, quand il a horreur de la société des
heureux de la terre, et lorsque la vie lui pèse dans la solitude et
l'inaction de la pensée! A cet homme qui ne veut pas de distraction, le
discret et insensible détournement de sa douleur que cette occupation,
qu'il croit n'être qu'un moyen mécanique d'user le temps, et comme
en se mettant à aimer les plantes et les fleurs, il se reprend tout
doucement, et sans qu'il s'aperçoive, à _raimer_ la vie!
Le jardin que j'avais acheté avec ma maison, planté d'arbustes communs,
vulgaires, bourgeois, possédait cependant une beauté. C'était au fond,
une superbe trochée d'immenses arbres de l'ancien parc Montmorency,
tout habillés de lierre, et dessinant, au-dessus d'un petit rocher,
un de ces grands éventails de verdure dont Watteau abrite le repos
et la sieste de ses sociétés galantes. Il fallait garder cela, en
arrachant tout le reste, et mettre ce bouquet de grands arbres dans
un milieu d'arbustes à feuilles persistantes, d'arbres restant verts
toute l'année, et qui vous jouent un jardin d'été par un coup de
soleil d'hiver;—et ces arbustes, les choisir parmi les arbustes
rares, car le rare en tout, quoi qu'on _die_, est presque toujours le
beau. Il y avait plus, avec les recherches et les progrès actuels de
l'horticulture, et son retravail et son recoloriage _artiste_ de la
verdure naturelle, il y avait pour un homme de lettres coloriste, à
faire un _jardin de peintre_, et à se mettre en grand, sous les yeux,
une palette des verts, allant des verts noirs aux verts tendres, en
passant par les verts bleuâtres des genévriers, les verts mordorés
des cryptomerias, et par toutes les panachures variées des houx, des
fusains, des aucubas, qui, dans l'absence des fleurs, font l'illusion
de fleurs avec la pâleur de leurs feuilles. Disons-le, dans ce goût
de jardinage où se mêle un peu de bibeloterie, l'arbuste élégamment
branché, joliment architecturé, coquettement tacheté, devient une
espèce d'objet d'art qu'on revoit les yeux fermés, auquel on rêve dans
son lit, et qu'on songe à conquérir dans tel jardin privé de grand
horticulteur, tout comme une rareté cachée sur une tablette de la
collection particulière d'un marchand de curiosités. Et l'arbuste enfin
obtenu, on le place dans son jardin, absolument comme un meuble de
goût, qu'on poserait dans sa chambre.
Mais des arbustes, et des plus rares et des plus chers, ce n'était pas
assez. L'Italie avec ses villas, m'avait donné le goût des jardins
meublés, de ces jardins où, de tous côtés, apparaissent, dans le vert
du feuillage, des morceaux de bronze, de marbre, de terre cuite, de
faïence. A défaut d'antiques, qui étaient tout à fait au-dessus de mes
moyens, à la sortie d'une porte de jardin, je faisais poser contre un
treillage, exécuté sur un modèle du dix-huitième siècle, deux termes
de faïence, terminés par des gorges de femmes et de petites têtes
riantes portant des corbeilles. A la descente d'un escalier, aux
rampes et aux dessous de marche tapissés de lierre, je plaçais deux
amours de bronze, provenant d'une vente de Monbro, deux amours d'une
exécution imparfaite, mais d'un maniérisme plaisant. En tête de la
petite pelouse, je dressais une grande grue japonaise, à la marche
élancée en avant, à la tête retournée en arrière, et si vivante sur sa
feuille de nénuphar, qu'une fois un chien est tombé, une seconde, en
arrêt sur l'échassier de bronze. Dans un cippe de pierre, enguirlandé
de plantes grimpantes, je faisais encastrer une terre cuite,—elle
s'effrite, hélas! un peu à l'air,—un bas-relief d'amours d'Angelo
Rossi, le puissant et gras sculpteur des anges de Saint-Pierre de Rome,
et qui,—remarque que n'a faite personne,—est le vrai père de notre
Clodion, mais un père à la Michel-Ange.
Enfin, j'enfermai mes massifs dans un encadrement de porcelaine, de
_biscuit_, dont je crois être l'inventeur, et formé des ronds à jour
sur lesquels on cuit les soupières, et qui, à moitié enfoncés en terre,
à moitié croisés l'un sur l'autre, forment un enchevêtrement tout à
fait ornemental.
Pour mon coin aimé, pour mon petit rocher sous les grands arbres, et
après lesquels j'ai fait monter des rosiers grimpants, maintenant aussi
hauts que les arbres, je sacrifiais une porcelaine de blanc de Saxe,
un dauphin au corps, au mufle, aux nageoires modelés dans la tourmente
d'une gracieuse rocaille, et qui fait, dans la verdure mouillée de la
fontaine, la plus heureuse tache blanche.
Là dedans, un sécateur à la main, les longues heures qui paraissent si
courtes, et où l'on se dit, toutes les cinq minutes: «Allons, il faut
remonter», et où l'on ne remonte pas;—continuant à émonder, à couper,
à tailler.
Tous les mois, le jardin a son spectacle; même l'hiver, il a des
fleurissements de nature, à vous tenir planté sur les deux pieds,
devant un arbuste, dans cette pose à la fois imbécile et béate, si
bien rendue par l'amateur des jardins, Gavarni, faisant sa propre
caricature. N'ai-je pas, dans mon jardin, un certain jasmin jaune, qui
fleurit en plein décembre, une bruyère paradoxale qui fleurit avec les
lauriers-tin, tout le mois de janvier, un chèvrefeuille printanier, qui
met sa fragrance de fleurs d'oranger dans l'air humidement glacé de
février?
Mais le premier mois, où vraiment le jardin vous prend, vous retient,
vous garde, vous fait paresseux à revenir à votre table de travail:
c'est le mois d'avril, ce mois dans lequel vos yeux, sur ce bois
qui vous paraît mort, ont chaque jour la surprise de la revie verte
de l'arbre et de l'arbuste. Alors, sur les sarments desséchés du
_deutzia_, l'arbuste symbolisant le printemps de l'Extrême-Orient, en
ces endroits qui ont quelque chose d'une aisselle humaine, commencent
à jaillir de petites feuilles frisées. Alors les boutons gonflés des
cognassiers du Japon montrent une pointure de rouge, sous le coup de
soleil pluvieux d'une giboulée, qui suspend au bout de chaque brindille
une perle de cristal. Alors le vert naissant des clématites du Japon se
recouvre d'un poilu argenté. Alors les mahonias du Japon, à la feuille
de cuir, entr'ouvrent un peu du jaune de leurs graines d'immortelles.
Alors les azalées de pleine terre, en leurs extrémités rondissantes,
prennent une teinte pralinée. Alors les magnolias à feuilles caduques,
au milieu de leur squelette rameux, laissent percer, au travers des
enveloppes brunes de leurs fleurs, un peu de blanc verdâtre, s'ils sont
blancs, et du blanc où s'allonge une tache violacée, s'ils sont mauves.
Et déjà parmi les aucubas, dont les graines rouges ressemblent en ce
moment à des cerises, le groseillier de la Californie étale ses longues
grappelettes roses, à moitié fleuries.
Au Japon, on se rend solennellement, en mars, dans les vergers de
Muméyashi, sur le Tokaïdo, pour regarder fleurir les pruniers _mumé_;
au mois d'avril, on se rend à Muko-sima, à Tlèno, à Ojï, pour regarder
neiger les cerisiers[100]; moi qui suis un amoureux des floraisons
d'arbres, je descends tous ces mois, en pantoufles, dans mon jardin,
pour voir fleurir les pruniers _triloba_, et les genêts blancs, dont
le blanc frappé par le soleil est comme de l'argent en fusion parmi
des ombres d'argent bruni, et les ébéniers avec leurs grandes grappes
jaunes, et les cognassiers du Japon qui paraissent constellés de
rosettes d'officier de la Légion d'honneur, et les magnolias pourpres,
aux larges coupes entr'ouvertes dans l'éther, et qui ont l'air de ces
roses bols de porcelaine, imitant un sein de femme, dans lequel le
dix-huitième siècle buvait son lait. Et, quoique je ne sois pas encore
assez Japonais pour attacher aux branches de l'arbre admiré un sonnet
commémoratif, il m'arrive de demeurer un long temps à jouir de la vue,
dans le ciel bleu, de ces tendres et riants bouquets, sur lesquels, à
tout moment, les vols rapides des oiseaux qui font leurs nids, laissent
tomber de grands fétus de paille, trop lourds pour leurs petits becs.
[100] On lit dans les Annales des Empereurs du Japon: «Le
deuxième mois de la troisième année (812 de J.-C.), le Daïri
alla au jardin de Sin-yeu-sen (le jardin de la source des
génies) pour s'amuser à y contempler des fleurs et à faire des
vers. C'est à cette époque que commence au Japon le goût pour
les fleurs.» Et depuis ce temps les Empereurs qui se succèdent
ne manquent pas de venir, dans ce jardin, voir fleurir les
arbustes à fleurs, voir rougir à l'automne les feuilles des
arbres.
Voici juin avec la floraison des rhododendrons, et le chiffonnage
de leur tulle rose et mauve, qui éveille des idées de robes de bal,
et leurs belles macules fauves ou noires, simulant des bourdons
endormis dans le cœur de la fleur; et voici, avec la floraison des
rhododendrons, la floraison des rosiers grimpants, montés après les
grands arbres et perdus dans le lierre. Des fusées, des guirlandes, des
chutes aussi bien disposées que celles des anciens maîtres vénitiens
autour de la panse de leurs aiguières: des chutes de roses blanches,
jaunes, roses, qui illuminent, du soleil enfermé en leurs pétales
translucides, la verdure noire. Et, le soir venu, des journées qui
finissent dans des senteurs de poivre mêlées à des odeurs de parfumerie
d'Orient, dans des chants lentement modulés d'oiseaux las, et où,
dans un jour sans lucidité, un ton de soleil disparu fait jaune,
encore à huit heures, le vert de la pelouse. C'est le moment, parmi le
crépuscule, des ébats de jeunes et imprudentes merlettes, encore sans
queue, surveillées par un vieux merle grave et très noir. Et au milieu
de l'endormement des couleurs, où le blanc d'un viorne macrocéphale, le
jaune d'un bouquet d'iris, le cerise d'un rhododendron Broughton, ne
sont plus que des fantômes du blanc, du jaune, du cerise, des zigzags
de petites chauves-souris effacées qui ne semblent plus des vols, mais
des ombres de vols. Enfin, dans le brouillard des choses et le jardin
obscurci, plus rien que la pâleur presque spectrale d'un _negundo_
panaché, dont le feuillage argenté et rosé, sous la lune qui se lève,
me fait penser à un arbre enchanté de minuit, où va venir battre des
entrechats, dans un linceul de satin blanc, une svelte trépassée de
l'ancienne Comédie-Italienne.
Le mois de juillet, encore tout un mois de roses, et tout un mois dans
le feuillage, de rouge corail, de rouge groseille, de rouge cramoisi,
de rouge nuancé de ponceau, de rouge amarante, _d'écarlate velouté, de
pourpre noirâtre, illuminé de feu_, et de rose vif et de rose tendre
satiné, et de rose carminé et de rose lilas, et de rose saumoné, et de
rose _velouté de violet d'évêque_, et de rose _carné virginal_... Puis
c'est le mois, où l'arbre au pied duquel Chateaubriand dormit toute une
nuit, la tête des deux Floridiennes sur sa poitrine, l'arbre d'amoureux
souvenir, soigné par lui avec tant d'affection dans sa _Vallée aux
loups_, où le magnolia détache, sur le lustre bombé de ses feuilles, le
blanc de moelle de ses grandioses fleurs odorantes, en leur dessin de
force, en leur contournement turgide et crispé.
Août est arrivé: un ruissellement d'une lumière comme mouillée sur le
recroquevillage luisant des houx, d'une lumière pétillante et micacée
sur le frisotis des genévriers, d'une lumière métallique sur le lisse
des magnolias, des lauriers, des _crategus_ dont la tête semble
laquée de rouge. Tout luit, tout brille, tout éclaire. L'incendie du
soleil met sur toute cette verdure exotique un vernissage aveuglant,
et moi à qui on reproche d'aimer les arbres de zinc, je regarde
cela parfaitement heureux, d'une petite allée à l'ombre parfumée,
au cailloutis de rivière si joliment blanc après une ondée, et qui
serpente entre des troncs d'arbres habillés de lierre, et qui est
bordée de petits arbustes baroques, un peu parents des chênes en pot
de la Chine. Souvent, de cette allée qui serpente autour du rocher,
où se dresse mon dauphin de Saxe, j'ai l'amusante représentation d'un
oiseau venant prendre son bain dans la vasque, du barbotage tapageur et
presque colère avec lequel il s'inonde d'eau, et dont il sort, le vol
lourd et secouant des gouttelettes de pluie.
Puis septembre, où dans l'affolement de la feuillée, dans les
projections désordonnées d'une verdure délustrée, et qu'on ne sent plus
parcourue par la vie humide de la sève, apparaissent quelques roses
aux maigres folioles et qui ne sont plus doubles, quelques incomplètes
clématites du Japon, quelques tardives fleurs de magnolias au milieu
de feuilles qui se bronzent. Et c'est encore l'heure du fleurissement
frisé des _althæa_ au cœur mauve, et l'heure dans l'échevellement des
fuchsias, des mille petites fleurs aux longs pistils, toutes semblables
à de petits glands de passementerie rouge, accrochés à un arbuste. Et
parmi les derniers rouges de la flore, dans le jardin défleuri, l'heure
de la note intense, brutale, massacrante des géraniums, ces fleurs qui
semblent peintes avec le _minium_ dont on enduit le fer.
Octobre! les rhododendrons grippés jusqu'à midi par la gelée blanche
des matinées, les grandes feuilles caduques des magnolias, au vert
mangé par les limaces, et dont le réseau textile, à jour, ressemble à
une toile d'araignée perlée de rosée, le feuillage des azalées devenu
pourpre; et sur le pourpre, le roux, le jaune, et sur le noir des
ramilles et des branchettes des grands arbres à moitié dépouillés, et
sur la constriction des dernières feuilles, et sur ce violet de l'hiver
qui commence à se glisser dans les fourrés, d'étroits coups de soleil
bornés par de l'ombre froide.
Novembre. Une lumière d'éclipse, dans laquelle vole la rouille des
dernières feuilles.
Décembre. De la neige, partout de la neige. Un jardin disparu, abîmé,
où de temps en temps, de dessous la blancheur, émerge un rameau vert
aux feuilles contractées et colères, tandis qu'un gros flocon descend
à terre, en se balançant à la façon d'une plume tombée d'une aile. Et
dans le jardin peu à peu réapparaissant, les deux amours de bronze du
perron, gardant des jours entiers sur leur tête, un monceau de neige
qui leur fait d'énormes perruques blanches, au-dessus de leurs mignons
petits corps.
Ou bien si ce n'est pas de la neige, c'est la vue, dans un bain de
lumière jaune, des grands arbres filigranés de grésil, et faisant
l'effet de gigantesques madrépores de cristal, aperçus dans l'eau sale
d'un aquarium abandonné.
Infortuné jardin, qui peut-être est mort, tué par la gelée de cet
hiver, au moment où j'en fais la description, bien souvent au retour
d'un dîner d'hommes de lettres, les yeux pleins des reflets brûlants du
gaz, la cervelle encore échauffée du capiteux des idées, des paradoxes,
des paroles de tout à l'heure, j'ouvre une fenêtre sur la nuit, et
m'appuyant à la barre, la tête avancée dans le noir, le silence, la
senteur de bois montant d'en bas, en ce grand calme de la nature, où ne
se perçoit plus que _pianissimo_ le chœur coassant des grenouilles de
la mare d'Auteuil, j'éprouve comme une jouissance de me sentir, à la
fois, si près et si loin de Paris.